Chapter 7
Le grand ennemi des sciences et des lettres, des arts et du luxe est plus que jamais répandu dans le monde du luxe, des lettres, des sciences et des arts. Il grogne d'être envahi, mais il se laisse envahir. Il continue à faire de la littérature et de la musique. Il fait jouer _Narcisse_ (sans succès) à la Comédie-Française en 1752. Vers le même temps, il compose le _Devin du Village_. Et la contradiction est si flagrante entre ses maximes et ses occupations que lui-même s'en aperçoit et qu'il écrit, pour s'en justifier, la curieuse préface de _Narcisse_, imprimée en 1753.
Il y reprend d'abord sa thèse. Il affirme que le goût des lettres «ne peut naître que de deux mauvaises sources, à savoir l'oisiveté et le désir de se distinguer» (désir dont apparemment il était lui-même exempt). Quant à la science, «elle n'est pas faite pour l'homme en général, il s'égare sans cesse à sa recherche.» La philosophie est destructrice des usages et des coutumes... Ici, lui échappe cette magnifique affirmation traditionnaliste:
Le moindre changement dans les coutumes, fût-il même avantageux à quelques égards, tourne toujours au préjudice des moeurs; car les _coutumes sont la morale du peuple_; et dès qu'il cesse de les respecter, il n'a plus de règle que ses passions ni de frein que les lois, qui peuvent quelquefois contenir les méchants, mais jamais les rendre bons.
Enfin, la philosophie rend l'homme orgueilleux et dur: «... La famille, la patrie deviennent pour lui des mots vides de sens: il n'est ni parent, ni citoyen, ni homme: il est philosophe.»
Ainsi, de la partie saine de l'âme de Rousseau, de son vieux fond héréditaire jaillissent parfois de belles lueurs.
Mais, ajoute-t-il, quand un peuple a été corrompu à un certain point par les sciences et les arts, mieux vaut encore les garder... Car les sciences et les arts, après avoir fait éclore les vices, sont nécessaires pour les empêcher de se tourner en crimes; elles détruisent la vertu, mais elles en laissent le simulacre public qui est toujours une belle chose; elles introduisent à la place la politesse et les bienséances; et à la crainte de paraître méchant elles substituent celle de paraître ridicule.
Et plus loin:
Il ne s'agit plus de porter les peuples à bien faire, il faut seulement les distraire de faire le mal; il faut les occuper à des niaiseries pour les détourner des mauvaises actions.
Et enfin:
Il est très essentiel de se servir aujourd'hui des sciences et des lettres comme d'une médecine au mal qu'elles ont causé, ou comme de ces animaux qu'il faut écraser sur la morsure.
Allons! on peut s'entendre. Et Jean-Jacques peut, en toute sûreté de conscience, continuer à faire de petites comédies et de petits opéras.
_Narcisse ou l'amoureux de soi-même_ est un marivaudage insignifiant.--Le _Devin du Village_, beaucoup meilleur, et surtout par la musique,--où l'on voit un vieux paysan, qui passe pour sorcier, enseigner à Colette le moyen de reprendre Colin en excitant sa jalousie,--est une paysannerie enrubannée à laquelle ressembleront beaucoup les petits opéras comiques de Favart. On ne conçoit pas bien, à la vérité, en quoi ce joli spectacle, à la fois très factice et assez voluptueux, avec sa musique tendre et ses danses de villageoises de théâtre, peut remédier aux maux affreux causés par la science et les arts. Mais il est certain que le succès du _Devin_ a été une des grandes joies de Rousseau.
Le _Devin_ fut joué d'abord en 1752, à Fontainebleau, devant la cour. Les huit ou dix pages des _Confessions_ où notre sauvage nous raconte cette représentation respirent à chaque ligne l'ivresse vaniteuse d'un auteur fieffé. Il avait gardé son costume d'ermite, et avait sa barbe et sa perruque ronde «assez mal peignée», dit-il; le roi, la reine, la famille royale, tous les plus grands seigneurs et les plus grandes dames le regardaient comme un animal curieux: quel bonheur! «...Je me livrais pleinement, dit-il, au plaisir de savourer ma gloire... Ceux qui ont vu cette représentation doivent s'en souvenir, car l'effet en fut unique.»
Et voici le revers,--lamentable, hélas!--Le duc d'Aumont lui fait dire de se trouver au château le lendemain, et qu'il le présenterait au roi, et qu'il s'agissait d'une pension, et que le roi voulait l'annoncer lui-même à l'auteur. Et maintenant écoutez:
Croira-t-on que la nuit qui suivit une aussi brillante journée fut une nuit d'angoisse et de perplexité pour moi! Ma première idée, après celle de cette représentation, se porta sur un fréquent besoin de sortir, qui m'avait fait beaucoup souffrir le soir même au spectacle et qui pouvait me tourmenter le lendemain, quand je serais dans la galerie ou dans les appartements du roi, parmi tous ces grands, attendant le passage de Sa Majesté. Cette infirmité était la _principale cause_ qui me tenait écarté des cercles et qui _m'empêchait d'aller m'enfermer chez des femmes_. L'idée seule de l'état où ce besoin pouvait me mettre était capable de me le donner au point de m'en trouver mal, à moins d'un esclandre auquel j'aurais préféré la mort.
Puis, il craint d'être gauche, de manquer de présence d'esprit, de laisser échapper quelque balourdise. «Je voulais, dit-il, _sans quitter l'air et le ton sévère que j'avais pris_, me montrer sensible à l'honneur que me faisait un si grand monarque. Il fallait envelopper quelque grande et utile vérité dans une louange belle et méritée.» Et Jean-Jacques a peur de rater son affaire.--Enfin, il se souvient, à propos, de ses principes. S'il accepte cette pension, «adieu la vérité, la liberté, le courage. Comment oser désormais parler d'indépendance et de désintéressement?» Bref, il se dérobe. Et nous ne saurons jamais, et lui-même probablement n'a jamais su si c'est par fierté républicaine qu'il a refusé l'audience et la pension, ou par crainte d'avoir besoin de sortir pendant l'audience.
Quelques mois après, le _Devin_ est joué à Paris. Rousseau eut cent louis du roi, cinquante louis de madame de Pompadour, cinquante louis de l'Opéra, cinq cents francs du libraire Pissot, d'autres profits encore.--Peut-être ce succès eût-il décidément détourné Jean-Jacques vers le théâtre et la musique. Peut-être fût-il devenu une sorte de Grétry ou de Gossec. Peut-être se fût-il résigné à remédier toute sa vie à la malfaisance des arts en faisant des comédies et des opéras. Tout le poussait de ce côté, son goût et son intérêt. Il eût d'ailleurs gardé le bénéfice de ses singularités extérieures: sa perruque ronde, sa barbe et ses boutades eussent contribué à ses succès de joueur de flûte...
Mais l'Académie de Dijon le guettait.
L'Académie de Dijon le relance, en posant cette question dans le _Mercure_ de novembre 1753:--_Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes? Et si elle est approuvée par la loi naturelle?_»
Évidemment l'Académie de Dijon, fière de son lauréat et du bruit qu'il faisait, posait cette question pour Jean-Jacques. Au surplus les éléments de sa réponse prévue sont déjà épars dans ses répliques à Stanislas et à Bordes. Jean-Jacques répondra. Il ne peut pas ne pas répondre. C'est fini, il est prisonnier de son rôle.
L'Académie de Dijon était composée, j'imagine, de fort braves gens, et très conservateurs, encore que touchés, peut-être, de l'esprit du temps; de riches bourgeois, de magistrats, d'anciens officiers, de vertueux ecclésiastiques[7]. Et ce sont ces braves gens qui, ressaisissant Jean-Jacques, le contraignent, pour ainsi dire, à écrire le plus outré et le plus révolutionnaire de ses ouvrages et le plus gros, avec le _Contrat Social_, de conséquences lointaines et funestes!...
A moins qu'il n'y ait eu, dans cette benoîte Académie de Dijon, quelque homme particulièrement pervers, et que nous ne connaîtrons jamais.
[Note 7: Buffon et Piron étaient membres de cette Académie, mais n'assistaient presque jamais aux séances.]
QUATRIÈME CONFÉRENCE
LE «DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ» ROUSSEAU À L'ERMITAGE.
La question de l'Académie de Dijon était celle-ci:
«_Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes? Et si elle est autorisée par la loi naturelle_?»
La réponse de Rousseau, dans ce qui se rapporte directement à la question de l'Académie, est celle-ci:--1º L'origine de l'inégalité, c'est la propriété, établie et maintenue par la vie sociale.--2º L'inégalité est réprouvée par la loi naturelle, car les hommes, à l'état de nature, sont égaux, isolés et bons: c'est la société qui les a corrompus.
Mais le _Discours_ de Rousseau est simplement intitulé: _Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes_.--Ce titre même indique qu'il ne répond pas méthodiquement aux deux questions de l'Académie de Dijon. Il ne répond pas par des définitions ni par des raisonnements, mais par des affirmations, des descriptions, et des tableaux. Il répond en faisant, à sa façon, l'histoire de l'humanité depuis les premiers âges, un peu comme Lucrèce au Livre V de son poème, ou comme Buffon dans la _Septième époque de la Nature_, mais avec plus de développement et dans un autre esprit. Son _Discours_ est, en somme, un poème, c'est le roman de l'humanité innocente, puis pervertie.
Commençons, dit Rousseau, par _écarter tous les faits_ (comme c'est rassurant!), car ils ne touchent point à la question. _Il ne faut pas prendre_ les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet _pour des vérités historiques_ (à la bonne heure), mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels, plus propres à éclairer la nature des choses qu'à en montrer la véritable origine, et semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du monde.
Nous voilà prévenus. Il raconte ce qu'il suppose, et l'on peut bien dire ce qu'il rêve. Je disais bien:--«Lisons son _Discours_ comme un roman.»--Il continue:
Ô homme, voici ton histoire, telle que _j'ai cru_ la lire, non dans les livres de tes semblables qui sont menteurs, mais dans la _nature_ qui ne ment jamais.
C'est à merveille; mais qu'est-ce que la «nature»?--Je puis vous dire dès maintenant que je ne crois pas que Jean-Jacques ait donné nulle part une définition précise, scientifique, de ce mot mystérieux dont il a usé si frénétiquement. Il poursuit:
Il y a un âge auquel l'homme individuel voudrait s'arrêter: tu chercheras l'âge auquel tu désirerais que ton espèce se fût arrêtée!
Cherchons-le donc.--Rousseau entre alors dans sa «première partie»: l'histoire de l'humanité primitive, jusqu'à l'établissement de la propriété.
En considérant, dit-il, l'homme tel qu'il _a dû_ sortir des mains de la Nature..., je vois un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais, à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous; je le vois se rassasier sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas; et voilà ses besoins satisfaits.
Il nous le montre ensuite:
Imitant l'industrie des animaux... _s'élevant_ (le mot y est) jusqu'à l'instinct des bêtes... réunissant en lui les instincts propres à chaque espèce animale... se nourrissant également de la plupart des aliments divers que les autres animaux se partagent, et trouvant par conséquent sa subsistance plus aisément que ne peut le faire aucun d'eux.
Ces premiers hommes sont nécessairement et héréditairement robustes. Sur ce point déjà, ils ne peuvent que dégénérer:
Le corps de l'homme sauvage, étant le seul instrument qu'il connaisse, il l'emploie à divers usages, dont, par le défaut d'exercice, les nôtres sont incapables; et _c'est notre industrie qui nous ôte la force et l'agilité que la nécessité l'oblige d'acquérir_. S'il avait eu une hache, son poignet romprait-il de si fortes branches? S'il avait eu une fronde, lancerait-il de la main une pierre avec tant de roideur? S'il avait eu une échelle, grimperait-il si légèrement sur un arbre? S'il avait un cheval, serait-il si vite à la course?
Donc (et je ne force point la pensée de Rousseau, et je n'en tire que la conséquence la plus proche), hache, fronde, échelle, domestication du cheval, autant d'inventions tout à fait regrettables. L'homme naturel ne peut pas faire un seul progrès sans déchoir.
Il plaît ensuite à Rousseau d'affirmer que l'homme à l'état sauvage n'a pour ainsi dire pas de maladies ni d'infirmités, et que la mort lui vient presque toujours par la vieillesse. (Lucrèce n'est pas de cet avis. Il dit que les premiers hommes «ne mouraient pas beaucoup plus que les civilisés», _non nimio plus_. Donc, ils mouraient au moins autant.)
Jean-Jacques poursuit:
La plupart de nos maux sont notre propre ouvrage, et nous les aurions presque tous évités en conservant la manière de vivre simple, uniforme et _solitaire_ qui nous était prescrite par la _nature_.
«Solitaire», car il nous explique ailleurs que l'homme de la nature ne s'embarrasse pas d'une femelle à demeure, et que, lorsque ses petits peuvent trouver eux-mêmes leur nourriture, il les laisse aller de leur côté.--Rousseau reprend et redouble:
Si la nature nous a destinés à être sains, j'ose presque assurer que _l'état de réflexion est un état contre nature et que l'homme qui médite est un animal dépravé_.
Voilà une phrase qu'il a dû écrire avec délices, pour ennuyer les philosophes et pour étonner les belles dames. Elle n'est d'ailleurs qu'impertinente et n'a pas grand sens, si, d'une part, on ne voit pas en quoi la réflexion et ce qui en découle empêche nécessairement l'homme d'être en santé; si, d'autre part, l'homme ne peut pas plus s'empêcher de réfléchir que de manger et de boire, et si l'exercice de son esprit lui est apparemment aussi naturel que l'exercice de ses membres.--Mais Jean-Jacques est lancé: il va, il va! Il affirme que toute invention est au moins inutile:
Il est clair, que le premier qui se fit des habits ou un logement se donna en cela des choses peu nécessaires, puisqu'il s'en était passé jusqu'alors, et qu'on ne voit pas pourquoi il n'eût pu supporter, homme fait, un genre de vie qu'il supportait dès son enfance.
Donc, l'immobilité intellectuelle serait le souverain bien.--Rousseau reconnaît qu'une qualité _distingue_ l'homme de l'animal: la faculté de se perfectionner. Mais, si elle «distingue» l'homme de l'animal, c'est donc qu'elle est «naturelle» à l'homme, qu'elle est conforme à la «nature», donc respectable. Jean-Jacques ne se fait pas cette objection, et poursuit intrépidement:
Il serait triste pour nous d'être forcés de convenir que _cette faculté distinctive et presque illimitée est la source de tous les malheurs de l'homme_; que c'est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition originaire dans laquelle il coulait des jours tranquilles et innocents.
(Qu'en sait-il?) Mais ce n'est pas tout, et il n'a pas encore épuisé son facile paradoxe. Il se demande comment l'homme a pu tant progresser. Il répond:--Par la parole. Mais comment l'homme a-t-il inventé la parole?--On ne sait pas. Il est presque impossible de s'en rendre compte. Rousseau écrit ici, sur l'origine du langage, quelques pages que je trouve excellentes. Mais écoutez sa conclusion:
On voit du moins, au peu de soin qu'a pris la nature de rapprocher les hommes par des besoins mutuels et de leur faciliter l'usage de la parole, combien elle a peu préparé leur sociabilité et combien elle a peu mis du sien pour en établir les liens.
Autrement dit:--L'homme, en inventant le langage, a été contre le voeu de la nature; et la preuve, c'est que cette invention lui a donné un mal de tous les diables.--Ainsi, après avoir regretté, dans le premier _Discours_ l'invention de l'imprimerie, Rousseau déplore ici l'invention du langage.
Ce point réglé, il affirme de nouveau que les hommes à l'état sauvage étaient heureux.--N'ayant d'ailleurs entre eux aucune sorte de relations morales ni de devoirs communs, ils ne pouvaient être ni bons ni méchants et n'avaient ni vices ni vertus. Ils n'avaient que la pitié, sentiment naturel. (L'avaient-ils tous? Qu'est-ce qu'il en sait? Et, s'ils ne l'avaient pas tous, il y avait donc déjà des bons et des méchants.) Mais, rendons-lui la parole:
C'est la pitié qui, dans l'état de nature, tient lieu de lois, de moeurs et de vertu, avec cet avantage que _nul n'est tenté de désobéir_ à sa douce voix. (Vraiment?) C'est elle qui détourne tout sauvage robuste d'enlever à un faible enfant ou à un vieillard infirme sa subsistance acquise avec peine, si lui-même espère trouver la sienne ailleurs. (Et s'il ne l'espère pas?)
Mais les souffrances, les violences et les désordres de l'amour?--C'est bien simple: les premiers hommes en étaient exempts. Ce sont la société, la civilisation et les lois qui ont créé ces désordres... N'ayant pas d'idée de la beauté, le sauvage ne choisit pas:
Il écoute uniquement le tempérament qu'il a reçu de la nature, et _non le goût qu'il n'a pu acquérir_, et toute femme est bonne pour lui... Chacun attend paisiblement l'impulsion de la nature et s'y livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur, et, le besoin satisfait, tout le désir est éteint.
Rousseau affirme ensuite que l'inégalité est beaucoup moindre dans l'état de nature où les hommes vivent _épars_ et n'ont qu'un «minimum» de besoins, et il conclut ainsi sa première partie:
Après avoir montré que l'inégalité est à peine sensible dans l'état de nature, et que son influence y est presque nulle, il me reste à montrer son origine et ses progrès... et à considérer les différents hasards qui ont pu perfectionner la raison humaine en détériorant l'espèce, et rendre un être méchant en le rendant sociable.
Et il ajoute (ce qui n'est point inutile) que ce ne sont d'ailleurs que des «conjectures».
La deuxième partie est une large esquisse de l'histoire politique de l'humanité. Elle commence par ce passage à effet:
Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire: Ceci est à moi, et trouva des gens assez aveugles pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables: Gardez-vous d'écouter cet imposteur! etc.
Après ce coup de tam-tam, il revient en arrière, reprend l'histoire humaine où il l'avait laissée, et poursuit la lamentable énumération des odieux progrès de l'humanité.
Car chaque progrès amène sa misère:
Les hommes, jouissant d'un plus grand loisir, l'employèrent à se procurer plusieurs sortes de commodités... _Mais_ ensuite on était malheureux de les perdre sans être heureux de les posséder.
...Les hommes connaissent la préférence dans l'amour. _Mais_ la jalousie s'éveille avec l'amour, et la plus douce des passions reçoit des sacrifices de sang humain.
...On s'accoutume à s'assembler... Chacun commence à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même, et l'estime publique a son prix... _Mais_ ensuite, chacun punissant le mépris qu'on lui avait témoigné, les vengeances devinrent terribles et les hommes sanguinaires et cruels.
Et ainsi de suite.--(Rousseau établit ici une distinction, sur laquelle il reviendra très souvent, entre l'égoïsme de l'homme sauvage et solitaire, égoïsme utile et inoffensif, et l'amour-propre des hommes vivant en société, et qui est funeste.)
Cependant, Rousseau arrive à l'étape du développement humain où il aurait voulu que l'humanité se fût arrêtée. C'est après les commencements de l'agriculture et de la vie en tribu, et avant l'institution de la propriété individuelle. A vrai dire, on ne voit pas du tout pourquoi il juge que ce fut le meilleur moment de l'humanité, puisqu'il nous a dit auparavant que les prétendus progrès qui l'avaient amenée là étaient autant de désastres... Quoi qu'il en soit, voyons son idéal:
Ainsi, quoique les hommes fussent devenus moins endurants et que la pitié naturelle eût déjà subi quelque altération, cette période de développement des facultés humaines, tenant un juste milieu entre l'indolence de l'état primitif et la pétulante activité de notre amour-propre... dut être l'époque la plus heureuse et la plus durable. Plus on y réfléchit, plus on trouve que cet état était le moins sujet aux révolutions, le meilleur à l'homme, et qu'il n'a dû en sortir que par quelque funeste hasard... L'_exemple des sauvages_, qu'on a presque toujours trouvés à ce point, semble confirmer que le genre humain était fait pour y rester toujours, que cet état est la véritable jeunesse du monde, et que tous les progrès ultérieurs ont été, en apparence, autant de pas vers la perfection de l'individu, _et, en effet, vers la décrépitude de l'espèce_.
Et Rousseau continue à nous raconter ce qu'il lui plaît.--De la culture des terres s'ensuit nécessairement leur partage, et, par conséquent, la propriété.--De la propriété naissent les concurrences, les rivalités. Il y a bientôt des riches et des pauvres. La lutte devient atroce.--Alors les riches et les habiles proposent d'établir un gouvernement et des lois «dans l'intérêt de tous».--Alors naissent les cités et les États.--Alors éclatent les guerres nationales.--Alors les peuples choisissent des chefs pour défendre leur indépendance.--Alors le chef devient tyran.--Déclamation sur la liberté (que l'homme n'a jamais le droit d'aliéner).--Déclamation contre le despotisme.--Cependant l'inégalité s'accroît et se multiplie, et avec elle tous les vices...
Et voici la conclusion et le résumé de l'ouvrage; conclusion remarquable de lourdeur et, à un moment, d'obscurité:
Il suit de cet exposé que l'inégalité, étant presque nulle dans l'état de nature, tire sa force et son accroissement du développement de nos facultés et des progrès de l'esprit humain, et devient enfin stable et légitime par l'établissement de la propriété et des lois. Il suit encore que l'inégalité morale autorisée par le seul droit positif est contraire au droit naturel toutes les fois qu'elle ne concourt pas en même proportion avec l'inégalité physique, cela veut dire, je pense: toutes les fois qu'un individu puissant socialement se trouve être faible d'esprit ou de corps; distinction qui détermine suffisamment ce qu'on doit penser à cet égard de la sorte d'inégalité qui règne parmi les peuples policés, puisqu'il est manifestement _contre la loi de nature_, de quelque manière qu'on la définisse, qu'un enfant commande à un vieillard, qu'un imbécile conduise un homme sage, et qu'une poignée de gens regorge de superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire.
Sur quoi l'on pourrait dire:--L'hérédité, dont vous citez un inconvénient possible, et l'inégalité des biens peuvent être contre la justice ou la raison, non contre la nature. Tantôt vous opposez la nature à la raison; tantôt vous les identifiez. Alors on ne comprend plus.
Le _Discours sur l'inégalité_ a cent dix bonnes pages. Je vous l'ai analysé fidèlement, et en me servant autant que possible des phrases mêmes de Rousseau, que j'ai tronquées quelquefois, mais seulement pour les abréger, jamais pour en altérer le sens.
Et là-dessus je songe:
--Voilà donc un des ouvrages les plus fameux du XVIIIe siècle; celui qui a définitivement fondé la gloire de Rousseau, et qui, quarante ans après, a peut-être le plus agi (avec le _Contrat social_) sur la sensibilité et l'imagination des hommes.