Chapter 3
Tel est l'homme,--oh! avec de la candeur, de la bonté, et même déjà des velléités de réforme morale,--et aussi avec cette singulière atténuation que c'est par lui seul que nous savons ses hontes,--mais enfin tel est l'homme, enfant et adolescent vicieux, vagabond indiscipliné,--paresseux, faible et chimérique,--menteur et larron, la dernière fois voleur de vin à vingt-huit ans, chez M. de Mably,--protestant compliqué d'un catholique,--transfuge excusable, mais transfuge de sa patrie et de sa religion,--longtemps amant tolérant d'une femme excellente et déconsidérée dont il est l'obligé--d'ailleurs profondément malade, perdu de névrose, candidat à la folie,--tel est l'homme qui, à vingt-neuf ans, s'en va chercher fortune à Paris et qui, quelques années plus tard, entreprendra la réforme de la société et s'établira professeur de vertu.
DEUXIÈME CONFÉRENCE
ROUSSEAU À PARIS.--THÉRÈSE.
J'ai décrit l'étrange garçon, plein de bizarreries, de souillures et d'orgueil, qui à vingt-neuf ans vient à Paris, pour y chercher simplement fortune (dans la musique ou dans les lettres), en attendant qu'il s'établisse, huit ans plus tard, réformateur des moeurs et professeur de vertu. Mais il faut bien dire que, pendant ces huit années, il n'y songe pas du tout.
Quel était ce monde des lettres où le vagabond de Genève, des bords du lac Léman, de la Savoie, du Piémont et de Turin, le rêveur des Charmettes et l'amant de madame de Warens allait entrer?--Si l'on met à part le seigneur de Ferney, et Montesquieu et Buffon, gentilshommes un peu dédaigneux qui, la plupart du temps, travaillaient enfermés dans leur retraite,--ce monde-là, c'était alors une vingtaine d'écrivains qui se rencontraient dans trois ou quatre cafés et qui étaient familiers chez une douzaine, au plus, soit de fermiers généraux, soit de grands seigneurs et de grandes dames, de ceux et de celles qui se piquaient de liberté d'esprit, et qui se plaisaient à protéger les gens de lettres parce qu'ils les trouvaient amusants, et aussi par un sentiment assez proche de ce que nous appelons aujourd'hui le «snobisme». Ce qui est sûr, c'est qu'un écrivain de ce temps-là, qui voulait arriver, était condamné aux relations aristocratiques.
Le futur auteur du _Discours sur l'inégalité_ et du _Contrat social_ n'échappe point à cette obligation, et d'ailleurs ne cherche point à y échapper. Et pourtant, nul n'est moins fait que lui pour cette vie de salon, de conversation, et de plaisirs à la fois raffinés et futiles.--Il était plébéien de goûts et d'esprit, réellement ami de la simplicité, d'ailleurs extrêmement timide. Il nous parle des balourdises qu'il fait dans les premiers dîners élégants où il est admis. Il nous répète à satiété, dans cinquante passages de ses _Confessions_ et de ses lettres (ce qui prouve peut-être qu'au fond il en souffrait) qu'il est timide et gauche, qu'il manque de conversation et d'à-propos, et que, pour parler quand même, il dit souvent des sottises...
Mais, d'autre part, il a une figure intéressante, des yeux d'un éclat extraordinaire; et de temps en temps, quand les choses le touchent, il lui arrive d'être éloquent pendant quelques minutes, avec un effort qui donne alors plus d'accent à sa parole. On le considère avec curiosité. Et lui, qui s'en aperçoit, il s'y prête, et, sentant qu'il ne sera jamais «comme les autres», un causeur étourdissant comme Diderot ou fin et froid comme Grimm ou d'une brusquerie savoureuse comme Duclos, il se résoudra à paraître de plus en plus singulier et «à part», car cela aussi est un succès. Mais avec cela, je le répète, jusqu'en 1749, ses ambitions sont purement musicales et littéraires.
J'arrivai, dit-il, à Paris dans l'automne de 1741, avec quinze louis d'argent comptant, ma comédie de _Narcisse_, et mon projet de musique pour toute ressource.
Ce «projet de musique» est un nouveau système de notation par les chiffres (le même système, je crois, qui a été repris et perfectionné par Galin-Paris-Chevé, et recommandé maintes fois par Francisque Sarcey).--Il lit son projet, le 22 août 1742, à l'Académie des sciences, sans succès. Il semble porter assez bien cette déception; et, comme il manque un peu de ressort, il partage son temps entre la lecture et le jeu d'échecs.
Mais les personnes auxquelles il était recommandé, et aussi ses visites aux académiciens, lui ont fait faire des connaissances.--Au reste il dit lui-même: «Un jeune homme qui arrive à Paris avec une figure passable et qui s'annonce par des talents est toujours sûr d'être accueilli.» (C'est aujourd'hui un peu changé.) Donc il rencontre et fréquente Fontenelle, Mably, Marivaux, Bernis, l'abbé de Saint-Pierre, Diderot et, un peu plus tard, Grimm.
Peu après l'échec de son mémoire sur la musique, comme il attendait tranquillement la fin de son argent, un jésuite, le Père Castel lui dit un jour: «Je suis fâché de vous voir vous consumer ainsi sans rien faire. Puisque les musiciens, puisque les savants ne chantent pas à votre unisson, changez de corde et voyez les femmes. Vous réussirez peut-être mieux de ce côté-là.» Ainsi parla ce jésuite. C'est à lui que Jean-Jacques dut la connaissance de madame de Beuzenval, de madame Dupin, de M. de Francueil et, par celui-ci, de madame d'Épinay et de madame d'Houdetot.
Jean-Jacques suit avec M. de Francueil un cours de chimie. Il tombe dangereusement malade et, dans le transport de sa fièvre, compose des chants et des choeurs. Ces idées lui reviennent dans sa convalescence; il médite un plan et commence l'opéra des _Muses galantes_. Nous voilà bien loin encore du _Discours sur l'inégalité_.
Naturellement il devient amoureux,--sans nul danger pour elle,--de madame Dupin (l'aïeule de George Sand). Car il ne peut voir une grande dame sans en tomber amoureux et sans bâtir là-dessus des projets. Il y a dans Jean-Jacques comme un Julien Sorel _sans volonté_ (ce qui, à vrai dire fait une différence notable.) Il écrit:
Elle me permit de la venir voir. J'usai, j'abusai de la permission. J'y allais presque tous les jours, j'y dînais deux ou trois fois la semaine, je mourais d'envie de lui parler, je n'osai jamais. Plusieurs raisons renforçaient ma timidité naturelle. _L'entrée d'une maison opulente était une porte ouverte à la fortune_; je ne voulais pas risquer de me la fermer... Madame Dupin aimait avoir tous les gens qui jetaient de l'éclat, les grands, les gens de lettres, les belles femmes. On ne voyait chez elle que ducs, ambassadeurs, cordons bleus. Madame la princesse de Rohan, madame la comtesse de Forcalquier, madame de Mirepoix, madame de Brignolé; milady Hervey, pouvaient passer pour ses amies. Monsieur de Fontenelle, l'abbé de Saint-Pierre, l'abbé Sollier, monsieur de Fourmont, monsieur de Bernis, monsieur de Buffon, monsieur de Voltaire étaient de son cercle et de ses dîners...
Voilà donc Rousseau dans le plus grand monde, et, s'il faut le dire, dans le plus voluptueux et le plus corrompu, et qui s'y trouve fort bien. Oui, nous sommes loin de Jean-Jacques citoyen de Genève et philosophe selon la nature.
Cependant, ces dames s'occupent de lui, lui cherchent une situation. Vers avril ou mai 1743, il va rejoindre, en qualité de secrétaire, M. de Montaigu, ambassadeur de France à Venise. Il y passe dix-huit mois. Jean-Jacques s'étend avec complaisance sur cette période de sa vie.
A la vérité, il ne dit pas un mot de la beauté de Venise, tant célébrée depuis un siècle par les écrivains, et avec des mots si pâmés!
Sébastien Mamerot, prêtre natif de Soissons, écrivait en 1454, dans les _Passages d'outre mer faits par les Français_, livre publié en 1518:
Venise est une belle cité grande comme la moitié de Paris, assise sur la mer, tout environnée d'eau qui court la plupart des rues de la ville; et vont les petits galiots et bateaux parmi les dites rues; et il y a des ponts, tant grands que petits, tant de bois que de pierre, environ de douze à quinze cents. Et c'est la ville la plus peuplée qu'on puisse guère voir, car on n'y voit point de jardins ni de places vides... Et il y a les plus belles boutiques de toutes marchandises qu'on puisse guère trouver, et la plupart des métiers sont faiseurs de soie et de velours. Et il y a quantité de belles maisons qu'on appelle palais;... et chaque seigneur a sa barque pour aller où il veut. Et dit-on qu'il y a plus de bateaux à Venise qu'il n'y a de chevaux ni de mulets à Paris. Et il y a au corps de la ville environ cent vingt églises, etc.
Et Sébastien Mamerot décrit ensuite sèchement et minutieusement les mosaïques de Saint-Marc.
Or, Jean-Jacques, l'aïeul des romantiques dont Chateaubriand est le père, ne nous en dit pas même autant. Justement parce qu'il est, comme descriptif, un précurseur, il ne s'attache encore qu'aux objets simples: lacs, forêts, montagnes modérées, et n'a pas eu le temps de raffiner et de renchérir. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que Venise, au milieu du XVIIIe siècle était une ville extrêmement vivante, que ses palais étaient neufs ou nettoyés et ne menaçaient pas ruine, et qu'elle n'avait donc pas alors ce charme de l'agonie et de la déliquescence, sur lequel nous avons appris à nous exciter.
Mais, surtout, au moment où il nous parle de son séjour à Venise, Jean-Jacques est trop rempli du souvenir des fonctions qu'il y exerçait, pour se soucier de Saint-Marc, du pont des Soupirs, des canaux et des gondoles. Visiblement, il est fier d'avoir été secrétaire d'ambassade (car il en faisait les fonctions), d'avoir un jour occupé un poste honorable, officiel, dans la société régulière. Écoutez le ton, l'accent:
Il était temps que _je fusse une fois_ ce que le ciel, qui m'avait doué d'un heureux naturel, ce que l'éducation que j'avais reçu de la meilleure des femmes (madame de Warens avait peut-être été quelque peu agent diplomatique secret du roi de Sardaigne), ce que celle que je m'étais donné à moi-même m'avait fait être, et je le fus. Livré à moi seul, sans amis, sans conseils, sans expérience, en pays étranger, servant une nation étrangère, au milieu d'une foule de fripons qui, pour leur intérêt et pour écarter le scandale du bon exemple, me tentaient de les imiter: loin d'en rien faire, je servis bien la France, à qui je ne devais rien, et mieux l'ambassadeur, comme il était juste, en tout ce qui dépendait de moi. Irréprochable dans un poste assez en vue, je méritai, j'obtins l'estime de la République, celle de tous les ambassadeurs avec qui nous étions en correspondance, et l'affection de tous les Français établis à Venise.
Et il énumère ses services. Le ton, le sérieux, l'air de satisfaction profonde, rappellent Chateaubriand racontant son ambassade à Londres. (Combien Chateaubriand, ce fils aristocrate de Jean-Jacques, lui ressemble, c'est ce qui apparaît à mesure qu'on lit davantage l'un et l'autre.)
Mais, si nous en croyons Jean-Jacques, son patron M. de Montaigu était un homme grossier, avare, ignorant et un peu fou[1]. Il dut se séparer de lui, sans pouvoir, dit-il, se faire payer ses appointements. De retour à Paris, il demande inutilement justice de son ambassadeur. Les refus qu'il éprouva (il faut dire que, tout en faisant fonction de secrétaire d'ambassade, il n'était que secrétaire de l'ambassadeur) laissèrent dans son âme, dit-il, «un germe d'indignation contre nos sottes institutions civiles, où le vrai bien public et la véritable justice sont toujours sacrifiés à je ne sais quel ordre apparent, destructif en effet de tout ordre, et qui ne fait qu'ajouter la sanction de l'autorité publique à l'oppression du faible et à l'iniquité du fort».
[Note 1: J'ai reçu de M. Aug. de Montaigu une brochure intitulée: _Démêlés du comte de Montaigu, ambassadeur à Venise, avec son secrétaire, J.-J. Rousseau_ (Plon-Nourrit, 1904). M. Aug. de Montaigu y démontre, par des pièces des archives de Venise, que Rousseau a chargé injustement son ambassadeur, qu'il ne fut pas un secrétaire irréprochable, qu'il fit, notamment, de la contrebande, et qu'il fut _congédié_ par le comte de Montaigu.]
C'est dommage. S'il avait pu s'entendre avec M. de Montaigu, si Rousseau, content d'être quelqu'un de classé et d'officiel avait pu poursuivre sa carrière diplomatique (et il est probable que ses puissantes amies de Paris l'eussent fait avancer rapidement), il eût pris goût de plus en plus à sa profession, il eût envoyé à son ministre des rapports d'un style admirable; il se fût adonné à l'économie politique pour laquelle il avait du penchant, mais il n'y eût pas cassé les vitres; il n'eût pas écrit l'_Inégalité_, l'_Émile_ ni le _Contrat_, et nous y aurions perdu au point de vue littéraire, mais nous y aurions gagné à quelques autres égards, et il n'eût pas épousé Thérèse Levasseur.
Mais achevons les souvenirs vénitiens de Jean-Jacques.
Dans cette ville d'amours et de plaisirs, dans cette Venise de Casanova (qui s'y trouvait en même temps que Rousseau), la vie amoureuse de Jean-Jacques se réduit à peu. Le malheureux nous dit lui-même qu'il n'avait pas renoncé à ses habitudes honteuses. Sa seule rencontre effective, pendant ces dix-huit mois, est avec une personne qu'on appelait la Padoana. Une rencontre plus célèbre est avec Zulietta. Je vous renvoie au texte du récit; mais je dois vous en citer du moins le commencement:
J'entrai dans la chambre d'une courtisane comme dans le sanctuaire de l'amour et de la beauté... A peine eus-je connu, dans les premières familiarités, le prix de ses charmes et de ses caresses, que, de peur d'en perdre le fruit d'avance, je voulus me hâter de le cueillir. (Nous retrouvons ici la névrose que j'ai signalée l'autre jour.) Tout à coup, au lieu des flammes qui me dévoraient, je sens un froid mortel couler dans mes veines, et, prêt à me trouver mal, je m'assieds, et _je pleure comme un enfant_.
Ne nous y trompons pas: bonnes ou mauvaises, c'est peut-être la première fois qu'on ait écrit des paroles de ce sentiment, de cet accent, de cette couleur. Et, si je ne m'abuse, pour obtenir ce ton, il a fallu (Rousseau écrit cela à cinquante-cinq ans) toute une vie de timidité douloureuse dans les choses de l'amour, et de sauvagerie, et de sensibilité et d'imagination d'autant plus excitées; il a fallu un demi-siècle de maladie, et de désir non contenté--et du génie par là-dessus.
Rousseau continue:
Qui pourrait deviner la cause de mes larmes et ce qui me passait dans la tête en ce moment? Je me disais: Cet objet dont je dispose est le chef-d'oeuvre de la nature et de l'amour; l'esprit, le corps, tout est parfait; elle est aussi bonne et généreuse qu'elle est aimable et belle; les grands, les princes devraient être ses esclaves; les sceptres devraient être à ses pieds. Cependant la voilà, misérable coureuse, livrée au public; un capitaine de vaisseau marchand dispose d'elle, etc.
Sentez-vous que c'est là la première rédaction parfaite d'un des thèmes sur lesquels les romantiques ont vécu: l'attendrissement, volontiers solennel et mystique, sur la courtisane; le respect de la femme déchue, plus touchante et même plus vénérable d'être déchue;--oh! mon Dieu, très bon sentiment, si l'on n'avait tout de même un peu trop abusé de cette substitution du sentiment à la raison. Thème romantique, ai-je dit: cela est si vrai, et la page de Jean-Jacques sur Zulietta était si nouvelle et parut si insensée quand les _Confessions_ furent connues, que La Harpe y vit un des signes les plus probants de la folie de Rousseau.--Thème romantique,--qui dévie dans le récit de, Jean-Jacques, car il s'avise ensuite d'attribuer à quelque défaut physique secret la vile condition où Zulietta est réduite,--mais thème essentiellement romantique dans les lignes que j'ai citées. Jean-Jacques près de Zulietta, n'est-ce pas déjà Rolla près du lit de Marion? et ne saisissez-vous pas une ressemblance de sentiment et de ton entre la méditation, encore tempérée, de Jean-Jacques, et les effusions miséricordieuses et effrénées de Rolla:
Ô Chaos éternel, prostituer l'enfance!... Pauvreté! Pauvreté! c'est toi la courtisane, C'est toi qui dans ce lit as poussé cet enfant Que la Grèce eût jeté sur l'autel de Diane!...
Et plus loin:
Jacque était immobile et regardait Marie... Il se sentait frémir d'un frisson inconnu. N'était-ce pas sa soeur, cette prostituée?...
Oui, il me semble bien que l'emphase, la déraison et ce que j'appellerai la disproportion romantique entre les sentiments et les choses est déjà dans cet épisode de la Zulietta.
Nous arrivons à Thérèse.
De retour à Paris, Jean-Jacques, tombé de ses ambitions, était fort triste et fort désemparé. Il s'installe de nouveau à l'hôtel Saint-Quentin, rue des Cordiers, près de la Sorbonne. Les pensionnaires mangeaient avec l'hôtesse et une jeune lingère de vingt-deux à vingt-trois ans, Thérèse. La mère, madame Levasseur, avait tenu boutique à Orléans, où son mari était «officier de monnaie.» Ayant mal fait ses affaires, elle avait quitté le commerce et était venue à Paris avec son mari et ses enfants. (Jean-Jacques nous dit qu'elle avait «beaucoup d'enfants», sans préciser.) Et maintenant écoutons Jean-Jacques:
La première fois que je vis paraître cette fille à table, je fus frappé de son maintien modeste, et plus encore de son regard vif et doux, qui pour _moi n'eut jamais son semblable_. La table était composée de plusieurs abbés irlandais, gascons, et autre gens de pareille étoffe. Notre hôtesse elle-même avait rôti le balai: il n'y avait là que moi seul qui parlât et se comportât décemment. On agaça la petite, je pris sa défense. Aussitôt les lardons tombèrent sur moi. Quand je n'aurais eu naturellement aucun goût pour cette pauvre fille, la compassion, la contradiction m'en auraient donné. J'ai toujours aimé l'honnêteté dans les manières et dans les propos, surtout avec le sexe. Je devins hautement son champion, je la vis sensible à mes soins, et ses regards, animés par la reconnaissance qu'elle n'osait exprimer de bouche, n'en devinrent que plus pénétrants.
Bref, il lui fait la cour... Il lui déclare d'avance que «jamais il ne l'abandonnera et que jamais il ne l'épousera». Elle hésite. Un jour enfin, «elle lui fit en pleurant l'aveu d'une faute unique au sortir de l'enfance, fruit de son ignorance et de l'adresse d'un séducteur». Il s'écrie joyeusement: «Ce n'est que cela»? Ils «se mettent» ensemble. Mais, jusqu'en 1749, il garde sa chambre à l'hôtel, et va passer ses journées chez Thérèse et sa mère. «Sa demeure devint presque la mienne.» En 1749 seulement, il s'installe avec elle dans un petit appartement à l'hôtel de Languedoc, rue de Grenelle-Saint-Honoré, et y demeure pendant sept ans, «jusqu'à son délogement pour l'Ermitage».
Arrêtons-nous sur Thérèse.
Je crois bien qu'aucun des critiques ou historiens de Rousseau n'a manqué de déplorer sa rencontre avec Thérèse: «Liaison indigne de lui, dit-on, et qui eut la plus triste influence sur son sort.» Il me semble qu'on exagère. La famille de Thérèse a causé à Rousseau de grands ennuis, sans doute. D'autre part, la fécondité de Thérèse a été pour lui l'occasion de l'acte le plus coupable qu'il ait commis. Mais Thérèse elle-même, malgré ses défauts, me paraît bien lui avoir été, pour le moins, aussi douce, aussi consolante et utile que funeste. Et enfin, qu'il ait formé cette liaison, cela s'explique aisément; et il aurait pu tomber plus mal.
Jeune, Thérèse, dut être assez jolie fille. (Au reste, elle n'est pas laide sur le seul portrait qu'on ait d'elle, et qui la représente à cinquante ans environ.) Nous parlant une fois de Diderot, Jean-Jacques nous dit, dans un esprit de rivalité assez divertissant:
Il avait une Nanette ainsi que j'avais une Thérèse; c'était entre nous une conformité de plus. Mais la différence était que ma Thérèse, _aussi bien de figure que sa Nanette_, avait une humeur douce et un caractère aimable..., au lieu que la sienne, pie-grièche et harengère, etc..
Il fallait bien que Thérèse ne fût pas si désagréable, puisque les belles dames lui faisaient des caresses, que madame de Boufflers à Montmorency allait goûter chez elle, et que la maréchale de Luxembourg l'embrassait comme du pain.--Même plus tard, et quand Thérèse a dépassé la cinquantaine, un jeune Marseillais, M. Eymar, venu à Paris en 1774 pour visiter Rousseau, nous dira: «Madame Rousseau était bien loin de ressembler au portrait hideux qu'un poète célèbre a fait d'elle dans ses satires (sans doute Voltaire dans la _Guerre de Genève_), je ne la trouvai ni jeune ni belle, bien s'en faut; mais je la trouvai honnête, polie, vêtue proprement dans sa simplicité, et ayant toute l'allure d'une bonne ménagère.»
Thérèse, à vingt-trois ans, pouvait plaire. Ceci me paraît acquis.
Que cherchait Rousseau quand il la rencontra? Une infirmière et une servante autant qu'une compagne.
Thérèse avait eu un malheur? Tant mieux! «Sitôt que je le compris, dit Rousseau, je fis un cri de joie.» Pourquoi? C'est sans doute parce qu'il avait craint une autre chose qu'il nous dit sans ambages. Mais c'est aussi parce que, peu sûr de lui à cause de son infirmité et de sa névrose, il ne tenait pas du tout à être le premier dans un coeur.--Et selon moi, c'est ce qui explique que la jalousie en amour soit absente de sa vie, et à peu près absente de son oeuvre.
Thérèse était une ouvrière en linge,--une grisette,--ignorante et d'esprit fort simple:
Je voulus, dit-il, d'abord former son esprit; j'y perdis ma peine... Son esprit est ce que l'a fait la nature; la culture et les soins n'y prennent pas. Je ne rougis point d'avouer qu'elle n'a jamais bien su lire, quoiqu'elle écrivît passablement... Elle n'a jamais pu suivre l'ordre des douze mois de l'année, et ne connaît pas un seul chiffre, malgré tous les soins que j'ai pris pour les lui montrer. Elle ne sait ni compter l'argent, ni le prix d'aucune chose. Le mot qui lui vient en parlant est souvent l'opposé de celui qu'elle veut dire. Autrefois, j'avais fait un dictionnaire de ses phrases pour amuser madame de Luxembourg, et ses quiproquos sont devenus célèbres dans les sociétés où j'ai vécu.
Excellent, tout cela! et c'est bien ce qu'il lui fallait. Il avait alors trente-trois ans. Or il nous dit qu'à partir de trente ans sa maladie s'aggrava. Il lui fallait une infirmière. Il lui fallait une femme qui lui fût inférieure socialement et de toutes façons; une fille du peuple, et qui fût pauvre, et qui lui dût de la reconnaissance, et qui ne fît pas la délicate et la renchérie, et devant qui il n'eût pas honte de ses misères physiques ni de ses défaillances sexuelles, et qui lui donnât les soins les plus intimes. Et voilà pourquoi il choisit Thérèse.
Et il la choisit aussi parce qu'elle était ignorante et «stupide», comme il le dit lui-même. Il lui fallait une compagne avec qui il n'eût pas de frais à faire; une femme aussi dont la simplicité d'esprit lui fût un repos, et quelquefois un amusement... Au reste son cas, ici, n'est pas extraordinaire: on a souvent vu des artistes rechercher une compagne inculte et un peu bête,--pour être plus tranquilles...