Jean-Jacques Rousseau

Chapter 4

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Rousseau n'épouse pas Thérèse. Il en donne, en 1755, la raison (assez vague) à madame de Francueil: «Que ne me suis-je marié, me direz-vous? Demandez-le à vos injustes lois, madame. Il ne me convenait pas de contracter un engagement éternel, et jamais on ne me prouvera qu'aucun devoir m'y oblige.»--Il en donne, en 1761, une autre raison à madame de Luxembourg: «Un mariage public nous eût été impossible à cause de la différence de religion.» Mais en 1745 Rousseau était encore catholique: cette raison ne vaut donc rien. En somme, il n'épouse pas Thérèse, pour être plus libre, pour qu'elle dépende toujours de lui; peut-être pour n'avoir pas à la mener quelquefois avec lui dans les maisons où il va.

Il n'épouse pas Thérèse. Mais certainement il l'aime.

Non d'amour. Il dit au livre IX:

Que pensera le lecteur quand je lui dirai que, du premier moment que je la vis jusqu'à ce jour (environ 1769) je n'ai jamais senti la moindre étincelle d'amour pour elle, que je n'ai pas plus désiré la posséder que madame de Warens, et que les besoins des sens, que j'ai satisfaits auprès d'elle, ont uniquement été pour moi ceux du sexe, sans avoir rien de propre à l'individu?

Mais il l'aime, on n'en peut guère douter, d'une grande affection. Avant de rappeler sa première rencontre avec elle, il nous dit: «Là m'attendait la seule consolation réelle que le ciel m'ait fait goûter dans ma misère, et qui seule me la rendit supportable.» Il écrit cela après vingt-quatre ans d'union.--Il dit un peu plus loin: «Le coeur de ma Thérèse était celui d'un ange.»--Dans vingt passages des _Confessions_, dans cinquante passages peut-être de ses lettres, (et de toutes les époques), il parle de ses bonnes qualités, de ses vertus, notamment de «son bon coeur, de son affection, de son désintéressement sans exemple, de sa fidélité sans tache».--Il dit bien, dans une note écrite après 1768: «Elle est, il est vrai, plus bornée et plus facile à tromper que je ne l'avais cru;» mais il ajoute aussitôt: «Mais pour son caractère, pur, excellent, sans malice, il est digne de toute mon estime et l'aura tant que je vivrai.»--Il s'occupe beaucoup d'elle. Après sa fuite de Montmorency, il la recommande tendrement à madame de Luxembourg et à une supérieure de couvent. Une des raisons qui lui font choisir pour séjour Motiers-Travers, c'est qu'il y a, aux environs, une église catholique où Thérèse pourra aller à la messe. A Motiers même, quand il se croit prêt à mourir, il assure l'avenir de Thérèse; il la recommande à un curé qui avait été bon pour elle dans le voyage qu'elle avait fait pour rejoindre Jean-Jacques en Suisse... Et l'on pourrait citer vingt faits de cet ordre.

Il la voyait par ses meilleurs côtés. Il disait ce que disent souvent des hommes supérieurs vivant avec une bête: «Elle est simple, mais elle a beaucoup de bon sens, un instinct très sûr.» Jean-Jacques, adorateur de la nature et de l'instinct, devait le dire d'autant plus.--Après avoir parlé des pataquès de Thérèse, il ajoute:

Mais cette personne si bornée et, si l'on veut, si stupide, est d'un conseil excellent dans les occasions difficiles... Devant les dames du plus haut rang, devant les grands et les princes, ses sentiments, son bon sens, ses réponses et sa conduite lui ont attiré l'estime universelle, et à moi, sur son mérite, des compliments dont je sentais la sincérité.

Il y a bien ce passage du livre IX:

On connaîtra la force de mon attachement dans la suite, quand je découvrirai les plaies, les déchirures dont elle a navré mon coeur dans le plus fort de mes misères, sans que jusqu'au moment où j'écris ceci, il m'en soit échappé un mot de plainte à personne.

Mais ces «plaies» et ces «déchirures», il ne nous en dit plus rien.--Ce qui est sûr, c'est qu'il a conservé jusqu'au bout, jusqu'à la mort, ses sentiments pour Thérèse.--Le prince de Ligne le visite à Paris vers 1770 et cause longtemps avec lui. «Sa vilaine femme ou servante, dit-il (Thérèse approchait alors de la cinquantaine), nous interrompait quelquefois par quelques questions saugrenues qu'elle faisait sur son linge ou sur la soupe: il lui répondait avec douceur et aurait ennobli un morceau de fromage s'il en avait parlé.»--Et Corancez, l'un des fondateurs du _Journal de Paris_, Corancez, qui avait épousé la fille d'un Genevois ami de Jean-Jacques, Corancez qui a connu intimement Jean-Jacques dans ses dernières années, nous dit expressément: «Il n'avait de confiance qu'en elle.»

D'autre part, Thérèse, sans doute, bien des fois lui nuisit malgré elle. D'abord elle avait sa mère, qui jouait à la dame, et qui était fort rapace. Rousseau nous dit:

Sitôt qu'elle se vit un peu remontée par mes soins, elle fit venir toute sa famille pour en partager le fruit. Soeurs, fils, filles, petites-filles, tout vint, hors sa fille aînée mariée au directeur des carrosses d'Angers. Tout ce que je faisais pour Thérèse était détourné par sa mère en faveur de ses affamés.

Et plus loin:

Il était singulier que la cadette des enfants de madame Levasseur (Thérèse), la seule qui n'eût point été dotée, était la seule qui nourrissait son père et sa mère, et qu'après avoir été longtemps battue par ses frères, par ses soeurs, même par ses nièces, cette pauvre fille en était maintenant pillée, sans qu'elle pût mieux se défendre de leurs vols que de leurs coups.

Il en faut conclure que Thérèse était une assez bonne bête. Seulement, stylée par sa mère, elle acceptait, sans le dire à Jean-Jacques, des cadeaux de ses riches amies.--Plus tard, à l'Ermitage, il paraît bien que, jalouse de madame d'Houdetot, elle fut maladroite, bavarde, indiscrète.--Ce n'est pas tout. Jean-Jacques, dans l'endroit même où il vante le bon sens de Thérèse, nous dit:

Souvent, en Suisse, en Angleterre, en France, dans les catastrophes où je me trouvais, _elle a vu ce que je ne voyais pas moi-même_; elle m'a donné les avis les meilleurs à suivre; elle m'a tiré des dangers où je me précipitais aveuglément.

Aïe! Cela signifie sans doute qu'elle lui a dit un jour, je suppose: «Tu ne vois donc pas que madame d'Épinay te traite comme un valet?» ou: «Tu ne vois donc pas que ce monsieur Grimm est jaloux de toi?» un autre jour, à Motiers: «Tu ne vois pas donc pas que ce Montmollin s'entend avec ceux de Genève?» un autre jour, s'ennuyant à Wootton: «Est-ce que tu crois que ce monsieur Hume est tant que cela ton ami?» enfin, qu'elle entretenait volontiers sa défiance, par bêtise, pour le garder, pour se faire valoir, ou parce que la tête de tel ou tel ne lui revenait pas, ou parce que tel ou tel l'avait traitée avec trop peu d'égards.--Et, parce que Jean-Jacques avait absolument besoin d'elle, il la croyait.

Oui, tout cela est possible; mais, avec tout cela, il me paraît certain que Thérèse lui a été réellement dévouée. Et, si cela lui fut facile dans les premières années, quand elle était son obligée, quand elle le voyait devenir célèbre, quand les belles dames s'amusaient à causer avec elle, je crois qu'elle y eut ensuite quelque mérite. A dater de sa retraite en Suisse, il me semble bien que Rousseau fut à son tour l'obligé de Thérèse. A partir de 1755, il ne la traite plus que comme sa soeur. Elle pourrait le quitter; les amis de Rousseau ne la laisseraient pas mourir de faim, et du reste elle a un métier et pourrait vivre de son travail. Elle reste. Elle le suit à travers tous ses exils. Elle le rejoint en Suisse; elle le rejoint en Angleterre; elle le rejoint à Trye, à Bourgoin, à Monquin; elle le suit à Paris, à Ermenonville; elle recueille son dernier soupir.--Un seul moment de refroidissement, au bout de vingt-quatre ans d'union, en 1769. C'est à Monquin. Jean-Jacques lui propose de se séparer, et lui promet d'assurer sa vie, dans une lettre admirable. Thérèse refuse, Thérèse reste.

Ils demeurent en somme presque parfaitement unis, mieux unis que la plupart des ménages réguliers, pendant trente-trois ans. La mort seule de Rousseau délie Thérèse.

C'est peut-être qu'ils étaient unis par un crime, par un crime cinq fois répété, et que cela est un lien sérieux.

Rousseau eut de Thérèse trois enfants de 1746 à 1750: il en eut deux autres entre 1750 et 1755. Il les mit tous les cinq aux Enfants-Trouvés.

Qui nous l'a dit? Rousseau lui-même, et Rousseau tout seul. Ceux qui en ont parlé ou écrit au XVIIIe siècle ne le savaient que par Rousseau. Aucun témoignage qui ne soit fondé, directement ou indirectement, sur les confidences de Jean-Jacques (aucun, sauf un témoignage anonyme dans le _Journal encyclopédique_, en 1791. L'anonyme dit que, voisin de Rousseau dans la rue de Grenelle-Saint-Honoré,--donc entre 1749 et 1756,--il avait entendu dire à son barbier que M. Rousseau envoyait ses enfants aux Enfants-Trouvés et que cela était connu dans le quartier. Ce témoignage d'un anonyme, trente-cinq ou quarante ans après les faits, et neuf ans après la publication des _Confessions_, ne paraît pas très imposant).

Où je veux en venir? Voici.

Dans le fond, on sent que, _malgré tout_, Jean-Jacques fut plutôt meilleur que beaucoup de ses confrères en littérature de ce temps-là. Il y a, dans la vie de Voltaire, des méchancetés noires, des mensonges odieux, des platitudes, même des actes d'improbité. Et il y a bien des hontes dans la vie de quelques autres... Mais voilà! cinq enfants aux Enfants-Trouvés, cela est monstrueux; de quelque côté qu'on le prenne; cela semble pire,--à cause de la représentation précise qu'on s'en fait,--que l'abandon même d'une fille séduite et enceinte. Bref, cela paraît un des crimes par excellence contre la nature,--contre cette nature dont Jean-Jacques est l'apôtre. Et alors les amis de Rousseau voudraient bien que ce ne fût pas vrai.

Moi-même, jadis, je raisonnais ainsi:

--Nulle autre preuve que les aveux de Rousseau, aveux faits sans nécessité, «pour que mes amis, dit-il, ne me crussent pas meilleur que je n'étais».--«Je le dis à tous ceux à qui j'avais déclaré nos liaisons, je le dis à Diderot, à Grimm, je l'appris dans la suite à madame d'Épinay, et dans la suite encore à madame de Luxembourg, sans aucune nécessité et pouvant aisément le cacher à tout le monde.»--Cela est un peu étrange: car, qu'il l'ait dit «sans nécessité et pouvant le cacher», cela signifie que, de 1747 à 1755, aucun de ses amis, aucune de ses belles amies qui s'amusaient à visiter Thérèse ne s'étaient aperçus d'aucune des cinq grossesses. En somme, si l'on en croit Rousseau, il le dit tout justement parce que, s'il ne l'avait pas dit, personne ne s'en serait douté.

(Thérèse l'avait dit, raconte-t-il, à madame Dupin, et cela fait une difficulté: mais on peut croire ici Thérèse stylée par lui, et que, par suite, les aveux de Thérèse ne sont pas plus une preuve que les aveux de Jean-Jacques.)

En 1761, madame de Luxembourg a l'idée de retrouver les enfants de Rousseau. Elle lui demande quelles sont les dates et les marques de reconnaissance. Il lui écrit à ce sujet:

Ces cinq enfants ont été mis aux Enfants-Trouvés avec si peu de précautions pour les reconnaître un jour, que je n'ai pas même gardé la date de leur naissance.

Cela est-il bien possible? et Thérèse aussi l'a-t-elle oubliée?--Il se souvient pourtant que le premier enfant est né «dans l'hiver de 1746 à 1747, ou à peu près». Celui-là avait une marque dans ses langes. (Il dit dans les _Confessions_ que «cette marque était un chiffre qu'il avait fait en double, sur deux cartes, dont une fut mise dans les langes de l'enfant».) Les autres enfants n'avaient aucune marque.

Laroche, homme de confiance de la maréchale, fait donc des démarches pour retrouver l'aîné, celui qui avait une marque, et qui en 1761 devait, s'il vivait encore, avoir quatorze ans. Les recherches sont infructueuses.

Rousseau écrit alors à la maréchale: «Le succès même de vos recherches ne pouvait plus me donner une satisfaction pure et sans inquiétude.» (Et cela est vrai: où, dans quel état allait-il retrouver, s'il le retrouvait, ce garçon de quatorze ans? et comment aurait-il été absolument sûr que c'était bien lui? etc...)--«Il est trop tard, ajoute-t-il, il est trop tard. Ne vous opposez point à l'effet de vos premiers soins; mais je vous supplie de ne pas y en donner davantage.»

Rousseau, dans la partie de ses _Confessions_ écrite en 1769, nomme la sage-femme Gouin. L'a-t-il indiquée en 1761 à madame de Luxembourg? Ou cette sage-femme était-elle morte? En tout cas Rousseau savait bien qu'elle serait morte quand les _Confessions_ seraient rendues publiques.

Oh! tout cela ne prouve pas que les cinq enfants soient une invention de Rousseau. Mais il semble qu'il ait tenu avec madame de Luxembourg la même conduite que si ç'avait été une invention.

Et là-dessus on pourrait essayer une hypothèse:

--Affligé des infirmités que vous savez, à cause de cela timide avec les femmes, les adorant toutes et ne concluant jamais; sans autre liaison que celle de Thérèse; abstinent dans un monde aux moeurs extrêmement relâchées; devinant ce que sa conduite et le siège même de son infirmité pouvait suggérer à la malignité des gens, le lisant peut-être dans les yeux de ses amis, et surtout de ses amies,--ne se pourrait-il pas qu'une de ses pires terreurs, et la plus obsédante, ait été de passer pour impuissant?--De là, cette réplique qu'on peut appeler triomphante: la fable des cinq enfants, et, parce qu'il n'aurait pas pu les montrer et que, d'autre part, l'horreur d'un tel aveu en impliquait la véracité, l'histoire du quintuple recours aux Enfants-Trouvés. Peut-être Rousseau, imaginatif et «simulateur» comme il était, a-t-il mieux aimé paraître abominable que d'être soupçonné d'une des disgrâces les plus mortifiantes pour l'orgueil masculin.

L'hypothèse est fragile, je le reconnais. Il y en a une autre. D'après madame Macdonald, Thérèse, cinq fois de suite, aurait fait croire à Rousseau qu'elle était enceinte, qu'elle était accouchée chez une sage-femme et qu'elle avait fait porter l'enfant aux Enfants-Trouvés. Le principal argument de madame Macdonald, c'est que Rousseau avoue qu'il n'a vu aucun de ses cinq enfants.--Cette machination se serait faite d'accord avec Grimm et la mère Levasseur. Dans quel dessein? Pour empêcher Jean-Jacques de quitter Thérèse.

Une telle hypothèse souffre d'étranges difficultés, et matérielles et morales. Au reste, si elle supprime le fait de la naissance et de l'abandon des enfants, elle ne supprime pas le consentement de Rousseau à l'abandon de ces enfants qu'il croyait avoir. Donc, elle ne l'absout pas.

Ici, se place naturellement une autre explication,--qui était celle de Victor Cherbuliez:--Oui, Thérèse eut cinq enfants et qui furent tous mis aux Enfants-Trouvés. Mais de ces enfants Rousseau n'était pas et ne pouvait sans doute pas être le père. Et, dans ces conditions, la conduite de Rousseau est assurément moins abominable.

Je ne repousse pas absolument cette hypothèse; mais elle soulève encore bien des objections.--D'après Tronchin, Rousseau n'était pas impropre à avoir des enfants; il y fallait seulement certaines conditions, qu'il trouvait auprès de Thérèse. Il ne pouvait donc avoir, au plus, que des doutes sur sa paternité.--Et, d'autre part, s'il avait su ou cru Thérèse infidèle, nous aurait-il parlé de sa «fidélité sans tache»?--A moins de supposer encore une fois qu'il aimait mieux paraître criminel que de passer pour impuissant ou que d'être ridicule...

Tout bien examiné, mon hypothèse (qui d'ailleurs n'est pas à moi tout seul) me plairait mieux.--Mais j'ai été aux Enfants-Trouvés. Dans le dossier de l'année 1746, j'ai trouvé un papier[2] portant cette mention: «2795. _Marie-Françoise Rousaux_» (ce dernier mot rayé et surchargé du mot «Rousseau» correctement écrit). «_Un garçon le_ 19 novembre 1746.» Puis, d'une autre écriture et d'une autre encre: «_Joseph Cathne a été baptisé ce_ 20 novembre 1746. _Daguerre, prêtre_.»--Ce papier est épinglé à un bulletin de dépôt imprimé. Et, dans le registre où sont inscrits les dépôts de l'année 1746, j'ai lu ceci: «_Joseph Catherine Rousseau, donné à Anne Chevalier, femme André Petitpas, à Guitry (Andelys)_, 1er _mois_, 6 _francs, payés_ 22 _décembre_ 46; 21 _janvier_ 1747, 5 _f._ 2e (_mois_) _jusqu'au_ 14 _janvier_ 1747, _jour du décès_, 1 _mois 23 jours_.»

[Note 2: Cette découverts est due à madame Macdonald. J'ignore ce qu'elle en a conclu.]

Cela est impressionnant. La marque de reconnaissance a disparu. Mais la date concorde avec l'indication de Rousseau. «Marie-Françoise». prénoms de la déposante, sont aussi ceux de la mère Levasseur.--D'autre part, pourquoi ce nom de «Joseph», et surtout pourquoi ce prénom féminin de Catherine donné à un garçon? Je n'en sais rien. Et l'on doit remarquer aussi que le nom de Rousseau est et était fort commun.--C'est égal: la date, le nom de famille, les prénoms de la déposante, cela fait trois, concordances singulières.

Mais alors, si l'homme de confiance de madame de Luxembourg a vu ce papier et ce registre, comment a-t-il déclaré n'avoir rien trouvé du tout?... Faut-il voir là un mensonge charitable de madame de Luxembourg qui n'a pas voulu dire à Rousseau que l'enfant était mort?

Quant aux autres enfants, s'il n'y en a nulle trace dans les registres, c'est peut-être que la déposante ou l'administration leur avait donné, comme cela se faisait, un faux nom de famille.--Je ne sais rien, vous ne savez rien, nous ne savons rien.

Allons! je vois bien qu'il faut admettre l'histoire,--sur laquelle, au surplus, aucun des plus grands admirateurs de Rousseau, au XVIIIe siècle, excepté Sébastien Mercier, n'a jamais eu de doutes[3]. Voyons maintenant comment il la raconte lui-même, et quelles explications et excuses il nous donne successivement dans ses _Confessions_, dans ses lettres et dans ses _Rêveries_. (Car il y revient très souvent, et cela peut montrer également la préoccupation de soutenir l'imposture ou le trouble d'une âme peu à peu envahie par le remords.)

[Note 3: Dans un _Recueil des airs, romances et duos_ de J.-J. Rousseau publié par souscriptions en 1871, on lit cette note à la suite de la liste des souscripteurs: «L'éditeur a cru devoir à sa délicatesse de présenter cette liste, pour rendre notoire le montant de tout et bénéfice _qu'il a destiné à l'Hôpital des Enfants-Trouvés_.»]

La première fois qu'il en parle dans ses _Confessions_ (un peu plus de vingt ans après l'acte), c'est d'un ton léger et presque avec désinvolture. Il s'excuse sur l'influence de la mauvaise compagnie qu'il rencontrait à la table d'hôte de madame La Selle:

J'y apprenais des foules d'anecdotes très amusantes, et j'y pris aussi, peu à peu, non, grâce au ciel, jamais les moeurs, mais les maximes que j'y vis établies. D'honnêtes personnes mises à mal, des maris trompés, des femmes séduites, des accouchements clandestins, étaient là les textes les plus ordinaires; _et celui qui peuplait le mieux les Enfants Trouvés était toujours le plus applaudi_. Cela me gagna, je formai ma façon de penser sur celle que je voyais en règne chez des gens très aimables, et dans le fond très honnêtes gens, et je me dis: «Puisque c'est l'usage du pays, quand on y vit, on peut le suivre.» Voilà l'expédient que je cherchais. Je m'y déterminai _gaillardemment sans le moindre scrupule_; et le seul que j'eus à vaincre fut celui de Thérèse, à qui j'eus toutes les peines du monde de faire adopter cet unique moyen de sauver son honneur(!) Sa mère, _qui de plus craignait un nouvel embarras de marmaille_, étant venue à mon secours, elle se laissa vaincre.

On la mène chez une sage-femme prudente et sûre, la Gouin, où elle fait ses couches.--«L'année suivante (1748), même inconvénient et même expédient, au chiffre près qui fut négligé.» (Donc insouciance plus grande encore.) «Pas plus de réflexion de ma part[4], pas plus d'approbation de celle de la mère: elle obéit en gémissant.»

[Note 4: Voyez dans quelle mesure cela peut excuser Rousseau.--Un «abonné du Temps» me présente ces observations: «...Dans les milieux les plus honnêtes et les plus cultivés les rapports des parents et des enfants étaient plus distants (au XVIIIe siècle) qu'ils ne le sont de nos jours; si les sentiments constitutifs de la famille avaient autant et plus de force que ceux que nous éprouvons, ils étaient aussi plus simples, moins nuancés, et il s'y mêlait plus de rudesse... Il ne semble pas que l'opinion se soit alors émue de faits qui révolteraient notre conscience. Ce qui le prouve, c'est qu'un homme de la valeur de Rousseau, après ses aveux, ne trouverait pas aujourd'hui un ami pour lui tendre la main... Or, tous les salons s'ouvraient pour l'auteur du _Devin_ et des _Discours_.» (Mais quelques-uns seulement de ses amis savaient sa faute, et la savaient _par lui_.) «... Il n'est pas juste ni humain de le juger au nom d'_une morale qu'il a ignorée_.» (Alors, à quoi se réduit son rôle de moraliste? Ou pourquoi s'est-il tant repenti? Et «l'abonné du _Temps_» ne disait-il pas lui-même, tout à l'heure, que «les sentiments constitutifs de la famille avaient autant et plus de force qu'aujourd'hui?» Enfin, jugez vous-mêmes.)]

En 1760, troisième enfant, troisième dépôt (sans chiffre, donc sans intention de reprise en des jours meilleurs). Cette fois, il en donne pour raison, qu'en livrant ses enfants à l'éducation publique, faute de pouvoir les élever lui-même, en les destinant à devenir ouvriers ou paysans plutôt qu'aventuriers et coureurs de fortune, «il crut faire un acte de citoyen et de père et se regarda comme un membre de la république de Platon».

Dans la lettre à madame de Francueil, 21 avril 1751, voici les raisons qu'il donne: 1º sa misère; 2º il n'a pas voulu déshonorer Thérèse, (ce qui est assez plaisant); 3º il n'aurait pu nourrir ses enfants qu'en devenant fripon; 4º on est très bien aux Enfants-Trouvés. Les enfants ne sortent des mains de la sage-femme que pour passer dans celles d'une nourrice. Rousseau sait bien que ces enfants ne sont pas élevés délicatement: tant mieux pour eux! Ils en deviendront plus robustes. On n'en fait pas des messieurs, mais des paysans ou des ouvriers. Ils seront plus heureux que leur père.

Chemin faisant, il prévient une objection: «Il ne faut pas faire des enfants quand on ne peut pas les nourrir.--Pardonnez-moi, madame, la nature veut qu'on en fasse, puisque la terre produit de quoi nourrir tout le monde: mais c'est l'état des riches, c'est votre état qui vole au mien le pain de mes enfants.» (Ceci est écrit après le _Discours sur les sciences et les arts_.)

Enfin, cinquième raison, déjà donnée: il a cru agir comme un citoyen de la république de Platon.

(Il aurait pu ajouter encore cette excuse,--qui est de M. Gustave Lanson,--que, dans sa vie de vagabond, il avait appris à user sans scrupule des établissements de charité.)

Madame de Francueil aurait pu lui répondre que ses raisons ne valaient pas le diable. La misère? Rousseau, au moment de la naissance des deux premiers enfants, gagnait neuf cents, puis mille francs chez madame Dupin. Il eût pu gagner davantage s'il n'eût pas été paresseux. Ces dames faisaient d'ailleurs des cadeaux à Thérèse, et auraient été charmées de s'occuper des enfants. Il dit qu'elles ne les auraient pas fait élever en honnêtes gens? La raison est un peu faible.--Il est célèbre en décembre 1750. Il a, peut-être avant 1752, une place lucrative, celle de caissier du fermier-général Francueil. Et en 1753, le _Devin du Village_ lui rapporte de cinq à six mille francs. Il pouvait donc élever au moins ses deux derniers enfants. Mais sans doute le pli était pris. Et puis, il ne voulait pas commettre d'injustice envers les trois premiers. N'était-il donc pas devenu, dans l'intervalle, l'apôtre de l'égalité?

Quant au bonheur qui est l'apanage des enfants trouvés... La plaisanterie est lugubre.

Dans la _Neuvième Rêverie_ (1776, deux ans avant sa mort), autre explication: