Jean-Jacques Rousseau

Chapter 22

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Puis-je regretter, en énumérant de si grands écrivains, l'individualisme romantique? Oh! non, car ils m'ont trop souvent charmé, et trop profondément. Et puis, peut-on dire qu'il n'y ait que des confidences personnelles dans les poètes et les écrivains romantiques? Sont-ils romantiques tout entiers? Avez-vous rencontré, dans Chateaubriand, Lamartine, Hugo ou Vigny, beaucoup de sentiments personnels, qui ne soient en même temps généraux par quelque côté?--Ce qui est peut-être vrai, c'est que le meilleur et le plus solide de la littérature du XIXe siècle resterait, le romantisme ôté, et qu'en effet la littérature la plus ancienne, la plus nécessaire et la plus forte, c'est bien la littérature objective, impersonnelle (philosophie, histoire, roman de moeurs et de caractères, théâtre même).

Mais que l'autre est souvent séduisante! et que les souffrances, les fautes et les sentiments les plus intimes d'un homme qui a le génie de l'expression agissent délicieusement sur notre sensibilité! Un individu de cette sorte, lorsqu'il s'examine et se décrit, descend quelquefois plus loin dans son âme qu'il ne descendrait dans celle des autres... Et je sais que la littérature personnelle est forcément la glorification d'un certain nombre de péchés capitaux: mais, sans elle, bien des choses n'auraient pas été dites, qu'il eût été dommage qui ne fussent pas dites. Avouons, si vous le voulez, que cette littérature-là est quelque chose de déréglé, quelque chose qui n'est pas tout à fait dans l'ordre... Mais, tout de même, il eût été triste que le romantisme,--qui depuis cinquante ans décline,--ne fût pas né...

Suivrai-je l'influence de Rousseau chez les étrangers? Ici, je manque par trop de compétence et de science; je ne puis,--après vous avoir renvoyé au livre excellent de Joseph Texte[16],--que vous répéter ce qu'on a coutume de dire: que l'influence de Rousseau s'est exercée sur Goethe, Schiller, Byron; sur Kant, Fichte, Jacobi, Schleiermacher; et, avec une évidence éclatante, sur Tolstoï.

[Note 16: _Jean-Jacques Rousseau et les origines du cosmopolitisme littéraire_.]

J'ai lu Rousseau tout entier, disait Tolstoï à l'un de nos compatriotes; j'ai lu ses vingt volumes, y compris le dictionnaire de musique. Je l'admirais avec plus que de l'enthousiasme; j'avais un culte pour lui. A quinze ans je portais à mon cou, au lieu de la croix habituelle, un médaillon avec son portrait. Il y a des pages de lui qui me sont si familières qu'il me semble les avoir écrites.

Et enfin (et je l'ai souvent senti dans cette longue promenade à travers son oeuvre), soit par lui-même, soit par les écrivains qui ont subi son influence, il agit aujourd'hui encore sur beaucoup d'entre nous, même à notre insu. Il agit encore sur la part la plus aveugle de nous-mêmes, sur notre sensibilité: car lui-même est un être sensible prodigieusement, et d'une sensibilité sans règle, c'est-à-dire très distincte de la bonté, souvent ennemie de la raison, et souvent maîtresse d'erreur et instigatrice de révolte.

* * * * *

Avant de le quitter, je le considère dans le plus complaisant des nombreux portraits qu'il a laissés de lui-même: ses quatre _Lettres à M. de Malesherbes_. (Et cette manie d'«expliquer éternellement son caractère» a vraiment quelque chose de peu viril, et est signe, déjà, de faiblesse mentale.)--Lorsqu'il compose ces quatre _Lettres_, il est dans son plus beau moment; il vient d'écrire la _Julie_, le _Contrat_ et l'_Émile_; et sa folie n'est que commençante. Or, comment se voit-il? et comment se définit-il?

Dans ce portrait,--qu'il veut pourtant aussi avantageux que possible,--il oublie, ou néglige, ou dédaigne les parties les plus saines de lui-même, celles où se seraient sans doute reconnus ses aïeux parisiens et catholiques; il oublie le Jean-Jacques qui a écrit des choses si raisonnables sur le patriotisme, par exemple (dans l'article _Économie politique_), ou sur le naïf _Projet de paix perpétuelle_ de l'abbé de Saint-Pierre; celui qui a écrit l'admirable troisième partie de la _Nouvelle Héloïse_, et, dans l'_Émile_, la _Profession de foi du Vicaire_ et les chapitres délicieux sur l'éducation de Sophie, et certaines pages des _Lettres de la Montagne_ et, dans sa correspondance privée, tant de lettres pleines de raison (car c'est surtout pour le public qu'il osait ses folies).

Il oublie, dis-je, ce qu'il eut de meilleur; et voici comme il se peint.

Après avoir exprimé son «dégoût des hommes», il en cherche la cause. «Elle n'est autre, dit-il, que cet _indomptable esprit de liberté que rien n'a vaincu_» (car, naturellement, il donne aux choses de favorables noms). Il continue en disant que «_personne au monde ne le connaît que lui seul_». Il assure connaître ses défauts et ses vices, mais il ajoute aussitôt: «Avec tout cela, je suis très persuadé que, de tous les hommes que j'ai connus en ma vie, aucun ne fut meilleur que moi.»

Il se définit lui-même «une âme paresseuse qui s'effraie de tout soin, un tempérament ardent, bilieux, facile à s'affecter, et sensible à l'excès à tout ce qui l'affecte». Il proclame son mépris absolu de l'opinion. (Or l'«opinion», comme il l'entend, peut être le sentiment des sots, mais peut être aussi la plus respectable et la plus nécessaire des traditions.) Il écrit fièrement: «Je hais les grands», lui qui a si longtemps paru ne pouvoir se passer d'eux.--Son plus grand plaisir, c'est de rêver. Il raconte les orgies silencieuses de sa sensibilité et de son imagination à travers les bois de Montmorency:

Et cependant, dit-il, au milieu de tout cela, le _néant de mes chimères_ venait quelquefois me contrister tout à coup. Quand tous mes rêves se seraient tournés en réalités, ils ne m'auraient pas suffi; j'aurais imaginé, rêvé, désiré encore. Je trouvais en moi un vide inexplicable que rien n'aurait pu remplir, un certain élancement du coeur vers une autre sorte de jouissance dont je n'avais pas l'idée, et dont pourtant je sentais le besoin.

Qu'est-ce que tout cela, sinon l'éclatant portrait d'un poète lyrique--et d'un révolté? (Et c'est par ce second trait qu'il a séduit beaucoup d'hommes, car la révolte plaît d'abord.)

Poète, grand poète, âme de désir, tempérament _du même ordre_ que celui d'un Byron, d'un Léopardi ou d'un Musset,--mais dont la poésie tout individuelle s'est, par une série de hasards, principalement exercée sur des objets qui ne souffrent point la poésie, surtout celle-là, et qui veulent de l'observation et de la raison. Et ce qu'il y a de plus terrible, c'est que ces théories, qu'édifiaient son imagination et sa sensibilité servies par une brillante et décevante dialectique, ces théories qui devaient être si malfaisantes après lui,--de son propre aveu il n'y croyait pas au sens exact du mot: il les rêvait; et c'est par des «chimères» dont il a confessé «le néant» qu'il devait ravager l'avenir.

Car ce n'est pas seulement le poète lyrique dont il trace le portrait dans ses _Lettres à M. de Malesherbes_: c'est encore,--avec le rêveur ivre et engourdi de songes,--le solitaire orgueilleux, l'autodidacte outrecuidant, l'indiscipliné, le révolutionnaire par instinct, l'insociable qui réforme tous les jours la société, l'homme qui date tout de lui, qui ramène tout à lui et subordonne tout à son rêve ou à son caprice; qui fait à chaque instant table rase de toute l'oeuvre humaine, et qui croit faire avancer les hommes en rompant la continuité entre les générations; l'homme qui peut bien faire complices de ses imaginations les anthropoïdes ou les Spartiates, mais qui, en réalité, ne tient nul compte des morts de sa race, «plus nombreux que les vivants»;--bref, exactement le contraire d'un Bossuet ou d'un Auguste Comte.

J'ai adoré le romantisme, et j'ai cru à la Révolution. Et maintenant je songe avec inquiétude que l'homme qui, non tout seul assurément, mais plus que personne, je crois, se trouve avoir fait chez nous ou préparé la révolution et le romantisme, fut un étranger, un perpétuel malade, et finalement un fou.

Mais on l'a aimé. Et beaucoup l'aiment encore; les uns, parce qu'il est un maître d'illusions et un apôtre de l'absurde; les autres, parce qu'il fut, entre les écrivains illustres, une créature de nerfs, de faiblesse, de passion, de péché, de douleur et de rêve. Et moi-même, après cette longue fréquentation dont j'ai tiré plus d'un plaisir, je veux le quitter sans haine pour sa personne,--avec la plus vive réprobation pour quelques-unes de ses plus notables idées, l'admiration la plus vraie pour son art, qui fut si étrangement nouveau, la plus sincère pitié pour sa pauvre vie,--et une «horreur sacrée» (au sens latin) devant la grandeur et le mystère de son action sur les hommes.

FIN

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TABLE

PREMIÈRE CONFÉRENCE Les Six premiers livres des Confessions

DEUXIÈME CONFÉRENCE Rousseau à Paris.--Thérèse

TROISIÈME CONFÉRENCE Le Discours sur les sciences et les arts.--La réforme morale de Rousseau

QUATRIÈME CONFÉRENCE Le Discours sur l'inégalité.--Rousseau à l'Ermitage

CINQUIÈME CONFÉRENCE La Lettre sur les Spectacles

SIXIÈME CONFÉRENCE La Nouvelle Héloïse

SEPTIÈME CONFÉRENCE Émile

HUITIÈME CONFÉRENCE Le Contrat social.--La Profession de foi du Vicaire Savoyard

NEUVIÈME CONFÉRENCE La Lettre à l'archevêque de Paris.--Les Lettres de la Montagne. --Dernières années de Rousseau.--Les Dialogues

DIXIÈME CONFÉRENCE Les Rêveries.--Résumés et Conclusions

IMPRIMERIE L. POCHY, RUE VIEILLE-DU-TEMPLE, PARIS.--1215-3-07.

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DU MÊME AUTEUR

FORMAT GRAND IN-18

LES ROIS, ROMAN.......................1 VOL.

THÉÂTRE

L'AÎNÉE, comédie en quatre actes. L'ÂGE DIFFICILE, comédie en trois actes. LA BONNE HÉLÈNE, comédie en deux actes, en vers. LE DÉPUTÉ LEVEAU, comédie en quatre actes. FLIPOTE, comédie en trois actes. MARIAGE BLANC, drame en trois actes. LA MASSIÈRE, comédie en quatre actes. LE PARDON, comédie en trois actes. RÉVOLTÉE, pièce en quatre actes. LES ROIS, drame en cinq actes. BERTRADE, comédie en quatre actes.

_En cours de publication_:

THÉÂTRE COMPLET

Déjà parus, tomes I et II.............2 vol.