Jean-Jacques Rousseau

Chapter 18

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C'est bien Rousseau, ce n'est pas Joseph de Maistre, qui a écrit cela. Toutes ces phrases durent faire hurler les Encyclopédistes. Rousseau, dès lors, ne fut plus lui-même à leurs yeux qu'un dangereux fanatique.

Rousseau, cependant, n'avait pas changé sur ce point. Déjà, vers 1755, je crois, à un souper chez mademoiselle Quinault raconté par madame d'Épinay qui y assistait, Jean-Jacques, indigné par l'impiété des propos, s'écriait:

Si c'est une lâcheté de souffrir qu'on dise du mal de son ami absent, c'est un crime que de souffrir qu'on dise du mal de son Dieu, qui est présent; et moi, messieurs, je crois en Dieu... Je sors si vous dites un mot de plus. Et il ajoutait: Je ne puis souffrir _cette rage de détruire sans édifier_... D'ailleurs l'idée de Dieu est nécessaire au bonheur, et je veux que vous soyez heureux.

Il faut remarquer que, dans cette _Note de la Profession de foi_, Rousseau ne dit point «le déisme»; il ne dit même plus «la religion naturelle»: il dit «la religion» ou «le christianisme». Dans la _Profession de foi_, il est peut-être aussi proche du catholicisme que du protestantisme: car il prend presque tout ce qui est commun aux deux religions; et son accent serait plutôt catholique que protestant. Il est d'ailleurs remarquable que, pour enseigner à Émile la religion vraie, il ait choisi, non un pasteur (comme il eût été naturel qu'il le fît après sa rentrée dans la religion de ses pères), mais un prêtre romain, formé du souvenir de deux prêtres romains: l'abbé Gaime et l'abbé Gatier.

Il faut bien dire pourtant que ce christianisme de Rousseau est un christianisme assez amolli. C'est le christianisme, moins ce qui en fait la solide armature: le dogme du péché originel et toutes ses conséquences théologiques.

Jean-Jacques, à vingt-deux ans, nourri des livres de Port-Royal, avait été quasi janséniste. Ce qui devait le séduire, c'est que le janséniste est l'homme qui entretient avec l'Inconnu les relations les plus tragiques et les plus passionnées. Jean-Jacques, à ce moment-là, avait très peur de l'enfer. Un jour il lança une pierre contre un tronc d'arbre en se disant: «Si je le touche, signe de salut; si je le manque, signe de damnation.» Mais ses terreurs se calmèrent sous l'influence de deux bons pères jésuites et de madame de Warens. Celle-ci avait la religion la plus confiante. Elle était «quiétiste» (Aimez Dieu et faites ce que vous voudrez). Madame Guyon avait conservé en Suisse des partisans, avec lesquels madame de Warens était en relations. Et c'est peut-être pourquoi il y a une sorte de quiétisme dans le christianisme latitudinaire et sentimental de Jean-Jacques,--et un peu aussi (pour l'accent) de la tendresse de Fénelon et de l'ancien évêque de Genève et prévôt de l'église d'Annecy, François de Sales.

Ce spiritualisme ému et religieux, ce demi-christianisme de Rousseau sera celui de Bernardin de Saint-Pierre; il sera bien souvent, avec des nuances, celui de Chateaubriand; celui de Lamartine, dont le _Jocelyn_ devra beaucoup au vicaire savoyard; il sera souvent celui de George Sand, même de Michelet jeune, et de Victor Hugo.

Le spiritualisme pris de cette manière est si bien une religion capable d'agir sur la vie, que, jusqu'au milieu du XIXe siècle et jusque dans la première moitié du second Empire, nous avons eu, dans la bourgeoisie française et même parmi les paysans (j'en ai connus), des aïeux et des pères--en très grand nombre,--dont l'âme vivait de cette religion-là, un peu en marge, mais non tout à fait en dehors du catholicisme de leurs femmes et de leurs filles. Il est fâcheux qu'elle ait décliné (faute, peut-être, de consistance dogmatique): car, sans suffire à tout, elle servait encore à quelque chose, et c'était encore un reflet de christianisme.

Et sans doute ça été le spiritualisme de Robespierre, de Saint-Just et des théophilanthropes: mais, tout de même, en souvenir de tant de grands-pères, grands-oncles ou bisaïeux qui, sous le premier Empire, sous la Restauration, sous Louis-Philippe, ont un peu mieux valu par ce spiritualisme-là qu'ils n'eussent valu sans lui,--dans tout ce qui me reste à dire de la pauvre vie de Jean-Jacques, je n'écouterai plus que la pitié.

NEUVIÈME CONFÉRENCE

LA LETTRE À L'ARCHEVÊQUE DE PARIS. LES LETTRES DE LA MONTAGNE.--DERNIÈRES ANNÉES DE ROUSSEAU.--LES DIALOGUES.

Je n'ai point caché mon admiration pour la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_. Pourtant ce furent ces très généreuses pages qui causèrent l'infortune définitive de Jean-Jacques. Ainsi vont les choses.

Vous vous rappelez dans quelles circonstances, malgré la protection de madame de Luxembourg et du prince de Conti, malgré le patronage de M. de Malesherbes, l'_Émile_ fut condamné par le Parlement de Paris, et Rousseau décrété de prise de corps.

On ne tenait, du reste, nullement à s'embarrasser de lui. On lui laissa le temps de partir; et il croisa en chemin les hommes chargés de venir l'arrêter, et qui le saluèrent.

Rousseau subit la nécessité avec cette passivité ou plutôt, il faut le dire, avec cette résignation qui lui était coutumière et qu'il avait si éloquemment enseignée à son Émile. Il avait eu tout de suite la pensée d'aller s'établir en Suisse. Dans sa chaise de poste, il lit la Bible et crayonne un poème en prose sur le _Lévite d'Ephraïm_. Il n'est point trop inquiet. Il aime sa patrie et il croit qu'elle le lui rend. Son génie fait honneur à Genève. Il avait Genève devant les yeux quand il a écrit le _Contrat social_. Et comment les pasteurs genevois prendraient-ils mal l'_Émile_, eux que d'Alembert (dans son article GENÈVE, de l'Encyclopédie) soupçonnait de «socianisme», c'est-à-dire, en somme, de rationalisme?

Oui, là-bas, en Suisse, il sera bien.

En entrant, dit-il, sur le territoire de Berne, je me fis arrêter; je descendis, je me prosternai, j'embrassai, je baisai la terre, et m'écriai dans mon transport: Ciel! protecteur de la vertu, je te loue, je touche une terre de liberté!

Il était loin de compte. C'était, pour le malheureux, le commencement de réelles persécutions, de trois années d'une vie errante et lamentable, traquée de refuge en refuge; et sa propre Église lui devait être plus cruelle que l'Église de France.

Pourquoi? Vous en trouverez les raisons très clairement déduites dans le livre excellent de M. Édouard Rod: _L'Affaire Jean-Jacques Rousseau_.

Donc, il arrive à Iverdun (territoire de Berne) chez son vieil ami Roguin. A peine arrivé, il apprend que l'_Émile_ a été condamné et brûlé à Genève (à cause des pages sur les miracles et la révélation) et lui-même décrété de prise de corps par ses chers Genevois (18-19 juin 1762). Cependant un neveu de Roguin lui offre un petit pavillon où il s'installe. Il se croit tranquille: mais, trois semaines après, le Sénat de Berne l'expulse d'Iverdun.

Alors il traverse la montagne et s'en va à Motiers-Travers, du comté de Neuchâtel. Une nièce de Roguin, madame Boy de la Tour, lui offre une maison qu'elle possède à Motiers. (Car il faut que Rousseau soit toujours l'hôte de quelqu'un.)

Le comté de Neuchâtel appartenant au roi de Prusse (Frédéric II), Rousseau se met sous sa protection par des lettres où il se conjouit (on le sent) de montrer à l'univers comment un homme libre sait parler à un monarque, avec une fierté toute civique et lacédémonienne. Mais déjà il a renié le _Contrat social_ dans son coeur.

Thérèse est venue le rejoindre. Il fait la connaissance de mylord Keit, maréchal d'Écosse (mylord Maréchal) gouverneur de Neuchâtel pour le roi de Prusse,--homme très bon, un de ceux qui ont été le meilleurs pour Rousseau et que Rousseau a le plus tendrement aimés.--Jean-Jacques respire. De nouveau il se croit tranquille. Il se promène; il fait de la botanique; il s'amuse à fabriquer des lacets, qu'il offre à des jeunes filles de ses amies, à condition que, mariées et devenues mères, elles allaiteront elles-mêmes leurs enfants.

C'est à cette époque qu'il prend l'habit arménien.

Ce n'était pas, nous dit-il, une idée nouvelle... Elle m'était souvent revenue à Montmorency, où le fréquent usage des sondes, me condamnant à rester souvent dans ma chambre, me fit mieux sentir les avantages de l'habit long. La commodité d'un tailleur arménien, qui venait souvent voir un parent qu'il avait à Montmorency, me tenta d'en profiter pour prendre ce nouvel équipage, au risque du qu'en dira-t-on, dont je me souciais très peu... Je me fis donc une petite garde-robe arménienne; mais l'orage excité contre moi m'en fit remettre l'usage à des temps plus tranquilles, et ce ne fut que quelques mois après que, forcé par de nouvelles attaques de recourir aux sondes, je crus pouvoir prendre ce nouvel habillement à Motiers, surtout après avoir consulté le pasteur du lieu, qui me dit que je pouvais le porter au temple même sans scandale. Je pris donc la veste, le caftan, le bonnet fourré, la ceinture; et après avoir assisté dans cet équipage au service divin, je ne vis point d'inconvénient à le porter chez mylord Maréchal. Son Excellence, me voyant ainsi vêtu, me dit pour tout compliment: _Salamaleki_; après quoi tout fut fini et je ne portai plus d'autre habit.

En réalité, son infirmité et même ses sondes n'exigeaient pas ce costume excentrique. Une culotte plus large ou quelque manteau un peu long aurait suffi.--Évidemment la fêlure gagne.--Goethe,--qui, lui, n'avait jamais été menacé de folie,--écrit dans _Wilhelm Meister_ (livre V, chap. XVI) à propos du vieux joueur de harpe: «Si je parviens, dit Wilhelm, à lui faire quitter sa barbe et sa longue robe, j'aurai beaucoup gagné; car rien ne nous dispose plus à la folie que de nous distinguer des autres, et rien ne maintient plus le sens commun que de vivre, avec beaucoup de gens, selon le commun usage.»

C'est, je crois, vers le même temps, que Rousseau prend ce pli, de substituer souvent au pronom «je» ou «moi» son nom et surtout son prénom, de parler de lui-même à la troisième personne, de dire: «Jean-Jacques Rousseau ne peut pas...»; il ne convient pas à Jean-Jacques...»; «que dirait-on de Jean-Jacques...». Ne vous y trompez pas: cela aussi est signe de fêlure.

Revenons.--Le pasteur de Motiers, Montmollin, commença par être un chaud partisan de Jean-Jacques et, sur sa demande, l'admit à la communion. Jean-Jacques nous dit à ce propos:

...Toujours vivre isolé sur la terre me paraissait un destin bien triste, surtout dans l'adversité. Au milieu de tant de proscriptions et de persécutions, je trouvai une douceur extrême à pouvoir me dire: Du moins je suis parmi mes frères; et j'allai communier avec une émotion de coeur et des larmes d'attendrissement qui étaient peut-être la préparation la plus agréable à Dieu qu'on y pût porter.

(Vers le même temps, Voltaire à Ferney faisait ses pâques, et le faisait constater par acte notarié. On pourrait mettre en regard la communion sincère et pieuse du pauvre exilé Rousseau, et la communion sacrilège et farce,--en même temps que prudente et conservatrice,--de l'opulent seigneur de Ferney... Il est vrai qu'on ne tirerait pas grand chose de ce parallèle,--sinon que c'est encore le plus religieux de ces deux hommes qui nous a été le plus funeste.)

Presque le même jour où Jean-Jacques communiait si dévotement, l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont signait un _Mandement portant condamnation de l'Émile_ (20 août 1762). L'archevêque faisait son devoir. Il relevait dans ce livre une vingtaine de propositions contraires à l'orthodoxie catholique. Le mandement débutait (ou presque) par un portrait de Rousseau vraiment assez brillant,--et même assez juste, surtout si l'on songe que le critique était un archevêque. Il faut citer ce morceau.

Du sein de l'erreur il s'est élevé un homme plein du langage de la philosophie sans être véritablement philosophe; esprit doué d'une multitude de connaissances qui ne l'ont pas éclairé et qui ont répandu des ténèbres dans les autres esprits; caractère livré aux paradoxes d'opinion et de conduite; alliant la simplicité des moeurs avec le faste des pensées, le zèle des maximes antiques avec la fureur d'établir des nouveautés, l'obscurité de la retraite avec le désir d'être connu de tout le monde: on l'a vu invectiver contre les sciences qu'il cultivait, préconiser l'excellence de l'Évangile dont il détruisait les dogmes, peindre la beauté des vertus qu'il éteignait dans l'âme de ses lecteurs... Dans un ouvrage sur l'inégalité des conditions il avait abaissé l'homme jusqu'au rang des bêtes; dans une autre production plus récente il avait insinué le poison de la volupté en paraissant le proscrire: dans celui-ci il s'empare des premiers moments de l'homme afin d'établir l'empire de l'irréligion.

Le reste du mandement était ce qu'il pouvait et devait être,--avec, peut-être, quelques inutiles accusations de mauvaise foi.

Jean-Jacques répondit par la lettre théâtralement intitulée: _Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, duc de Saint-Cloud, pair de France, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, proviseur de Sorbonne_, etc... Cette lettre n'est pas le plus original de ses ouvrages, mais c'en est peut-être le plus parfait. Naturellement, l'archevêque et le protestant latitudinaire ne pouvaient s'entendre, puisque justement Rousseau nie ou conteste ce que le prélat suppose acquis: la révélation et les miracles. On peut dire que les deux adversaires manient des armes qui ne se rencontrent pas.--D'autre part, la lettre à Christophe de Beaumont n'offre rien de nouveau quant au fond; elle répète seulement, sous une forme adoucie et persuasive, quelques-unes des théories de l'_Émile_ et du _Contrat_. Mais la lettre est, dans son ensemble, un chef-d'oeuvre de polémique, une merveille de discussion adroite, vigoureuse, émue, éloquente. Le «citoyen de Genève» affecte d'abord le plus grand respect pour le prélat; il se complait dans son attitude d'homme obscur, d'homme de rien, de citoyen modeste,--mais qui porte en lui la vérité,--en face d'un grand de la terre. Puis, monte peu à peu sa plainte d'opprimé; puis sa colère éclate. C'est vraiment très bien fait. Et voici quelques lignes de la fin:

Que vous discourez à votre aise, vous autres hommes constitués en dignité!... Vous accablez fièrement le faible, sans répondre de vos iniquités à personne... Sur les moindres convenances d'intérêt ou d'état, vous nous balayez devant vous comme la poussière. Les uns décrètent et brûlent, les autres diffament ou déshonorent, sans droit, sans raison, sans mépris, même sans colère, uniquement parce que cela les arrange, et que l'infortuné se trouve sur leur chemin.

Monseigneur, vous m'avez insulté publiquement (n'est-ce pas que cela a le ton et l'allure de quelque couplet d'un drame de Hugo où un plébéien riverait son clou à un prince?). Monseigneur vous m'avez insulté publiquement; je viens de prouver que vous m'avez calomnié. Si vous étiez un particulier comme moi, que je pusse vous citer devant un tribunal équitable, et que nous y comparussions tous deux, moi avec mon livre, et vous avec votre mandement, vous y seriez certainement déclaré coupable et condamné à me faire une réparation aussi publique que l'offense l'a été. Mais vous tenez un rang où l'on est dispensé d'être juste, et je ne suis rien. Cependant vous qui professez l'Évangile, vous prélat fait pour apprendre aux autres leur devoir, vous savez le vôtre en pareil cas. Pour moi, j'ai fait le mien, je n'ai plus rien à vous dire, et je me tais.

Daignez, monseigneur, agréer mon profond respect (Motiers 18 novembre 1762).

J'ai dit que, dans le fond, la _Lettre à M. de Beaumont_ n'offrait rien que de déjà vu. J'en excepte une page intéressante. Dans le moment même où il défend contre le prélat la religion naturelle, Rousseau continue de se séparer des «philosophes». Une de leurs manies était de traiter tous les fondateurs de religions de fourbes, d'imposteurs, de charlatans, de jongleurs sacrés. Jean-Jacques qui a, lui, l'intelligence des choses religieuses, en juge autrement:

Honorez en général, dit-il, tous les fondateurs de vos cultes respectifs... Ils ont eu de grands génies et de grandes vertus: cela est toujours estimable. Ils se sont dits les envoyés de Dieu; cela peut être et n'être pas; c'est de quoi la pluralité ne saurait juger d'une manière uniforme, les preuves n'étant pas également à sa portée. Mais quand cela ne serait pas, il ne faut point les traiter si légèrement d'imposteurs. Qui sait jusqu'où les méditations continuelles sur la divinité, jusqu'où l'enthousiasme de la vertu ont pu, dans leurs sublimes âmes, troubler l'ordre didactique et rampant des idées vulgaires? Dans une trop grande élévation la tête tourne, et l'on ne voit plus les choses comme elles sont...

Ici, Rousseau est autrement intelligent que Voltaire.

J'imagine qu'après sa magnifique réplique à l'archevêque de Paris, Rousseau crut qu'il allait rentrer en grâce auprès de la partie récalcitrante de ses compatriotes de Genève. Il y avait eu (je vous renvoie là-dessus au beau livre de Rod), il y avait eu, dans le décret lancé par le Petit Conseil contre Rousseau, une irrégularité de procédure. Jean-Jacques comptait que toute la bourgeoisie protesterait contre cette infraction à la loi. Et, en effet, il avait à Genève des amis, les meneurs de ce qu'on peut appeler, le parti démocratique,--et qui même l'ennuyaient bien fort, et qui l'accablaient de leurs lettres et de leurs visites (deux eurent l'indiscrétion de tomber malades chez lui et de s'y faire soigner). Mais tout se passait en paroles. Après avoir attendu plus d'un an «que quelqu'un réclamât contre une procédure illégale», Rousseau prit enfin un parti, renonça «à une ingrate patrie», abdiqua, par une lettre au premier syndic, son droit de bourgeoisie.

Il dut être très malheureux à ce moment-là. Nous le voyons dans sa correspondance (qu'il faut toujours consulter en même temps que ses _Confessions_). Seul, proscrit, se croyant abandonné de tous, ses souffrances physiques ayant redoublé de violence, il écrit à Duclos (le seul des «philosophes» avec qui il ne se soit jamais brouillé) qu'il est décidé au suicide.

...Ma situation physique a tellement empiré... que mes douleurs, sans relâche et sans ressource, me mettent absolument dans le cas de l'exception marquée par Mylord Édouard en répondant à Saint-Preux.

(Cette lettre de mylord Édouard est la vingt-deuxième de la troisième partie de la _Nouvelle Héloïse_.)

Et Rousseau écrit en même temps à M. Martinet, «châtelain» de Motiers, pour lui remettre son testament et lui recommander Thérèse, comme il avait fait à Duclos.

Adieu, monsieur, je pars pour la patrie des âmes justes, j'espèce y trouver peu d'évêques et de gens d'Église, mais beaucoup d'hommes comme vous et moi.

Je note ce projet de suicide. Plus tard, en Dauphiné, dans la lettre où il propose à Thérèse la séparation, il lui promet de ne pas se suicider. Tout cela prouve du moins qu'il y songeait quelquefois.

Cependant il ne se tue pas. Il se rétablit pour de nouvelles douleurs. L'hiver est dur à Motiers. Pendant six mois, il ne peut mettre les pieds dehors. Tout en faisant des lacets, ou en fendant du bois pour suer l'urine dont il a le corps ravagé, il médite sur l'universelle injustice dont il est victime, sur son infortune qu'il juge unique au monde. Thérèse devient moins douce, car elle se déplaît en pays étranger--et protestant, elle, commère catholique.

A Genève, l'agitation continue. Les partisans de Rousseau font au Conseil des «représentations», dont il ne tient compte. Pour défendre le Conseil, le procureur général Tronchin écrit, sur le cas de Rousseau et contre Rousseau, les _Lettres de la Campagne_. Rousseau, déchaîné cette fois, répond par _les Lettres de la Montagne_ (neuf lettres en deux parties; trois cents pages environ).

Dans la deuxième partie, il développe la constitution de Genève et le mécanisme du «droit de représentation», et démontre l'illégalité de la procédure dont on avait usé envers lui.

La première partie est restée intéressante. Elle est fort belle par endroits. Sans doute, dans la plupart de ces pages, il ne fait que maintenir les idées du _Vicaire Savoyard_ et son droit de les exprimer librement, même à Genève. Mais on y trouve aussi des choses que Rousseau n'avait pas encore dites.

D'abord le passage où il ramène la Réformation à son vrai principe, qui est le libre examen individuel, et en tire, bien longtemps d'avance, les conclusions du «protestantisme libéral» (qui, vraiment, n'est plus une religion confessionnelle). Rousseau réserve pourtant deux points:

Pourvu, dit-il, qu'on _respecte toute la Bible_ et qu'on _s'accorde sur les points principaux_, on vit selon la réformation évangélique.

On ne voit pas, à vrai dire, pourquoi le libre examen s'arrêterait devant la sainteté de la Bible et devant certains points de son interprétation. Le propre d'une religion fondée sur le libre examen semble bien être de se détruire enfin elle-même; et c'est ce qui arriverait sans doute à la Réforme, si, au bout du compte, le commun des protestants n'étaient des hommes comme les autres, pliés, par sens pratique, à une habitude et à une tradition, peu capables de critique, et chez qui la liberté d'examen est un principe et une prétention beaucoup plus qu'une réalité. Mais, ceci réservé, les déductions de Rousseau sont irréprochables:

Chacun, conclut-il, en demeure seul juge en lui-même (juge de la doctrine et des interprétations) et ne reconnaît en cela d'autre autorité que la sienne propre. Les bonnes instructions doivent moins fixer le choix que nous devons faire, que nous mettre en état de bien choisir. Tel est le véritable esprit de la Réfomation, tel en est le vrai fondement. La raison particulière y prononce..., et il est tellement de l'essence de la raison, d'être libre que, quand elle voudrait s'asservir à l'autorité, cela ne dépendrait pas d'elle. Portez la moindre atteinte à ce principe, et tout l'évangélisme croule à l'instant. _Qu'on me prouve aujourd'hui qu'en matière de foi je suis obligé de me soumettre aux décisions de quelqu'un, dès demain je me fais catholique_, et tout homme conséquent et vrai fera comme moi.

Et plus loin, contre ces pasteurs qui, avant l'affaire Rousseau, affectaient une extrême liberté d'esprit et passaient même pour «sociniens»:

Ce sont en vérité de singulière gens que messieurs vos ministres: _on ne sait ni ce qu'ils croient, ni ce qu'ils ne croient pas; on ne sait même pas ce qu'ils font semblant de croire; leur seule manière d'établir leur foi est d'attaquer celle des autres_...

Et il va plus avant. Il prête aux catholiques ce qu'ils auraient pu répondre aux premiers réformateurs, et il embarrasse ceux-ci dans leurs propres contradictions par un raisonnement que Bossuet eût avoué, et d'un accent où Bossuet eût seulement mis plus de charité et de douceur. Rousseau fait simplement, ici, le procès de la Réforme même et de son principe. Le singulier homme! Toute cette seconde _Lettre de la Montagne_ me paraît un chef-d'oeuvre, et un chef-d'oeuvre bien inattendu. Ainsi la destinée de Jean-Jacques était d'être destructeur, même du protestantisme, et cela en se conformant à ce qui est l'essence même de la Réforme et en se montrant ce que le protestantisme, dans son fond intime, conseille d'être: un individualiste forcené.

Ce heurt de Rousseau contre ceux de sa religion, me plaît extrêmement, je l'avoue. Cette aventure eut, je crois, pour l'âme de Rousseau, des conséquences que nous verrons tout à l'heure.