Jean-nu-pieds, Vol. 1 chronique de 1832

Chapter 10

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Quand il sentait fléchir sa force, quand le doute attaquait son âme, il lisait ce testament, dans lequel le vieux gentilhomme avait laissé l'empreinte puissante de sa foi rigide et de sa croyance forte.

Ce soir-là, Jean était mécontent de lui.

Il s'accusait de négliger la mission sacrée dont il s'était chargé; il avait besoin de se retremper dans son devoir.

Voici quel était le testament de M. de Kardigân, ou plutôt quels enseignements il adressait à son fils, dans ce code d'honneur et de noblesse:

«Mon fils, vous devez avant tout aimer votre patrie. N'oubliez pas que vous avez deux maîtres: le roi de France et Dieu. Vous devez servir ces deux maîtres, car c'est votre devoir.

Aux temps où vous vivrez, un Kardigân ne doit jamais hésiter en face de ce devoir. Vous entendrez parler de vérités nouvelles. On vous dira qu'un gentilhomme a d'autres missions que d'adorer ce qui est vaincu, et qu'il est plus profitable d'adorer ce qui est vainqueur. Ceux qui parlent ainsi mentent, mon fils. Ils mentent deux fois: au passé et à l'avenir.

Vous ne devez jamais vous laisser aller aux concessions du siècle. Il est des hommes que vous devez haïr. Mon fils, qu'il n'y ait jamais rien de commun entre vous et ceux qui ont renversé le roi.

Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de les punir, si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de faire commerce avec eux; mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs filles, ni aucun des leurs. Car s'il en était autrement, je sortirais de ma tombe pour vous maudire!

Que ma malédiction vous atteigne encore, si vous oubliez que vous n'avez plus de frère. Qu'il soit chassé de votre coeur, comme je l'ai chassé de notre famille! Qui fait alliance avec les régicides est régicide. En mourant, je ne lui pardonne pas, n'ayant pas la miséricorde de Dieu. Car Dieu ne pardonne pas,--il oublie. Moi, je ne suis qu'un homme, et je ne peux pas oublier.»

Jean s'absorba dans la lecture de ces lignes inflexibles, où M. de Kardigân mourant avait voulu tracer pour son fils les vérités humaines, éternelles à ses yeux.

L'heure passait, et le jeune homme ne s'en apercevait pas. Il entendit sonner onze heures du soir, étonné qu'il fût si tard.

Il s'apprêtait à quitter son cabinet de travail pour rentrer dans sa chambre à coucher, quand son domestique vint lui dire qu'une dame voilée demandait à lui parler.

--Une dame?

--Oui, monsieur le marquis. Je l'ai introduite dans le salon: elle prie M. le marquis de la recevoir.

--Quel est son nom?

--Elle a refusé de le dire.

Jean alla dans son salon, et s'arrêta confondu en se trouvant en face de Fernande.

La jeune fille était pâle, émue, tremblante.

--Vous! vous! s'écria-t-il. Oh! mon Dieu, que s'est-il donc passé?

En quelques mots elle lui raconta la scène qui venait d'avoir lieu entre elle et son père.

Jean écoutait, désespéré. Quel réveil!

--O mon ami, si vous saviez tout ce que j'ai souffert! j'ai cru que j'allais mourir. Enfin, j'ai retrouvé assez de forces pour venir...

--Fernande! Fernande! je vous aimais bien, mais il me semble que maintenant je vous aime mille fois plus encore, puisque vous souffrez!

--Je tremblais en me voyant seule dans la rue. Je n'osais avancer. Enfin j'ai eu l'idée d'arrêter une voiture et de donner l'adresse que vous m'aviez indiquée. Maintenant que je suis ici, écoutez-moi: mon père m'a donné jusqu'à demain pour lui faire ma réponse; cette réponse, c'est à vous de la dicter.

--A moi?

--Oui, à vous. Je viens vous dire: M'aimez-vous assez pour m'épouser malgré mon père? Voudrez-vous pour votre femme d'une fille rebelle?

--Vous, rebelle, quand vous écoutez votre coeur, quand vous m'aimez?

--Réfléchissez, mon ami. Je ne veux pas que vous cédiez à un mouvement de votre coeur. Réfléchissez!

--Réfléchir, moi? A quoi, Fernande? Je vous aime et vous m'aimez: voilà tout ce que je sais. Aujourd'hui nous nous sommes fiancés. Pourquoi irions-nous briser ces fiançailles?

--Vous avez raison, mon ami. Mon coeur me dictait la même réponse qu'à vous; mais avant de la transmettre à mon père, je voudrais être certaine que je ne faillirais pas à vos yeux.

--Vous, faillir à mes yeux, Fernande!

--Merci, ami. Je suis forte maintenant.

Elle se leva.

--Qu'allez-vous faire? demanda Jean.

--Je retourne chez mon père, car je sais ce que je dois lui répondre. J'ai dix-neuf ans. Dans deux ans, je serai majeure. Vous m'attendrez deux ans?

--Je vous le jure!

--Alors, adieu!

--Adieu!

--Oui, car je ne vous reverrai plus avant le jour où nous pourrons être unis à jamais!

O noblesse de ces coeurs purs et loyaux! Ils s'adoraient, et Jean n'avait même pas voulu baiser la main de la jeune fille.

--Si vous voulez me rendre heureux, mon amie, dit-il au moment où elle allait se retirer, écrivez-moi quelquefois, et pensez à moi toujours!

Mais votre père ne cèdera-t-il pas? Faudra-t-il donc que nous perdions deux ans de bonheur!

--Lucien Grégoire n'a jamais cédé. Jadis, quand il était représentant du peuple, on l'appelait l'intraitable... Adieu!

--Adieu, Fernande!

Mais il n'eut pas la force de la laisser partir ainsi. Il mit un genou en terre et lui baisa la main.

--Fernande, je le répète, nous sommes fiancés. Je vous engage ma foi, mon honneur et ma vie!

--J'accepte, dit-elle, car je vous engage mon amour!

Elle disparut, rapide et légère, laissant dans le coeur de Jean une tristesse âpre.

--Deux ans! il faut attendre deux ans!

Eh bien, soit! ne l'attendrais-je pas avec joie sept années comme Jacob? N'est-ce pas ma vie, tout ce que j'ai de bon et de fort?

Il revint à sa chambre à coucher et s'assit, rêveur, à sa table de travail, où le testament de son père était resté déplié.

On sait que la correspondance du marquis était jetée sur cette table.

Son oeil tomba sur un des journaux à moitié ouverts que son domestique lui avait apportés sur un plateau d'argent.

--Son nom! murmura-t-il.

Il venait de lire dans une colonne du journal le nom du père de Fernande. Il fit sauter la bande et lut:

«Lucien Grégoire...» Oui, c'est bien lui.

«M. Lucien Grégoire, ancien représentant du peuple, est porté par les comités de la Côte-d'Or pour les prochaines élections. M. Lucien Grégoire fit partie de la Convention, où il vota la mort de Louis XVI...»

Jean se leva d'un bond.

Il vit le testament.

--C'est un régicide! s'écria-t-il.

XVI

LE COMBAT DE L'AMOUR ET DU DEVOIR

Il y eut un moment de violente stupeur, pendant lequel Jean crut être le jouet d'un rêve affreux.

--Non! c'est impossible! murmura-t-il, les yeux toujours fixés sur le journal où il venait de déchiffrer les lignes révélatrices. Je me trompe: j'aurai mal lu...

Il reprit:

«M. Lucien Grégoire fit partie de la Convention, où il vota la mort du roi...»

--Un régicide!... et c'est son père!...

Cinq minutes se passèrent, pendant lesquelles le marquis de Kardigân fut la proie d'un trouble profond.

Mais à la fin, comme un homme qui secoue soudain l'étreinte d'une hallucination, il se leva, et jetant la feuille publique loin de lui, avec colère:

--Et que m'importe! Sais-je seulement si ce journal dit vrai? Un régicide? Le crime a été commis par le père et non par la fille! De quel droit irais-je la rendre responsable? Pourquoi ferais-je porter à cet ange le poids de ce lourd héritage? D'ailleurs, je l'aime! J'ai toujours accompli mon devoir; quand j'étais soldat, mes chefs n'ont jamais eu qu'à faire mon éloge. Qui oserait dire que je ne suis pas un honnête homme, parce que j'épouserais la femme que j'aime, la femme dont je suis aimé?

Puis elle se mariera contre la volonté de cet homme. Ce n'est pas lui qui me la donne, c'est elle qui se donne librement et volontairement.

C'est dit: je l'épouserai. Tous ces maudits qui ont vendu leur roi comme Judas a vendu son Dieu, sont bien oubliés aujourd'hui. Nul n'y songe: personne ne connaît plus les noms qu'ils ont portés. Ils ont disparu, écrasés sous l'infamie qu'ils avaient commise!

Un régicide! Mais la France entière est régicide!

N'a-t-elle pas permis que son roi fût détrôné, fût exilé? N'a-t-elle pas permis qu'on brisât les traditions du passé?

J'épouserai Fernande: je l'aime!

Il se tut, secoué par l'angoisse qui, peu à peu, étreignait son coeur.

--Oui, je l'épouserai! J'ai donné ma vie à la cause sainte que je défends: je n'ai pas donné mon amour! J'ai promis de répandre mon sang: je n'ai pas promis de torturer mon coeur. Qu'on prenne cette vie, qu'on fasse couler ce sang; mais mon amour est à moi: je le garde!»

Il se tut une seconde fois.

La pâleur envahissait son visage. Celui qui l'aurait vu eût compris qu'il démentait en lui-même les paroles prononcées par ses lèvres.

Un rude combat se livrait dans ce coeur déchiré: l'éternel combat de l'amour et du devoir.

--Elle m'a sauvé, murmura-t-il. Je me rappelle ce jour-là. Son premier regard m'a conquis. J'ai compris, en la quittant, que j'étais irrémédiablement à elle. Depuis, jamais ma pensée n'a tenté de s'échapper, quand elle se portait sur ce doux visage à peine entrevu quelques heures.

J'ai rêvé d'elle, je me faisais une vie dont elle aurait la moitié, et jamais je n'ai espéré un bonheur dont elle n'eût pas eu sa part. Elle seule m'a soutenu dans mes découragements. Je n'avais plus rien: mon père, mes frères, ma soeur... ils étaient tous morts!...

Assez de phrases. Ma décision est prise irrévocablement.

Cet homme veut qu'elle en épouse un autre. Je n'aurai donc pas la honte de voir son nom au bas de l'acte qui m'unira pour toujours à sa fille.

D'ailleurs, j'attendrai: il faut que j'attende. Elle a dix-neuf ans. Qu'il vive ou qu'il meure, pour moi ce n'est de rien. Je ne le connais pas, je ne veux pas le connaître!

Jean était debout. Il semblait avoir de la répugnance à rester assis à cette table où il travaillait d'habitude.

Pourtant, un aimant invincible l'y ramenait sans cesse.

Le testament de M. de Kardigân était ouvert comme il l'avait laissé.

Il prit machinalement le papier et lut tout haut ce qu'il avait lu tout bas une heure auparavant:

«Vous ne devez jamais vous livrer aux concessions du siècle. Il est des hommes que vous devez haïr...

Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de les punir, si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de faire commerce avec eux. Mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs filles, ni aucun des leurs.

Car s'il en était autrement, je sortirais de ma tombe pour vous maudire!»

«--O mon père! homme inflexible, coeur de bronze! ô mon père, si tu voyais les tortures de ton enfant, tu aurais pitié de lui!»

Il se laissa retomber, assis et la tête dans ses mains, brisé par sa douleur.

Mais cette faiblesse fut passagère. Il se releva, reprenant avec amertume:

«De quel droit a-t-il engagé ma vie? De quel droit m'a-t-il condamné à la solitude, à la souffrance? J'aime Fernande, et je n'en aime pas une autre. C'est à elle que je veux lier ma destinée!...

Pourquoi discuterais-je tant avec moi-même? Si je me sentais réellement dans le vrai, pourquoi me soumettrais-je à cette torture de lutter contre mon père mort?

Si j'ai raison, pourquoi irais-je chercher des arguments auxquels je ne crois pas? Pourquoi oserais-je me mentir à moi-même, au point de renier tout mon passé?

Je suis lâche!

La vérité est une: pas de détours! Ce serait une faute que d'épouser Fernande... Une faute? Peut-être un crime!

Le commettrai-je, ce crime? Je ne veux plus ergoter avec ma conscience! Elle n'est pas en repos. Elle me parle; dois-je l'écouter?»

Il se tut de nouveau, puis, il reprit avec un désespoir croissant:

«--J'ai bien dit! j'étais lâche! En l'épousant, je suis frappé de la malédiction de mon père: je deviens criminel. Notre famille a toujours porté le front haut. Et pour que ce nom n'eût aucune souillure, le jour où mon frère a déshonoré ce nom, on le lui a arraché comme à un indigne!

Mieux vaut les paroles franches!

Épouserai-je Fernande malgré mon serment, malgré mon père, malgré ma conscience? Faillirai-je à la tâche que je me suis imposée?

Ah! j'aurai beau plaider avec moi-même, ma cause est mauvaise, je ne la gagnerai pas!»

Les larmes le suffoquaient. Il éclata en sanglots. Sa douleur contenue éprouva ce soulagement qui commence le repos.

«--Non, je ne t'épouserai pas, Fernande! dit-il d'une voix sourde. Non, je ne te donnerai pas un époux déshonoré à ses propres yeux, ô ma douce fiancée!

Tu ne sauras jamais jusqu'à quel point je t'ai aimée! Tu ne sauras jamais de combien d'adoration et de respect était faite ma tendresse pour toi!

Et toi, mon père, sois content de ton fils. Tu lui appris, quand tu vivais, qu'un homme de ma maison doit sacrifier, non-seulement sa vie, mais encore son bonheur!

Je donnerai ce bonheur à la cause à laquelle tu m'as voué. De ce jour-là, je ne m'appartenais plus, et je n'avais pas le droit de m'arracher à la terrible logique des faits accomplis...»

Les larmes le reprirent.

«Je suis bien faible devant ma souffrance! murmura-t-il; je devrais plutôt penser à la sienne... penser au désespoir de cette pauvre enfant qui m'aime et qui avait reçu ma parole...

Haut le coeur, Kardigân! cela a trop duré. Il faut que demain tout soit rompu entre nous... demain, car le devoir l'emporte, cette nuit... et demain l'amour serait le plus fort peut-être!»

Il prit la plume et recopia entièrement le testament de son père.

Puis, il résolut de briser le dernier lien qui le tenait encore attaché à cette passion funeste.

Il regarda une feuille de papier blanc et se dit que quelques lignes de lui allaient creuser entre Fernande et son amour un fossé qui ne serait jamais comblé.

«--Fernande, je vous envoie les derniers renseignements que m'a laissés mon père mourant.

Lisez, mon amie. Quand vous aurez lu, vous comprendrez. Je n'ai pas le courage de vous raconter le malheur qui nous frappe... Je vous aime, Fernande. En cet instant où je vous écris, je suis bien désespéré, et j'ai des sanglots au coeur. Je n'ai jamais aimé, et je n'aimerai jamais que vous. Mais je suis de ceux qui tiennent leur serment, dussent-ils en mourir. J'en mourrais, Fernande, si mon devoir qui m'ordonne de tuer mon amour ne m'ordonnait aussi de vivre.

Je n'ai eu que votre image dans le coeur, que votre nom sur les lèvres depuis le premier jour où je vous ai vue...

Aujourd'hui tout est fini: l'espérance et le bonheur. Je dois plus que mon sang à ceux que je sers: je me dois tout entier. Mon père m'a donné, je n'ai pas le droit de me reprendre.

Adieu, Fernande... Le passé ne doit plus exister pour nous. Dieu ne le veut pas... Ah! tenez, je m'étais promis de rester froid en vous écrivant, je m'étais promis!... Non, je vous aime, Fernande, je vous aime, et je me meurs de ne pouvoir vous aimer! Que tout soit fini... Soit! mais sachez, ô ma fiancée, que je pleure en traçant ces lignes, où j'ai mis tout ce que j'ai en moi!

Adieu!

JEAN.

Quand le jeune homme eut terminé cette lettre, il la mit sous enveloppe, en y joignant la copie qu'il avait faite du testament de son père. Il ferma l'enveloppe et y apposa son cachet.

Puis il sonna son valet de chambre:

--Vous porterez cette lettre demain matin, dit-il.

Quand il se retrouva seul, seul, en face de son espoir adoré, qui n'était plus qu'une ombre, et de son avenir noir, il tomba à genoux:

--Seigneur, mon Dieu, s'écria-t-il, vous m'avez donné la force de me désespérer: donnez-moi celle de supporter ce désespoir!

Dieu l'exauça.

Jean aperçut les lettres qu'on lui avait apportées, et qu'il avait négligé de lire.

--Ah! tu te révoltes, coeur faible, dit-il. Je te dompterai par la fatigue et par le travail.

Et il s'enfonça dans son labeur, encore saignant des coups du combat terrible dont il était sorti vainqueur.

XVII

L ESPIONNE

Le dîner de M. Saincaize était des plus brillants. Quand les convives se trouvèrent réunis autour de la table du maître de la maison, il eût fallu être bien blasé sur les joies de ce monde pour ne pas admirer la réunion d'hommes distingués qui y avaient pris place.

En dehors des principaux chefs du parti légitimiste, quelques illustrations littéraires étaient présentes.

Mais celle qui attirait tous les regards était madame de Sergaz.

Elle rayonnait.

Sa toilette, fort simple, était une robe de velours noir uni, décolletée; sur ses épaules nues étincelait une rivière de diamants.

Tous les yeux étaient fixés sur elle, car l'empire de la beauté est et sera toujours irrésistible.

On eût dit que madame de Sergaz ne s'apercevait pas des hommages muets et de l'admiration des personnes qui l'entouraient. Elle restait froide et silencieuse comme une statue grecque impassible devant ses adorateurs.

Henry de Puiseux, son voisin, obtenait seul quelques paroles d'elle.

Encore étaient-ce des paroles banales, sans importance.

Au reste, le jeune gentilhomme s'occupait fort peu du plus ou moins d'importance des phrases prononcées par madame de Sergaz. Il ne l'écoutait pas, se contentait de la regarder parler, quand d'aventure elle daignait desserrer les lèvres.

Il était absolument sous le charme.

Un observateur attentif eût remarqué le léger frémissement qui agitait la belle baronne à certains moments.

L'un des convives, le célèbre M. de Balzac, alors dans tout l'éclat de ses débuts, ne perdait pas de vue madame de Sergaz, et notait chacun des mouvements instinctifs qui trahissaient l'émotion de la belle créature.

Il n'y avait guère de silencieux autour de cette table, en dehors d'Henry de Puiseux, d'Honoré de Balzac et de madame de Sergaz. Henry, parce qu'il regardait; Balzac, parce qu'il pensait; la baronne, parce qu'elle réfléchissait.

A la fin du dîner, les convives passèrent dans les salons. Henry donnait le bras à sa voisine. A cette époque, il y avait encore «des salons.» Cette expression aura bientôt disparu de la langue, aujourd'hui que les hommes ont l'habitude de quitter les femmes en sortant de table pour aller au fumoir.

Ce qui est à la fois poli et agréable: le progrès!

--Vous m'avez autorisé à aller vous voir, madame la baronne, dit Henry. J'espère que vous ne m'en voudrez pas trop si j'use de la permission?

Madame de Sergaz fixa sur le jeune homme son regard clair et froid:

--Je ne puis que vous répéter la phrase de ma lettre, monsieur, reprit-elle. Je serai toujours heureuse de vous voir.

Ou avait remarqué la cour assidue faite par Henry à la baronne; et même, l'un des convives observa que madame de Sergaz pourrait bien ne pas y être indifférente.

--Eh bien! cher romancier, dit Berryer à Balzac, que pensez-vous de cette belle dame?

--Ma foi, cher monsieur, vous m'interrogez sur une chose qui me préoccupe depuis le commencement du dîner.

--Vraiment!

--C'est comme cela.

Deux ou trois personnes s'approchèrent du grand écrivain et du grand orateur. Une causerie entre Balzac et Berryer, ce devait être merveilleux!

L'auteur de la _Comédie humaine_ baissa un peu la voix, subitement. Mais la baronne avait d'un mouvement rapide rapproché son fauteuil du cercle formé à quelques pas d'elle; et, tout en paraissant prêter une attention soutenue à ce que lui disait de Puiseux, elle ne perdait, en réalité, aucune des paroles d'Honoré de Balzac.

--Vous serez bien étonné quand je vous communiquerai mon opinion, continua celui-ci.

--Étonné?

--Certes, oui!

--Et pourquoi?

--Parce qu'elle est, évidemment, tout à fait l'opposé de la vôtre.

--Allez toujours!

--Selon moi, le corps seul de madame de Sergaz est parmi nous ce soir. La pensée, l'âme sont ailleurs.

--En vérité!

--Vous raillez? vous avez tort. Je ne me trompe pas. Regardez cet oeil froid, qui ne s'allume que par éclairs; regardez cette lèvre comprimée, et le sourire glacial qui glisse sur elle sans l'éclairer! Enfin, vous pourriez compter les paroles qu'elle a prononcées! Or, quand une femme est muette, c'est qu'elle a au coeur ou une crainte, ou une angoisse, ou une ambition.

Madame Saincaize se mit à rire.

--Et autrement? demanda-t-elle.

--Autrement, madame, répliqua de Balzac en s'inclinant devant la maîtresse de la maison, il n'y a pas d'exemple qu'une femme se taise!

On se récria, on contredit, on approuva: bref, l'idée du romancier célèbre fut vivement discutée.

Madame de Sergaz, l'objet de cette étrange théorie, était demeurée impassible.

Cependant, elle eut comme une lueur de colère quand Balzac ajouta:

--Maintenant, auquel de ces trois sentiments est-elle livrée? Choisissez!

--Votre avis, à vous?

--Oh! mon avis...

--Nous vous en prions...

--Eh bien, selon moi, ce n'est sûrement pas l'amour.

--Pourquoi?

--Encore un «pourquoi?» dit Balzac en riant.

--Dame! mon cher, vous nous parlez par énigmes: or, le rôle des énigmes est d'être toujours interrogées.

--Vous avez raison.

--Alors, parlez: nous écoutons.

--Ce n'est pas l'amour, continua Balzac, presque à voix basse, attendu que l'amour donne aux visages humains une douceur, une sérénité qu'on ne voit pas sur celui de la baronne. Une femme qui aime a des émotions subites, irraisonnées. Examinez madame de Sergaz, vous n'en lirez pas une sur ses traits...

A ce moment, madame de Sergaz se retourna.

--Vous avez parfaitement raison, M. de Balzac, dit-elle.

On se regarda. Elle avait tout entendu.

--Je n'aime pas, continua-t-elle; mon mari est mort. Maintenant, vous avez parlé de crainte et d'angoisse? La crainte, je ne la connais pas; quant à l'angoisse, c'est possible. J'ai perdu un enfant que j'adorais, et j'y pense toujours.

La baronne avait prononcé cette phrase avec une vérité de diction que lui eût enviée une comédienne de profession.

Elle impressionna ceux qui l'entendirent.

Madame de Sergaz se leva:

--Excusez-moi, chère madame, dit-elle à madame Saincaize, je suis forcée de me retirer.

Au moment où elle allait sortir du salon, elle entendit une personne qui disait:

--Il y a une réunion ici, ce soir?

--Oui, lui répondit-on.

Elle n'eut pas l'air d'avoir saisi la pensée de cette demande et de cette réponse.

Madame Saincaize l'accompagna dans l'antichambre, où la baronne s'enveloppa de sa sortie de bal et rabattit le capuchon sur sa tête.

--Jacques, dit la maîtresse de la maison, faites avancer sous la marquise la voiture de madame la baronne.

Madame Saincaize salua une dernière fois la jeune femme et rentra au salon. Alors madame de Sergaz toucha le bras du laquais qui s'appelait Jacques et qui l'escortait respectueusement dans l'escalier.

Cet homme s'arrêta, étonné.

--_Charles!_ murmura-t-elle.

--_Marie_, répondit le valet, qui comprenait à peine ce qui se passait.

--Allez m'attendre au coin de la rue, dit-elle.

Trois minutes après, madame de Sergaz faisait signe au domestique, resté dans l'ombre d'une porte cochère, de s'approcher du coupé qui stationnait au coin de la rue.

--Vous savez que vous devez m'obéir?

--Oui, madame.

--Bien. Dans trois quarts d'heure je serai de retour ici. Vous m'attendrez et vous m'introduirez dans l'hôtel.

--Oui, madame.

--Il y aura ce soir une réunion. Où est le cabinet de votre maître?

--Au premier étage.

--Où pouvez-vous me placer pour que j'entende tout ce qui s'y dira?

--Dans la bibliothèque.

--Personne n'y entrera?

--Je la fermerai à clef, et je la garderai. Si on me la demande, je dirai qu'elle est perdue.

--Bien; mais n'oubliez pas: dans trois quarts d'heure.

La baronne,--ou plutôt Jacqueline Morel (car le lecteur l'a déjà reconnue sans doute), fit un geste, et le coupé partit. Quarante-cinq minutes plus tard, une voiture jetait sur le trottoir une femme vêtue d'un costume d'ouvrière. C'était elle.

Jacques était au rendez-vous. Il l'accosta.

--La réunion a-t-elle commencé?

--Non, madame.

--Bien. Allons vite.

Le valet fit entrer l'espionne dans la cour de l'hôtel, et prit l'escalier de service. Jacqueline le suivait.

Parvenu au premier étage, il s'arrêta, prêtant l'oreille pour entendre le moindre bruit. Mais cette partie de la maison était déserte. L'escalier de service était désert. Il ouvrit une porte qui conduisait à l'appartement de M. Saincaize.

--Venez, dit-il.