Jean-Jacques Rousseau

Chapter 8

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Quelle pauvreté, pourtant, sous son apparente insolence! Toute la thèse est fondée sur l'opposition de la nature, qui serait le bien, et de la société, qui serait le mal: et l'auteur ne définit même pas ce mot de «nature». Dieu sait pourtant s'il a besoin d'être défini! Pour Buffon, la nature paraît être l'ensemble des forces dont se compose la vie de l'univers. Pour Diderot, la nature c'est l'athéisme, c'est le contraire des institutions et des lois, et c'est, finalement, le plaisir. Pour Rousseau, il semble bien que la nature, ce soient les instincts et les sentiments avec lesquels l'homme vient au monde. Or, le désir de durer, celui de ne pas souffrir, celui de vivre en société, celui même d'étendre son être, de posséder, de se distinguer et de dominer sont apparemment et ont été de tous temps parmi ces instincts. Mais, aux yeux de Rousseau, l'invention même de la hache et de la fronde, celle de l'agriculture et de la navigation sont autant de déchéances; le choix dans l'amour est une déchéance; la formation de la famille est une déchéance; la vie sociale est une déchéance; la notion du bien et du mal est une déchéance. Il nous accorde, il est vrai, que le meilleur moment de l'humanité, ç'a été le commencement de la vie en tribu et de la civilisation agricole et patriarcale; mais, cette concession même, ce qu'il a dit auparavant lui retire le droit de la faire; et son idéal c'est, qu'il le veuille ou non (ou bien il a menti auparavant), une humanité composée de sauvages épars dans les forêts, sans habits, sans armes, ni bons ni méchants, _solitaires_, _immuables_, et qui ne réfléchissent point. Comme si cela était intéressant, et comme si cela valait même la peine qu'il y eût une humanité sur la terre! C'est cette stagnation dans une vie de demi-brutes qui serait contraire à la «nature»!

Et pourquoi, dit-il, la préférer? Parce que, affirme-t-il, l'égalité est mieux sauvegardée dans cet état primitif. D'abord, il n'en sait rien: car l'inégalité des forces musculaires, en un temps où elle ne peut guère être compensée par l'intelligence, pourrait bien être la plus dure de toutes. Comme si, d'ailleurs, l'égalité,--et l'égalité dans l'ignorance et dans l'abrutissement,--était nécessairement le bien suprême, auquel tous les autres devraient être sacrifiés! A vrai dire, ce culte est bien étrange dans un livre qui prétend découvrir et honorer les intentions de la «nature», laquelle apparaît si évidemment mère et maîtresse d'inégalité à tous les degrés de l'être.

Notez qu'il n'est guère possible que cette niaise adoration de l'égalité soit sincère chez un homme qui sent sa supériorité intellectuelle et qui en jouit avec un orgueil démesuré.--A moins qu'il ne soit dans la disposition d'esprit de ce jeune socialiste qui, dans une réunion politique, répliquait à un de mes amis: «Mais ce que nous voulons, ce n'est pas que tout le monde soit heureux, c'est que tout le monde soit aussi malheureux que nous.»

Mais non, ce ne peut être cela, puisque Rousseau, au contraire, ne s'intéresse qu'à notre bonheur. Tout simplement, c'est que son rôle le tient. C'est qu'il lui faut étonner les marquises, les fermiers généraux et les philosophes. C'est qu'il lui faut renchérir sur le _Discours des sciences et des arts_. Ah! le pauvre homme, comme il s'y applique! Ce n'est pas le paradoxe léger, si cher à son temps. C'est le défi à la raison, tout cru, tout nu, et sans esprit, puisque Rousseau n'en a pas et qu'il est condamné au sérieux dans l'absurde.--Mais on est vraiment étonné d'une pareille débilité de pensée, après les grands livres du XVIIe siècle et ceux même de Montesquieu et de Buffon. Que ce livre ait eu un tel retentissement et une telle influence, voilà une des plus fortes démonstrations qu'on ait vues de la bêtise humaine.

Mais on peut dire aussi:

--Oui, le _Discours sur l'inégalité_ pourrait être une chose assez plate, sans le style, l'accent, le frémissement intérieur. Les objections sans fin qu'on y peut faire paraissent naïves et superflues parce qu'elles sont trop faciles,--si faciles qu'on rougit de les énoncer si on a l'esprit un peu délicat. Il faut prendre le livre autrement. Il faut le considérer comme une sorte de poème, comme une vision de _nabi_, de prophète en chambre, bien ordonnée et écrite en style didactique et tendu. L'intransigeance, l'intrépidité, l'insolence du paradoxe finit par avoir une espèce de grandeur. Les idoles du temps, Science, Progrès, Philosophie, y sont méthodiquement souffletées. L'ouvrage, vu de loin, prend, avec un peu de bonne volonté, des aspects de récit biblique, de mythe religieux. Rousseau recule seulement l'époque de la Chute. L'état de grâce, c'est l'état de nature; le péché originel, c'est la civilisation qui, engendrant l'inégalité, tue la fraternité. C'est la civilisation qui, pour notre malheur, a cueilli les fruits de l'arbre de la science.

Croyez bien que Rousseau se divertit à rêver. Mais, au surplus, voyez comme, en ayant l'air de le bousculer et de le braver, il reste dans l'esprit du temps. Être réactionnaire au point d'aspirer à un idéal disparu depuis cinq ou six mille ans, c'est être révolutionnaire, puisqu'il faut, pour y retourner, démolir ce qui nous en a éloignés. Qu'il s'agisse de faire l'âge d'or, ou de le refaire, c'est la même action, vers la même chimère.--Aujourd'hui encore le rêve révolutionnaire,--l'égalité des gamelles avec le moindre effort pour chacun,--n'est-il pas, comme celui de Jean-Jacques, un idéal régressif?

D'ailleurs (et nous l'avons déjà vu à propos de son premier _Discours_), Jean-Jacques a bien soin,--dans sa correspondance, dans sa _Lettre à d'Alembert_, même dans le _Contrat social_ et, plus tard, dans le troisième _Dialogue_,--d'atténuer l'absurdité de son paradoxe. Déjà, dans le _Discours sur l'inégalité_, en dépit des exigences de la logique, il se garde de nous offrir comme idéal la vie solitaire de l'homme orang-outang: il s'arrête à la vie pastorale, à l'«âge d'or» des poètes classiques. Au fond, sa pensée est celle-ci (c'est Faguet qui la résume avec une extrême clémence): «Conviction que l'homme est, au moins, _trop_ social, qu'il faudrait au moins restreindre l'état social à son _minimum_, revenir, sinon à la famille isolée, du moins à la tribu, au clan, à la petite cité; qu'ainsi diminueraient la lourdeur de la tâche, et l'intensité de l'effort, et l'énormité des inégalités entre les hommes; qu'ainsi seraient atténués les besoins factices, gloire, luxe, vie mondaine, jouissances d'art, qu'ainsi l'homme serait ramené à une demi-animalité intelligente encore, mais surtout saine, paisible, reposée, affectueuse, qui est son état de nature, en tout cas son état de bonheur.»

Voilà qui va bien. C'est ainsi qu'il nous arrive, à vous, à moi, d'être excédés de ce qu'il y a de factice dans nos moeurs, de penser que nous nous passerions facilement des derniers bienfaits de la science appliquée, puisque nous nous en passions avant; que l'humanité tourne probablement le dos à son bonheur; que la civilisation industrielle est un mal, comme aussi ces amas démesurés d'hommes qui forment les grandes villes et les grandes nations; qu'il serait bon de revenir à la vie naturelle et rustique, etc. Mais ce ne sont là que des impressions sans conséquence et vite effacées. Joignez qu'on ne sait pas bien où finit la nature et que les développements même de l'humanité que nous appelons artificiels sont encore naturels dans leur origine, aussi naturels que les sentiments primitifs d'où, au bout du compte, ils sont sortis.

Seulement, si Rousseau s'était contenté d'exhorter ses contemporains à la simplicité des moeurs et de leur recommander la vie de la campagne ou des petites cités, cela n'aurait pas semblé bien original et n'aurait pas fait beaucoup de bruit. Sa pensée aurait paru assez humble s'il ne l'avait pas follement outrée. Et c'est pourquoi il a d'abord donné son coup de gong.--Mais il est tout de même fâcheux que les plus chauds amis de Rousseau soient obligés, dans leurs commentaires, de distinguer entre ce qu'il a dit (et qui est souvent inepte) et ce qu'il a probablement pensé. Ils semblent faire ce raisonnement: «La preuve que ce qu'il a dit n'est pas ce qu'il a voulu dire, c'est que ce qu'il a dit est par trop facile à réfuter. Un esprit un peu fin ne le prend pas au mot; ce serait grossier.»--Soit. Qu'on le prenne comme on voudra, et plus tard, hélas, des brutes le prendront au mot, (et non pour le réfuter), cette différence entre la pensée et la parole, c'est du charlatanisme; et il n'est presque pas possible de lui donner un autre nom.--Et c'est, en effet, le nom que lui donnait la partie la plus sensée de la société d'alors, et notamment le groupe de madame du Deffand et des Choiseul.

Mais il est clair que ce charlatanisme fut une des causes les plus déterminantes du succès de ce _Discours sur l'inégalité_.--En outre, ce _Discours_ est un des ouvrages de Rousseau où il y a le plus d'âpreté et d'amertume et où vibre le plus l'accent révolutionnaire. Cela est beaucoup plus rare dans ses autres livres. D'où lui venait donc ce ton?

Rousseau prend soin, dans les _Confessions_, de nous dire, à trois ou quatre reprises, que c'est telle aventure de son enfance ou de sa jeunesse qui a éveillé en lui, pour toute sa vie, la haine de l'injustice. Mais je crois bien que ce sont là des réflexions «après coup». Les traits qu'il cite: la fessée injuste donnée par l'oncle Bernard, l'histoire du paysan qui, terrifié par le fisc, cache ses provisions, ses démêlés avec M. de Montaigu, ce n'est peut-être pas de quoi déterminer une vocation de révolutionnaire. Il y a bien ses ressouvenirs de laquais, et l'aigreur que lui donnaient ses infirmités... Mais ce qui paraît plus vrai, ou aussi vrai, c'est que cette âpreté lui a été soufflée par Diderot, que cela amusait. Jean-Jacques nous le dit dans deux notes des _Confessions_:

Je ne sais pas comment toutes mes conférences avec Diderot tendaient toujours à me rendre satirique et mordant, plus que mon naturel ne me portait à l'être.

Et encore:

Diderot abusait de ma confiance pour donner à mes écrits ce _ton dur_ et cet _air noir_ qu'ils n'eurent plus quand il cessa de me diriger.

Quoi qu'il en soit, ce qui dans le _Discours sur l'inégalité_ a probablement le plus secoué le beau monde, et ce qui a le plus agi quarante ans plus tard, ce sont probablement des lieux-communs emphatiques ou violents comme ceux-ci (j'en indique seulement le début et comme la première modulation):

Sur la liberté:

Comme un coursier indompté hérisse ses crins, frappe la terre du pied et se débat impétueusement à la seule approche du mors, tandis qu'un cheval dressé souffre patiemment la verge et l'éperon, l'homme barbare ne plie point la tête au joug que l'homme civilisé porte sans murmure, et il préfère la plus orageuse liberté à un assujettissement tranquille...

Sur les riches:

...Je prouverais enfin que, si l'on voit une poignée de puissants et de riches au faîte des grandeurs et de la fortune, tandis que la foule rampe dans l'obscurité et la misère, c'est que les premiers n'estiment les choses dont ils jouissent qu'autant que les autres en sont privés et que, sans changer d'état, ils cesseraient d'être heureux, si le peuple cessait d'être misérable...

Sur les tyrans:

...C'est du sein de ce désordre et de ces révolutions que le despotisme, élevant par degrés sa tête hideuse, et dévorant tout ce qu'il aurait aperçu de bon et de sain dans toutes les parties de l'État, parviendrait enfin à fouler aux pieds les lois et le peuple, et à s'établir sur les ruines de la république...

Et enfin il y a, partout répandu dans ces pages d'où est absent «l'esprit de finesse», ce culte stupide de l'égalité que nous retrouverons dans le _Contrat social_, et qui porte en lui une grande force de propagande parce qu'il répond moins au sentiment de la justice qu'aux instincts envieux.--En somme, on voit déjà dans ce second _Discours_ (et mieux que dans le premier) que c'est bien Rousseau qui donnera le ton à la Révolution et qui approvisionnera les hommes de 93 de clichés et de lieux-communs, semeurs de haines aussi aveugles que ces lieux-communs sont brutaux et sommaires.

Cette fois, l'Académie de Dijon ne couronna pas le discours de Rousseau. Si «éclairée» qu'elle fût, ce n'est pas ce discours qu'elle avait espéré.

* * * * *

Les années qui suivent sont, je pense, parmi les moins malheureuses de la vie de Jean-Jacques. Il jouit de se sentir si bon,--et célèbre par-dessus le marché. Il se souvient de sa petite patrie, de Genève, où l'on commence à être fier de lui. Il dédie le _Discours sur l'inégalité_ à «la République de Genève». Il n'avait plus la foi catholique, si jamais il l'avait eue intégralement. Jugeant qu'un homme doit croire en Dieu et, pour le reste, suivre la religion de sa patrie, il s'en va à Genève pour y rentrer publiquement dans la religion protestante et y reprendre son titre de citoyen; et il a la joie de revenir en triomphateur dans cette ville d'où il s'était échappé, vagabond de seize ans, vingt-six années auparavant.

En allant à Genève, il avait passé par Chambéry et revu madame de Warens:

Je la revis. Dans quel état, mon Dieu! Quel avilissement! Que lui restait-il de sa vertu première?... Je lui réitérai vivement et vainement les instances que je lui avais faites plusieurs fois dans mes lettres de venir vivre paisiblement avec moi, qui voulais consacrer _mes jours et ceux de Thérèse_ à rendre les siens heureux.

Quel charmant tableau! Et plus loin, il nous fait ce petit récit, où il apparaît que Thérèse aussi était une «femme sensible»:

Durant mon séjour à Genève, madame de Warens fit un voyage en Chablais et vint me voir à Grange-Canal. Elle manquait d'argent pour achever son voyage; je n'avais pas sur moi ce qu'il fallait pour cela; je le lui envoyai une heure après par _Thérèse_. Pauvre maman! Que je dise un trait de son coeur. Il ne lui restait pour dernier bijou qu'une petite bague; elle l'ôta de son doigt pour la mettre à celui de Thérèse, qui la remit à l'instant au sien en baisant cette _noble_ main _qu'elle arrosa de larmes_.

Et je ne vous dirai pas si cela est touchant ou comique--attendu que je n'en sais rien. Mais nous retrouverons dans la _Nouvelle Histoire_ ce galvaudage des idées de morale et cette espèce de sécurité béate dans les situations équivoques.

A Genève donc il est fort bien reçu. Il se sent chez les siens. Il retrouve en lui-même son premier fond protestant et républicain. Il revient très content. C'est vers cette époque (1755) qu'il commence à traiter Thérèse comme une soeur; soit (car avec lui on ne sait jamais) parce que sa santé ne lui permettait plus de la traiter autrement, soit pour cette autre raison, fort honorable, qu'il nous donne: «Je craignais la récidive (c'est-à-dire de nouveaux enfants), et, n'en voulant pas courir le risque, j'aimai mieux me condamner à l'abstinence». Il jouit de son héroïsme, il jouit de ses singularités, il jouit de la beauté de son masque qu'il ne distingue plus lui-même de son visage. Il vit dans un état d'exaltation, d'enthousiasme moral, qui dura «quatre ans au moins», dit-il d'abord, ou «près de six ans», dit-il à la page suivante.

Écoutez ce morceau magnifique:

Jusque-là j'avais été bon: dès lors je devins vertueux ou du moins enivré de la vertu...

(Oh! que ce n'est point la même chose! et que l'ivresse et la vertu vont mal ensemble! Boileau, ce parfait Honnête homme, se dit seulement «ami de la vertu», ce qui est déjà bien joli.)

Cette ivresse avait commencé dans ma tête, mais elle avait passé dans mon coeur. Le plus noble orgueil y germa sur les débris de la vanité déracinée. Je ne jouai rien, je devins en effet tel que je parus, et pendant quatre ans au moins que dura cette effervescence dans toute sa force, rien de beau et de grand ne peut entrer dans un coeur d'homme dont je ne fusse capable _entre le ciel et moi_. Voilà d'où naquit ma subite éloquence, voilà d'où se répandit dans mes premiers livres ce feu vraiment céleste qui m'embrasait...

J'étais vraiment transformé; mes amis, mes connaissances ne me reconnaissaient plus. Je n'étais plus cet homme timide et plutôt honteux que modeste, qui n'osait ni se présenter, ni parler, qu'un mot badin déconcertait, qu'un regard de femme faisait rougir. Audacieux, fier, intrépide, je portais partout une assurance d'autant plus ferme qu'elle était simple et résidait dans mon âme plus que dans mon maintien. Le mépris que _mes profondes méditations_ m'avaient inspiré pour les moeurs, les maximes et les préjugés de mon siècle, me rendait insensible aux railleries de ceux qui les avaient, et j'écrasais leurs petits bons mots avec mes sentences comme j'écraserais un insecte entre mes doigts. Quel changement! _Tout Paris_ répétait les âcres et mordants sarcasmes de ce même homme qui, deux ans auparavant et dix ans après, n'a jamais su trouver la chose qu'il avait à dire ni le mot qu'il devait employer.

Tudieu! quel homme! Et que va-t-il faire, ce terrible auteur des deux _Discours_, ce contempteur les moeurs, des maximes et des préjugés de la civilisation, ce fanatique de vertu, de sincérité et d'indépendance, et enfin cet amant de la solitude et cet adorateur de la nature? Il pourrait vivre dans son austère petite patrie retrouvée; il pourrait accepter la place de bibliothécaire que lui offrent ses vertueux concitoyens. Il serait bien là. L'ancien petit ami de la grosse Warens, l'amant de Thérèse, oublieux de ses cinq infanticides probables, enseignerait la morale à l'univers entier, du pied même de la chaire de Calvin. Mais voilà! Il serait trop loin de Paris et de ce beau monde qu'il méprise. «Tout Paris» ne pourrait plus «répéter ses âcres et mordants sarcasmes».--Au moins, s'il lui faut à la fois le voisinage de la grande ville et la solitude, la banlieue de Paris à cette époque est charmante et encore toute campagnarde. Il pourrait y louer une maisonnette et un jardin, dont il paîrait le loyer de ses propres deniers, et où il serait chez lui, et où il ne devrait rien à personne. Ce serait le bon sens, ce serait la sagesse.

Mais, parmi les grandes dames chez qui il continue de fréquenter,--et qui pourtant pratiquent les maximes, étalent les moeurs et mènent la vie qui lui sont le plus en horreur,--il y en a une, madame de la Live d'Épinay, une petite femme noiraude, raisonneuse, esprit fort, écrivailleuse et sensuelle, femme d'un de ces fermiers-généraux dont le métier même devrait paraître particulièrement infâme à l'auteur des deux _Discours_. Il va souvent chez elle, au château de la Chevrette, où il rencontre la plus brillante et frivole compagnie, et où il lui est arrivé de jouer lui-même un rôle dans sa comédie de l'_Engagement téméraire_. Cette petite femme ardente est curieuse de Rousseau. Elle dit de lui, dans ses _Mémoires_, après leurs premières rencontres:

Il est complimenteur sans être poli ou au moins sans en avoir l'air (j'ai déjà cité ce mot pénétrant). Il paraît ignorer les usages du monde; mais il est aisé de voir qu'il a infiniment d'esprit. Il a le teint brun; et des yeux pleins de feu animent sa physionomie. Lorsqu'il a parlé et qu'on le regarde, il paraît joli; mais lorsqu'on se le rappelle, c'est toujours en laid. (Il est vrai qu'elle le déteste au moment où elle écrit ses _Mémoires_.) On dit qu'il est d'une mauvaise santé, et qu'il a des souffrances qu'il cache avec soin, par je ne sais quel principe de vanité; c'est apparemment ce qui lui donne, de temps en temps, l'air farouche... On dit toute son histoire aussi bizarre que sa personne, et ce n'est pas peu.

Et plus loin:

Vous n'imaginez pas combien j'ai trouvé de douceur à causer avec lui.

Bref, madame d'Épinay en tient un peu pour Jean-Jacques. C'est surtout, semble-t-il, curiosité et vanité. Elle veut avoir «son grand homme». Elle l'appelle déjà «mon ours».

Un jour qu'ils se promenaient tous deux, ils avaient poussé jusqu'au réservoir des eaux du Parc, qui touchait la forêt de Montmorency, et où était un joli potager, avec une petite loge fort délabrée, qu'on appelait l'Ermitage. «Ah! madame, avait dit Rousseau, quelle habitation délicieuse, voilà un asile tout fait pour moi!» Madame d'Épinay n'avait pas relevé le propos. Mais, quelque temps après, Jean-Jacques, refaisant avec elle la même promenade, trouve, au lieu de la vieille masure, une petite maison presque entièrement neuve. «Mon ours, voilà votre asile; c'est vous qui l'avez choisi, c'est l'amitié qui vous l'offre.»--Je ne crois pas, raconte Rousseau, avoir été de mes jours plus vivement, plus délicieusement ému: je _mouillai de pleurs_ la main bienfaisante de mon amie.

Madame d'Épinay nous dit qu'il y avait cinq chambres (fort proprement meublées par elle), une cuisine, une cave, un potager d'un arpent, une source, et la forêt pour jardin. Jean-Jacques ne payait pas de loyer. Il payait les gages du jardinier, mais avec l'argent que madame d'Épinay lui remettait pour cela. Seulement, il dut plusieurs fois avancer l'argent. N'importe: le grand ennemi des inégalités sociales, l'homme qui se disait si jaloux de son indépendance restait, même financièrement, l'obligé et l'on peut bien dire le parasite d'une femme de traitant.

D'autre part, le petit monde, le cercle de madame d'Épinay offrait,--comme eût dit Rousseau de tout autre cercle du même genre,--le spectacle des plus mauvaises moeurs. M. d'Épinay, toujours chez quelque fille d'Opéra, avait, paraît-il, communiqué à sa femme une maladie que celle-ci avait transmise à Francueil. Après avoir été la maîtresse de Francueil, elle allait être celle de Grimm. Sa belle-soeur, madame d'Houdetot était la maîtresse de Saint-Lambert. Sa cousine mademoiselle d'Ette était la maîtresse de Valory, etc., etc... C'est dans l'intimité de ce monde, aussi élégant et cultivé que vicieux, qu'allait vivre le dénonciateur de l'influence corruptrice des sciences et des arts, l'homme qui se disait «enivré de vertu»; et l'homme enfin qui avait écrit, vous vous en souvenez: «Il faut de la poudre à nos perruques, voilà pourquoi tant de pauvres n'ont point de pain.»

Il s'installe à l'Ermitage le 9 avril 1756, avec Thérèse et la mère Levasseur, après s'être beaucoup fait prier, assure-t-il. Mais enfin il s'installe.

Pourquoi? Parce que, bien qu'orgueilleux, il est vaniteux aussi; parce qu'il est étrangement faible; parce qu'il n'a jamais eu de volonté; parce qu'il rêve sa vie au lieu de la vivre; parce qu'il se rêve lui-même au lieu de se connaître, et parce qu'il a le don de ne pas voir les réalités comme elles sont.

Donc, il s'installe à l'Ermitage. Et il a grand tort. Il y eut mille ennuis (beaucoup par sa faute) et ce fut là que commença à se développer en lui, de façon inquiétante, la folie de la persécution.

Sur le séjour de vingt mois que fit Rousseau à l'Ermitage, nous avons le livre IX des _Confessions_, les _Mémoires_ de madame d'Épinay et les _Mémoires_ de Marmontel _passim_, notamment le début du livre VIII, où Marmontel est l'interprète de Diderot.

Quand on a lu tout cela, on s'y embrouille un peu. J'ajoute que les _Mémoires_ de madame d'Épinay sont «romancés» et suspects, et que Marmontel, quand il rapporte ce qu'il ne sait pas directement, m'inspire beaucoup de méfiance.

Enfin, voici l'essentiel et, je crois, le vrai.