Jean-Jacques Rousseau

Chapter 21

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Système de Rousseau.--1º L'état de nature est bon, l'état social est mauvais,--voilà la thèse.--2º Mais on ne peut revenir à l'état de nature, il faut donc se résigner à l'état social comme à un pis-aller nécessaire,--voilà l'antithèse.--3º D'ailleurs on peut améliorer l'état social en le rapprochant, par divers moyens, de l'état de nature,--voilà la synthèse.

Dès lors on aperçoit comment le développement du premier et du troisième point se distribue entre ses oeuvres.--La bonté de l'état de nature et les vices de l'état social, voilà le sujet des deux _Discours_ et de la _Lettre à d'Alembert_.--Remédier aux maux de l'état social pour l'individu par une éducation conforme à la nature, voilà le sujet de l'_Émile_;--y remédier pour l'homme en famille par la pratique des vertus de la famille selon la nature, qui sont capables de purger les passions mondaines des deux sexes, voilà le sujet de la _Nouvelle Héloïse_;--y remédier enfin, pour les hommes soumis à un gouvernement, par l'observation loyale des conditions qu'ils mirent jadis à cette soumission et que leur dicta la nature (paraît-il), voilà le sujet du _Contrat social_.

Et ainsi:

L'homme social sera réconcilié avec l'homme naturel comme individu, comme époux, comme citoyen.

Les écoliers qui liront cela, et qui s'en contenteront, considéreront sans doute Rousseau comme l'esprit le plus rectiligne et le plus géométrique entre les grands écrivains. Je crois que ces innocents seront loin de compte.

D'abord, un système qui sous-entend ceci: «Mes instincts et mon bon plaisir sont sacrés, et je les appelle nature», et qui tient en ces deux lignes: «La nature est bonne, la société l'a corrompue; donc revenons le plus possible à la nature» est un système assez pauvre, et qui repose, en outre, sur le plus arbitraire et le plus imprécis des postulats. Ce n'est pas un système, c'est un état sentimental. La répétition continuelle d'un seul principe, et d'un principe aussi douteux, ne suffit pas à faire un système ni une philosophie sociale. Un seul principe, oui, mais dont Rousseau tire, selon son humeur, des conséquences dont beaucoup se contredisent entre elles,--sans compter les désaveux formels que sa correspondance inflige à tous ses ouvrages,--(et sans compter encore les contradictions, excusables peut-être, mais si fréquentes, de ses actes avec ses écrits).

Mais ce principe même (nature bonne, société mauvaise)--qui n'est au fond qu'une commode formule de révolte,--l'aurait-il rencontré, si, lorsqu'il était déjà dans sa trente-huitième année, tout occupé de musique et de théâtre galant, la question de l'Académie de Dijon ne le lui avait suggéré? Et la plus grande partie de son oeuvre n'est-elle pas comme suspendue à ce hasard? Eût-il conçu la superstition de l'égalité, sans une nouvelle question de cette fatale Académie? Eût-il écrit la _Nouvelle Héloïse_ s'il n'avait pas connu mademoiselle de Breil, puis madame d'Houdetot et Saint-Lambert? Etc., etc..--On peut, direz-vous, se poser des questions de _ce genre_ sur tous les écrivains et à propos de tous les livres.--Non pas, mais seulement à propos d'«ouvrages d'imagination», d'ouvrages de poètes ou de romanciers: et Jean-Jacques est toujours poète ou romancier.--Et je crois vous avoir montré, en effet, que tous ses ouvrages lui ont été inspirés par des circonstances privées, et qu'ils s'expliquent par là d'abord,--puis par son tempérament, son état physique, par telle ou telle partie de son passé, et, j'oserai dire, par celle de ses âmes qui, dans tel ou tel moment, agissait en lui: âme de Genevois, âme de protestant, âme de catholique; âme de vagabond et de révolté; âme d'amoureux impuissant, âme de simulateur par soif d'émotion, âme de rêveur et presque de fakir, âme de malade. Il n'est pas bien surprenant qu'une oeuvre écrite par des âmes si diverses n'offre point une bien sévère unité; et l'on ne s'étonnera donc ni des contrariétés intérieures de la _Julie_, de l'_Émile_ et du _Contrat social_, ni des contradictions du _Contrat social_ avec la _Julie_ ou l'_Émile_, ni des contradictions de tous ces livres avec ses lettres.--Où donc est l'unité? Non point, à mon avis, dans le système, mais dans ce fait que toutes ces âmes tourmentées dont se compose la personne de Jean-Jacques ont en commun une sensibilité morbide et le plus souvent exclusive du jugement et de l'esprit critique.--Ou plutôt simplifions encore. Réunissons d'une part le vagabond, le déclassé, le rêveur alangui, le plébéien, le malade, et aussi le protestant, c'est-à-dire l'homme d'une religion fondée sur le libre examen (et tout cela ensemble fait peut-être un anarchiste)--et d'autre part... quoi? l'homme qui reste quand même un peu d'une patrie et d'une tradition, et le protestant marqué de tendresse catholique; et concluons:--Un individualisme outré, avec, çà et là, quelque vestige, de traditionnalisme par la vertu du sentiment religieux: voilà où est peut-être l'unité, trouble et secrète, des oeuvres de Rousseau, si elle est quelque part. Et encore cette unité demeure-t-elle une dualité.

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Il me reste à indiquer les nouveautés de Rousseau et sa double influence, politique et littéraire.

Parmi ses nouveautés, je vois d'abord son style. La nouveauté, ici, me paraît celle d'une chose ancienne retrouvée et enrichie. J'ai déjà dit à propos du premier _Discours_, que Rousseau prosateur renoue une tradition. Nourri, loin de Paris et de la mode, des grands écrivains du XVIIe siècle, lorsqu'il se met à écrire, il en adopte la phrase harmonieuse, complexe, périodique. On a dit qu'il avait retrouvé le style de Bossuet: il en retrouve du moins l'ampleur et le mouvement. Il a moins d'images que Bossuet, et moins inventées; mais il en a de fort belles et quelquefois empruntées à des objets nouveaux. Sa construction est plus serrée, et d'une syntaxe moins libre, d'une plus étroite correction que celle du grand orateur. Il recherche plus que lui les antithèses et les balancements de mots. Tout en conservant, à l'ordinaire, la largeur du rythme, il vise davantage à la concision: mais, comme il aime à répéter plusieurs fois la même idée avec des mots différents, il arrive qu'une de ses pages paraisse concise dans le détail et prolixe dans l'ensemble.--Il a un extrême souci de l'oreille. Une des singularités de son style, c'est le soin avec lequel il évite, dans la même phrase, les répétitions de mots,--remplaçant le substantif, autant qu'il le peut, par le pronom personnel, démonstratif ou possessif selon les cas,--et cela, fréquemment, jusqu'à rendre la phrase difficile à comprendre. Il préfère l'obscurité à l'apparence même de la négligence. Je vous en donnerai, pour ne pas paraître moi-même obscur, un exemple, que je n'ai pas eu à chercher longtemps. C'est dans la _Nouvelle Héloïse_ (deuxième partie, lettre 25), à propos du portrait de Julie, que Saint-Preux trouve trop décolleté:

Oui, ton visage est trop chaste pour supporter le désordre de ton sein; on voit que l'un de ces deux _objets_ doit empêcher l'_autre_ de paraître; il n'y a que le délire de l'amour qui puisse les accorder; et quand _sa_ main ardente ose dévoiler _celui_ que la pudeur couvre, l'ivresse et le trouble de tes yeux dit alors que tu _l_'oublies et non que tu _l_'exposes.

(Il faut mettre un peu à part les _Confessions_, où le style est plus simple, moins constamment tendu, plus varié, plus libre, plus près des choses, plus savoureux, plus «sensuel», et où le vocabulaire est plus riche de mots familiers ou même de mots de terroir.)

En somme, ce style de Rousseau est un très beau style. Il contient celui de Bernardin de Saint-Pierre, celui de George Sand, de Lamennais, et des écrivains «à considérations» du XIXe siècle,--et, beaucoup plus qu'en germe, le style de Chateaubriand.--Il contient malheureusement aussi celui de beaucoup de publicistes et orateurs publics du genre ennuyeux.--N'importe. On peut certainement dire que le style de Rousseau a relevé le ton de la prose française. Mais d'autres ont dit cela mieux que moi.

Quelles nouveautés encore apportait Rousseau? Je parle d'abord de celles qui ont agi immédiatement sur ses contemporains.

On dit qu'il a été un grand réformateur des moeurs; qu'il a restauré la morale individuelle en la faisant reposer sur la conscience («Conscience... instinct divin... guide assuré...») et la morale domestique par la réprobation de l'adultère et en prêchant le respect du mariage et du devoir paternel et maternel.

Il y a du vrai, oui: mais, tout de même, on exagère un peu. On dirait vraiment que la morale avait cessé d'exister en France, qu'il n'y avait plus d'enseignement religieux, que la plupart des bourgeoises de Paris et des provinces étaient des épouses dévergondées et de mauvaises mères... En réalité Rousseau (et cela après Marivaux, Destouches, La Chaussée, qui sont des écrivains très amis de la morale) n'a agi, un peu, que sur un petit monde très corrompu, mais très restreint. Parce que Rousseau a déterminé quelques jeunes femmes du monde à allaiter leurs enfants et à passer un peu plus de temps à la campagne, il ne faut pas croire qu'il ait transformé et régénéré la société française. La licence des moeurs dans les classes riches a continué, si je ne me trompe, jusqu'à la Révolution; et aussi la littérature libertine. Seulement on s'attendrit plus aisément et on fait plus de phrases sur la vertu. Ce que Rousseau a surtout développé chez ses contemporains,--c'est une affreuse sensiblerie, extraordinairement différente de la bonté. Il me semble excessif d'affirmer, comme on l'a fait, qu'il a «changé l'atmosphère morale de la France».

On a dit qu'il avait réappris aux femmes la «passion», la grande, la vraie, tout à fait oubliée, à ce qu'on assure. Oh! qu'il me semble bien que les Lespinasse et les Aïssé,--et d'autres sans doute qui ne nous ont pas fait de confidences--n'eurent pas besoin de ses leçons!

Il est plus vrai de dire qu'il a agi, même sur ses contemporains, par la ferveur de son déisme. Il a été un homme vraiment religieux, je l'ai montré avec abondance. Il s'est posé en adversaire déclaré des Encyclopédistes athées, et c'est par là surtout qu'il s'est attiré leur haine. Son protestantisme libre et attendri par vingt-six années de catholicisme n'est pas si éloigné du catholicisme sentimental de Chateaubriand. Et à un moment, dans les premières années du XIXe siècle, on peut dire que, «si l'action de Rousseau avait mené à la république jacobine, elle a contribué, peu après, à la restauration catholique» (Lanson).

Nouveauté encore, relativement à la doctrine des Encyclopédistes, la façon dont Rousseau conçoit le progrès. Il n'a pas leur foi béate en cette idole. Il n'a pas cru, comme eux, que le progrès matériel et intellectuel impliquât le progrès moral, ni qu'il assurât le bonheur des hommes. Il n'a pas du tout la superstition de la science.--Rousseau est, d'ailleurs, presque toujours excellent sur les points où il est directement l'ennemi des Encyclopédistes. Il serait possible,--et intéressant,--de composer tout un volume de maximes et de pensées conservatrices et traditionnalistes tirées du «libertaire» Jean-Jacques Rousseau, et c'est pourquoi il faut renoncer à trouver des formules qui le contiennent vraiment tout entier. Tout ce qu'on peut faire, c'est de chercher ses idées ou ses instincts dominants.

Mais où Jean-Jacques est le plus incontestablement nouveau, où il l'est avec plénitude, éclat et, je crois, bienfaisance, c'est dans le sentiment qu'il a de la nature (et, corollairement, de la vie simple et rustique) et dans les descriptions qu'il en fait. Oh! je n'oublie pas les poètes antiques ni ceux de la Renaissance française, ni Théophile ou Tristan, ni madame de Sévigné ou La Fontaine. Je ne dis point qu'avant Rousseau nos pères fussent incapables d'être vivement touchés des aspects aimables de la terre. Mais ils ne s'appliquaient pas beaucoup à en jouir, et leurs sensations de cet ordre, même les plus vives, étaient notées par eux soit avec un extrême artifice (comme chez Théophile, si vous voulez) soit avec une extrême sobriété (comme chez La Fontaine);--jusqu'à ce que les champs, les bois, les montagnes et les lacs se fussent reflétés dans les yeux solitaires de Jean-Jacques.

C'est bien depuis Rousseau et à son exemple que nous nous sommes étudiés à percevoir, à goûter, à savourer les images diverses de la terre cultivée ou sauvage, et que nous avons voulu en jouir plus profondément. L'aspect général du roman et de la poésie lyrique en a été tout transformé. J'oserai presque dire que l'homme civilisé est, depuis Rousseau, plus ému par la terre qu'il ne l'avait été durant des milliers d'années.

Et Rousseau est allé, du premier coup, extrêmement loin dans cet art de voir la nature, d'en être touché et de la peindre. Depuis, on a raffiné là-dessus; on a tenté des peintures plus minutieuses d'aspects naturels plus rares; on a tourmenté les mots, quelquefois avec bonheur, pas toujours..... J'avoue, pour moi, que l'art de Rousseau, sa façon à la fois large et précise de peindre les ensembles, me suffit encore aujourd'hui. Ajoutez que ses paysages sont toujours pénétrés d'âme, qu'ils traduisent toujours un sentiment en même temps qu'une vision. Et, dans sa _Cinquième Promenade_, il a su exprimer, et complètement, quelque chose de plus neuf encore, à ce moment-là, que ses paysages eux-mêmes: la rêverie _dans_ la nature.

Cela, c'est sa grande originalité. C'est par là qu'il nous tient encore. J'ai été tout surpris de découvrir dans une page que j'écrivais il y a longtemps (plus de vingt ans à coup sûr) des souvenirs certains, mais probablement inconscients, et comme la vieille empreinte, dans ma sensibilité, de ce Rousseau que je ne lisais guère alors:

L'amour de la nature, disais-je, suscite une sorte de rêverie qui nous apaise et nous rend plus doux, étant faite d'une vague et flottante sympathie pour toutes les formes innocentes de la vie universelle... Il nous fait éprouver que nous sommes entourés d'inconnu et réveille en nous le sentiment du mystère, qui risquerait de se perdre par l'abus de la science et de la sotte confiance qu'elle inspire. Il nous procure cette douceur de rentrer, volontaires et conscients, dans le royaume de la vie sans pensée, dans notre pays d'origine. Il nous insinue une sérénité fataliste, qui est un grand bien; il assoupit en nous toute la partie douloureuse de nous-même; et ce qui est charmant, c'est que nous la sentons qui s'endort, et que nous nous en souvenons sans en souffrir. Il serait beau de voir un jour l'humanité vieillie, dégoûtée des agitations stériles, excédée de sa propre civilisation, déserter les villes, revenir à la vie naturelle, et employer à en bien jouir toutes les ressources d'esprit, toute la délicatesse et la sensibilité acquises par d'innombrables siècles de culture. L'humanité finirait ainsi à peu près comme elle a commencé. Les derniers hommes seraient, comme les premiers, des hommes des bois, mais plus instruits et plus subtils que les membres de l'Institut, et aussi beaucoup plus philosophes... Au fait, le bonheur final où la race humaine aspire et vers lequel elle croit marcher se conçoit bien mieux sous cette forme que sous celle d'une civilisation industrielle et scientifique.

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Ce qui me revenait confusément ce jour-là, n'est-ce pas le songe qui est au fond de l'absurde _Discours sur les Sciences et les Arts_ et du ténébreux _Discours sur l'inégalité_! Ainsi il y a tel mouvement de notre sensibilité par où nous sommes encore disciples de Rousseau sans le savoir.

Outre l'amour des aspects de la terre, outre la rêverie, il apporte (surtout dans les _Confessions_), une espèce de réalisme cordial et souriant. Jean-Jacques n'est point, comme les autres écrivains de son temps, un gentilhomme ou un bourgeois formé dans les collèges. Un souffle frais et libre entre avec lui dans notre littérature. Son charme est grand. Il dure, et, dans les intervalles de sa rhétorique, se fait sentir encore.

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J'ai dit ses nouveautés heureuses. Je n'ai plus qu'à indiquer son influence posthume.

Dans la politique d'abord. Ce n'est ni Voltaire, ni Montesquieu, et ses disciples qui ont donné sa forme à la Révolution, c'est Rousseau. La théorie de la démocratie absolue et du droit divin du nombre date de lui. La Terreur, c'est (je vous l'ai fait voir) l'application à un grand et vieux royaume d'une théorie de gouvernement rêvée par un sophiste pour une bourgade... Et le bréviaire du jacobinisme, c'est toujours le _Contrat Social_.

Rousseau fut le dieu de la Révolution. Elle le porte au Panthéon et lui vote une statue; elle pensionne Thérèse remariée, après la cinquantaine, à un palefrenier.--Vous vous rappelez que, dès 1788, Marat commentait le _Contrat social_ dans les rues et sur les places. Le jargon révolutionnaire, c'est la langue de Rousseau mal parlée. Rousseau enchante le peuple par son affirmation de la bonté des pauvres et de la méchanceté des riches et des grands. On lui rend un culte. Je possède un recueil d'opuscules composés sur Rousseau de 1787 à 1793, qui montre à quel point l'homme est un animal religieux. Il y a le compte rendu d'une fête champêtre célébrée à Montmorency en l'honneur de Jean-Jacques. Sept discours,--et quels discours!--et des chants, et des emblèmes, et des allégories. Une de ces fêtes qu'il rêvait dans sa _Lettre sur les Spectacles_.--Il y a aussi un _Éloge de Rousseau, qui a concouru pour le prix de l'Académie française_ (1790); et l'_Éloge de Rousseau, citoyen de Genève par Michel Edme Petit, citoyen français_ (1793). On y voit ce que peuvent devenir les idées de Rousseau dans le cerveau d'un imbécile. C'est d'une sottise extraordinaire, et d'une sottise toute prête à devenir féroce. Et il y a enfin (car je ne puis tout mentionner) des _Réflexions philosophiques et impartiales sur J.-J. Rousseau et madame de Warens_, où Rousseau est non seulement excusé, mais glorifié pour l'abandon de ses enfants, et comparé à Brutus et à Manlius sacrifiant leurs fils à la patrie! Rousseau est simplement, pour les nigauds et les coquins de ce temps-là, le sauveur, le rédempteur de l'humanité. Sans lui, sans quelques phrases de cet étranger dans son _Discours sur l'inégalité_, surtout sans son _Contrat social_ (auquel il tenait si peu), il est possible qu'on n'eût pas songé, en 1792, à faire la république.

En littérature, ce que Rousseau a légué aux générations qui l'ont suivi, c'est le romantisme, c'est-à-dire (au fond et en somme, et quoique bien des poèmes ou livres de romantiques semblent échapper à cette définition) l'individualisme encore, l'individualisme littéraire, l'étalage du «moi»,--et la rêverie inutile et solitaire, et le désir, et l'orgueil, et l'esprit de révolte: tout cela exprimé, soit de façon directe, soit par des masques transparents auxquels le poète prête son âme. (Mais, au reste, je ne saurais mieux faire que de vous renvoyer au beau livre de M. Pierre Lasserre: le _Romantisme français_.)

Au point où Rousseau l'a porté (surtout dans les _Confessions_ et les _Rêveries_) cet individualisme littéraire était chose insolite, non connue auparavant, et où l'on pouvait voir un emploi indécent et anormal de la littérature. Car évidemment elle n'a pas été faite pour ça.--A l'origine, le poète chante ou récite aux hommes assemblés des histoires, ou des chansons ou des éloges de héros ou des préceptes de morale. Il est clair qu'on ne lui demande pas de confidences intimes. Telle est la littérature primitive et «naturelle», la seule qu'aurait dû admettre Jean-Jacques, prêtre de la nature.--Plus tard, après l'invention de l'écriture, après l'imprimerie, on a instinctivement senti qu'il ne convenait d'exposer au public,--multipliés par la copie ou par la lettre imprimée,--que des pensées, des récits, des images propres à intéresser tout le monde; qu'il était peu probable que la personne intime et secrète de l'écrivain importât aux autres hommes, et qu'il y aurait, du reste, impudeur à l'exprimer publiquement.--L'individualisme en littérature, l'antiquité l'a ignoré (sauf dans quelques strophes ou distiques d'élégiaques). Le moyen âge, le XVIe siècle, le XVIIe et le XVIIIe, jusqu'à Rousseau, ne l'ont presque pas connu. Montaigne lui-même n'est indiscret qu'à la façon d'Horace, par exemple. Il ne se confesse pas tout entier, ni toujours (il s'en faut de beaucoup); et tous ses aveux se rapportent à des observations générales sur la nature humaine.

Rousseau, par ses _Confessions_, a véritablement inauguré le genre et l'a, du premier coup, réalisé totalement. Personne ne se confessera plus comme s'est confessé Jean-Jacques.

Je vous ai, dans ma première leçon, parlé de ce livre unique. J'ajoute une réflexion. Rousseau a commencé les _Confessions_ à Motiers en 1762, sur l'exhortation d'un libraire et d'abord dans une pensée d'apologie. S'il n'avait pas été persécuté, il ne les aurait peut-être pas écrites. S'il ne les avait pas écrites, d'abord il serait moins illustre; puis, nous le connaîtrions moins; nous ne saurions pas ses hontes, ni l'abandon de ses enfants; ou du moins nous n'en serions nullement sûrs; et enfin, son chef-d'oeuvre nous manquant et, par suite, l'étrange attrait de sa renommée étant moindre, l'action de ses autres écrits n'eût peut-être pas été aussi puissante.--Voilà, direz-vous, des hypothèses bien vaines.--Attendez. Comme il y a beaucoup d'imprévu et d'aventure dans la vie de Rousseau et que son oeuvre est liée à sa vie, il y en a beaucoup aussi dans les causes qui l'ont déterminé à écrire tel ou tel de ses livres (je vous l'ai fait remarquer vingt fois). Il n'a tenu qu'à des hasards apparents que Rousseau n'eût pas écrit telle chose funeste et redoutable,--et dont lui-même n'était pas très persuadé. Il est surtout illustre et puissant par les deux livres qu'il y avait le plus de chances qu'il n'écrivît pas: le _Contrat social_ et les _Confessions_. Joseph de Maistre dirait là-dessus (je suppose) que ce que nous appelons la part du hasard dans une vie humaine, c'est la part de la volonté divine, et qu'ainsi la destinée de Rousseau, plus que celle d'aucun autre écrivain célèbre, a été dirigée, a été voulue par une Providence irritée dont il a été l'instrument aveugle.--Je dirai, moi, simplement que, ce qu'il a écrit ayant si fort agi sur des générations d'hommes,--et n'étant pas certain cependant qu'il ait pensé tout ce qu'il a écrit, ni qu'il l'eût écrit, telle circonstance accidentelle de sa vie venant à manquer,--Rousseau m'apparaît à cause de cela, dans la suite de nos grands écrivains (entre lesquels il vient brusquement s'inscrire du dehors), étrange, mystérieux, tragiquement prédestiné et, bien mieux que celui à qui Renan applique cette formule, «créé par un décret spécial et nominatif de l'Éternel».

Je ferme ma parenthèse. Donc, la descendance littéraire de Jean-Jacques, c'est Chateaubriand, c'est madame de Staël, c'est Senancour, c'est Lamartine, Hugo, Musset, Sand, Michelet... Sans Rousseau, ils n'auraient pas été tout ce qu'ils sont.