Jean-Jacques Rousseau

Chapter 17

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Je vous avoue que je flaire dans le _Contrat social_ quelques traces de dérangement d'esprit. Il y a des choses que Rousseau y a mises, comme ça,--et bien qu'elles contredisent par l'esprit la plus grande partie de son oeuvre,--parce qu'elles lui ont passé par la tête,--ou parce qu'elles sont remontées en lui d'un vieux fond atavique. J'ai déjà noté la confusion calviniste de la politique et de la morale. Il y faut joindre un passage tout à fait odieux,--dont on retrouverait peut-être l'origine chez quelque écrivain protestant,--un passage où tout l'antipapisme de sa première éducation lui revient (avec le désir peut-être de flatter ses coreligionnaires de Genève); où il refuse aux «chrétiens romains» la possibilité d'être de bons citoyens parce que le chef de leur religion ne réside pas dans leur patrie; où enfin, après avoir explicitement banni les athées de sa république, il en bannit implicitement les catholiques. Page homicide, génératrice et conseillère de persécutions; page écrite pourtant par un futur persécuté, et de qui? Des protestants.

Tel est le _Contrat social_. Entrepris «pour rendre les hommes libres et heureux», il se trouve que c'est un des plus complets instruments d'oppression qu'un maniaque ait jamais forgé.

* * * * *

Et maintenant, vous allez voir Rousseau ruiner lui-même son utopie, et dans le moment où il la construit, et après l'avoir édifiée.

Dans son livre même, il nous confesse qu'à l'heure actuelle, les hommes, en général, sont trop corrompus par la société pour que le _Contrat social_ leur convienne. Il conviendrait tout au plus à de très petites cités: Genève, Berne. En réalité, il ne convient complètement qu'à des peuples à la fois très petits et encore jeunes, et qui peuvent encore supporter un législateur à la manière antique: la Corse, par exemple. Rousseau le dit en propres termes:

Il est encore en Europe un peuple capable de législation, c'est l'île de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave peuple a su recouvrir et défendre sa liberté (avec Paoli) mériterait que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J'ai quelque pressentiment qu'un jour cette petite île étonnera l'Europe.

(Elle l'a étonnée, mais pas du tout de la façon qu'avait pressentie Jean-Jacques.)

Ainsi, c'est entendu, le gouvernement du _Contrat social_ n'est fait que pour les très petits États. Et encore, cette petitesse est-elle une condition suffisante? Rousseau ne le croît pas.

Il écrit:

Que de choses difficiles à réunir ne suppose pas ce gouvernement! Premièrement un État très petit, où le peuple est facile à rassembler et où chaque citoyen peut aisément connaître tous les autres; secondement, une grande simplicité de moeurs qui prévienne la multitude d'affaires et de discussions épineuses; ensuite beaucoup d'égalité dans les rangs et les fortunes, sans quoi l'égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits et l'autorité; enfin peu ou point de luxe, car le luxe est l'effet des richesses, ou il les rend nécessaires; il corrompt à la fois le riche et le pauvre, l'un par la possession, l'autre par la convoitise...; il ôte à l'État tous ses citoyens pour les asservir les uns aux autres, et tous à l'opinion...

...Ajoutons qu'il n'y a pas de gouvernement _si sujet aux guerres civiles et aux agitations intestines_ que le démocratique ou populaire...

...S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait _ne convient pas à des hommes_.

Ainsi, il ne convient pas même aux Corses. Alors à qui convient-il? Et pourquoi avoir écrit le _Contrat social_?--Ici, comme pour la _Julie_, comme pour l'Émile, les amis de Rousseau disent (en de meilleurs termes): «Oui, cela paraît idiot, mais c'est très noble: c'est un idéal que Rousseau propose et dont il serait beau de se rapprocher.»--Pourquoi? Il y a des «idéaux» qui ne sont pas désirables du tout. Tel idéal implique une telle méconnaissance des réalités, ou des sentiments si suspects chez ceux qui l'ont conçu ou prôné, qu'il peut être très dangereux même d'aspirer à un idéal de cette louche espèce-là. «Idéal, idéal», cela est bientôt dit, et ce n'est pas du tout synonyme de bon, de généreux ou d'utile.

Enfin, voilà le fait, Rousseau, même dans le _Contrat_, avoue que le gouvernement du _Contrat_ est absolument inapplicable. Et il le confessera encore mieux, un peu plus tard, dans ses lettres.

Nous sommes habitués à ces palinodies. Nous l'avons toujours vu atténuer ou même démentir dans sa correspondance les paradoxes trop agressifs ou trop déraisonnables qu'il avait mis dans ses livres.--En outre, il devait être d'autant plus disposé à renier le _Contrat_, que, tout de même et quoi qu'on ait fait pour l'y rattacher, le _Contrat_ est en assez vif désaccord avec ses autres ouvrages.[15] (Dans ceux-ci il a coutume d'accorder le moins possible à l'institution sociale; dans celui-là, il livre à l'institution sociale l'homme tout entier.)--Enfin, quelques années ont passé. Ces Genevois, pour qui surtout il avait écrit son livre, l'ont odieusement persécuté. C'est le moment où il écrit au Corse Butta-Foco:

J'aime naturellement autant votre clergé (le clergé catholique), que je hais le nôtre. J'ai beaucoup d'amis parmi le clergé de France, et j'ai toujours très bien vécu avec eux.

[Note 15: Il ne faut pas oublier que la rédaction primitive du _Contrat social_ est antérieure au premier _Discours_ de Rousseau et à sa théorie de la bonté de la nature.]

Il écrit à d'Ivernois (13 janvier 1767):

Vous avez pu voir dans nos liaisons que je ne suis pas visionnaire, et dans le _Contrat social_ je n'ai jamais approuvé le gouvernement démocratique.

(Et il peut le soutenir et même le croire, le livre étant plein de contradictions.)

Il écrit au marquis de Mirabeau (26 juillet 1767).

Voici, dans mes vieilles idées, le grand problème en politique, _que je compare à celui de la quadrature du cercle_ en géométrie: trouver une forme de gouvernement qui mettra la loi au-dessus de l'homme.

(Et c'est bien, en effet, la quadrature du cercle, puisque la loi sera toujours faite par des hommes et appliquée par des hommes).

Si cette forme est trouvable, continue-t-il, cherchons-la... Si malheureusement elle n'est pas trouvable, _et j'avoue ingénument que je crois qu'elle ne l'est pas, mon avis est qu'il faut passer à l'autre extrémité, et mettre tout d'un coup l'homme autant au-dessus des lois qu'il peut être; par conséquent établir le despotisme arbitraire et le plus arbitraire, qu'il est possible_.

(C'est peut-être aussi qu'à ce moment-là Rousseau venait d'éprouver la bienfaisance du roi de Prusse.)

Je voudrais, poursuit-il, _que le despote pût être Dieu_. En un mot, _je ne vois pas de milieu supportable entre la plus austère démocratie et le hobbisme le plus parfait; car le conflit des hommes et des lois, qui met l'État dans une guerre intestine continuelle, est le pire de tous les états politiques_.

Puis, comme effrayé d'avoir pu écrire ces choses:

Mais les Caligula, les Néron, les Tibère!... Mon Dieu, je me roule par terre et je gémis d'être homme.

Il se roule par terre en pensant au lointain Néron, c'est très bien. Mais enfin il ne tient plus du tout au _Contrat_.

Il y tient si peu que, six mois après (janvier-février 1768), dans de longues lettres à son compatriote d'Ivernois, s'occupant des troubles de Genève et de la réforme de sa Constitution, il cherche,--comme ferait Montesquieu lui-même,--des combinaisons et des balances d'attributions entre les divers pouvoirs politiques (Petit Conseil, Grand Conseil, et Conseil général ou corps des électeurs); et que, finalement, désespérant de voir les discordes civiles s'apaiser, il jette à ses amis de Genève cette exhortation à l'antique, qui semble extraite d'un _Conciones_ extravagant:

...Oui, messieurs, il vous reste un dernier parti à prendre, et c'est, j'ose le dire, le seul qui soit digne de vous. C'est, au lieu de souiller vos mains dans le sang de vos compatriotes, de leur abandonner ces murs qui devaient être l'asile de la liberté et _qui vont n'être plus qu'un repaire de tyrans_; c'est d'en sortir tous, tous ensemble, en plein jour, vos femmes et vos enfants au milieu de vous, et, puisqu'il faut porter des fers, d'aller porter du moins ceux de quelque grand prince, et non pas _l'insupportable et odieux joug de vos égaux_.

Ces dernières paroles sont fort belles. Elles résument vraiment toute l'absurdité du _Contrat social_ et de la démocratie elle-même.

Ainsi, trois étapes: 1º Jean-Jacques, dans son livre même, déclare le _Contrat_ applicable seulement à de petites cités; 2º il le déclare inapplicable à de simples mortels; 3º cinq ou six ans après il le renie totalement.

Or, cette forme de gouvernement que l'auteur avait décrite à l'usage d'une cité de vingt mille âmes et de quinze cents électeurs,--qu'il avait ensuite confessée impraticable même dans cette petite cité,--et qu'enfin il avait reniée avec une sorte de fureur,--la Révolution, trente ans après, s'en emparera comme d'un évangile, et voudra l'imposer à un peuple de dix siècles et de vingt-cinq millions d'hommes. Et cet essai s'appellera la Terreur.

--Ce n'est pas la faute de Rousseau, direz-vous.

Entendons-nous bien. Je ne dis pas que les écrits de Rousseau aient amené la Révolution (laquelle avait des raisons économiques profondes): surtout je ne dis pas que seuls ils l'aient amenée. Mais il se trouve que, plus qu'aucun autre écrivain, Rousseau a fourni, a légué aux plus systématiques et aux plus violents des hommes qui ont fait la Terreur, et même aux têtes les plus illettrées de la canaille révolutionnaire, un état sentimental, une phraséologie--et des formules.

D'autant mieux que, outre l'erreur essentielle qui en fait l'armature, le _Contrat social_ fourmille de contre-vérités de détail.--On y lit que «la voix publique n'élève presque jamais aux premières places que des hommes éclairés et capables qui les remplissent avec honneur».--On y lit que «le peuple se trompe bien moins sur ses choix que le prince»;--«qu'un homme d'un vrai mérite est presque aussi rare dans le ministère (d'un roi) qu'un sot à la tête d'un gouvernement républicain». On y lit, à propos des rois, «que tout concourt à priver de justice et de raison un homme élevé pour commander aux autres».--On y lit «que les républiques vont à leurs fins par des voies plus constantes et mieux suivies que la monarchie».--Le gouvernement féodal y est appelé «cet inique et absurde gouvernement dans lequel l'espèce humaine est dégradée, et où le nom d'homme est un déshonneur». Etc, etc.. Tous les préjugés les plus ineptes et les plus meurtriers de la Révolution sont hérités du _Contrat social_.

J'ai entendu, écrit Mallet de Pan, j'ai entendu, en 1788, Marat lire et commenter le _Contrat social_ dans les promenades publiques, aux applaudissements d'un auditoire enthousiaste.

Et, cinq ans après, la France connaissait les bienfaits des doctrines du _Contrat social_, et de l'universelle égalité, et de la souveraineté du peuple, et du droit absolu de l'État, et des magistratures d'exception telles que le Comité de Salut public et le tribunal révolutionnaire. Du chapitre 8 du livre IV sortait le préjugé anti-catholique, et la Constitution civile du clergé, et la persécution religieuse. Et le _Contrat social_ était codifié dans l'inapplicable Constitution de 1793.

Tout cela, parce qu'il avait plu à un demi fou, trente ans auparavant, de rêver pour une ville de vingt mille habitants une législation qui «ne convenait qu'à des dieux»,--et à laquelle, cinq ans plus tard il déclarait préférer «le despotisme le plus arbitraire»!

Jamais, je crois, grâce à la crédulité et à la bêtise humaine, plus de mal n'a été fait à des hommes par un écrivain, que par cet homme qui, semble-t-il, ne savait pas bien ce qu'il écrivait, et qui aurait fui sa cité s'il l'avait vue réalisée. Vraiment, il y a des cas où l'on est tenté de dire que ce malheureux a été un misérable.

Et c'est parce que cette idée m'est pénible que j'ai voulu ramasser d'abord ce qui m'est le plus odieux dans son oeuvre, et n'arriver qu'ensuite à la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_. A partir de là, en effet, nous n'aurons plus qu'à plaindre Jean-Jacques, quelquefois à l'admirer; car, je le dis très sérieusement, son âme se purifie à mesure que ses maux et sa folie augmentent.

* * * * *

Donc, revenons un peu sur nos pas. Lorsque le gouverneur d'Émile juge à propos de lui enseigner la religion naturelle, il suppose que lui-même, tout près jadis de perdre son âme, a eu le bonheur de rencontrer un bon prêtre, un curé de campagne, un «vicaire savoyard», dont les discours l'ont ramené dans le droit chemin. Rousseau juge indispensable que ce bon prêtre ait commis autrefois une faute contre les moeurs: car Rousseau ne peut imaginer un personnage sympathique qui n'ait, comme lui, quelque souillure. Mais enfin ce vicaire est plein de vertu et de charité, et je le dirais assez proche de Jocelyn, si Jocelyn n'était resté pur et si Jocelyn ne gardait mieux, quant au dogme catholique, une sorte d'orthodoxie verbale.

Or ce prêtre emmène un matin son jeune ami dans la campagne, et, en présence d'une nature dont le spectacle fortifie ses discours et les appuie d'un magnifique témoignage, il expose à son disciple la doctrine du plus pur et du plus émouvant spiritualisme.

Je crois utile de résumer sa très simple argumentation.

Visiblement une volonté meut l'univers. Et, si la matière mue nous montre une volonté, la matière mue selon de certaines lois nous montre une intelligence. Voilà pour l'univers.

Et voici pour l'homme:--L'homme est _libre_ dans ses actions et, comme tel, animé d'une substance immatérielle.

Or, si l'âme est immatérielle, elle peut survivre au corps et, si elle lui survit, la Providence est justifiée de l'existence du mal sur la terre (sans compter que le mal moral est l'ouvrage de l'homme et que le mal physique se réduit presque à rien pour l'homme naturel). Une preuve de l'immortalité de l'âme, et d'une vie et d'une sanction future, c'est le triomphe terrestre des méchants.

Et la création? faut-il y croire?--Le vicaire croit du moins à la formation et à la mise en ordre du monde par Dieu. Et Dieu? Que connaissons-nous de lui?--Je puis du moins entrevoir ses attributs: intelligence, puissance, justice, bonté.

Reste à chercher quelle règle je dois me prescrire pour remplir ma destination sur la terre selon l'intention de Celui qui m'y a placé. Ma lumière, ici, c'est la conscience.

En cet endroit se place l'invocation:

Conscience! Conscience! instinct divin, immortelle et céleste voix, _guide assuré_ d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre, _juge infaillible_ du bien et du mal, qui rend l'homme semblable à Dieu! C'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège, de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe.

La conscience «guide assuré»? La conscience «juge infaillible»? Infaillible toujours? et jamais abusé par l'«entendement sans règle»?--Hélas, quel guide et quel juge était-elle à Rousseau lorsque, ayant abandonné son troisième enfant, et cela, nous raconte-t-il, «après un sérieux examen de _conscience_» (_Confessions_, VIII), il écrivait:

Si je me trompai dans mes résultats, rien n'est plus étonnant que la sécurité d'âme avec laquelle je m'y livrai.

Et un peu plus loin:

Cet arrangement (le dépôt aux Enfants-Trouvés) me parut si bon, si sensé, si _légitime_!...

--Oh! que Julie, régénérée et devenue dévote, avait raison d'écrire: «Je ne veux plus être juge en ma propre cause»! La conscience, non appuyée sur une règle fixe, une tradition, une religion dogmatique, ou simplement le Décalogue, risque tant, dans certains cas, de se confondre avec l'orgueil ou l'intérêt secret! La foi de Rousseau dans la conscience,--c'est-à-dire dans _sa_ conscience, ce n'est pas autre chose que l'«individualisme en morale» ce qui est une expression contradictoire. Il n'y a pas _la_ conscience en général: il y a ma conscience, votre conscience, la conscience de Rousseau, qui a été souvent bien incertaine et bien trouble...

Mais je me reproche d'interrompre Jean-Jacques à une de ses meilleures heures. Le vicaire continue; il a de belles pages stoïciennes sur cette idée, que combattre ses passions par goût de l'ordre, c'est obéir à la nature. Puis il disserte sur la «prière»; il la veut limitée:

La seule chose que je demande à Dieu c'est de redresser mon erreur si je m'égare.

Et il arrive à la révélation et aux miracles.

Cette dernière partie contient les passages qui ont fait condamner l'Émile (j'ai dit en raison de quelles circonstances particulières). Rousseau y montre pourtant une assez grande prudence. En deux mots, il néglige le surnaturel, miracles, révélation, sans les nier expressément et surtout parce que la constatation en est impossible. Il dit de la révélation:

Je ne l'admets ni ne la rejette: je rejette seulement l'obligation de la connaître.

Il dit des miracles que,--sans compter qu'ils sont incontrôlables,--ils ne servent de rien, du moment que, tour à tour, la vérité de la doctrine se prouve par les miracles, et la vérité des miracles par la doctrine. Il dit de l'évangile:

La sainteté de l'Évangile est un argument qui parle à mon coeur;

et vous connaissez le fameux passage qui se termine par ces mots, dont je ne sais s'ils expriment une foi sérieuse où s'ils ne sont qu'une façon de parler et un effet de rhétorique:

Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu.

Il a d'ailleurs soin de dire sur chaque point délicat:

Je ne me détermine qu'en tremblant, et je vous dis plutôt mes doutes que mon avis.

Il professe qu'il y a dans toutes les religions un même noyau solide: croyance au Dieu personnel, à l'âme, à la vie future, et que, pour le reste, chacun doit suivre la religion de son pays. Donc, soyons tolérants.--Et je veux vous citer la vraie conclusion du vicaire:

...Voilà le scepticisme involontaire où je suis resté; mais ce scepticisme n'est nullement pénible, parce qu'il ne s'étend pas aux points essentiels de la pratique, et que je suis bien décidé sur les principes de tous mes devoirs. Je sers Dieu dans la simplicité de mon coeur. Je cherche à savoir ce qui importe à ma conduite. Quant aux dogmes qui n'influent ni sur les actions ni sur la morale (mais y en a-t-il de tels?...) et dont tant de gens se tourmentent, je ne m'en mets nullement en peine... Je crois toutes les religions bonnes quand on y sert Dieu convenablement. _Le culte essentiel est celui du coeur_.

Cette profession de foi du vicaire savoyard reste, je crois, le plus beau _Credo_ du spiritualisme qui ait été écrit.--Je crains que cette doctrine ne paraisse un peu superficielle et surannée aux nouvelles générations pensantes. Depuis, d'autres métaphysiques ont paru plus savantes et plus fortes et ont été plus en faveur. Quel jeune professeur de philosophie daignerait se dire simplement spiritualiste et déiste?...--C'est qu'on songe toujours au spiritualisme officiel, insincère, figé, mort, de Victor Cousin et des anciens manuels de philosophie. Et pourtant... Les arguments du spiritualisme valent bien ceux des métaphysiques qui passent pour plus distinguées; car, en ces matières, il ne s'agit pas de démonstration proprement dite. «Les preuves de Dieu métaphysiques, dit Pascal, sont si éloignées du raisonnement des hommes, et si impliquées, qu'elles frappent peu; et quand cela servirait à quelques-uns, cela ne servirait que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstration; une heure après, ils craignent de s'être trompés.»--Mais les «preuves de Dieu» retenues par Rousseau, si elles ne sont certes pas sans réplique, sont les plus simples, les plus accessibles, comme il convenait, à la moyenne des intelligences et, pour ainsi parler, les plus «portatives»; ce sont les plus unies parmi les preuves traditionnelles de Platon, de Descartes, de Malebranche, de Bossuet, de Fénelon... Pensez qu'avant de devenir la philosophie du baccalauréat (j'entends le baccalauréat de ma jeunesse), le spiritualisme fut la philosophie du _Phédon_ et du _Banquet_ et celle du _Songe de Scipion_. Enfin songez que le spiritualisme, s'il n'est pas la plus subtile explication de l'univers, en est la plus généreuse, celle qui donne au monde de plus beau sens, celle qui contient le plus d'amour et qui fait à la Cause première le plus magnanime crédit.

Et c'est bien ainsi que Rousseau l'entend. Son déisme n'est point, comme celui de Voltaire, un déisme politique, un déisme de gendarme. Le déisme de Voltaire n'oblige Voltaire à rien du tout. Celui de Rousseau l'_oblige_. C'est bien véritablement pour lui une religion émouvante et agissante, et qui influe sur la vie et sur les actes. Le déisme de Jean-Jacques est si bien pour lui une religion, qu'il l'oppose nettement à l'irréligion, c'est-à-dire à l'athéisme et au matérialisme des «philosophes» (qui ne le lui pardonneront point).--Et le sentiment religieux de Rousseau, et sa persuasion de l'absolue nécessité de la croyance en Dieu et de l'amour de Dieu sont si profonds en lui, qu'il ne craint pas, dans une _Note_, de préférer le fanatisme à l'irréligion. Il faut toujours lire les _Notes_ de Rousseau, car elles sont souvent plus significatives et plus hardies que son texte. Dans cette note, qui est magnifique, il rompt décidément et énergiquement en visière au parti des philosophes, et ose dire des choses comme celles-ci, qui seraient, aujourd'hui encore, d'une si opportune application:

Un des sophismes les plus familiers au parti philosophique est d'opposer un peuple supposé de vrais philosophes à un peuple de mauvais chrétiens: comme si un peuple de vrais philosophes était plus facile à faire qu'un peuple de vrais chrétiens...

Le fanatisme (religieux), quoique sanguinaire et cruel, est pourtant une passion grande et forte, qui élève le coeur de l'homme, qui lui fait mépriser la mort, qui lui donne un ressort prodigieux, et qu'il ne faut que mieux diriger pour en tirer les plus sublimes vertus: au lieu que l'irréligion et, en général, l'esprit raisonneur et philosophique attache à la vie, effémine, avilit les âmes, concentre toutes les passions dans la bassesse de l'intérêt particulier, dans l'abjection du _moi_ humain, et sape ainsi petit à petit les fondements de toute société,...

Le fanatisme, quoique plus funeste dans ses effets immédiats que ce qu'on appelle aujourd'hui l'esprit philosophique, l'est beaucoup moins dans ses conséquences. D'ailleurs il est aisé d'étaler de belles maximes dans les livres: mais la question est de savoir si elles tiennent bien à la doctrine... Reste à savoir encore si la philosophie, à son aise et sur le trône, commanderait bien à la gloriole, à l'intérêt, à l'ambition, aux petites passions de l'homme, et si elle pratiquerait cette humanité si douce qu'elle nous vante la plume à la main.

Par les principes, la philosophie ne peut faire aucun bien que la religion ne fasse encore mieux, et la religion en fait beaucoup que la philosophie ne saurait faire...

Nos gouvernements modernes doivent incontestablement au christianisme leur plus solide autorité et leurs révolutions moins fréquentes; il les a rendus eux-mêmes moins sanguinaires; cela se prouve par les faits en les comparant aux gouvernements anciens.