Jean-Jacques Rousseau

Chapter 2

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C'est justement par cette sensibilité et cet orgueil que s'explique la plus mauvaise action de son adolescence, «l'histoire du ruban». C'est à Turin, après la mort de cette madame de Vercellis dont il était laquais-secrétaire. Dans le désordre qui suit cette mort, Jean-Jacques vole un «petit ruban couleur de rose et argent, déjà vieux». On le trouve, on veut savoir où il l'a pris. On l'interroge devant la famille assemblée. Il balbutie et dit enfin que c'est la jeune cuisinière Marion qui lui a donné ce ruban. On les confronte; elle nie, Jean-Jacques persiste; on les congédie tous les deux. «J'ignore, dit Rousseau, ce que devint cette victime de ma calomnie; mais il n'y a pas d'apparence qu'elle ait après cela trouvé facilement à se placer... Qui sait, à son âge, où le découragement de l'innocence avilie a pu la porter?» (Et, là-dessus, libre à nous d'imaginer quelque historiette «en marge des _Confessions_», où nous ferons rencontrer par Jean-Jacques, plus tard, dans quelque rue mal famée de Paris, la petite Marion devenue fille publique... Mais ce serait peut-être un peu trop prévu, et je ne l'écrirai pas.)

Il reste que l'acte abominable de Jean-Jacques est extrêmement significatif du fond même de sa nature,--sensibilité, imagination, orgueil,--et cela, par l'explication même qu'il en donne et qui me paraît, ici, toute la vérité:

Jamais la méchanceté ne fut plus loin de moi que dans ce cruel moment (celui où il accusa faussement Marion); et, lorsque je chargeai cette malheureuse fille, il est bizarre, mais il est vrai que mon amitié pour elle en fut la cause. Elle était présente à ma pensée: je m'excusai sur le premier objet qui s'offrit et je l'accusai d'avoir fait ce que je voulais faire et de m'avoir donné le ruban, parce que mon intention était de le lui donner... Quand je la vis paraître ensuite, mon coeur fut déchiré, mais la présence de tant de monde fut plus forte que mon repentir. Je ne craignais pas la punition: _je ne craignais que la honte, mais je la craignais plus que la mort, plus que le crime, plus que tout au monde_. J'aurais voulu m'enfoncer dans le centre de la terre: l'invincible honte l'emporta sur tout; la honte seule fit mon impudence, et plus je devenais criminel, plus l'effroi d'en convenir me rendait intrépide. Je ne _voyais_ que l'horreur d'être reconnu, déclaré publiquement, moi présent, voleur, menteur, calomniateur. Un trouble universel m'ôtait tout autre sentiment.

(Quelques difficultés subsistent sur cette anecdote. Il s'agit d'un «petit ruban» et «vieux», qui par conséquent pouvait valoir quelques sols. Le comte de la Roque, neveu de madame de Vercellis, attacha si peu d'importance à l'histoire que, quelques semaines après, il procura à Jean-Jacques une place excellente... Jean-Jacques aurait-il dramatisé? C'est ennuyeux, avec lui on ne sait jamais. Ce qui est sûr, c'est qu'il mène un terrible repentir... Il assure que le désir de se soulager par cet aveu a beaucoup contribué à la résolution qu'il a prise d'écrire ses confessions; et, dans un premier manuscrit de ces mêmes _Confessions_, il va jusqu'à dire qu'il considère la calomnie de David Hume sur son compte, trente ans après, comme le châtiment direct du mensonge qu'il fit lui-même contre la pauvre Marion.)

Corollairement à cette sensibilité et à cet orgueil, il y a dans Jean-Jacques un profond amour de la solitude, de la rêverie paresseuse, de l'indépendance et, par suite, de la vie errante et, tranchons le mot, du vagabondage. Le vagabondage est chez lui une passion. Il aime vivre au hasard. Apprenti greffier, graveur, laquais, valet de chambre, séminariste, employé au cadastre, maître de musique, on peut dire que, dans les longs intervalles de ces diverses occupations, il redevient volontairement, et autant qu'il peut, un errant, un chemineau. C'est son goût dominant. Quand il s'enfuit de Genève, à seize ans: «L'indépendance que je croyais avoir acquise, écrit-il, était le seul sentiment qui m'affectait. J'entrais avec sérénité dans le vaste monde.» Ailleurs il dit que ce qu'il aime dans ses courses solitaires, c'est «la vue de la campagne, la liberté du cabaret, l'éloignement de tout ce qui lui fait sentir sa dépendance». C'est aussi la paresse et la rêverie. Il goûte tellement cette vie-là que, pouvant espérer, par l'abbé de Gouvon, une situation honorable dans la carrière des ambassades (et il n'a pas dix-huit ans), il lâche tout pour suivre une espèce de voyou genevois, nommé Bascle, dont il s'est épris, et avec qui il court le pays en montrant une machine de physique amusante.

(Notons ici un autre trait de caractère: sa facilité à s'engouer. Il s'éprend de Bascle, comme il s'éprendra de Venture, le musicien bohème, comme il s'éprendra d'abord de Diderot, de Grimm et de tant d'autres. Il a un grand besoin d'aimer et une crédulité qui le font se jeter à la tête des gens; et ce premier mouvement de sensibilité confiante est peu à peu suivi de sensibilité défiante; car il trouve bientôt chacune de ses idoles inférieure à l'idée que son imagination s'en était formée; ou bien son orgueil craint très vite que l'idole ne lui rende pas son affection ou même ne se moque de lui.)

Reprenons. C'est à cette vie errante dans un des plus beaux pays du monde, c'est à cette vie rêveuse et inquiète que Rousseau doit son intelligence et son amour de la nature, et d'avoir inventé, ou peu s'en faut, la poésie romantique. Ses _Confessions_ sont pleines de souvenirs charmants de paysages, et en outre, au commencement du livre II, il parle déjà comme parlera René: «... J'étais inquiet, distrait, rêveur; je pleurais, je soupirais, je désirais un bonheur dont je n'avais pas d'idée, et dont je sentais pourtant la privation...»

C'est ce chemineau qui écrira les paysages et les morceaux lyriques de la _Nouvelle Héloïse_, et les _Rêveries d'un promeneur solitaire_.

Ce que Jean-Jacques doit encore à ses années de bohème, c'est d'avoir vu de tout près les vies humbles ou modestes,--et aussi (car il a été deux fois laquais dans de grandes maisons) d'avoir connu et observé les vies brillantes dans des conditions qui ont déposé en lui une amertume dont il fera plus tard de l'éloquence. Sur cette souffrance intime, il s'arrête peu, sans doute parce que ces souvenirs lui sont particulièrement pénibles, plus pénibles encore, sans doute, que le souvenir de ses actions honteuses: mais on devine ce que ce garçon orgueilleux et d'un si beau génie, d'ailleurs de naissance libre, petit-fils de libraires et de pasteurs, a dû ressentir sous la livrée, même quand «on le dispensait d'y porter l'aiguillette» et que cette livrée «faisait à peu près un habit bourgeois». Mais il a beau vouloir se taire là-dessus, certains traits qui lui échappent révèlent sa rancoeur:

...Sur la fin, dit-il, madame de Vercellis ne me parlait plus que pour son service. Elle me jugea moins sur ce que j'étais que sur ce qu'elle m'avait fait, et à force de ne voir en moi qu'un laquais, elle m'empêcha de lui paraître autre chose... Je crois que j'éprouvai dès lors ce jeu malin des intérêts cachés qui m'a traversé toute ma vie et qui m'a donné une aversion naturelle pour _l'ordre apparent_ qui le produit.

(Cela, parce que, comme il le dit plus loin, «il y avait tant d'empressés autour de madame de Vercellis proche de sa fin, qu'il était difficile qu'elle eût du temps pour penser à lui Jean-Jacques».) Ainsi il en veut à toute la société que madame de Vercellis ne l'ait pas distingué davantage.--Ainsi encore, chez les Gouvon-Solar, lorsque, servant à table et interrogé par le vieux comte, il explique la devise des Solar («Tel fiert qui ne tue pas»), et recueille l'admiration de la compagnie: «Ce moment fut court, mais délicieux à tous égards. Ce fut un de ces moments trop rares qui replacent les choses dans leur ordre naturel et vengent le mérite avili des outrages de la fortune». Et je rappelle aussi son cri, lorsqu'il entre chez le comte de Gouvon: «Encore laquais!» Et il apparaît que, si c'est le vagabond qui écrira l'admirable _Cinquième Rêverie_, c'est beaucoup l'ancien laquais qui écrira le _Discours sur l'inégalité_ et qui fondera sur l'égalité la théorie du _Contrat social_.

Par là-dessus, ou, pour mieux dire, sous tout cela, il y a un malade.

Il faut, ici, que j'insiste et que je précise. La pathologie d'un Bossuet ou d'un Racine a peu à voir avec leurs sermons ou leurs tragédies: mais la pathologie de Jean-Jacques, c'est presque tout Jean-Jacques. (Son oeuvre elle-même apparaît dans la littérature comme une éruption morbide.)

Je naquis, dit Jean-Jacques, infirme et malade... Je suis né presque mourant... J'apportais le germe d'une incommodité que les ans ont renforcée.

Cette maladie congénitale était une rétention d'urine, dont il souffrit toute sa vie et qui s'aggrava après trente ans.

Ajoutez une autre infirmité, que je ne sais comment définir, et que vous devinerez par cet aveu qui se rapporte au temps où Jean-Jacques allait de l'Ermitage à Eaubonne voir madame d'Houdetot:

Je rêvais en marchant à celle que j'allais voir, à l'accueil caressant qu'elle me ferait, au baiser qui m'attendait à mon arrivée... Ce seul baiser... avant même de le recevoir, m'embrasait le sang... J'étais obligé de m'arrêter, de m'asseoir... De quelque façon que je m'y sois pu prendre, je ne crois pas qu'il me soit jamais arrivé de faire seul ce trajet impunément.

Ajoutez encore un mal bizarre qui le prit un jour aux Charmettes, et qu'il décrit ainsi:

Un matin que je n'étais pas plus mal qu'à l'ordinaire, en dressant une petite table sur son pied, je sentis dans tout mon corps une révolution subite... Mes artères se mirent à battre d'une si grande force, que non seulement je sentais leur battement, mais que je l'entendais même, et surtout celui des carotides. Un grand bruit d'oreilles se joignit à cela; et ce bruit était triple ou plutôt quadruple, savoir: un bourdonnement grave et sourd, un murmure plus clair comme d'une eau courante, un sifflement très aigu, et le battement que je viens de dire... Ce bruit était si grand, qu'il m'ôta la finesse d'ouïe que j'avais auparavant, et me rendit, non tout à fait sourd, mais dur d'oreille, comme je le suis depuis ce temps-là. (Livre V des _Confessions_)

Il dit que, depuis trente ans jusqu'au moment où il écrit, ses battements d'artères et ses bourdonnements _ne l'ont pas quitté une minute_. Il y revient au livre VI, où il parle aussi de «vapeurs», des «pleurs qu'il versait souvent sans raison de pleurer», de ses «frayeurs vives au bruit d'une feuille ou d'un oiseau».

Je passe ses autres maux: coliques néphrétiques (croit-il) à partir de 1750, esquinancies fréquentes, hernie à quarante-cinq ans, etc. (sans compter un accident de laboratoire qui, aux Charmettes le rendit aveugle, dit-il, pendant six semaines). En somme, et pour ne retenir que ses maux durables: rétention d'urine (soit par vice de conformation, soit par mouvements spasmodiques), neurasthénie profonde, artério-sclérose, voilà son lot.

Il est aisé de voir la répercussion de ces misères physiques sur son être moral.

D'abord sa neurasthénie nous fournit l'explication la plus indulgente des menus vols de son enfance et de sa jeunesse, et aussi de certains actes d'impudence et de hâblerie, comme lorsque, à Lausanne, il compose et donne un concert sans savoir la musique, ou lorsque, pendant son voyage de Montpellier, il se fait passer pour un Anglais jacobite sans savoir un mot d'anglais. Sa neurasthénie permet de substituer aux mots désobligeants de menteur et de voleur ceux de «simulateur» et de «cleptomane».

Puis, il se peut que la première de ses infirmités ait contribué à son goût de la solitude et notamment de la promenade à pied, et de la promenade solitaire, et de la promenade dans la campagne et dans les bois, où l'on n'est gêné par personne, où l'on peut s'arrêter quand on veut. Il nous dira lui-même qu'après le succès du _Devin du Village_, ce fut cette infirmité, plus que sa fierté d'homme libre, qui l'empêcha de demander une audience au roi.

Mais surtout ses maux physiques ont profondément agi sur sa sensibilité, sur sa vie passionnelle, et par conséquent sur ses livres eux-mêmes.

La vie passionnelle de Jean-Jacques est bien curieuse et bien triste. Sa sensualité s'éveille à dix ans, sous la fessée qu'il reçoit de mademoiselle Lambercier (une fille de trente ans). Je ne puis décidément descendre dans les détails et dans ce qu'il appelle «le labyrinthe obscur et fangeux de ses confessions». Mais il faut pourtant indiquer ce qui est. Il a une enfance et une adolescence vicieuses: les jeux avec mademoiselle Gothon, ses détestables habitudes, ses extravagances exhibitionnistes à Turin, dans les allées sombres et près de ce puits où les jeunes filles viennent chercher de l'eau. Et avec cela, corrompu et d'une dépravation maladive, il garde jusqu'à vingt-deux ans ce que j'appellerai son innocence. Pourquoi? Par une timidité qui est évidemment un effet de son état pathologique. C'est pour cela qu'à vingt-deux ans, à la fois vicieux et intact, il arrive aux bras de madame de Warens pour y connaître l'amour dans des conditions qu'il n'est guère possible de ne pas qualifier de déshonorantes. C'est pour cela aussi que, madame de Warens et Thérèse mises à part, Jean-Jacques n'a eu de sa vie d'autre «aventure d'amour» que sa rencontre avec madame de Larnage, laquelle, il est vrai, y mit beaucoup du sien, car il crut d'abord qu'elle voulait se moquer de lui. (Le pauvre Jean-Jacques raconte cette unique aventure avec orgueil, et il ajoute: «Je puis dire que je dois à madame de Larnage de ne pas mourir sans avoir connu le plaisir.»)--Et c'est pour cela encore que, plus tard, il se condamnera à Thérèse. Et ces choses en expliquent d'autres, soit dans la _Nouvelle Héloïse_, soit même dans l'_Émile_.

(Je n'oublie pas d'ailleurs qu'à cette timidité nous devons la grâce de son idylle chez madame Basile, la petite marchande italienne.)

J'ai nommé plusieurs fois madame de Warens. Elle est assez singulière pour qu'on dût s'arrêter sur elle. Mais vous la connaissez. Je n'ai pas à vous rappeler sa naissance protestante, son mariage, sa fuite de Vevey, à la suite d'on ne sait trop quel incident domestique, son recours au roi de Sardaigne, sous les auspices de qui elle se convertit au catholicisme et qui lui fait une pension de deux mille francs. Elle travaillait elle-même dans les conversions (comme on le voit par sa première rencontre avec Jean-Jacques), quoique son catholicisme fut extrêmement latitudinaire. Elle était d'une activité brouillonne, s'occupait de pharmacie et de chimie, désordonnée, chimérique, crédule aux aventuriers et aux inventeurs, et toujours dans les entreprises.--En amour, un vieux monsieur lui avait appris dans sa jeunesse que l'acte est chose indifférente en soi, et elle l'avait cru. Elle se donnait à ses amis pour leur faire plaisir et pour se les attacher, et elle n'était pas regardante sur leur condition sociale. Elle se disait, avec cela, de tempérament froid. Bref, elle était en amour un homme,--un peu comme notre George Sand, mais moins décemment: car madame de Warens ne redoutait pas d'être indulgente à plusieurs à la fois.

Rousseau l'a aimée profondément; mais la nature de cette affection est bien marquée par les noms qu'ils se donnaient: «maman» et «petit». La première fois qu'il la voit, elle a vingt-huit ans, il en a seize. C'est un petit vagabond totalement abandonné, très timide. Elle est la première femme élégante et belle, et riche (à ses yeux) qu'il ait rencontrée. Et tout de suite elle est bonne pour lui, et d'une bonté simple et maternelle. Elle tire ce petit malheureux du gouffre. Son premier sentiment pour elle, et qui durera longtemps,--c'est l'adoration.

Il faut relire le récit de leur première rencontre, car cela est délicieux:

C'était un passage derrière sa maison... Prête à entrer dans l'église, madame de Warens se retourne à ma voix. Que devins-je à cette vue! Je me figurais une vieille dévote bien réchignée; la bonne dame de M. de Pontverre ne pouvait être autre chose à mon avis. Je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d'une gorge enchanteresse. Rien n'échappa au rapide coup d'oeil du jeune prosélyte; car je devins à l'instant le sien, sûr qu'une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener au paradis. Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d'une main tremblante, l'ouvre, jette un coup d'oeil sur celle de M. de Pontverre, revient à la mienne, qu'elle lit tout entière, et qu'elle eût relue encore si son laquais ne l'eût avertie qu'il était temps d'entrer. Eh! mon enfant, me dit-elle d'un ton qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays bien jeune, c'est dommage en vérité. Puis, sans attendre ma réponse, elle ajouta: Allez chez moi m'attendre; dites qu'on vous donne à déjeuner; après la messe, j'irai causer avec vous.

Et un peu plus loin:

Elle avait de ces beautés qui se conservent, parce qu'elles sont plus dans la physionomie que dans les traits; aussi la sienne était-elle encore dans tout son premier éclat. Elle avait un air caressant et tendre, un regard très doux, un sourire angélique, une bouche à la mesure de la mienne (Jean-Jacques avait la bouche petite), des cheveux cendrés d'une beauté peu commune, et auxquels elle donnait un tour négligé qui la rendait très piquante.

Et les lignes qui suivent nous font comprendre qu'elle était boulotte.

Les pages où Jean-Jacques nous raconte que madame de Warens lui propose de se donner à lui pour le sauver des périls de son âge (il avait vingt-deux ans et elle trente-quatre) et qu'elle lui explique cela gravement et posément, et qu'elle lui laisse huit jours pour répondre, et qu'il accepte sans grand plaisir et surtout par reconnaissance, en continuant d'appeler sa maîtresse «maman», et qu'il découvre un jour qu'il a le jardinier Claude Anet pour collaborateur, et qu'il l'admet sans résistance, et que madame de Warens les bénit tous deux, et que Jean-Jacques reste plein de respect pour Claude Anet; ces pages où il ne cesse de parler de vertu, ces pages qui semblent une caricature anticipée et violente de l'histoire, beaucoup plus convenable, de Sand entre Musset et Pagello, nous paraissent aujourd'hui d'un énorme comique. Et sans doute, dans tout cela, Rousseau n'est qu'à demi responsable (nous remarquons souvent chez lui une étrange passivité), et sans doute le récit de la vie aux Charmettes, où s'est formé son esprit, est d'une neuve et franche saveur; et je sais bien que Rousseau essaye à diverses reprises de gagner son pain; que, lorsqu'il a touché son petit patrimoine, il en fait part à son amie, et que, à son troisième ou quatrième retour, quand il trouve sa place prise par le perruquier, madame de Warens lui proposant ingénument un nouveau ménage à trois («Elle me dit que je n'y perdrais rien») il n'accepte pas ce partage; et je n'oublie pas enfin, que, quelques années après, quand la pauvre femme est totalement déchue, il lui envoie de Paris un peu d'argent: il n'en reste pas moins que le garçon a vécu, à peu près dix ans, presque uniquement de madame de Warens, qu'il était trop son obligé pour pouvoir ni se refuser à elle, ni exiger au moins d'elle la fidélité; qu'ainsi son premier amour ne fut ni libre, ni fier, ni désintéressé, du moins dans les apparences;--et que cela eut, sur sa conception de l'amour, des conséquences que nous noterons dans ses ouvrages.

Enfin,--et pour achever l'énumération de tous les hommes qu'il porte en lui,--s'il y a chez Jean-Jacques un protestant né, il ne faut pas oublier qu'il y a aussi un catholique.

Il se convertit au catholicisme,--encore presque enfant, il est vrai,--pour obéir à la belle dame d'Annecy et pour sortir de la misère. Peut-être exagère-t-il après coup (mais je n'en sais rien) ses scrupules et ses hésitations au moment de quitter sa religion natale. Peut-être aussi, à propos de l'histoire de l'abominable Maure,--écrivant à trente-cinq ans de distance,--exagère-t-il, par un retour d'antipapisme, le cynisme de l'administrateur de l'hospice des Catéchumènes, et surtout l'étrange placidité de l'ecclésiastique qui se trouve là. Mais après tout je n'en sais rien. Ce qui m'étonne le plus, c'est que, une fois converti, on le mette dehors avec vingt francs dans la main et sans plus s'occuper de lui. Car quel intérêt avait le clergé à faire des convertis, si ce n'était pour se faire des créatures et, par conséquent, les suivre et les aider? Il est vrai que les plus pieuses institutions peuvent devenir purement mécaniques et dégénérer jusqu'à oublier leur objet.

Mais, quoi qu'il en soit de tout cela, une chose est sûre: c'est que Jean-Jacques a été catholique pendant vingt-six ans (de 1728 à 1754), et qu'il a vécu, les dix premières années, dans une atmosphère purement catholique. Il passe deux mois environ au grand séminaire d'Annecy pour être prêtre. A Annecy, à Chambéry, aux Charmettes, il pratique sa nouvelle religion. Il y connaît des prêtres ou des religieux, qu'il déclare avoir été excellents pour lui. Après l'accident de laboratoire qui faillit lui coûter les yeux, il écrit son testament avec tous les termes et formules de la piété catholique, et il fait de petits legs à des religieuses, à des capucins, à d'autres moines. Lorsque madame de Warens entreprend de faire béatifier M. de Bernex, l'ancien évêque d'Annecy, Jean-Jacques atteste par écrit un miracle de ce bon évêque (il s'agit d'un incendie éteint par les prières de l'évêque et de madame de Warens!)--«Alors sincèrement catholique, dit Jean-Jacques, j'étais de bonne foi.» Il commence ainsi le récit d'une promenade avec «maman»:

Nous partîmes ensemble et seuls de bon matin, _après la messe_ qu'un carme était venu nous dire dans une chapelle attenante à la maison.

Il écrit dans le même livre VI:

Les écrits de Port-Royal et de l'Oratoire, étant ceux que je lisais le plus fréquemment, m'avaient rendu demi-janséniste.

Il avait la terreur de l'enfer:

Mais _mon confesseur_ qui était aussi celui de maman, contribua à me maintenir dans une bonne assiette.

Et, parlant du Père Hémet et du Père Coppier:

Leurs visites me faisaient grand bien: que Dieu veuille le rendre à leurs âmes!

Enfin, nous verrons que Jean-Jacques, de son propre aveu, n'eut jamais à se plaindre du clergé catholique (le mandement contre l'_Émile_ excepté), mais qu'il eut fort à se plaindre des ministres protestants.

Tout ce que je veux dire ici, c'est que, chez lui, l'empreinte catholique est superposée à l'empreinte protestante; que sa sensibilité même est plutôt catholique. Nous expliquerons cela en son lieu: mais pourquoi ne dirai-je pas dès maintenant qu'il y a, dans sa facilité à se confesser, et à se confesser d'une certaine manière, et à l'espèce de plaisir qu'il y prend, quelque chose au moins comme la dépravation d'une sensibilité catholique,--disposition qui n'est pas rare, dit-on, chez certaines pénitentes à qui la confession auriculaire permet de goûter une seconde fois leur péché, jusque dans la honte de l'aveu?

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