Jean-Jacques Rousseau

Chapter 5

Chapter 53,760 wordsPublic domain

La mère les aurait gâtés; sa famille en aurait fait des monstres... Je frémis d'y penser; ce que Mahomet fit de Séide n'est rien auprès de ce qu'on aurait fait d'eux à mon égard.

Enfin, rappelons ce passage du livre IX des _Confessions_:

Je n'avais point de famille; Thérèse en avait une, et cette famille, dont tous les naturels différaient trop du sien, ne se trouva pas telle que j'en pusse faire la mienne. Là fut la première cause de mon malheur. Que n'aurais-je point donné pour me faire l'enfant de sa mère? Je fis tout pour y parvenir et n'en pus venir à bout. J'eus beau vouloir unir tous nos intérêts; cela me fut impossible. Elle s'en fit toujours un, différent du mien, contraire au mien et même à celui de sa fille, qui déjà n'en était plus séparé. Elle et ses autres enfants et petits-enfants devinrent autant de sangsues, dont _le moindre mal qu'ils fissent à Thérèse était de la voler_. La pauvre fille, _accoutumée à fléchir, même sous ses nièces_, se laissait dévaliser et gouverner sans mot dire; et je voyais avec douleur qu'épuisant ma bourse et mes leçons, je ne faisais rien pour elle dont elle pût profiter. J'essayai de la détacher de sa mère; elle y résista toujours. Je respectai sa résistance et l'en estimai davantage; mais son refus n'en tourna pas moins à son préjudice et au mien. Livrée à sa mère et aux siens, elle fut à eux plus qu'à moi, plus qu'à elle-même. Leur avidité _lui fut moins ruineuse que leurs conseils ne lui furent pernicieux_. Enfin, si, grâce à son bon naturel elle ne fut pas tout à fait subjuguée, c'en fut assez du moins pour _empêcher_ en grande partie, _l'effet des bonnes maximes que je m'efforçais de lui inspirer_... Les enfants vinrent; _ce fut encore pis_. Je frémis de les livrer à une famille si mal élevée pour en être élevés encore plus mal. Les risques de l'éducation des enfants trouvés étaient beaucoup moindres. Cette raison du parti que je pris, plus forte que toutes celles que j'énonçai dans ma lettre à madame de Francueil, fut pourtant la seule que je n'osai lui dire. _J'aimai mieux_ être moins disculpé d'un blâme aussi grave et ménager la famille d'une personne que j'aimais.

Sur quoi Émile Faguet, qui s'est occupé de la question dans le _Journal des Débats_ du 18 juin 1906, conclut ainsi:

«Ou je me fais bien illusion, ou, pour qui sait lire, cela veut dire: Absolument subjuguée par une famille de bandits qu'elle aima toujours plus que moi, Thérèse se privait pour eux et me volait et dépouillait pour eux. Vous comprenez bien que cette famille n'a pas voulu que Thérèse eût d'enfants, qui auraient pris part au gâteau et qui auraient, d'autre part, peut-être détaché Thérèse de sa famille par l'affection qu'elle aurait eue pour eux. La famille de Thérèse n'a pas voulu que Thérèse eût d'enfants. Lui obéissant toujours, et craignant peut-être que sa famille ne les assassinât, Thérèse m'ordonna de les abandonner. Partie par amour pour elle, partie pour ne pas avouer que je lui obéissais comme elle obéissait à sa famille, je n'ai jamais voulu dire que c'était elle qui avait exigé leur sacrifice.»

Il reste que Rousseau aurait abandonné cinq enfants par peur de Thérèse et surtout de la mère Levasseur, en somme par faiblesse, passivité, _aboulie_. Il est possible.

Il a connu le remords, du moins à partir de 1769. Il écrit à Moultou (14 février 1769):

C'est bien malgré elle (Thérèse), c'est bien malgré nous qu'elle et moi _n'avons pu remplir de grands devoirs_: mais elle en a rempli de bien respectables.

Et il ajoute cette phrase que j'avoue ne pas bien comprendre:

Que de choses qui devraient être sues vont être ensevelies avec moi! Et combien mes cruels ennemis tireront d'avantages _de l'impossibilité où ils m'ont mis de parler_!(?)

Et dans l'admirable lettre à Thérèse, quand il songe à se séparer d'elle: «_Nous avons des fautes à pleurer et à expier_.» Des mots comme celui-là, dans une lettre intime, me paraissent une meilleure preuve des enfants abandonnés que les récits des _Confessions_.

Et dans la lettre à madame de Chenonceaux (17 janvier 1770):

Jamais on ne me verra falsifier les saintes lois de la nature et du devoir pour exténuer (atténuer) mes fautes. J'aime mieux les expier que les excuser.

(Il est vrai qu'après cela il revient à ses mauvaises excuses.)

Enfin, dans sa lettre du 26 février 1770 à M. de Saint-Germain, qui est une sorte de confession générale:

L'exemple, la nécessité, l'honneur de celle qui m'était chère me firent confier mes enfants à l'établissement fait pour cela, et m'empêchèrent de remplir moi-même le premier, le plus saint des devoirs de la nature. En cela, loin de m'excuser, je m'accuse... Je ne fis point un secret de ma conduite à mes amis, ne voulant pas passer à leurs yeux pour meilleur que je n'étais. Quel parti les barbares en ont tiré! Avec quel art ils l'ont mise (ma conduite) dans le jour le plus odieux!... Comme si pécher n'était point de l'homme, et même de l'homme juste! Ma faute fut grave sans doute, elle fut impardonnable, mais aussi ce fut la seule, et je l'ai bien expiée.

Il n'y a peut-être pas là «contrition parfaite», mais enfin, il y a trouble et repentir,--comme aussi dans l'audacieuse allusion qu'il fait publiquement à l'abandon de ses enfants, au livre Ier de l'_Émile_.--Si l'histoire des cinq enfants abandonnés était une «simulation», il faut avouer que Jean-Jacques l'aurait soutenue avec une stupéfiante et miraculeuse vraisemblance.

Hélas, je vois bien qu'il faut le croire... Et alors, de quelque indulgence qu'on se veuille munir pour lui, il paraît tout de même offensant à la fois et sinistrement comique que ce soit entre deux abandons de nouveau-nés, au retour du peu austère château de Chenonceaux où il avait fait la petite comédie de l'_Engagement téméraire_ et les petits vers de l'_Allée de Sylvie_ pour plaire aux belles dames;--que ce soit dans sa chambre de la rue Plâtrière, dictant ses périodes à la mère Levasseur qui venait tous les matins allumer son feu;--que ce soit dans ces conditions qu'il ait écrit son vertueux _Discours_,--ah! si vertueux!--sur la corruption des moeurs par les sciences et les arts.

TROISIÈME CONFÉRENCE

LE «DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS» LA RÉFORME MORALE DE ROUSSEAU.

J'ai traité aussi complètement que j'ai pu la question de Thérèse et de l'abandon des cinq enfants. J'ai présenté les diverses explications que donne Rousseau, et celles qu'il ne donne pas. Mais en voici une autre, d'ordre général, et qui rend compte de beaucoup d'actes de sa vie.

Nous avons, de Joubert, une longue lettre (six ou sept pages) à Molé sur Chateaubriand, écrite le 21 octobre 1803, et qui est une merveille d'analyse, on pourrait dire d'anatomie psychologique.

Nous y lisons vers la fin:

Il y a dans le fond de ce coeur (le coeur de Chateaubriand) une sorte de bonté et de pureté qui ne permettra jamais à ce pauvre garçon, j'en ai bien peur, de connaître et de condamner les sottises qu'il aura faites, parce que _à la conscience de sa conduite, gui exigerait des réflexions, il opposera toujours machinalement le sentiment de son essence, qui est fort bonne_.

Il me semble que cela convient singulièrement aussi à Rousseau. Et voici un passage des _Confessions_ qu'on dirait écrit exprès pour illustrer par Rousseau la remarque de Joubert sur Chateaubriand.

C'est dans le voyage que fit Jean-Jacques à Genève en 1754. Il revoit madame de Warens, tout à fait déchue:

Ah! écrit-il, c'était alors le moment d'acquitter ma dette. Il fallait tout quitter pour la suivre, m'attacher à elle jusqu'à sa dernière heure, et partager son sort, quel qu'il fût. _Je n'en fis rien_. Distrait par un autre attachement, je sentis relâcher le mien pour elle, faute d'espoir de pouvoir le lui rendre utile. Je gémis sur elle et ne la suivis pas. De tous les remords que j'ai sentis en ma vie, voilà le plus vif et le plus permanent.

(Là, décidément, il exagère, car enfin le remords de ses enfants abandonnés a dû ou aurait dû être pire; mais il passe sa vie à exagérer.)

Je méritai par là, continue-t-il, les châtiments terribles qui depuis lors n'ont cessé de m'accabler. Puissent-ils avoir expié mon ingratitude! _Elle fut dans ma conduite; mais elle a trop déchiré mon coeur pour que jamais ce coeur ait été celui d'un ingrat_.

Autrement dit: «J'ai pu agir comme si j'étais un ingrat; mais je n'ai pu être un ingrat puisque j'ai un bon coeur». Ou bien encore: «J'ai abandonné mes enfants, mais je n'ai pu être un mauvais père, parce que je suis un homme plein de sensibilité.» C'est là de la psychologie proprement vaudevillesque: car notez que c'est tout à fait la logique de Jobelin dans _Le plus heureux des trois_: «Nous t'avons trompé, Marjavel!... _Je n'ai pas de remords parce que je me repens_.» Ainsi Jean-Jacques, pénétré de sa bonté intime, se juge toujours sur ses sentiments, non sur ses actes. C'est extrêmement commode. C'est en somme une déviation profane de la doctrine de l'«amour pur» de Molinos et de madame Guyon, doctrine où les actes sont indifférents pourvu qu'on aime Dieu. Tant il est vrai que toutes les erreurs laïques correspondent à quelque forme d'hérésie!

Nous nous souviendrons de cela quand nous rencontrerons dans _Émile_ la morale du sentiment et l'invocation à la conscience.

* * * * *

En attendant, reprenons Jean-Jacques où nous l'avons laissé. Il vient donc de se «mettre» avec Thérèse. Il mène une vie simple et toute populaire, qu'il nous décrit de façon savoureuse:

Si nos plaisirs pouvaient se décrire, ils feraient rire par leur simplicité; nos promenades tête à tête hors de la ville, où je dépensais magnifiquement huit ou dix sous à quelque guinguette; nos petits soupers à la croisée de ma fenêtre, assis en vis-à-vis sur deux petites chaises posées sur une malle qui tenait la largeur de l'embrasure. Dans cette situation, la fenêtre nous servant de table, nous respirions l'air, nous pouvions voir les environs, les passants, et, quoique au quatrième étage, plonger dans la rue tout en mangeant. Qui décrira, qui sentira les charmes de ces repas composés, pour tous mets, d'un quartier de gros pain, de quelques cerises, d'un petit morceau de fromage, et d'un demi-setier de vin que nous buvions à nous deux! Amitié, confiance, intimité, douceur d'âme, que vos assaisonnements sont délicieux! Quelquefois nous restions là jusqu'à minuit sans y songer et sans nous douter de l'heure, si la vieille maman ne nous en eût avertis.

(Ah! que vient faire cette vieille?...) C'est égal, cette simplicité de goûts, très sincère chez Jean-Jacques, est un de ses charmes, et que rien ne pourra lui enlever.

Cependant, à travers des découragements et des paresses, il cherche à se faire sa place, soit dans la musique, soit dans la littérature, et particulièrement au théâtre; et c'est à cela qu'il songe entre 1741 et 1749.

Plus tard, il répétera à satiété que son cas est unique, qu'il n'a jamais pensé à la gloire, qu'il n'a pris la plume que vers quarante ans, et pour son malheur. Cela n'est pas vrai.--De bonne heure il a eu la passion et le don de la musique, et il a rêvé d'être compositeur. De bonne heure aussi, et malgré des études fort capricieuses et incomplètes, il a écrivaillé en prose et en vers, et il a rêvé d'être poète, et surtout auteur dramatique.

A son arrivée à Paris, il avait en portefeuille non seulement _Narcisse_, petite comédie en prose dans le goût de Marivaux écrite à vingt ans, mais des poésies, des élégies, des vers amoureux, et une tragédie sur la _Découverte du Nouveau Monde_. Et, de 1741 à 1749, il écrit des épitres en vers, la _Dissertation sur la musique moderne_, le _Projet concernant de nouveaux signes pour la musique_, une petite comédie intitulée les _Prisonniers de Guerre_, l'opéra des _Muses galantes_, le _Persifleur_, premier numéro d'un écrit périodique qui n'eut pas de second numéro, l'_Allée de Sylvie_, l'_Engagement téméraire_, comédie en trois actes, en vers; et j'en passe.

En 1745 il entre en rapports avec Voltaire, et il retouche pour lui la _Princesse de Navarre_ qui reparaît à Versailles sous le titre de _Fêtes de Ramire_.--En 1747, son père meurt; cela lui vaut un peu d'argent, dont il envoie une partie à madame de Warens.--La même année, il présente inutilement sa comédie de _Narcisse_ aux Italiens.

Ses dîners avec Thérèse, sur la malle, dans l'embrasure de la fenêtre, ne l'empêchaient pas d'aller «dans le monde». Il devient, je l'ai dit, secrétaire de madame Dupin. Francueil l'introduit chez madame d'Épinay. Il fait la connaissance de madame d'Houdetot la veille même du mariage de celle-ci. Il soupe chez mademoiselle Quinault.

Et sans doute il fréquente Grimm, Diderot, Condillac, dîne avec eux toutes les semaines au _Panier Fleuri_ (restaurant du Palais-Royal), connaît d'Alembert et l'abbé de Raynal, et est considéré comme du parti des «philosophes»; et sans doute, Diderot exerce quelque influence sur lui; et sans doute la religion de Jean-Jacques, jusqu'ici demi-protestant, demi-catholique, tourne au déisme pur,--à un déisme, il est vrai très sincère, très pieux et même tendre: mais enfin, il n'y a pas un brin ni de révolte sociale, ni même de paradoxe, dans les petits vers de l'_Allée de Sylvie_ ni dans les vers un peu chétifs de l'_Engagement téméraire_, écrit pendant un automne qu'il passa en très brillante compagnie, au château de Chenonceaux, et joué en 1749, chez madame d'Épinay à la Chevrette. Le futur citoyen de Genève y tint lui-même un rôle. Le sujet est encore dans le goût de Marivaux. L'«engagement» dont il s'agit est l'engagement que prend un amoureux de ne montrer aucun amour pour sa maîtresse pendant un jour, moyennant quoi elle l'épousera. Et quant à l'_Allée de Sylvie_, c'est à peu près, avec moins de souplesse, du ton et de la force de la _Chartreuse_ de Gresset.

Bref, Rousseau est un homme d'allure un peu singulière, il est vrai, mais qui fait de la musique amoureuse et des petites comédies galantes,--la musique avec quelque originalité, les comédies comme tout le monde, et plutôt un peu moins bien,--et qui paraît ne songer qu'à l'Opéra, aux Italiens et à la Comédie-Française.--Cela, jusqu'en novembre 1749.

Mais en octobre 1749, il arrive ceci.

Quelques mois auparavant, Diderot avait publié la _Lettre sur les Aveugles à l'usage de ceux qui voient_. C'était à propos de l'opération de la cataracte pratiquée par M. de Réaumur sur un aveugle-né. Réaumur, malgré les demandes, n'avait invité presque personne à la séance où il leva le premier appareil. De là, à la première page de la _Lettre_, cette plaisanterie de Diderot: «M. de Réaumur n'a voulu laisser tomber le voile que _devant quelques yeux sans conséquence_». Dans ces «yeux sans conséquence», madame du Pré de Saint-Maur reconnut les siens. Cette dame était l'amie de Réaumur et aussi du comte d'Argenson, ministre de la guerre. Elle fut ulcérée.

Il faut dire aussi que certaines idées de la _Lettre sur les Aveugles_ pouvaient paraître hardies. Bref, on fit des perquisitions chez Diderot, sous prétexte de rechercher le manuscrit d'un conte, l'_Oiseau bleu_, qui contenait, disait-on, des allusions à madame de Pompadour. En réalité, c'était pour mettre l'embargo sur les matériaux de l'_Encyclopédie_. Diderot est arrêté le 29 juillet et conduit au donjon de Vincennes. Un mois après, on lui donna le château et le parc pour prison, avec permission de voir ses amis. Il resta là jusqu'au 3 novembre.

Et maintenant, écoutons Rousseau, puis Marmontel, puis Diderot.

Et ne vous plaignez pas que je fasse trop de citations: car ce premier ouvrage de Rousseau: le _Discours sur les sciences et les arts_, celui qui a commencé sa gloire et déterminé l'esprit de ses autres ouvrages, il s'agit de savoir dans quelles conditions, comment et pourquoi il l'a écrit, et à combien peu il a tenu qu'il ne l'écrivît pas ou qu'il l'écrivît autrement:

...Tous les deux jours, malgré des occupations très exigeantes, j'allais, soit seul, soit avec sa femme, passer avec lui (Diderot), l'après-midi (à Vincennes).

Cette année 1749 l'été fut d'une chaleur excessive...

(La question du _Mercure_ est d'octobre, et octobre n'est pas l'été; mais peu importe. Rousseau écrit cela vingt ans après les événements.)

On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de paye des fiacres, à deux heures après-midi j'allais à pied quand j'étais seul, et j'allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route, toujours élagués à la mode du pays, ne donnaient presque aucune ombre; et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je m'étendais par terre, n'en pouvant plus. Je m'avisai, pour modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le _Mercure de France_, et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par l'Académie de Dijon pour le prix de l'année suivante: _Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les moeurs_[5].

[Note 5: Le vrai texte porte: _Si le rétablissement..._]

A l'instant de cette lecture, je vis un autre univers, et je devins un autre homme... En arrivant à Vincennes, j'étais dans une agitation qui tenait du délire, Diderot l'aperçut, je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius écrite au crayon sous un chêne. Il m'exhorta de donner l'essor à mes idées et de concourir au prix. Je le fis et dès cet instant je fus perdu.

Il écrit cela en 1769. Il avait déjà raconté la chose en 1762, dans sa _Deuxième Lettre à M. de Malesherbes_, et avec plus d'échauffement encore:

«... Si jamais quelque chose a ressemblé à une _inspiration_ subite, c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture...» Et il parle de palpitations, d'éblouissements, d'un étourdissement semblable à l'ivresse, et il dit qu'il se laisse tomber sous un des arbres de l'avenue et qu'il y passe une demi-heure dans une telle agitation, qu'en se relevant, il aperçoit tout le devant de sa veste mouillé de ses larmes sans avoir senti qu'il en répandait.

Tout ça pour aboutir à la prosopopée de Fabricius!

Tel est le récit de Rousseau. Mais il y a celui de Marmontel dans ses _Mémoires_ (livre VII).

Voici le fait dans sa simplicité tel que me l'avait raconté Diderot et tel que je le racontai à Voltaire.

J'étais (c'est Diderot qui parle) prisonnier à Vincennes; Rousseau venait m'y voir. Il avait fait de moi son Aristarque, comme il l'a dit lui-même. Un jour, nous promenant ensemble, il me dit que l'Académie de Dijon venait de proposer une question intéressante, et qu'il avait envie de la traiter. Cette question était: _Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les moeurs?_ Quel parti prendrez-vous? lui demandai-je. _Il me répondit_: _Le parti de l'affirmative_.--C'est le pont aux ânes, lui dis-je; tous les talents médiocres prendront ce chemin-là, et vous n'y trouverez que des idées communes, au lieu que le parti contraire présente à la philosophie et à l'éloquence un champ nouveau, riche et fécond.--Vous avez raison, me dit-il après y avoir réfléchi un moment, et je suivrai votre conseil... Ainsi, dès ce moment, ajoute Marmontel, son rôle et son masque furent décidés.

Et je sais bien qu'il faut prendre garde que Marmontel tient le fait d'un ennemi de Jean-Jacques et le rapporte à un autre ennemi de Jean-Jacques.

Enfin, dans l'_Essai sur les règnes de Claude et de Néron_, chap. 67, au cours de la diatribe la plus violente contre Rousseau, Diderot dit simplement ceci:

«Lorsque le programme de l'Académie de Dijon parut, il vint _me consulter_ sur le parti qu'il prendrait. Le parti que vous prendrez, lui-dis-je, c'est celui que personne ne prendra.--Vous avez raison me répliqua-t-il.»

Voilà les trois versions. Celle de Rousseau est d'un ton bien excessif, et sans doute l'incident s'est amplifié et embelli dans sa mémoire. Il a voulu que son premier livre notable ait été conçu tragiquement et avec fracas. Les deux autres versions sont, l'une d'un malveillant (et de seconde main), l'autre d'un ennemi, mais d'un ennemi qui, je crois, avait de la sincérité. Je ne me prononce point. Je remarque seulement que la version de Jean-Jacques ne diffère pas radicalement de celle de Diderot. Jean-Jacques dit lui-même: «Diderot M'EXHORTA _de donner l'essor à mes idées et de concourir au prix_.» Cela semble indiquer que Rousseau hésitait. Le parti auquel il s'arrêta, ce parti dont devait dépendre le reste de son oeuvre et de sa vie, il serait vraiment curieux que Rousseau ne l'eût pris que par un hasard et sur le conseil d'un autre.

S'il avait pris l'autre parti, s'il avait répondu que les sciences et les arts favorisent les moeurs, ou s'il avait adopté une thèse mitigée (et pourquoi non? l'auteur de _Narcisse_ et des _Muses galantes_ ne pouvait être alors un bien farouche ennemi des arts), il aurait eu le prix tout de même à cause de son excellent style, mais sa vie eût été aiguillée dans une autre direction...

Et s'il n'avait pas lu le numéro fatidique du _Mercure de France_?...

Je sais bien ce que ces déductions sur des hypothèses ont de futile. Mais ici il s'agit à la fois d'un homme de génie et dont l'influence a été prodigieuse, et d'un homme de peu de volonté, et d'un homme dont on peut dire que ses oeuvres expriment sa vie individuelle et les incidents de cette vie et sont à peu près toutes des «oeuvres de circonstances». Et la grandeur des conséquences fait qu'il devient émouvant de les voir sortir de si petites causes et si accidentelles,--et comme tout s'enchaîne, et comme tout est fatal;--ou providentiel.

En tout cas cet écrit de cinquante pages, dont la première conception a bouleversé l'auteur jusqu'à lui faire tremper de larmes le devant de son gilet, paraît aujourd'hui assez peu de chose: une déclamation d'école. En voici l'analyse.

Deux parties.

La première partie est une série d'affirmations. «Nos âmes se sont corrompues à mesure que nos arts et nos sciences se sont avancés à la perfection.» Cela est prouvé par l'histoire (l'histoire comme on l'enseignait dans les collèges). Voyez l'Égypte, la Grèce, Rome, l'Empire d'Orient, même la Chine.

Et voici la contre-épreuve «Opposons à ces tableaux celui des moeurs du petit nombre des peuples qui, préservés de cette contagion des vaines connaissances, ont par leurs vertus fait leur propre bonheur et l'exemple des autres nations.» Tels furent les premiers Perses, tels furent les premiers Romains. Et ici se place la prosopopée: «Ô Fabricius, qu'eût pensé votre grande âme...»

«Voilà comment, conclut Rousseau, le luxe, la dissolution et l'esclavage ont été de tout temps le châtiment des efforts orgueilleux que nous avons faits pour sortir de l'heureuse ignorance où la sagesse éternelle nous avait placés.»

La seconde partie est un essai d'explication de cette malfaisance des sciences et des arts.

L'origine des sciences est impure. «L'astronomie est née de la superstition (comment? il ne le dit pas); l'éloquence, de l'ambition, de la haine, de la flatterie, du mensonge; la géométrie, de l'avarice (allusion à un passage d'Hérodote); la physique, d'une vaine curiosité; toutes, et la morale même, de l'orgueil humain.» (Ainsi parle cet homme modeste.) Bref «les sciences et les arts doivent leur naissance à nos vices.»

--Mais alors ce ne sont donc pas nos vices qui doivent naissance aux sciences et aux arts?