Jean-Jacques Rousseau

Chapter 20

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Nous avons, sur ce Rousseau des dernières années, beaucoup de témoignages, parmi lesquels l'_Essai_ (inachevé) _sur Jean-Jacques Rousseau_, de Bernardin de Saint-Pierre; les six Lettres de Corancez dans le _Journal de Paris_, an VI; et _Mes visites à J.-J. Rousseau_ par M. Eymar, fils d'un négociant de Marseille et venu à Paris pour voir son idole.

Pour cette nouvelle génération, Rousseau est une espèce de saint laïque. Saint-Pierre, Corancez, Eymar ne voient que ses vertus, qui furent réelles et qui, au moment où ils connurent Rousseau, étaient à peu près dégagées de tout mauvais alliage.

On a beaucoup accusé Rousseau d'avoir été ingrat. Ce n'est pas mon avis,--deux ou trois mauvais mouvements de sa jeunesse mis à part.--Seulement, il se défend mal contre les bienfaiteurs qui s'imposent à lui par vanité, et il paraît ingrat lorsqu'enfin, excédé, il se dérobe brusquement. Mais il n'a été ingrat ni pour madame de Warens, ni pour Thérèse, ni pour monsieur et madame de Luxembourg, ni pour Malesherbes, ni pour mylord Maréchal, ni pour les Roguin, le Dupeyrou, les Moultou, les Corancez, etc..

Durant ses dernières années, il apparaît dans tout son beau. Rousseau, il faut le dire, est extrêmement désintéressé. Tout autre que lui aurait, avec ses livres (même à cette époque), fait une petite fortune. Nous le voyons, lui pauvre, renoncer tranquillement à une pension du roi d'Angleterre, parce qu'il l'avait eue par l'intermédiaire de Hume.--Il est très charitable, très bienfaisant, comme on disait alors. Il est sobre. Il est d'une charmante simplicité de moeurs. Il est doux, poli, aimable. Il est pieux. Il est indulgent. Il ne dit jamais de mal de personne,--(excepté, vers la fin, de ceux par qui il croit être persécuté, et seulement en tant qu'ils le persécutent; et il est à remarquer que, dans ses _Confessions_, il n'est pas méchant, excepté pour Grimm et un peu pour madame d'Épinay). Il a quelquefois, il est vrai, des accès de méfiance, de susceptibilité ombrageuse: mais ses amis de la dernière heure le savent et le lui passent; et toujours il leur revient. A l'ordinaire, c'est un homme simple, doux et résigné, un véritable sage, d'une sagesse passive, un peu à la manière d'un brahme. Thérèse, racontant sa mort, dira naïvement: «Si mon mari n'est pas un saint, qui est-ce qui le sera?»

Et pourtant ce sage est un fou. Entre 1772 et 1776, ce sage emploie, de temps en temps, quelques heures à déposer dans des cahiers sa folie, ses visions de monomane qui se croit victime d'une conspiration universelle; il écrit des _Dialogues_ où un Français converse sur Jean-Jacques avec Rousseau qu'il ignore être Jean-Jacques; et cela forme trois dialogues; et cela s'étend sur cinq cent quarante pages, et c'est plein de redites et de rabâchages sinistres; mais cela est souvent magnifique et tragique, et jamais Rousseau n'a été plus grand écrivain que dans certains passages de ces sombres divagations.

Elles n'étonnent pas trop, lorsqu'on a suivi sa correspondance, surtout depuis 1762. Il écrit, le 28 septembre 1762, à madame de Latour-Franqueville (la plus entêtée de ses fidèles):

Quiconque ne se passionne pas pour moi est indigne de moi... Quiconque ne m'aime pas à cause de mes livres est un fripon.

Le prologue du livre XIIe des _Confessions_, la superbe lettre de quarante-cinq pages à M. de Saint-Germain (Monquin, 26 février 1770) qui est à la fois son apologie et son examen de conscience, rendent déjà, en plein, le son de la folie. A partir du 9 février 1770, il adopte, on ne sait pourquoi, une manière de dater inutilement bizarre, et il met à toutes ses lettres, en épigraphe, ces quatre vers (je ne sais où il les a pris; peut-être sont-ils de lui):

Pauvres aveugles que nous sommes! Ciel, démasque les imposteurs, Et force leurs barbares coeurs A s'ouvrir aux regards des hommes.

Dans les _Dialogues_, c'est la folie définitive. J'aurais voulu rechercher pour vous, dans certains raisonnements de ce livre, les signes les plus remarquables de déraison. Mais je n'en ai plus le temps. Je vous dirai seulement ce que Rousseau croit voir. Voici.

...On dispose autour de lui les murs, les planchers, les serrures pour l'espionner... On l'enveloppe de mouchards, de filles, de mendiants stylés... On ouvre toutes ses lettres... S'il entre dans un lieu public, tout le monde l'entoure et le fixe, mais en s'écartant de lui et sans lui parler... Au parterre on a soin de placer à côté de lui un garde ou un sergent... On le signale partout aux facteurs, commis, gardes, mouches, savoyards, colporteurs, libraires... S'il cherche un livre, un almanach, il n'y en a plus dans Paris... Les décrotteurs refusent de le décrotter... S'il veut passer l'eau vis-à-vis les Quatre-Nations, on ne passe pas pour lui, même en payant le coche entier... On lui envoie tous les jours des espions sous forme de solliciteurs... On dit aux mendiants de lui rejeter son aumône au nez... On crache sur lui dans la rue toutes les fois qu'on le peut sans être aperçu de lui... On lui donne tous les signes de la haine, en l'accablant des plus fades compliments... En Dauphiné, on écartait de lui toute encre lisible, et celle qu'on lui laissait devenait blanche sur le papier... On ne lui dit que de fausses nouvelles... Pendant huit ans on s'est amusé à le faire voyager à grands frais, lui et sa compagne... On s'arrange pour que, chez les marchands, il paye les denrées moins cher que les autres acheteurs, afin de lui faire publiquement l'aumône malgré lui et de l'humilier... On cherche à l'amener au suicide... On l'accuse de crimes dont il ne peut se défendre, puisqu'il ne connaît pas les accusateurs. Quels crimes? Il ne sait pas non plus, sinon qu'on raconte qu'il est débauché et atteint d'une maladie honteuse, et qu'il trompe sur le prix de ses copies de musique.--Pour le reste, il ne sait pas, mais il sait qu'on l'accuse, etc., etc... (Et tout cela revient vingt fois dans les _Dialogues_ parce qu'il les écrit sans se relire.)

Qui lui fait toutes ces misères? «On». Qui, on? Tout le monde, les grands, les auteurs, les médecins, les hommes en place, les femmes galantes,--l'Europe, l'univers entier,--et particulièrement Grimm, madame d'Épinay, Diderot, Hume, d'Alembert, et tous les philosophes,--Choiseul à leur tête.

(Dans la réalité, les philosophes avaient commencé par le traiter assez bien, et même avec ménagement comme un «original» et comme un malade; puis avaient commencé à le trouver insupportable et, quand il s'était déclaré publiquement leur ennemi, avaient fini par le détester et par le regarder comme un fou malfaisant: voilà tout; et il est vrai que c'était déjà quelque chose, mais rien d'imprévu, d'extraordinaire ni de mystérieux.

Quant aux persécutions prétendues qu'il énumère en les dramatisant, vous remarquerez que presque toutes s'expliquent par la curiosité du public à son endroit et le soin que prenait la police de le protéger contre cette curiosité.--Les marchandises qu'on lui vend moins cher qu'aux autres, c'est un souvenir déformé d'une attention délicate de madame de Luxembourg qui, sachant Thérèse dépensière, avait recommandé à l'épicier de Montmorency de lui diminuer ses mémoires, se chargeant de la différence... Et ainsi, je crois, du reste.)

«On» conspire contre lui. Qui encore, «on»? «Ces messieurs», c'est-à-dire les philosophes, la «secte philosophique».--«Ces messieurs»! Jean-Jacques traite les philosophes exactement comme les «libéraux», plus tard, traiteront les jésuites. Il écrit dans le deuxième _Dialogue_:

Grands imitateurs de la marche des jésuites, ils (les philosophes) furent leurs plus ardents ennemis, sans doute par jalousie de métier et maintenant, gouvernant les esprits avec le même empire, la même dextérité que les autres gouvernaient les consciences... et substituant peu à peu l'_intolérance philosophique_ à l'autre, ils deviennent, sans qu'on s'en aperçoive, aussi dangereux que leurs prédécesseurs.

Et il y revient infatigablement dans le troisième _Dialogue_, parle de l'«Inquisition philosophique» des «missionnaires du matérialisme et de l'athéisme» et des complots de la secte philosophique contre toute religion et toute morale. Et cela est à rapprocher d'un passage bien curieux du livre IX des _Confessions_:

...Je me rappelai le sommaire de la morale de Grimm, que madame d'Épinay m'avait dit qu'elle avait adopté. Ce sommaire consistait en un seul article, savoir, que _l'unique devoir_ de l'homme est de suivre _en tout_ les penchants de son coeur. Cette morale, quand je l'appris, me donna terriblement à penser, quoique je ne la prisse alors que pour un jeu d'esprit. Mais je vis bientôt que ce principe était réellement la règle de sa conduite, et je n'en eus que trop, dans la suite, la preuve à mes dépens. C'est la _doctrine intérieure_ dont Diderot m'a tant parlé, mais qu'il ne m'a jamais expliquée...

Et voilà donc Jean-Jacques fournissant des arguments à quelque historien catholique de la Franc-Maçonnerie.

Ces jugements de Rousseau sur les Encyclopédistes ne sont peut-être pas d'un insensé. Où il délire, c'est sur le complot organisé et sur les persécutions spéciales dont il se croit victime. Oui, il est bien fou sur ce point.

Mais, au fait, n'a-t-il été fou que sur ce point-là?

DIXIÈME CONFÉRENCE

LES RÊVERIES.--RÉSUMÉS ET CONCLUSIONS.

Lorsque Rousseau eût terminé la rédaction désordonnée et douloureuse des cinq cent quarante pages de ses _Dialogues_, il se demanda comment il ferait parvenir cette apologie à la connaissance des hommes.

Le plus simple eût été de porter son manuscrit chez le libraire Duchesne ou le libraire Pissot qui eussent accueilli avidement cette aubaine. Mais Jean-Jacques se méfiait du monde entier.--Les «coquilles» qui se rencontraient dans ses livres imprimés, il les attribuait à la malice de ses ennemis; et il criait qu'«on» défigurait ses ouvrages pour le perdre.

Il était dans un état d'âme proprement mystique. Il se voyait comme le saint homme Job sur son fumier, délaissé de tous, et n'ayant de recours qu'en Dieu. Mais, parmi ses souffrances, son incroyable optimisme,--fils du rêve,--ne faisait même pas à Dieu les objections de Job. Il semble qu'à ce moment-là, les vertus dont il avait le germe se fussent parachevées en lui et que les autres lui fussent venues: douceur, charité, résignation, simplicité, désintéressement, goût de la sainte pauvreté; toutes, dis-je, sauf l'humilité. Mais, du moins, sa soumission à Dieu et son détachement du monde étaient complets.

Je doute, écrit-il, que jamais mortel ait mieux et plus sincèrement dit à Dieu: Que ta volonté soit faite, et ce n'est pas sans doute une résignation fort méritoire à qui ne voit plus rien sur la terre qui puisse flatter son coeur.

Et c'est pourquoi il eut la pensée de s'en remettre à Dieu du sort de son manuscrit. Il le recopia de sa plus belle plume de calligraphe et d'ouvrier graveur et résolut,--lui calviniste, mais qui communiquait avec Dieu par-dessus les religions,--d'aller déposer le paquet sur le grand autel de l'église de Notre-Dame, «espérant que le bruit de cette action ferait parvenir son manuscrit sous les yeux du roi».

Le samedi, 24 février 1776, ayant enveloppé le manuscrit des _Dialogues_ et y ayant mis cette suscription: «Dépôt confié à la Providence», il se rendit sur les deux heures à Notre-Dame et marcha vers le grand autel.

Mais toutes les grilles du choeur étaient fermées. Rousseau fut bouleversé par cette sorte de refus de Dieu. Il sortit rapidement de l'église, «résolu, dit-il, de n'y rentrer de ses jours».

Il copie ses cinq cent quarante pages une troisième fois, cherche des mains sûres où il puisse les remettre, et n'en trouve pas. Il arrive alors à la résignation parfaite:

J'ai donc pris enfin mon parti tout à fait; détaché de tout ce qui tient à la terre et des insensés jugements des hommes, je me résigne à être à jamais défiguré parmi eux... _Ma félicité doit être d'un autre ordre_; ce n'est plus chez eux que je dois la chercher... _Délivré même de l'inquiétude de l'espérance ici-bas_, je ne vois plus de prise par laquelle ils puissent encore troubler le repos de mon coeur.

Il vit ainsi deux ans encore, rêvant, herborisant, copiant de la musique,--consolé un peu par quelques adorateurs patients. Mais ses maux physiques redoublent. Thérèse aussi tombe malade. Rousseau n'est pas assez riche pour payer une servante. Ses douze cents ou quatorze cents francs de rente viagère (car il varie sur le chiffre) et ce que lui rapportent ses copies, lui permettrait de se mettre en pension, avec Thérèse, dans quelque établissement décent. Mais ce serait trop simple.--Un peu auparavant, par un geste ordinaire aux monomanes de son espèce, il avait écrit et fait distribuer deux circulaires «au peuple français», l'une pour protester contre la falsification de ses livres par les libraires, l'autre pour proclamer son innocence et la scélératesse de ses ennemis. Il en rédige une troisième, où il expose sa détresse depuis la maladie de Thérèse et demande, pour lui et pour elle, le vivre et le couvert à qui voudra les leur donner, offrant en retour «ce qu'il a d'argent, d'effets et de rentes».

C'est alors qu'il accepte de s'installer à Ermenonville, chez le marquis de Girardin,--homme excellent, qui obligeait ses enfants à aller décrocher leur déjeuner au haut d'un mât, et qui finit dans le mesmérisme. Et c'est à Ermenonville que Jean-Jacques meurt quarante-deux jours après. Et l'on ne saura jamais avec certitude s'il s'est suicidé ou s'il est mort naturellement; car les certificats de médecins, dans ces affaires, ne prouvent pas grand'chose; et l'un de ses meilleurs amis, Corancez, croit au suicide; et M. Berthelot, qui a tenu dans ses mains le crâne de Jean-Jacques (le 18 décembre 1897) écarte bien sans doute le suicide par un coup de pistolet dans la tête, mais non par le poison, ou un coup de pistolet au coeur. La piété de Rousseau me ferait croire à la mort naturelle; mais à cette époque, il n'était plus toujours maître de ses actes... Donc, je ne sais pas.

Or, dans ses deux dernières années, c'est-à-dire dans un temps où il donnait les signes les plus évidents de folie, il écrivait les dix chapitres des _Rêveries d'un promeneur solitaire_, c'est-à-dire le plus beau (avec les _Confessions_), le plus original, le plus immortellement jeune de ses livres.

Ce sont des impressions, des souvenirs, des récits de promenade, des descriptions, des examens de conscience, souvent des sortes de soliloques d'un ton religieux:

Livrons-nous tout entier, dit-il, à la douceur de converser avec mon âme, puisqu'elle est la seule (cette douceur) que les hommes ne puissent m'ôter.

J'ai déjà, au cours de mes leçons, puisé plusieurs fois dans les _Rêveries_. On y trouve, plus encore que dans les _Dialogues_, un détachement parfait, l'abandon total à Dieu:

Tout est fini pour moi sur la terre. On ne peut plus m'y faire ni bien ni mal... et m'y voilà tranquille au fond de l'abîme, pauvre infortuné, mais _impassible comme Dieu même_.

«Comme Dieu même?» Réveil d'orgueil. Quand sera-t-il humble? Ne saura-t-il jamais que l'humilité n'est pas seulement la plus religieuse, mais aussi la plus philosophique des vertus? Se résigner à n'être que le peu qu'on est, et craindre de surfaire ce peu, n'est-ce point l'achèvement de la sagesse?

Il est sur la voie pourtant... Il est moins indulgent pour lui-même.--Proche de la mort,--des fautes qui lui reviennent du fond de son passé, il en retient deux seulement: et nous connaissons à cela que ce sont à ses yeux ses deux plus grandes fautes, ses deux remords. C'est d'abord l'abandon de ses enfants,--et c'est aussi,--cinquante ans après,--le mensonge par lequel il accusa la pauvre Marion d'avoir volé le ruban...

Et là-dessus vient une dissertation pénétrante et stricte sur le mensonge, comme d'un pénitent qui a souvent menti dans sa vie, et qui en souffre. Et cela,--pour la première fois, et la seule,--l'amène à un sentiment qui est bien, enfin, de l'humilité, ou qui en est bien proche:

Ce qui me rend plus inexcusable est la devise que j'avais choisie (_Vitam impendere vero_). Cette devise m'obligeait plus que tout autre homme à une profession étroite de la vérité... Voilà ce que j'aurais dû me dire en prenant cette fière devise, et me répéter sans cesse tant que _j'osai_ la porter. Jamais la fausseté ne dicta mes mensonges, ils sont tous venus de faiblesse, mais cela _m'excuse bien mal_. Avec une _âme faible_, on peut tout au plus se garantir du vice; mais c'est être arrogant et téméraire d'oser professer de grandes vertus.

Ici, vraiment, il commence à se connaître. Cependant, il ne voit encore et ne condamne que les mensonges de sa vie,--non les mensonges, plus funestes, de ses livres. Ceux-là, il mourra sans les connaître, car ils sont toute son âme, où l'aveugle sensibilité est reine.

Enfin, c'est dans la cinquième _Promenade_, plus encore que dans le voyage de Saint-Preux aux montagnes du Valais (_Nouvelle Héloïse_, I, lettre 23), plus encore que dans le pèlerinage de Saint-Preux et de Julie à la Meilleraye (IV, lettre 17), que Rousseau apporte, en toute vérité, une façon nouvelle,--nouvelle par le degré, nouvelle par l'insistance,--de voir, de sentir, d'aimer et de décrire la nature.

Sur quoi l'on se demande:--Comment peut-il être fou, et écrire en même temps des choses si parfaites, si émouvantes et si belles? Je réponds:--C'est peut-être qu'au fond il l'a toujours été,--par intermittence, mais toujours de la même manière et à toutes les époques de sa vie.

En quoi consiste, en effet, la folie avérée de ses années déclinantes?--Il est sensible, tendre, crédule. Il se jette à la tête d'un homme à qui il prête toutes les vertus et dont il croit être adoré. Puis il s'aperçoit que son nouvel ami est inférieur à l'image qu'il s'en formait, et aussi que cet ami aime moins qu'il n'est aimé. Douloureusement déçu, il se croit trahi; et de cette prétendue trahison de quelques personnes, il conclut à une trahison universelle, à un vaste complot organisé contre lui. Déformation des choses par la sensibilité et généralisation hâtive, tel est le cas de Rousseau, flagrant surtout dans ses _Dialogues_.

Mais ne déforme-t-il pas la réalité de la même manière dans ses autres écrits?

Croire la nature bonne parce qu'il se sent bon en suivant la nature, c'est-à-dire en faisant tout ce qui lui plaît; croire la société mauvaise parce qu'il a souffert de la société, et conclure de tout cela que c'est la société qui a corrompu la nature;--ou bien, parce qu'il aime la vertu surtout dans ses gestes exceptionnels, et parce qu'il n'a pas les sens jaloux, et qu'il n'a guère connu, de la passion, qu'une certaine langueur à la fois brûlante et inactive, croire qu'un mari, une femme, son ancien amant et une tendre amie de cet amant pourront vivre tranquillement ensemble sans avoir entre eux rien de caché, trois de ces personnages n'ayant d'ailleurs d'autre occupation que d'adorer, ménager et soigner l'amant, qui est Rousseau lui-même sous le nom de Saint-Preux;--ou bien, parce qu'il se ressouvient vivement de la cordialité de quelque fête municipale dans sa petite république, et parce qu'un jour il a pleuré de tendresse de se sentir en communion civique avec ses chers Genevois retrouvés, croire que c'est assurer le bonheur et la liberté de l'homme que de le livrer tout entier à l'État;--ou bien, dans sa vie même, parce qu'il aime la vertu, se croire vertueux, et, parce qu'il est sensible, se croire le meilleur des hommes, et le croire au point où il le croit;--ou bien enfin, comme dans les _Dialogues_, croire que l'univers le persécute parce qu'il a rencontré quelques amis infidèles: tout cela, n'est-ce pas, en somme, la même opération de l'esprit, le même triomphe exorbitant de l'imagination et de la sensibilité sur la raison? Et, si Rousseau peut être qualifié de dément dans le dernier des cas que j'ai énumérés, qui osera dire que, sauf le degré, il ne l'était pas aussi dans les autres? Il l'était... oh! mon Dieu, comme le seraient beaucoup d'hommes à nos yeux, si nous les connaissions, s'ils écrivaient des livres et si, parmi leur déraison, ils avaient quelque génie.

Joignez à cela les maladies de Rousseau, dont je ne veux pas refaire la lamentable liste. Ses maladies ne lui ont point donné sa sensibilité: mais elles l'ont faite plus aiguë et plus dominante en lui fournissant plus d'occasions de s'exercer. Elles l'ont souvent condamné à la solitude. Elles l'ont forcé de vivre replié sur soi. Jamais écrivain n'est moins sorti de lui-même, n'a plus constamment rapporté tout à lui,--et n'a cru, du reste, à la perversité de plus d'individus que cet ami de l'humanité et cet homme si persuadé de la bonté naturelle de l'homme.

Cette déraison, cette subordination totale du jugement à la sensibilité, lui fait une place unique dans notre littérature. Comparez-le, je ne dis pas aux grands écrivains du XVIIe siècle, mais à Voltaire, à Montesquieu, à Buffon, même à l'aventureux Diderot. Oh! qu'ils vous paraîtront sensés! Pourquoi ne pas le dire? D'innombrables pages de Rousseau éclatent d'une absurdité ingénument insolente. Je vous ai fait remarquer que ses plus déterminés partisans sont souvent obligés eux-mêmes de l'interpréter et d'avouer qu'ils l'interprètent: il ne faut pas, assurent-ils, considérer ce qu'il a dit, mais ce qu'il a voulu signifier, et qui est profond ou qui est sublime. Or Rousseau est le seul de nos classiques (si toutefois on lui peut encore donner ce nom) qui ait besoin d'une interprétation aussi complaisante et aussi radicalement transformatrice du texte. Les autres peuvent se tromper: ils disent bien ce qu'ils disent, et non autre chose. Parmi leurs audaces ou leurs caprices, leur raison demeure. Ils restent dans la tradition française. Rousseau, cet interrupteur de traditions, Rousseau, cet étranger, insère dans notre histoire littéraire un phénomène, un «monstre» (qui aura pour lignée tous les déséquilibrés, grands ou petits, du XIXe siècle).

De là, peut-être, son attrait. Outre qu'il avait du génie et, au plus haut point, le don de l'expression, l'humanité est telle que c'est peut-être la part d'absurdité qui est dans son oeuvre, qui a permis à Rousseau d'exercer une si prodigieuse influence. On allait vers lui à cause de sa déraison brillante et émue de poète-dialecticien, à cause des singularités et des contradictions même de sa personne et de sa vie, à cause de la vibration délirante que son âme malade communiquait à ses livres. Oui, l'attrait de Rousseau, c'est souvent le mystérieux «attrait de l'absurde». Car l'absurde a son attrait, en tant qu'il offre à la sensibilité l'image subite et grossière d'une facile revanche contre ce qu'il y a de pénible dans la réalité.

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Résumerai-je maintenant son oeuvre, et ce qu'on appelle son système? D'autres l'ont fait, et de telle façon que je ne l'essaierai point après eux. Faguet d'abord, et avec quelle pénétration! dans son _XVIIIe siècle_. Il avoue seulement n'avoir pu, malgré ses efforts, faire logiquement rentrer le _Contrat social_ dans l'ensemble du système de Jean-Jacques.

--M. Gustave Lanson a été plus heureux. Vous devez lire, dans son histoire de la _Littérature française_, son chapitre sur Rousseau, si vous aimez Rousseau avec intransigeance, et si vous désirez croire à la cohérence et à l'unité de son oeuvre, et à sa bienfaisance inépuisée. Cette étude est d'ailleurs un modèle d'interprétation subtile et d'ingénieuse reconstruction.

Je ne puis vous la remettre sous les yeux; mais un manuel à l'usage des lycées se trouve résumer ainsi le résumé de M. Lanson: