Chapter 6
--Si fait; car, à leur tour, les sciences et les arts ont pour effets: la perte du temps, à cause de leur inutilité; le luxe qui amollit. (Les peuples sans luxe ont été forts: ainsi la Perse de Cyrus, les Scythes, l'ancienne Rome, les Francs, les Saxons, les Suisses contre Charles le Téméraire, les Hollandais contre Philippe II.) Les sciences et les arts ont encore pour effets: la corruption du goût par le désir de plaire (ici, quelques remarques vraies), la diminution des vertus militaires, enfin la frivole et dangereuse éducation donnée aux enfants (ici encore de bonnes réflexions).
Les philosophes sont des charlatans. L'invention de l'imprimerie est une chose bien regrettable.
Il finit par une contradiction. Car il exalte tout de même Bacon, Descartes, Newton. Il distingue les faux savants ou philosophes et les vrais, et souhaite que les vrais dirigent les États: mais à quoi les reconnaîtra-t-on? et qui les désignera? Et puis, la science n'est donc pas toujours et nécessairement funeste?
Ce premier discours est donc bien une déclamation pure, un morceau de rhétorique, et où éclate déjà une grande déraison et quelque niaiserie. Aucune précision. Rousseau paraît supposer que le «rétablissement des sciences et des arts» (par la diffusion des débris de l'ancienne Grèce après la prise de Constantinople), s'est opéré tout d'un coup et a instantanément corrompu les moeurs, et il ne se demande même pas ce qu'étaient «les moeurs» auparavant. Il ne pense pas à distinguer entre les sciences et les arts, dont il semble pourtant que l'influence corruptrice ne saurait être tout à fait la même. Il ne s'avise pas non plus que la corruption par les sciences ou les arts ne peut guère être que la corruption d'un petit nombre, d'autant que, par «corruption», il paraît surtout entendre les conventions, préjugés et mensonges mondains, le luxe, la mollesse, la frivolité et les artifices de la vie de salon, bref les vices ou travers du monde très restreint où il vivait lui-même. Il ne s'avise pas que dix-huit millions de paysans ou d'artisans de France échappaient presque totalement à cette corruption-là, et que la petite bourgeoisie n'en était que modérément atteinte; que d'ailleurs le mal et le bien s'entremêlent si inextricablement dans les effets attribuables aux arts et aux sciences qu'il est en tout cas impossible de les démêler ou de démontrer que le mal l'emporte.--Bref la thèse de Rousseau n'est qu'un vague lieu-commun, très fatigué déjà à cette époque, presque aussi fatigué que le lieu-commun de la thèse contraire.
Le lieu-commun de Rousseau (l'innocence de l'état de nature opposée aux vices de la civilisation) était déjà un peu partout (dans les _Lettres Persanes_ par exemple, deuxième partie de l'_Histoire des Troglodytes_, ou dans Marivaux: L'_Ile des Esclaves_, l'_Ile de la Raison_), et ne tirait pas autrement à conséquence.
(Aujourd'hui, que nous sommes quelques milliers d'auteurs, dont deux ou trois cents célèbres, il est clair qu'un morceau comme le premier _Discours_ de Jean-Jacques passerait totalement inaperçu.--La question, d'ailleurs, que Jean-Jacques y résout si facilement ressemble à ces questions banales, inutiles et insolubles que les «reporters» posent aux écrivains, justement parce qu'elles prêtent à un bavardage indéfini.)
Mais, si le lieu-commun est banal, on pouvait l'illustrer de peintures précises et assez probantes, car le temps y prêtait; et peut-être n'avait-on pas encore vu la haute société aussi pervertie, sinon par les «sciences et les arts», du moins par les raffinements de l'esprit et par une culture trop tournée vers le seul agrément.
Ce que Rousseau omet de faire, Duclos le fait, exactement à la même époque, avec beaucoup de sagacité et quelque vigueur dans ses _Considérations sur les moeurs_ (1751). D'abord Duclos distingue Paris et la province et, dans Paris même, il considère seulement quelques groupes. Et Duclos saisit et définit fort bien les vices ou défauts caractéristiques de cette société restreinte: non pas tant encore le dérèglement des moeurs (dont je ne pense pas que Rousseau se crût exempt) que la vanité, la frivolité, l'abus de l'esprit, le «persiflage» (ce que nous appelons aujourd'hui la «blague»), la sécheresse et la dureté du coeur (ce que Gresset avait peint en 1745 dans _le Méchant_), le tout mêlé a des prétentions «philosophiques».
Rien, ou presque rien de tout cela dans le _Discours_ de Jean-Jacques qui, au surplus, n'est nullement un observateur.
D'où vient donc que l'effet du _Discours sur les sciences et les arts_ ait été tel que Garat, dans son _Mémoire sur M. Suard_, ait pu écrire:
C'est à ce moment même qu'une voix qui n'était pas jeune et qui était pourtant tout à fait inconnue, s'éleva, non du fond des déserts et des forêts, mais du sein même de ces sociétés, de ces académies et de cette philosophie où tant de lumières faisaient naître et nourrissaient tant d'espérances... Et, au nom de la vérité, c'est une accusation qu'elle intente, devant le genre humain, contre les lettres, les arts, les sciences et la société même... Et ce n'est pas, comme on le dit, le scandale qui fut général, c'est l'admiration et _une sorte de terreur_ qui furent presque universelles.
Comment expliquer cela (à supposer que Garat n'exagère point)?
C'est qu'il y avait, dans ce premier livre de Rousseau, l'accent et le style.
Il y avait l'accent de l'homme de lettres qui n'a pas réussi, du malade qui n'est bien que dans la solitude, de l'homme timide qui a souvent souffert dans les belles compagnies; l'accent de l'ancien vagabond et du plébéien révolté; bref, l'accent d'un homme qui prend au sérieux le lieu-commun auparavant inoffensif.--Au reste on peut dire que presque toute son oeuvre,--et c'est par là qu'elle a séduit la bêtise humaine,--est d'un homme de génie qui a pris, pour la première fois, d'antiques plaisanteries ou fantaisies au sérieux.
D'autre part, le morceau assez banal où vibrait cet accent-là devait être lu, d'abord, justement par cette petite minorité de privilégiés pour laquelle la thèse de Rousseau se trouvait être partiellement vraie. Et, en outre, il s'élevait du premier coup contre quelques-unes des idoles les plus chères à cette élite: la «philosophie», la science, que l'on commençait à «adorer», et la foi au progrès. Cette gravité et cette véhémence de sermonnaire devaient à la fois secouer et séduire des gens qui n'allaient plus guère au sermon... De là le scandale et l'espèce de terreur dont parle Garat. (Tel, un peu, le succès des premiers écrits évangéliques de Tolstoï dans les salons parisiens.)
Et puis il y avait le style. Il n'a pas encore toutes les qualités que possédera plus tard le style de Jean-Jacques. Mais il est beau dans sa tension, il a le mouvement oratoire, la phrase fortement rythmée. Il s'opposait, avec un air de nouveauté, au style court et fin qui était alors le plus à la mode.--J'ajoute qu'on y trouve déjà les apostrophes, l'abus de certains mots comme «vertu» et «nature», l'emphase et la fausse rudesse républicaine qui caractériseront si fâcheusement, quarante ans plus tard, l'éloquence des jacobins et des sans-culottes. C'est Jean-Jacques qui a fourni à la Révolution son vocabulaire.
Comment, dans la tête du fade versificateur de l'_Engagement téméraire_, s'était secrètement formée cette prose-là, si pleine, si suivie, si robuste, si grave?
Repassons, si vous le voulez, l'histoire des lectures de l'autodidacte Rousseau (je ne parle que de ses lectures françaises).
A six ans, il lisait avec son père l'_Astrée_ et les romans de La Calprenède.--A sept ans, Ovide et Fontenelle, mais aussi Plutarque, La Bruyère, Molière et le _Discours sur l'Histoire universelle_.--De douze à seize ans, tout un cabinet de lecture, au hasard.--Plus tard, et surtout aux Charmettes, en même temps qu'il apprend le latin, il lit Le Sage, l'abbé Prévost, les _Lettres philosophiques_ de Voltaire, mais aussi (avec Locke et Leibnitz) les ouvrages de Messieurs de Port-Royal, Descartes Malebranche, etc...
En somme, peu de livres contemporains, mais à peu près tout le XVIIe siècle dévoré dans la solitude, loin de Paris. C'est bien à ce siècle que Rousseau doit sa formation littéraire. Et c'est pour cela,--et aussi parce qu'il avait un don,--que, lorsqu'il se met à écrire en prose, il retrouve la phrase et le ton des écrivains du XVIIe siècle. J'ai dit que son style avait un air de nouveauté: c'est pour cela. Il remonte plus haut que Marivaux, que Fontenelle, que Voltaire, même que La Bruyère. Il renoue une tradition.--Et il est vrai qu'il y ajoute quelque chose, parce qu'il se sert d'une forme traditionnelle avec une âme neuve.
Donc, tel qu'il est, le _Discours_ de Rousseau, couronné par l'Académie de Dijon le 23 août 1750, obtient du premier coup un succès inouï.
Des hommes considérables ou notables en publient des critiques: le roi Stanislas (aidé d'un père jésuite), le professeur Gautier, Bordes, académicien de Lyon, Lecat, académicien de Rouen, Formey, académicien de Berlin, sans compter Voltaire, d'Alembert, Frédéric II, qui, à l'occasion en disent leur mot. Rousseau réplique successivement à Stanislas, à Gautier et à Bordes. Toutes ces réfutations et répliques ne prouvent pas grand chose ni d'un côté ni de l'autre, la question étant posée en termes trop généraux et d'ailleurs, je crois, insoluble. Mais, naturellement, dans cette polémique, Rousseau rétorque mieux qu'il n'est rétorqué, parce qu'il a plus de talent. Il ne remarque pas que ces «lettres», dont il veut démontrer la malfaisance, il leur doit pourtant d'être vainqueurs contre elles-mêmes.
Et alors il arrive que les répliques de Rousseau sont meilleures et plus intéressantes que son _Discours_.--D'une part, obligé de mieux méditer son sujet, de le serrer davantage, il atténue habilement et sans trop en avoir l'air ce qu'il y avait tout de même d'un peu gros dans la première expression de son facile paradoxe, et il le rend par là plus acceptable. Ainsi, dans sa réponse au roi Stanislas, après avoir écrit:
Quoi! faut-il donc supprimer toutes les choses dont on abuse? Oui, sans doute, répondrai-je sans balancer, toutes celles qui sont inutiles, toutes celles dont l'abus fait plus de mal que leur usage ne fait de bien;
il ajoute aussitôt:
Arrêtons-nous un instant sur cette dernière conséquence, et gardons-nous d'en conclure qu'il faille aujourd'hui brûler toutes les bibliothèques et détruire les universités et les académies. Nous ne ferions que replonger l'Europe dans la barbarie, et les moeurs n'y gagneraient rien.
On respire, on se dit: «Ah! bien, bien».
D'autre part, tandis qu'il défend et cherche à faire accepter son idée, son idée le travaille, et d'elle-même fructifie en lui. Son futur _Discours sur l'inégalité_ est déjà presque contenu dans ses réponses à Stanislas et à Bordes.--Par exemple, dans sa réponse à Stanislas:
Ce n'est pas des sciences, me dit-on, c'est du sein des richesses que sont nés de tout temps la noblesse et le luxe. Je n'avais pas dit non plus que le luxe fût né des sciences, mais qu'ils étaient nés ensemble et que l'un n'allait guère sans l'autre. Voici comment j'arrangeais cette généalogie. _La première source du mal est l'inégalité_: de l'inégalité sont venues les richesses... Des richesses sont nés le luxe et l'oisiveté. Du luxe sont venus les beaux-arts, et de l'oisiveté les sciences.
Autre exemple. La croyance à la bonté naturelle de l'homme était impliquée, mais non formulée dans le _Discours_. C'est dans une note de la _Réponse à Bordes_ que Rousseau dit pour la première fois: «Je pense que l'homme est naturellement bon».
Troisièmement, à mesure qu'il essaye de préciser l'idée de son premier _Discours_, les sentiments dont cette idée n'est que le produit et l'expression deviennent en lui plus profonds et plus violents. Il prend l'offensive partout où il en trouve le joint. Le ton est plus frémissant dans les _Réponses_ et surtout dans les _Notes_ que dans le _Discours_ lui-même. Voici une note de la _Réponse à Bordes_:
Le luxe nourrit cent pauvres dans nos villes et en fait périr cent mille dans nos campagnes. L'argent qui circule entre les mains des riches et des artisans pour fournir à leurs superfluités est perdu pour la subsistance du laboureur, et celui-ci n'a point d'habit parce qu'il faut du galon aux autres. (A la vérité il n'explique pas comment.) Le gaspillage des matières qui servent à la nourriture des hommes suffit seul pour rendre le luxe odieux à l'humanité... Il faut des jus dans notre cuisine, voilà pourquoi tant de malades manquent de bouillon. Il faut des liqueurs sur nos tables, voilà pourquoi le paysan ne boit que de l'eau. Il faut de la poudre à nos perruques, voilà pourquoi tant de pauvres n'ont point de pain.
Oh! mon Dieu, vous trouverez cela dans La Bruyère, et vous n'aurez pas besoin de le chercher longtemps dans Bossuet et dans Bourdaloue. Mais ici il y a, ce me semble, l'esprit et le ton révolutionnaire, il y a, malgré la tenue du style, ce que j'appellerai le «coup de gueule»; il y a le terrible raccourci sophistique: «Voilà pourquoi...» Ce morceau-là dut secouer délicieusement pas mal de petites femmes de la noblesse, et pareillement de la finance.
Enfin, le premier _Discours_ de Rousseau s'empare de Rousseau lui-même. Par un phénomène connu d'autosuggestion, Jean-Jacques se façonne d'après son livre. Il veut ressembler à l'idée que ce livre donne de lui. Il veut en réaliser l'épigraphe:
_Barbarus hic ego sum quia non intelligor illis_.
Il entreprend sa réforme morale.
Il ne faut oublier ni son origine et son vieux fond protestant, ni sa période de pratique catholique et le temps où il composait des prières pour madame de Warens. Je crois qu'il n'avait jamais cessé d'être préoccupé de «vie morale». Plusieurs fois il avait eu des velléités de réforme, et fait des efforts et des tentatives dans ce sens.
Par exemple, après son aventure avec madame de Larnage (l'unique aventure agréable de sa vie), il avait promis d'aller rejoindre cette dame chez elle à Saint-Andiol. Le moment venu, il hésite, et il nous en apprend les raisons. Il s'était donné à madame de Larnage pour un Anglais, et il craint d'être démasqué. Puis, il sait que madame de Larnage a une fille de quinze ans, et il craint d'avance d'en tomber amoureux, de la séduire, et de «mettre la dissension, le déshonneur et l'enfer dans la maison». (Raison plaisante: le pauvre Jean-Jacques n'était pas en amour un tel foudre de guerre.)--Enfin, dit-il:
A cela se mêlaient des réflexions relatives à ma situation, à mon devoir, à cette maman si bonne[6], si généreuse, qui, déjà chargée de dettes, l'était encore de mes folles dépenses, qui s'épuisait pour moi et que je trompais si indignement. Ce reproche devint si vif qu'il l'emporta à la fin. En approchant de Saint-Esprit, je pris la résolution de brûler l'étape du bourg Saint-Andiol et de passer tout droit. Je l'exécutai courageusement, avec quelques soupirs, je l'avoue, mais aussi avec cette satisfaction intérieure... de me dire: Je mérite ma propre estime, je sais préférer mon devoir à mon plaisir.
[Note 6: Madame de Warens.]
Allons, la petite Larnage l'a échappé belle!--Et là-dessus Jean-Jacques se met à méditer, jure de «régler désormais sa conduite sur les lois de la vertu... et de n'écouter plus d'autre amour que celui de ses devoirs».
En effet (car les actes vertueux s'enchaînent comme les autres) lorsque, de retour à Chambéry, il trouve sa place occupée par le perruquier Wintzenried et que madame de Warens lui assure que «tous ses droits demeurent les mêmes et qu'en les partageant avec un autre il n'en sera pas privé pour cela», Jean-Jacques, qui avait accepté le jardinier, n'accepte pas le coiffeur. Il se précipite aux pieds de madame de Warens, il «embrasse ses genoux en versant des torrents de larmes» et lui tient ce discours étonnant: «Non, maman, je vous aime trop pour vous avilir; votre possession m'est trop chère pour la partager». Beau mouvement, que madame de Warens ne lui pardonna jamais.
Oh! Jean-Jacques en avait eu plus d'un, de ces beaux mouvements. Mais, jusque-là, cela avait peu de suite. Cette fois, après le _Discours sur les sciences et les arts_, c'est tout à fait sérieux. Il veut décidément être un autre homme, et pour toute sa vie. Il nous explique cela au livre VIII des _Confessions_, mais mieux encore dans la _Troisième Rêverie_, où il idéalise décidément son passé et se voit tel qu'il aurait voulu être.--Il est déterminé, non seulement par les belles phrases de son propre _Discours_, mais par son passé religieux qui lui remonte au coeur:
Né dans une famille où régnaient les moeurs et la piété, élevé ensuite avec douceur chez un ministre plein de sagesse et de religion, j'avais reçu dès ma plus tendre enfance des principes, des maximes, d'autres diraient des préjugés qui ne m'ont jamais tout à fait abandonné. Enfant encore et livré à moi-même..., forcé par la nécessité, je me fis catholique, mais je demeurai toujours chrétien (épigramme suggérée par son résidu protestant) et bientôt, gagné par l'habitude, _mon coeur s'attacha sincèrement à ma nouvelle religion_... Les instructions, les exemples de madame de Warens m'affermirent dans cet attachement. La solitude champêtre où j'ai passé la fleur de ma jeunesse, l'étude des bons livres... _me rendirent dévot presque à la manière de Fénélon_.
Et, plus loin, pour signifier sa réforme, il emploie des expressions solennelles, presque toutes d'un caractère religieux:
Tout contribuait à détacher mes affections de ce monde... Je quittai le monde et ses pompes... Une grande révolution venait de se faire en moi, un autre monde moral se dévoilait à mes yeux... C'est de cette époque que je puis dater mon entier renoncement au monde...
Et, de loin, il le croit.
En réalité, sa réforme fut, d'abord, surtout extérieure. Et on ne saura jamais, et sans doute lui-même n'a jamais su pour quelle part y entrait le désir de se distinguer et le désir d'être meilleur.
Il faut dire que c'est au sortir d'une «grave maladie» (mais chez lui on ne les compte plus) qu'il forme le dessein d'accorder sa vie avec ses maximes «sans s'embarrasser aucunement du jugement des hommes»,--«dessein le plus grand peut-être, dit-il, ou du moins le plus utile à la vertu que mortel ait jamais conçu».
D'abord il renonce à la politesse. Mais il a la franchise de nous en donner cette raison:
Ma sotte et maussade timidité que je ne pouvais vaincre, ayant pour principe la crainte de manquer aux bienséances, je pris, pour m'enhardir, le parti de les fouler aux pieds. Je me fis caustique et cynique par honte; j'affectai de mépriser la politesse que je ne savais pas pratiquer.
Il y arrive à peu près, mais non entièrement. Madame d'Épinay dit de lui dans ses _Mémoires_: «Il est complimenteur sans être poli». Combinaison bâtarde. Le contraire serait plus digne d'un sage.
Il réforme son costume:
Je quittai, dit-il, la dorure et les bas blancs; je pris une perruque ronde; je posai l'épée; je vendis ma montre en me disant avec une joie incroyable: Je n'aurai plus besoin de savoir l'heure qu'il est.
Il ne veut plus de cadeaux et devient très ombrageux sur ce point. Cela ira, comme on le voit cinquante fois dans sa correspondance, jusqu'à la susceptibilité la plus maladive. Il est vrai que Thérèse continuera à en recevoir, mais à l'insu de Jean-Jacques.
Il quitte l'excellente place de caissier qu'il avait chez le fermier-général Francueil, moitié (car il explique loyalement les deux motifs) parce que l'emploi était trop assujettissant et ne lui donnait que du dégoût, moitié parce que «ses principes ne se pouvaient plus accorder avec un état qui s'y rapportait si peu».
Et, pour gagner sa vie, il s'établit copiste de musique (à dix sous la page, un peu plus que le tarif ordinaire).--Et il n'a pas fait ce métier en passant, durant une seule saison, le temps d'étonner ses contemporains. Il a vécu en partie de ce métier-là pendant des années et, semble-t-il, le reste de sa vie, à l'exception des années passées en Suisse, en Angleterre et en Dauphiné. Et le plaisir d'étonner est bien évident: mais, très réellement aussi, cette occupation, qui d'ailleurs ne l'assujettit point, est conforme à son goût. Il est paresseux et calligraphe.
Remarquez que les poètes ont presque tous de magnifiques écritures et s'y complaisent. Les manuscrits de Racine, de Hugo, de Leconte de Lisle, de Hérédia sont admirables. De même ceux de Rousseau. Il faisait lui-même, pour ses amies, des copies calligraphiées de ses ouvrages. Il a copié deux fois--pour madame d'Épinay, pour madame de Luxembourg,--les douze cents pages de la _Nouvelle Héloïse_; il a copié au moins trois fois, les cinq cent quarante pages de ses _Dialogues_. Cet ancien apprenti graveur aimait à tracer de beaux caractères, surtout quand ces beaux caractères formaient des phrases dont il était l'auteur. Mais on peut prendre plaisir aussi à dessiner de belles notes, avec de belles clefs, de belles accolades, de belles croches, de beaux dièzes... Le jeune Marseillais Eymar s'émerveillera, en 1774, sur la perfection des copies musicales de Rousseau.
Cette espèce de «conversion» de Jean-Jacques n'avait évidemment pas grand rapport avec celle de Pascal ou de Rancé. Aussi jamais réforme morale n'eut un tel succès mondain. Rousseau huron, Rousseau impoli, Rousseau sans épée et sans montre, et surtout Rousseau copiste de musique mit en l'air tout le Paris-élégant de ce temps-là. Toutes les belles dames voulurent de la musique copiée de sa main.--Si Tolstoï s'établissait cordonnier à Paris, toutes nos belles socialistes iraient lui commander des bottines.
Rousseau jouit profondément de cette curiosité suscitée par sa conversion.
Ma chambre, dit-il, ne désemplissait pas de gens qui, sous divers prétextes, venaient s'emparer de mon temps... Je ne pouvais refuser tout le monde... Bientôt il aurait fallu me montrer comme Polichinelle, à tant par personne.
Or, au moment même où il obtient ce succès de vertu, nous sommes bien forcés de croire (car ces choses se passent en 1750 et 1751) qu'il venait de mettre ou qu'il allait mettre aux Enfants-Trouvés son troisième ou quatrième enfant.
C'est que sa réforme n'est point intérieure, ou du moins ne l'est pas encore. En dépit de son goût pour la solitude matérielle, il n'est préoccupé que de l'impression qu'il fera sur les autres. Il dit qu'il secoue le joug de l'opinion, qu'il la brave: mais la braver de cet air, c'est toujours songer à elle. Une réforme morale aussi peu discrète, aussi peu silencieuse, est bien suspecte.--Au moment où il tâche de descendre en lui-même, l'opération est faussée par ce fait que, s'il s'examine, c'est pour se confesser non à un seul, ni à un homme revêtu d'un caractère sacré, mais à tout le monde, et qu'il est moins attentif à recueillir le fruit moral de son examen qu'à saisir les effets publics de sa confession. A cause de cela, et parce que, tandis qu'un de ses yeux est tourné en dedans, l'autre louche vers l'extérieur, on peut dire que ce solitaire qui s'est tant raconté ne s'est peut-être pas très bien connu et s'est presque constamment illusionné sur son propre compte. S'aimer à l'excès empêche de se connaître, et réciproquement. A peine a-t-il résolu d'être meilleur qu'il se croit déjà meilleur.