Jean-Jacques Rousseau

Chapter 9

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Lorsque Rousseau était arrivé à Paris, et ensuite à son retour de Venise, il avait été très bien accueilli par les hommes de lettres. Les encyclopédistes voyaient en lui une recrue; puis, le sachant malade, très sensible, très susceptible, ils étaient assez disposés à le ménager. Peut-être s'amusaient-ils entre eux de ses bizarreries. Mais ils n'y mettaient, je crois, nulle malveillance. Voici une page de Marmontel qui semble bien donner là-dessus la «note juste»:

Ce fut là[8] que je connus Diderot, Helvétius, Grimm, et Jean-Jacques Rousseau, avant qu'il se fût fait sauvage. Grimm nous donnait chez lui un dîner toutes les semaines, et à ce dîner de garçons régnait une liberté franche, mais c'était un mets dont Rousseau ne goûtait que fort sobrement... Il n'avait pas encore pris couleur, comme il a fait depuis, et n'annonçait pas l'ambition de faire secte. Ou son orgueil n'était pas né, ou il se cachait sous le dehors d'une politesse timide, quelquefois même obséquieuse et tenant de l'humilité. Mais, dans sa réserve craintive, on voyait de la défiance; son regard en dessous observait tout avec une ombrageuse attention. Il n'en était pas moins amicalement accueilli: comme on lui connaissait un amour-propre inquiet, chatouilleux, facile à blesser, il était _choyé, ménagé avec la même attention et la même délicatesse dont on aurait usé à l'égard d'une jolie femme_ bien capricieuse et bien vaine, à qui l'on aurait voulu plaire. Il travaillait alors à la musique du _Devin du Village_ et il nous chantait au clavecin les airs qu'il avait composés. Nous en étions charmés. Nous ne l'étions pas moins de la manière ferme, animée et profonde dont son premier essai en éloquence était écrit. Rien de plus sincère, je dois le dire, que notre bienveillance pour sa personne et que notre estime pour ses talents.

[Note 8: Chez d'Holbach, vers 1750.]

(Cela doit être vrai, on le sent. Nous avons vu cela. Il nous est arrivé à tous d'être particulièrement gentils pour un confrère de talent à qui nous savions un sale caractère.)

Telles étaient encore, ce semble, les dispositions de ses amis, lorsque Jean-Jacques vint à l'Ermitage.

Rousseau dit que, tout de suite après le _Devin_ ils avaient été jaloux de lui parce qu'ils n'auraient pas su, eux, faire un opéra-comique. Il dit aussi qu'ils lui en voulaient de sa réforme morale, qu'ils ne lui pardonnaient pas sa vertu. Cela est bien peu croyable. Sa célébrité subite a pu les ennuyer un moment; mais je crois qu'ils ne lui furent ennemis que plus tard, après qu'il les eut lassés par ses défiances et ses noires humeurs, et surtout après qu'il se fut déclaré nettement et solennellement contre le parti des philosophes.

Mais, auparavant, ils pouvaient bien le taquiner quelquefois comme d'Holbach qui se divertissait à le faire «monter à l'échelle» parce que c'est seulement dans ces moments-là que Rousseau était éloquent: ils n'avaient point encore de mauvais sentiments pour lui. Je me figure qu'ils se disaient simplement:--Voilà un homme bizarre, mais d'un beau talent. Sa tête va achever de se détraquer l'hiver dans cette solitude. Et quelle compagnie pour lui que Thérèse et sa mère! Si on pouvait le détacher de Thérèse, ou tout au moins le ramener à Paris!

Or, la mère Levasseur avait soixante-dix ans et était impotente. Ils imaginèrent de dire que c'était conscience d'obliger cette vieille femme à passer l'hiver dans un isolement complet, loin de tout secours. Ils pensaient sans doute que Thérèse voudrait suivre sa mère et que Rousseau viendrait lui-même à Paris, dont le séjour serait meilleur pour son cerveau, et où il aurait d'autre société que celle des deux «gouverneuses».

Mais ils s'y prirent mal. Ils eurent avec les deux femmes des conférences secrètes dont Jean-Jacques eut vent. Avec lui, Diderot se montra indiscret et despotique, à son ordinaire. Jean-Jacques fut vivement blessé. Dès lors, il croit à un complot formé par ses amis (Grimm, Diderot, d'Holbach) pour le rendre odieux. Plus tard il fera entrer tout l'univers dans ce complot.

Il entendait vraiment trop peu la plaisanterie. Une fois,--toujours pour le décider à rentrer l'hiver à Paris,--Diderot lui écrit:

Le Lettré[9] a dû vous écrire qu'il y avait sur le rempart vingt pauvres qui mouraient de faim et qui attendaient le liard que vous leur donniez. C'est un échantillon de notre petit babil.

La plaisanterie était amicale et gentille puisque c'était une allusion aux habitudes aumônières de Jean-Jacques. Il l'accueillit de la façon la plus rogue et répondit fort lourdement:

Il y a ici un vieillard respectable qui, après avoir passé sa vie à travailler, ne le pouvant plus, meurt de faim sur ses vieux jours. _Ma conscience_ est plus contente des deux sous que je lui donne tous les lundis que des cent liards que j'aurais distribués aux gueux des remparts... C'est à la campagne qu'on apprend à servir l'humanité: on n'apprend qu'à la mépriser dans les villes.

De même, Diderot ayant écrit par hasard dans ses _Entretiens sur le Fils naturel_: «Il n'y a que le méchant qui soit seul», Rousseau prit cela pour lui et cria comme un assassiné. Ah! ce n'était pas un monsieur commode.

L'autre épisode de son séjour à l'Ermitage, ce sont ses amours avec madame d'Houdetot.

[Note 9: C'était le surnom qu'on donnait au fils de madame d'Épinay.] Les études sur ce sujet sont abondantes. La dernière est le livre précis et solide de M. Eugène Ritter: _J.-J. Rousseau et madame d'Houdetot_. Mais voici, je crois, tout ce qu'il vous importe de savoir, et ce qui me semble la vérité.

En l'absence de son amant Saint-Lambert, qui est à l'armée, madame d'Houdetot, belle-soeur de madame d'Épinay, trente ans, brune, beaucoup de cheveux, louche et marquée de la petite vérole, agréable avec cela, libre, gaie, très bonne femme, fait des visites à Rousseau dans son Ermitage--(la première fois, crottée comme un barbet). Lui, va la voir à son château d'Eaubonne. Il s'enflamme, il croit aimer pour la première fois, et que c'est la grande passion. Il nous parle de son «tendre délire», et de ses «érotiques transports». Il écrit à madame d'Houdetot des lettres brûlantes. Elle s'amuse de ses entreprises auxquelles elle n'a pas de peine à se dérober. En somme, Rousseau la chauffe pour Saint-Lambert.

Cependant on se doute de quelque chose dans le petit cercle de la Chevrette. A table, on se moque de lui à mots couverts. Madame d'Épinay est un peu jalouse. Elle déteste d'ailleurs madame d'Houdetot. Elle «potine» avec Thérèse, que Jean-Jacques, je l'ai dit, ne traite plus que comme une soeur, et qui souffre probablement, elle aussi, de cette aventure. Thérèse détourne des lettres de madame d'Houdetot et les montre à madame d'Épinay.

Puis, Saint-Lambert est averti, soit par une lettre anonyme de Thérèse, ou simplement (selon M. Ritter), par une indiscrétion de Grimm. Saint-Lambert est un sage, un homme qui «ne se frappe pas». Il sait du reste que Jean-Jacques n'a pu aller très loin. Néanmoins, il lui bat froid à son retour, et madame d'Houdetot aussi: de quoi (détail charmant) Jean-Jacques se plaignit à Saint-Lambert lui-même. Tout ce qu'il a gagné à cette vaine excitation, il nous apprend que c'est une «descente» qui vient s'ajouter à ses autres maux.

Là-dessus, madame d'Épinay devant aller à Genève, consulter Tronchin (peut-être sur une grossesse que sa maladie rendait dangereuse), dit un jour à Rousseau: «Ne viendrez-vous pas avec moi, mon ours?» Rousseau n'en a nulle envie. Déjà, il s'est aperçu qu'il s'est donné des chaînes. Combien de fois a-t-il été appelé à la Chevrette au moment où il avait envie d'écrire, ou de rêver dans les bois, ou simplement de rester chez lui! Diderot, indiscret et impétueux comme toujours,--ce bourdonnant Diderot dont le style même vous tutoie et vous tape sur les cuisses,--le somme de payer sa dette à sa bienfaitrice en l'accompagnant. Grimm,--l'Allemand profiteur et sournois, l'amant de madame d'Épinay,--l'en presse de son côté. Rousseau lui répond par une longue lettre explicative, gauche et fière, d'où j'extrais ce passage délicieux:

...Madame d'Épinay, souvent seule à la campagne, souhaitait que je lui tinsse compagnie. C'était pour cela qu'elle m'avait retenu... Il faut être pauvre, sans valet, haïr la gêne et avoir mon âme, pour savoir ce que c'est pour moi que de vivre dans la maison d'autrui. J'ai pourtant vécu deux ans dans la sienne, assujetti sans relâche avec les plus beaux discours de liberté, servi par vingt domestiques et nettoyant tous les matins mes souliers, surchargé de tristes indigestions et soupirant sans cesse après ma gamelle...

Il aurait dû s'en aviser plus tôt. Dès qu'il s'en avise, il devrait partir, coûte que coûte. Mais il reste sur les prières de madame d'Houdetot, qui craint des «histoires». Et il attend que, sous l'influence de ce mauvais chien de Grimm, madame d'Épinay, qui est déjà à Genève, lui signifie son congé.

Et, le 15 décembre 1757, en plein hiver et par la neige, il déménage,--beaucoup trop tard pour sa dignité. Où va-t-il? A Paris, où l'on peut si bien vivre seul? Dans quelque maisonnette de la banlieue, dont le propriétaire serait un bourgeois inconnu, à qui il n'aurait nulle obligation? Non, mais à Montlouis, près de Montmorency, dans une maison que lui loue M. Mathas, procureur fiscal du prince de Condé, et tout proche du château du maréchal et de madame de Luxembourg, dont il sera encore, et quoi qu'il fasse, l'obligé, et qui lui feront du mal sans le vouloir. Mais quoi! On dirait que cet ami des sauvages et cet homme d'une indépendance si farouche ne peut absolument pas se passer de la compagnie et de la protection des grands.

C'est donc à Montmorency que nous le retrouverons,--à Montmorency où il continuera à devenir meilleur à mesure qu'il deviendra plus fou.

CINQUIÈME CONFÉRENCE

LA «LETTRE SUR LES SPECTACLES.» ROUSSEAU À MONTMORENCY.

Voilà donc Rousseau installé, en plein hiver, dans la maisonnette de M. Mathas, procureur fiscal du prince de Condé. Je crois que, là du moins, il payait un petit loyer:

M. Mathas me fit offrir une petite maison qu'il avait à son jardin de Montlouis à Montmorency. J'acceptai avec empressement et reconnaissance. Le marché fut fait.

Tout d'abord il fut très malade. Il nous le raconte, comme toujours, avec une précision voulue dans le détail rebutant. Il y met, je pense, une sorte de bravade et de coquetterie amère:

A peine fus-je installé dans ma nouvelle demeure, que de vives et fréquentes attaques de mes rétentions se compliquèrent avec l'incommodité nouvelle d'une descente qui me tourmentait depuis quelque temps sans que je susse que c'en était une. Je tombai bientôt dans les plus cruels accidents. Le médecin Thierry, mon ancien ami, vint me voir et m'éclaira sur mon état. Les sondes, les bougies, les bandages, tout l'appareil des infirmités de l'âge[10] rassemblé autour de moi, me fit durement sentir qu'on n'a plus le coeur jeune impunément quand le corps a cessé de l'être. La belle saison ne me rendit point mes forces, et je passai toute l'année 1758 dans un état qui me fit croire que je touchais à la fin de ma carrière.

[Note 10: Il n'avait pourtant que quarante-six ans.]

Et voici une lettre, encore plus douloureuse, adressée à un médecin inconnu (probablement Thierry) et datée du 10 mai 1758 (ce qui prouve que Jean-Jacques se trompe quelquefois sur les dates, puisque tout à l'heure il plaçait la crise quatre mois plus tôt).

L'eau de chaux ne m'ayant rien fait, je l'ai quittée. Le lait ayant tout à fait supprimé les urines, j'ai été forcé de le quitter aussi. Il s'est formé depuis quelque temps une enflure dans le bas-ventre, un peu au-dessus de l'aîne gauche. Cette enflure est en ligne droite et dans une direction oblique. Elle rentre quand je suis couché et reparaît à l'instant que je me lève. Ce n'est point une descente[11]. Elle n'a que la douleur sourde et légère qui, _depuis quelques années, ne me quitte point dans cette région_. Du reste l'urine diminue en quantité de jour en jour, et sort plus difficilement, excepté quand elle est tout à fait crue et couleur d'eau claire: alors elle sort avec un peu plus d'abondance et de facilité. Mais en quelque état que ce soit, il faut toujours presser le bas-ventre pour la faire sortir. Je vous dis cela, persuadé que mon mal n'a jamais été connu de personne et qu'on en pourrait peut-être tirer quelques observations utiles à la médecine. Je ne vous consulte point d'ailleurs; je n'attends ni ne veux plus aucune espèce de soulagement de la part des hommes, mais seulement de Celui qui sait consoler les maux de cette vie par l'attente d'une meilleure.

[Note 11: Il dit ailleurs que c'en était une.]

Je prends soin de noter souvent, à la rencontre, ses maladies et ses infirmités parce qu'il ne faut jamais oublier qu'il fut en effet toute sa vie un malade et un infirme, et de façon cruelle et humiliante. Cela nous conseille l'indulgence dans les moments où nous sommes tentés de nous irriter contre lui. Et cela explique en lui bien des choses: ses humeurs, ses brusqueries, et son goût de la solitude, et les diversions qu'il cherchait dans l'occupation mécanique de copiste; l'excès même de son orgueil, la conscience de son génie lui étant une revanche de ses misères physiques; ses frémissements passionnés d'ermite et d'abstinent; le refuge qu'il demande au rêve. Et, aussi, cela rend ses sentiments religieux plus vrais et plus touchants, et presque héroïques, dans son parti-pris, son optimisme quand même.

Il revint de cette crise, comme de tant d'autres. Et il avait le soulagement d'être débarrassé de la mère Levasseur. Avant de quitter l'Ermitage, il l'avait fait partir pour Paris avec quelque argent et s'était engagé à lui payer son loyer chez ses enfants ou ailleurs, et à ne jamais la laisser manquer de pain, tant qu'il en aurait lui-même. (Il faut dire que Grimm et Diderot faisaient déjà à madame Levasseur une petite pension, si on en croit madame d'Épinay).

Peu de temps après son arrivée à Montlouis, il reçut le volume de l'_Encyclopédie_ qui contenait l'article de d'Alembert sur GENÈVE. Dans cet article, «concerté avec des Genevois du plus haut étage», et où Voltaire avait mis la main, d'Alembert conseillait l'établissement d'un théâtre à Genève.

Le sang de Rousseau ne fit qu'un tour. Il sentait Voltaire là-dessous, Voltaire magnifiquement installé aux portes de Genève, qui attirait chez lui les principaux de la ville pour leur donner la comédie sur son petit théâtre, et qui avait évidemment entrepris de corrompre la cité de Calvin. Or cette cité était aussi celle de Rousseau. Il y avait reçu, quatre ans auparavant, l'accueil le plus flatteur. Il résolut donc de défendre la pudeur de Genève, et écrivit sa _Lettre à d'Alembert_.

Les relations de Rousseau avec Voltaire remontaient au temps (vous vous en souvenez) où Rousseau arrangeait la _Princesse de Navarre_ sous le titre de _Fêtes de Ramire_. Ils s'étaient ensuite rencontrés dans quelques salons de Paris; et il est bien clair qu'ils n'avaient pas dû «s'accrocher».

Puis, en 1756, Rousseau avait un jour reçu le poème de Voltaire sur le _Désastre de Lisbonne_ (la ville à moitié détruite en 1755 par un tremblement de terre et un incendie; trente mille hommes écrasés ou brûlés). Voltaire avait écrit là-dessus deux cent cinquante vers élégants et fluides.--d'ailleurs convenablement spiritualistes,--où il se refusait à reconnaître que «tout fût bien», même au sens de Leibnitz et de Pope, et concluait qu'il ne faut pas dire: «Tout est bien», mais: «Un jour, tout sera bien».

Ce pessimisme, quoique mitigé, avait paru odieux à Rousseau: et alors (chose vraiment admirable), Rousseau, pauvre, infirme et malade, avait écrit à l'auteur une longue lettre qui contient déjà plusieurs des principaux éléments de la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_,--et où il démontrait que «de tous les maux de l'humanité, il n'y en avait pas un dont la nature ne fût disculpée, et qui n'eût sa source dans l'abus que l'homme a fait de ses facultés plus que dans la nature elle-même».--Il soutenait même expressément que la destruction de Lisbonne et de ses habitants, c'était encore la faute des hommes, puisque c'était la faute de la civilisation. Il faisait remarquer que ce n'était pas la nature qui avait rassemblé à Lisbonne vingt mille maisons de six à sept étages et que, si les habitants eussent été dispersés plus également, et plus légèrement logés, le dégât eût été moindre et peut-être nul: «Tout eût fui au premier ébranlement, et on les eût vus le lendemain à vingt lieues de là, tout aussi gais que si rien n'était arrivé.»

Voltaire répondit à Rousseau, en peu de lignes, qu'étant malade et garde-malade lui-même, il remettait à un autre temps sa réponse. Cette réponse devait être le délicieux et pervers Candide (1759).

Dans les pages des _Confessions_ où il raconte cet incident, Rousseau nous dit, avec plus d'esprit qu'il n'a coutume d'en montrer:

Frappé de voir ce pauvre homme[12] accablé pour ainsi dire de prospérités et de gloire, déclamer toutefois amèrement contre les misères de cette vie, et trouver toujours que tout était mal, je formai l'insensé projet de le faire rentrer en lui-même, de lui prouver que tout était bien. Voltaire en paraissant toujours croire en Dieu n'a réellement jamais cru qu'au diable, puisque son Dieu prétendu n'est qu'un être malfaisant qui, selon lui, ne prend de plaisir qu'à nuire. L'absurdité de cette doctrine, qui saute aux yeux, est surtout révoltante dans un homme comblé des biens de toute espèce, qui, du sein du bonheur, cherche à désespérer ses semblables par l'image affreuse et cruelle de toutes les calamités dont il est exempt.

[Note 12: Voltaire.]

On sent bien ici l'abîme qui sépare ces deux hommes. N'y eût-il pas eu entre eux rivalité littéraire, Voltaire représente justement ce que Rousseau déteste le plus: la vie sociale dans ce qu'elle a de plus artificiel et de plus corrupteur, l'ironie et l'impiété; Voltaire, aimable et méchant, Rousseau, désagréable et bon; Voltaire, riche et aristocrate, Rousseau pauvre et plébéien; Voltaire spirituel et léger, Rousseau grave et même solennel; Voltaire réaliste en politique, Rousseau chimérique; Voltaire despotiste et qui se contenterait de réformes prudentes, Rousseau républicain du pays d'Utopie; Voltaire impie, Rousseau religieux; Voltaire ami de l'ordre avant tout,--mais voulant ruiner, du moins dans les hautes classes, la religion qui soutient l'ordre; Rousseau menaçant cet ordre,--mais défendant le sentiment religieux: si bien que, chacun d'eux ne réussissant que dans la partie négative de sa tâche, l'un portera à la religion, et l'autre à l'ordre social nécessaire, des coups que, pour ma part, je déplore avec simplicité.

Mais revenons à la _Lettre sur les spectacles_ ou _Lettre à d'Alembert_. C'est un des ouvrages les plus connus de Rousseau. Il ne manque guère de figurer dans les programmes de la licence et de l'agrégation. Dieu seul sait le nombre des dissertations qui ont été composées par de bons jeunes gens sur le «_paradoxe du Misanthrope_». Et c'est pourquoi je me contenterai presque de résumer la _Lettre sur les spectacles_. Voici.

Le théâtre est le plus artificiel de tous les arts, celui où il y a le plus de feinte et de simulation, puisque, d'abord, l'écrivain dramatique prétend y faire une représentation directe de la vie, et que l'acteur y fait un personnage qu'il n'est point dans la réalité, et plie à ce jeu son corps même et son âme. Bref le mensonge y est complet. L'homme y est aussi loin que possible de l'état de nature. Le théâtre est l'extrême fleur de la civilisation. Sur cela seul Rousseau pourrait le condamner, mais il lui plaît d'entrer dans le détail.

La tragédie est mauvaise. Le spectateur y dépense inutilement sa provision de pleurs et de pitié, et il n'en a plus pour les souffrances réelles. Ou bien il admire les beaux scélérats, et il s'accoutume aux horreurs.

La comédie est mauvaise. Sa morale, ce n'est point qu'il ne faut pas être vicieux, c'est qu'il ne faut pas être ridicule. Elle conserve les conventions et les préjugés mondains. Elle enseigne les manières du monde, qui ne sont que mensonges; elle ne parle que d'amour et de galanterie; elle consacre le règne des femmes; elle abaisse les moeurs et amollit les coeurs.

On objecte Molière. Ah! oui, parlons-en! Son théâtre est une école de vices. La bonté et la simplicité y sont constamment raillées. Les sots y sont les victimes des méchants. On y tourne en dérision les droits des pères sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs, etc.

Voyez le _Misanthrope_ même, son chef-d'oeuvre. Cette comédie nous découvre mieux qu'aucune autre la véritable vue dans laquelle Molière a composé son théâtre. Son objet n'est pas de former un honnête homme, mais un homme du monde:

Par conséquent (écrit Rousseau), il n'a point voulu corriger les vices, mais les ridicules; et il a trouvé dans le vice même un instrument très propre à y réussir. Ainsi, voulant exposer à la risée publique tous les défauts opposés aux qualités de l'homme aimable, de l'homme de société, après avoir joué tant de ridicules, il lui restait à jouer celui que le monde pardonne le moins, le ridicule de la vertu. C'est ce qu'il a fait dans le _Misanthrope_.

Vous ne sauriez me nier deux choses: l'une, qu'Alceste dans cette pièce est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule. (Sous-entendez: «Donc l'auteur ridiculise la vertu».) C'en est assez pour rendre Molière inexcusable.

C'est un syllogisme. Mais il cloche. On n'a qu'à dire (et des milliers de candidats à la Licence ès lettres l'ont répété depuis cent ans) qu'Alceste est sans doute un homme vertueux et qu'il est aussi un personnage parfois ridicule; mais qu'il n'est pas ridicule en tant qu'il est vertueux. Il n'est ridicule qu'en tant que certaines de ses colères sont excessives dans la forme et disproportionnées avec leur objet. Mais ce n'est rien dire: car, justement, Rousseau ne souffre point cette idée, qu'Alceste puisse paraître ridicule, même dans ses exagérations. Que dis-je! il ne reconnaît même pas qu'Alceste exagère.

Il ne veut pas que nous nous permettions de sourire d'Alceste tout en l'aimant bien. Il ne veut pas, il ne peut pas admettre ce tour et cette attitude d'esprit qui font qu'on raille parfois ce qu'on respecte, et qu'on prétend le respecter tout de même. Il la connaît, cette attitude-là. Ses meilleurs amis l'ont eue envers lui, Jean-Jacques. Ils l'aimaient et le respectaient, mais en s'amusant de lui imperceptiblement. Et Jean-Jacques en a conclu qu'ils étaient des hypocrites, et qu'ils le haïssaient, et qu'ils conspiraient contre lui. Au fond, il se reconnaît avec complaisance dans Alceste. Or, qu'Alceste soit ridicule, et par conséquent Jean-Jacques, Jean-Jacques n'admet pas ça. Ou, si cela est, c'est donc que le siècle est bien infâme.

Notons ici un assez curieux exemple de la diversité des jugements humains. Rousseau a fait au théâtre de Molière à peu près le même reproche d'immoralité que, de nos jours, Brunetière (et aussi Faguet, et avant eux Louis Veuillot): mais pour des raisons si différentes,--du moins verbalement!