Chapter 19
Mais je ne puis quitter cette première partie des _Lettres de la Montagne_ sans vous lire une page sur Jésus, qui prouve que ce n'est pas seulement Chateaubriand, Senancour, George Sand, Michelet et Dumas fils qui ont beaucoup lu Rousseau et s'en sont souvenu, mais que c'est aussi Ernest Renan.
Je ne puis m'empêcher de dire,--écrit Rousseau dans la troisième lettre,--qu'une des choses qui me charment dans le caractère de Jésus n'est pas seulement la douceur des moeurs, la simplicité, mais _la facilité, la grâce et même l'élégance_. Il ne fuyait ni les plaisirs ni les fêtes, il allait aux noces, il voyait les femmes, il jouait avec les enfants, il aimait les parfums, il mangeait chez les financiers. Ses disciples ne jeûnaient point, son austérité n'était point fâcheuse. Il était à la fois indulgent et juste, doux aux faibles et terrible aux méchants. Sa morale avait _quelque chose d'attrayant, de caressant_, _de tendre_; il avait le coeur sensible, _il était homme de bonne société_. Quand il n'eût pas été le plus sage des mortels, il en eût été le plus aimable.
Est-ce assez «Vie de Jésus»!
Naturellement, les _Lettres de la Montagne_ redoublèrent la fureur des ennemis de Rousseau. Elles sont brûlées à Neuchâtel, à Berne, à La Haye, à Paris.--Des morts contribuent à l'enfoncer dans sa mélancolie. Il perd le maréchal de Luxembourg, «ce bon seigneur», le «seul ami vrai qu'il eût en France», qui avait continué à lui écrire affectueusement depuis son exil, et à qui Jean-Jacques avait envoyé de longues lettres sur les moeurs du pays de Neuchâtel et sur le paysage du Val-Travers.--Vers le même temps meurt madame de Warens, «déjà chargée d'ans et surchargée d'infirmités et de misères». Rousseau, qui n'a jamais parlé d'elle qu'avec tendresse et respect malgré tout, la place dans le ciel,--ce qui est bien,--mais aux côtés de Fénelon,--ce qui paraît excessif:
Allez, dit-il, âme douce et bienfaisante, auprès des Fénélon, des Bernex (l'ancien évêque d'Annecy), des Catinat, et de ceux qui, dans un état plus humble, ont ouvert comme eux leur coeur à la charité véritable; allez goûter le fruit de la vôtre, et préparer à votre élève la place qu'il espère occuper près de vous.
Ce n'est pas tout. Le meilleur ami (avec le maréchal de Luxembourg) et le plus puissant protecteur de Rousseau, mylord Maréchal, rappelé en Angleterre, quitte Neuchâtel. Contre le pauvre Jean-Jacques, malade, triste, désemparé, la persécution continue et s'étend, attisée un moment par un atroce pamphlet de Voltaire (_le Sentiment des citoyens_...). Le pasteur Montmollin abandonne Rousseau, puis excite le peuple contre lui. On insulte dans les rues le malheureux que son costume de carnaval désigne aux gamins. Dans la nuit du 6 ou 7 septembre 1765, on casse à coups de pierre quelques carreaux de sa maison. Il s'en va à Neuchâtel et, de là, à l'île Saint-Pierre dans le lac de Bienne. L'île, fort agréable, d'une lieue de tour, appartenait à l'hospice de Berne et n'avait pour habitants que le «receveur» de l'hospice avec sa famille,--de braves gens.
Rousseau passe dans cette île six semaines délicieuses; il herborise, il se promène sur l'eau, et surtout il rêve... Vraiment on aurait bien dû le laisser là tant qu'il eût voulu y vivre; car qui gênait-il? Mais un décret du Sénat de Berne l'en expulse le 17 octobre. Affolé, il écrit au Sénat en lui offrant de se livrer, pour qu'on l'enferme dans une bonne prison tout le reste de sa vie... Puis il s'en va à Bienne, où des zélés lui assurent qu'il sera tranquille.
Il est encore expulsé de Bienne. Ah! les pasteurs ne le ménagent pas, eux qui le revendiquent et l'honorent aujourd'hui.
Le pauvre homme ne sait plus que devenir. Il songe successivement à se réfugier en Écosse auprès de mylord Maréchal, à Venise, à Zurich, en Silésie, à Berlin, en Savoie, à Jersey, en Italie, en Autriche, à Amsterdam, en Corse. Finalement, et en attendant de prendre une décision, il se rend à Strasbourg, où l'accueil très chaud qu'il reçoit de toute la «société», le dédommage un peu.
Tant de malheurs achèvent de le rendre illustre,--commencent à le rendre fou,--et le purifient.
Je sais bien que Choiseul n'avait pas tort de le considérer comme un écrivain dangereux. Mais si, au lieu de le proscrire, Choiseul lui avait offert à temps (avant l'_Émile_) des honneurs et quelque sinécure... qui sait, mon Dieu, qui sait?... L'ambition de Jean-Jacques avait été longtemps d'être «officiel», d'être un homme en place. Bien qu'il parle souvent de son «inaptitude à supporter aucun joug», il a souvent, d'autre part, le désir de s'insérer honorablement dans un ordre de choses bien établi,--(comme lorsqu'il rentre dans la bourgeoisie genevoise). Puis, incapable de défendre ses intérêts matériels, il avait un peu le besoin d'être protégé, de sentir sa tranquillité assurée, d'échapper au souci du lendemain... Oui, Choiseul avait d'autres moyens de l'annihiler qu'en le faisant décréter de prise de corps.
Au reste, il ne l'annihila point par ce moyen-là; au contraire. Dès que Rousseau est persécuté par le gouvernement de France, et plus durement par les églises suisses, sa gloire devient unique, et sa réputation européenne. Et c'est autre chose que la gloire de Voltaire: c'est la renommée d'un bienfaiteur des hommes, d'un sage, d'un législateur antique. Cela prenait déjà la forme d'un culte. L'ermite de Motiers est constamment dérangé par d'illustres visites. Il ne suffit pas à sa correspondance. La Corse lui demande une Constitution. Des princes, de grandes dames, de grands seigneurs, des magistrats, des prêtres, des jeunes gens le consultent sur l'éducation, sur la religion, sur des cas de conscience. Et il leur donne de fort bonnes consultations, non seulement éloquentes--ou fines,--mais pleines de bon sens et presque toutes empreintes d'un esprit d'ordre et de conservation. Car il a presque toujours été sage pour les autres.
Mais aussi cette situation d'oracle européen exalte de plus en plus son orgueil,--en même temps que ses malheurs trop réels, et l'inquiétude continuelle où il vit, développent en lui la folie de la persécution. Mais de ces malheurs même il jouit en quelque manière, tant il les voit démesurés et exceptionnels.--Comme Chateaubriand (et ce n'est pas la première fois que j'ai l'occasion de rapprocher ces deux hommes) Rousseau trouve extraordinaire tout ce qui lui arrive, passe son temps à s'émerveiller de sa destinée, et se console de ses duretés par ce qu'elle a d'unique,--Je ne vous en donnerai qu'un petit exemple. Dans le temps qu'on le huait à Motiers, Rousseau obtint, par mylord Maréchal, une place de conseiller d'État de Neuchâtel pour le colonel Pury, gendre de Dupeyrou:
C'est ainsi, dit-il, que le sort, qui m'a toujours mis trop haut ou trop bas, continuait à me balloter d'une extrémité à l'autre: et, tandis que la populace me couvait de fange, je faisais un conseiller d'État.
(Que de phrases de ce genre,--rappelez-vous,--dans _les Mémoires d'outre-tombe_!)
Et cependant, parmi cet orgueil et parmi ces commencements de démence, il n'est point douteux que Rousseau ne devienne meilleur. Ses infortunes ne le détachent point de lui-même, mais le détachent de beaucoup de choses contingentes et passagères. Il s'exerce à cette résignation qu'il définit si bien dans l'_Émile_. Entre ses crises d'orgueil ou de délire, il est patient et doux. Il est à noter que toutes les amitiés qu'il a faites ou confirmées dans ce temps-là (mylord Maréchal, Dupeyrou, Moultou, même l'ennuyeux d'Ivernois), il leur est resté fidèle jusqu'à sa mort, et les a à peu près exceptées de sa manie soupçonneuse.
Enfin, l'âme religieuse de Jean-Jacques devient plus purement religieuse. Si les pasteurs genevois avaient été indulgents pour lui, son spiritualisme eût assez facilement accepté la forme confessionnelle de l'église genevoise. Mais, éclairé en même temps qu'irrité par l'intolérance protestante, il se dégage de tout reste de protestantisme, et je ne dirai pas qu'il tend au catholicisme (où il passa, après tout, vingt-six ans de sa vie et qu'il pratiqua sincèrement pendant une dizaine d'années); mais je dirai qu'il tend à une sorte de _catholicité_. J'entends par là que son Dieu est le Dieu commun à toutes les religions, et aussi que son Dieu n'est point le Dieu gendarme de Voltaire, ni le Dieu géomètre de ceux des Encyclopédistes qui ne sont pas tout à fait athées, mais que c'est «Dieu sensible au coeur», et aussi Dieu-Providence (un Dieu dont il parle presque aussi souvent que Bossuet); quelque chose de plus, en vérité, que le Dieu des déistes-rationalistes.
Et, en outre, il serait sans doute un peu excessif de dire qu'il incline de _coeur_ au catholicisme: mais pourtant, jugeant cruels et stupides les ministres de la religion du libre examen, lesquels le persécutent à la fois par méchanceté et par ignorance du vrai principe de la Réformation; considérant d'ailleurs et découvrant peut-être l'infirmité d'esprit de la plupart des hommes, et même sentant quelquefois sa propre tête faiblir, il n'est pas sans éprouver quelque sympathie pour l'esprit de soumission et de non-examen des catholiques, qui eux, au surplus, ne l'ont pas traqué.
De très nombreux passages de ses lettres des années suivantes manifestent les sentiments que je viens d'indiquer.
J'en citerai quelques-uns sans beaucoup d'ordre:
A madame de B..., déc. 1763:
Vous avez une religion qui dispense de tout examen: suivez-la en simplicité du coeur.
--A M. M..., curé d'Ambérier en Bugey, auquel il recommande Thérèse:
...Bonjour, monsieur, je suis plein de vous et de vos bontés, et je voudrais être un jour à portée de voir et d'embrasser un aussi digne officier de morale. Vous savez que c'est ainsi que l'abbé Saint-Pierre appelait ses collègues les gens d'église.
--A M. Marcel, maître de danse de la cour du duc de Saxe-Gotha:
...Je n'ai jamais aspiré à devenir philosophe, je ne me suis jamais donné pour tel, je ne le fus, ni ne le suis, ni ne veux l'être.
--A un abbé qui a des doutes sur divers points du dogme catholique et qui songe à quitter son état:
Quoi, monsieur..., dans un point de pure spéculation, dans lequel nul ne voit ce qui est vrai ou faux, et qui n'importe ni à Dieu ni aux hommes, nous nous ferions un crime de condescendre aux préjugés de nos frères et de dire oui _où nul n'est en droit de dire non_?
--A M. Séguier de Saint-Brisson, un jeune homme inquiet, brouillé avec sa mère sur des questions de religion (22 juillet 1764):
...Vous voulez secouer hautement le joug de la religion, où vous êtes né? Je vous déclare que, si j'étais né catholique, je demeurerais catholique, sachant bien que votre Église met un frein très salutaire aux écarts de la raison humaine, qui ne trouve ni fond ni rive quand elle veut sonder l'abîme des choses...
--De même à l'abbé de X..., autre prêtre troublé (11 nov. 1764):
...De quoi s'agit-il au fond de cette affaire? Du sincère désir de croire, d'une soumission du coeur plus que de la raison; car enfin la raison ne dépend pas de nous, mais la volonté en dépend, et c'est par la seule volonté qu'on peut être soumis ou rebelle à l'Église... Je commencerais donc par choisir pour confesseur un bon prêtre, un homme sage et sensé, tel qu'on en trouve partout quand on les cherche... Je lui dirais: Je sens que la docilité qu'exige l'Église est un état désirable pour être en paix avec soi; j'aime cet état, j'y veux vivre... Je ne crois pas, mais je veux croire, et je le veux de tout mon coeur. Soumis à la foi malgré mes lumières, quel argument puis-je avoir à craindre? Je suis plus fidèle que si j'étais convaincu.
Je ne sais pas bien, n'étant pas théologien, si tout cela est d'une orthodoxie irréprochable; je ne vous dis pas non plus que les prêtres troublés qui consultaient Rousseau fussent encore de très bons prêtres... Mais toujours il leur conseille l'effort pour croire et la soumission: voilà le fait. A tout mettre au pis, le catholicisme des dernières années de Rousseau vaut bien celui de Lamartine, par exemple.
--Au chevalier d'Éon (Wootton, 31 mars 1766):
...Si mon principe (le libre examen) me paraît le plus vrai, le vôtre (l'autorité) me paraît le plus commode; et un grand avantage que vous avez est que votre clergé s'y tient bien, au lieu que le nôtre (le clergé protestant), composé de petits barbouillons à qui l'arrogance a tourné la tête, ne sait ni ce qu'il veut ni ce qu'il dit, et n'ôte l'infaillibilité à l'Église qu'afin de l'usurper chacun pour soi.
--A M. Roustan (Wootton, 7 sept. 1766):
...Le clergé catholique, qui seul avait à se plaindre de moi, _ne m'a jamais fait ni voulu aucun mal_; et le clergé protestant, qui n'avait qu'à s'en louer, ne m'en a fait et voulu que parce qu'il est aussi stupide que courtisan.
--A Moultou, troublé lui aussi, quoique pasteur, une très belle lettre de réconfort et d'exhortation à croire du moins à Dieu (Monquin, 14 fév. 1769).--Et je vous signale surtout la lettre à M. de M..., autre esprit inquiet et travaillé de doutes, qui est un émouvant commentaire de la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_. (Bourgoin, 15 janvier 1769.) J'y relève ces mots:
...J'ai cru dans mon enfance par autorité, dans ma jeunesse par sentiment; _maintenant je crois parce que j'ai toujours cru_. Tandis que ma mémoire éteinte ne me remet plus sur la trace de mes raisonnements, tandis que ma judiciaire affaiblie ne me permet plus de les recommencer, les opinions qui en ont résulté me restent dans toute leur force... et je m'y tiens en confiance et en conscience.
Et plus loin, sur ce qu'il y a un point, dans la recherche, où la raison doit sentir ses limites:
Alors, saisi de respect, l'homme s'arrête, et ne touche point au voile, content de savoir que l'Être immense est dessous.
Et sur la douceur de Jésus:
...Douceur qui tient plus de l'ange et du Dieu que de l'homme, qui ne l'abandonna pas un instant, même sur la croix, et qui fait verser des torrents de larmes à qui sait lire sa vie comme il faut.
Il ne faut rien exagérer. Il est certain que, depuis les Charmettes, Rousseau avait cessé d'être catholique au sens entier du mot, c'est-à-dire de croire aux dogmes et à la hiérarchie du catholicisme. Il est certain qu'à partir de 1754, l'antipapisme de son enfance lui était revenu, notamment dans le _Contrat social_. Mais il est certain aussi que, du jour où les protestants l'avaient persécuté, il avait cessé d'être anti-catholique. Une partie du clergé de France avait pour lui une sympathie secrète, d'abord en haine des Encyclopédistes, puis parce que Rousseau ne fut jamais impie.
Sur la divinité du Christ, il n'a point de négation formelle. Dans un fragment (_Morceau allégorique sur la Révélation_) qui est probablement des dernières années de sa vie, et qui est écrit dans le goût et le ton des _Paroles d'un Croyant_, il nous montre Socrate pénétrant dans le temple des idoles,--puis Jésus. Au moment de l'entrée de Jésus:
Une voix se fait entendre dans les airs, prononçant distinctement ces mots: C'est ici le Fils de l'homme; _les cieux se taisent devant lui_; terre, écoutez sa voix. Jésus monte sur l'autel de la principale idole et la renverse sans effort, et, montant sur le piédestal avec aussi peu d'agitation, il semblait _prendre sa place_ plutôt qu'usurper celle d'autrui.
Puis, il parle... et:
On sentait que le langage de la vérité ne lui coûtait rien, _parce qu'il en avait la source en lui-même_.
Sur la messe même, le «vicaire savoyard», qui continue de la célébrer, s'exprime ainsi dans la _Profession de foi_:
...Quand j'approche du moment de la consécration, je me recueille pour la faire avec toutes les dispositions qu'exige l'Église et la grandeur du sacrement; je tâche d'anéantir ma raison devant la suprême intelligence; je me dis: Qui es-tu pour mesurer la puissance infinie? Je prononce avec respect les mots sacramentaux, et je donne à leur effet toute la foi qui dépend de moi. Quoi qu'il en soit de ce mystère inconcevable, je ne crains pas qu'au jour du jugement je sois puni pour l'avoir jamais profané dans mon coeur.
Tout cela n'est pas la foi entière, et n'est donc pas la foi. Mais ce n'est pas non plus la négation. C'est d'un homme qui se souvient d'avoir cru. Beaucoup de prêtres en France savaient du moins gré à Rousseau de n'avoir jamais écrit une parole blasphématoire.
Retournons au Rousseau de 1762-1766.
Jamais il n'a été plus éloquent ni plus émouvant que dans ses professions de foi religieuses de ce temps-là; jamais il n'a été plus sage que dans ces consultations qu'il donnait aux âmes troublées: jamais il n'a été plus grand écrivain... Et cependant il est déjà fou.
Fou sur un point. Il soupçonne tout le monde, même et surtout ses anciens amis, de le haïr, de l'espionner, de le trahir, de le persécuter, de former un vaste complot pour le rendre odieux et pour le déshonorer.--Dès l'Ermitage, il montrait des signes de cette maladie mentale. Mais elle le possède à présent, et presque sans relâche; et les douze dernières années de sa vie ne sont plus que l'histoire d'un pauvre animal poursuivi et traqué par une meute qu'il porte dans son imagination, c'est-à-dire par lui-même.
Nous l'avons laissé à Strasbourg, cherchant encore où il s'établirait. Il semble se décider pour Berlin. Puis, brusquement, pressé par la comtesse de Boufflers, il se rend à Paris avec un sauf-conduit. Il loge chez le prince de Conti, au Temple, qui est lieu d'asile, et où tout Paris vient le voir et le fatigue. Et, le 4 janvier 1766, il se laisse emmener en Angleterre par David Hume.
Hume avait la réputation d'un fort honnête homme, et certainement il avait de la sympathie pour Rousseau et désirait lui rendre service. Dès leur arrivée à Londres, Hume écrivait à la comtesse de Boufflers:
_Mon pupille_ est arrivé en bonne santé; il est très aimable, toujours poli, souvent gai, ordinairement sociable.
Et à la marquise de Barbentane:
...Il est doux, modeste, aimant, désintéressé, doué d'une sensibilité exquise... Il a dans ses manières une simplicité remarquable, et c'est un _véritable enfant_ dans le commerce ordinaire. Cette qualité, jointe à sa grande sensibilité, fait que ceux qui vivent avec lui peuvent le gouverner avec la plus grande facilité..
Assurément ces phrases sont d'un ami. Mais elles impliquent tout de même qu'aux yeux de Hume Rousseau est un être bizarre et faible. Elles le jugent avec bienveillance, mais avec un sourire. Hume était de la société de madame du Deffand et d'Horace Walpole, de d'Alembert et de madame Geoffrin. Il aimait bien Jean-Jacques, oui; mais cela ne l'avait pas empêché, un jour, chez madame Geoffrin, de collaborer à une plaisanterie de Walpole sur Rousseau: une prétendue lettre du roi de Prusse, où Jean-Jacques était raillé sur sa manie soupçonneuse et son «besoin» de se croire persécuté. Comme, après tout, il l'avait été réellement, la plaisanterie devenait assez cruelle, et c'est à quoi David Hume n'avait pas pris garde.--Bref il aimait Rousseau, oui; mais avec un peu de compassion ou de protection dans son amitié, et parfois un peu d'ironie. Or, dès que Rousseau devinait ces sentiments-là chez un ami, cela le rendait fou, simplement.
Et c'est pourquoi, transporté par Hume à Londres, puis envoyé par lui dans une propriété de son ami Davenport (à Wootton, à 60 milles de Londres) où Rousseau ne payait qu'un loyer fort modique,--c'est pourquoi, dis-je, quelques mois plus tard, Rousseau rompt brusquement avec Hume, l'accuse d'avoir conspiré son déshonneur avec d'Alembert et le médecin Tronchin, et déclare Hume l'homme le plus fourbe et le plus méchant de l'univers.
Ses griefs? Ils nous éclairent tristement sur son cas. Rousseau les expose dans une longue lettre adressée à Hume lui-même, le 10 juillet 1766. Que lui reproche-t-il? Voici:--Hume n'a pas admis Thérèse à sa table. A peine arrivé à Londres, les journaux, jusque-là bienveillants à Rousseau, lui sont devenus hostiles; cela, évidemment, à l'instigation de Hume. Hume a affecté de ménager l'argent de Rousseau, de le traiter comme un pauvre. Hume, ayant commandé le portrait de Rousseau, lui a fait donner par le peintre une expression sombre et méchante. Un jour qu'ils étaient en tête à tête, Hume l'a fixé d'un regard sec et moqueur; Rousseau est traversé par cette idée, que ce regard est celui d'un scélérat; mais, pris soudain de remords, Rousseau se jette à son cou en s'écriant d'une voix entrecoupée: «Non, non, David Hume n'est pas un traître; s'il n'était le meilleur des hommes, il faudrait qu'il en fût le plus noir.» Sur quoi Hume, interloqué, rend poliment ses embrassements à Rousseau et, tout en le frappant de petits coups sur le dos, lui répète plusieurs fois d'un ton tranquille (oh! mon Dieu, comme nous aurions fait nous-mêmes à sa place): «Quoi, mon cher monsieur?... Eh! mon cher monsieur... Quoi donc, mon cher monsieur?...»--Et les autres griefs de Jean-Jacques sont à l'avenant.
Il reste, je crois, que Hume, à l'origine, a manqué un peu de délicatesse,--et qu'ensuite il a manqué d'indulgence. Mais il est vrai qu'il en fallait beaucoup avec un si étrange malade.
* * * * *
Rousseau quitte Wootton en mai 1767. Pendant trois années encore,--inquiet, effaré, malade,--poussant la manie du soupçon jusqu'à se croire visé par deux vers inoffensifs d'une tragédie de Du Belloy;--quittant brusquement Grenoble parce qu'un bonhomme de président, après l'avoir accablé de politesses, lui avoue naïvement qu'il ne connaît pas ses ouvrages;--inscrivant sur des portes d'auberge les pensées de son orgueil;--entrevoyant quelquefois sa propre démence, comme lorsqu'il écrit à M. de Saint-Germain: «Si j'avais trouvé plutôt un coeur où le mien osât s'ouvrir..., ma raison s'en trouverait mieux», ou à d'Ivernois: «Je commence à craindre, après tant de malheurs réels, d'en voir quelquefois d'imaginaires qui peuvent agir sur mon cerveau (28 mars 1768)»; puis ressaisi par ses visions habituelles;--n'ayant plus, pour tous livres, que Plutarque, l'_Astrée_ et le Tasse;--incapable, dit-il, de penser;--incapable de demeurer longtemps à la même place,--il reprend, déjà vieux, la vie errante de son adolescence et de sa jeunesse; se fait appeler «Renou» (du nom de famille de la mère Levasseur); s'en va à Fleury-sous-Meudon, chez le marquis de Mirabeau; puis à Trye, chez le prince de Conti, d'où le délogent les tracasseries des domestiques qui lui refusent, dit-il, les fruits et les légumes du jardin; puis à Lyon, puis à Grenoble, puis à Bourgoin, où il épouse Thérèse en présence de Dieu, de la nature et de deux citoyens vertueux; puis à Monquin, d'où le chasse la querelle de Thérèse avec une servante; puis (de nouveau) à Lyon,--et enfin à Paris, où il s'installe rue Plâtrière à son domicile d'autrefois, et reprend l'habit français.
C'est là que, pendant huit ans, il vit--enfin--comme un sage. Il n'est plus--enfin--l'obligé de personne. Il paye--enfin--son loyer comme tout le monde. Il a renoncé--enfin--aux grands seigneurs et aux grandes dames. Il ne lit plus guère et n'écrit presque pas. Mais il s'amuse à la botanique, il se promène, il herborise. Il a à peu près douze cents livres de rente viagère; à quoi il ajoute environ cinq cents livres bon an mal an, en copiant de la musique, ce qui est son plaisir. (En six ans, six mille pages de musique à dix sous).