Jean-Jacques Rousseau

Chapter 16

Chapter 163,616 wordsPublic domain

Idéalisé? Comment?--Genève était un gouvernement démocratique, mais atténué.--En dehors des «habitants», c'est-à-dire les étrangers domiciliés dans la république, et des «natifs», ou fils d'«habitants» (deux classes qui comptaient peu) il y avait les «citoyens», fils de bourgeois et nés dans la ville, et les «bourgeois», fils de bourgeois ou de citoyens, mais nés à l'étranger, ou étrangers ayant acquis le droit de bourgeoisie. Ces deux classes: les «citoyens» et les «bourgeois», formaient ensemble le corps électoral: environ quinze cents votants (on n'était électeur qu'à vingt-cinq ans). Mais, seuls, les «citoyens» pouvaient être membres du gouvernement (appelé «Petit Conseil»).

Or, lorsque Rousseau avait publié le _Discours sur l'inégalité_, il l'avait dédié à la République de Genève, et particulièrement aux membres du Petit Conseil. Mais ils avaient, paraît-il, reçu froidement cette dédicace; et, tandis que tout le peuple de Genève s'échauffait pour Jean-Jacques, eux seuls avaient montré quelque réserve. Jean-Jacques, nous le savons, leur en avait gardé rancune; et il est donc fort possible qu'en poussant à la démocratie toute pure son tableau idéalisé d'une petite république, il ait voulu ennuyer un peu ces membres privilégiés du Petit Conseil, qu'il avait inutilement traités dans sa dédicace de «magnifiques et souverains seigneurs».

Ce n'est que par là, je crois, qu'on peut «insérer», comme je disais, le _Contrat social_ dans la vie personnelle et intime de Jean-Jacques: Jean-Jacques veut démocratiser Genève par rancune des sentiments trop tièdes du gouvernement genevois à son égard.--Il n'est pas impossible.

D'autre part, il n'était pas nécessaire sans doute, mais il était assez naturel que Rousseau, censeur des moeurs dans ses premiers livres, précepteur d'amour dans la _Julie_, oracle de l'éducation dans l'_Émile_, sentît le besoin d'être enfin législateur, pour achever sa mission de bienfaiteur de l'humanité. Car tous ces emplois se tiennent.--Lui-même avait dit dans l'_Émile_ (et l'on y peut voir une amorce au _Contrat social_):

Comment faire pour que l'homme, dans l'état civil, reste aussi libre que possible, ne subisse pas des volontés particulières et arbitraires, ne subisse que des volontés générales? Il faut substituer la loi à l'homme; armer les volontés générales d'une force réelle, supérieure à l'action de toute volonté particulière.

Bref, c'est l'homme d'un rôle qui a écrit le _Contrat social_, et c'est aussi l'homme froissé par les «magnifiques seigneurs» de Genève; et c'est le Genevois, fils d'une très petite république; et c'est plus encore le protestant. La «souveraineté du peuple» est un dogme protestant, opposé par les pasteurs du XVIIe siècle au despotisme de Louis XIV. Le ministre Jurieu avait dit en propres termes: «Le peuple est la seule autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes.»

Et, si c'est le protestant qui a écrit le _Contrat_, ce n'est donc point l'apôtre de la nature; et il paraît en effet impossible de faire rentrer ce livre dans la théorie exposée par les deux _Discours_. Car le gouvernement «selon la nature», le gouvernement «naturel»,--de quelque façon qu'on l'entende,--ce ne peut évidemment pas être la démocratie absolue, tardif et artificiel produit des métaphysiques politiques, (et qui n'a jamais été réalisée même dans les petites républiques de l'antiquité, où il y avait les «esclaves»): le gouvernement selon «la nature», ce serait le gouvernement le plus ressemblant à l'immémoriale et naturelle institution de la famille; ce serait le gouvernement d'un seul, ce serait la monarchie,--et cela de l'aveu même de Rousseau qui, dans le _Discours sur l'inégalité_, considère comme le meilleur et le plus heureux le régime patriarcal de la tribu.

Et maintenant voici le dessein du _Contrat social_, dégagé de toutes les digressions qui l'obscurcissent. Je veux citer d'abord une partie des principes posés par l'auteur, et d'où le reste est déduit:

L'homme est né libre, et partout il est dans les fers («né libre» ne me présente aucun sens; mais passons). Comment ce changement s'est-il fait? Je l'ignore... Qu'est-ce qui peut le rendre légitime («le», c'est-à-dire ce changement de l'homme né libre en homme qui n'est plus libre, c'est-à-dire, au bout du compte, le gouvernement, l'institution sociale)? Je crois pouvoir résoudre cette question.

Il y a, à l'origine des sociétés, un pacte, connu ou supposé. Comment doit se formuler ce pacte? Quelles en doivent être les clauses,--et ensuite le fonctionnement?

...La difficulté peut s'énoncer en ces termes:

Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. Tel est le problème fondamental dont le contrat social donne la solution.

...Les clauses de ce contrat, bien entendues, se réduisent toutes à une seule, savoir l'aliénation _totale_ de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté; car, premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous; et, la condition étant égale pour tous, nul n'a intérêt de la rendre onéreuse aux autres. (Rousseau en est sûr...) De plus, chacun, se donnant à tous, ne se donne à personne; et, comme il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière le même droit qu'on lui cède sur soi, on gagne l'équivalent de ce qu'on perd, et plus de force pour conserver ce qu'on a.

(Oh! c'est d'une excellente logique, et c'est très bien sur le papier.)

...A l'instant, au lieu de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d'association produit un corps moral et collectif, composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix; lequel reçoit de ce même acte son unité, son _moi_ commun, sa vie, sa volonté...

Cet être collectif est appelé _État_ quand il est passif, _souverain_ quand il est actif... A l'égard des associés, ils prennent collectivement le nom de _peuple_, et s'appellent en particulier _citoyens_, comme participant à l'autorité souveraine, et _sujets_, comme soumis aux lois de l'_État_.

Et voici comment le système doit fonctionner, pour que les hommes soient aussi heureux et, paraît-il, aussi libres que possible.

Le peuple fait la loi en tant que souverain.--Le peuple obéit à la loi en tant que sujet.--Le peuple applique la loi en tant que prince ou magistrat, en nommant, pour l'appliquer, non pas des «représentants», mais des «commissaires».

C'est le gouvernement direct et continu du peuple par le peuple.

Et voici ce qui est impliqué dans ce système:

1º L'égalité absolue des citoyens.--Pour que cette égalité demeure, il ne faut pas que le citoyen fasse partie d'un autre groupe que l'État, qu'il subisse une hiérarchie privée. Donc, aucune société partielle, aucune association, aucune corporation. «Autrement, on pourrait dire qu'il n'y a plus autant de votants que d'hommes, mais seulement autant que d'associations.»

Quant à l'inégalité des fortunes... Le communisme est enveloppé dans Rousseau. Il dit dans le _Contrat_ (L. 9):

L'État, à l'égard de ses membres, est maître de leurs biens par le contrat social... Les possesseurs sont considérés comme _dépositaires_ du bien public.

Et il avait dit dans l'_Émile_ (V):

Le souverain (c'est ici le peuple) peut légitimement s'emparer des biens de tous, comme cela se fit à Sparte, au temps de Lycurgue.

(Et pourtant, dans la _Nouvelle Héloïse_, il écrivait à la fois le poème et le traité du gouvernement domestique; et cela supposait à la fois l'inégalité assez grande des fortunes et une sévère hiérarchie, et il en résultait un groupement naturel, économique et moral, qui formait évidemment une «société partielle», interposée entre l'individu et l'État. Et ce groupement semblait à Rousseau utile et délicieux.)

2º Le système implique la souveraineté du peuple. Cette souveraineté va loin.

On convient, dit Rousseau, que tout ce que chacun aliène, pour le pacte social, de sa puissance, de ses biens, de sa liberté, c'est seulement la partie de tout cela dont l'usage importe à la communauté: _mais_ il faut convenir aussi que le souverain (c'est-à-dire le peuple en tant que souverain) est juge de cette importance.

Bref, c'est le peuple qui décidera ce qu'il convient de laisser de liberté et de biens à chaque citoyen; et cela fait frémir.

(Et pourtant, dans ce même _Contrat social_, Rousseau refuse au peuple la prévoyance et la clairvoyance, et l'appelle «une multitude _aveugle_, qui souvent ne sait ce qu'elle veut, parce qu'elle sait rarement ce qui lui est bon.»)

3º Troisièmement et corollairement, le système implique le droit illimité du peuple souverain, même sur la conscience. Le peuple impose sa loi, même en matière philosophique et théologique. Jean-Jacques rétrograde jusqu'à Calvin. Il rétablit l'union du temporel et du spirituel, dont la séparation avait été, selon Auguste Comte, le chef-d'oeuvre du moyen âge.

Il y a, dit-il, une profession de foi purement civile, dont il appartient au souverain (au peuple souverain) de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de la religion, mais comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle.

Il indique les dogmes de cette religion civile: «l'existence de la divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois». Et il conclut ainsi sur ce point:

...Sans pouvoir obliger personne à croire à ces dogmes, le peuple peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas; il peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la justice, et d'immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, SE CONDUIT COMME NE LES CROYANT PAS (formule terriblement ambiguë et inquisitoriale), _qu'il soit puni de mort_; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois.

Quand on se rappelle que les «dogmes» en question, outre l'existence de Dieu et la vie future, comprennent _la sainteté du contrat social et des lois_, on croit entendre ici les considérants des arrêts qui, trente ans plus tard, enverront tant de gens,--parmi lesquels Malesherbes, André Chénier et Lavoisier,--à la guillotine pour cause d'incivisme; ce qui donne bien de la saveur à la phrase où Rousseau, tout de suite après, condamne l'intolérance.

Remarquons en passant que ce ne sont pas les athées que les fils politiques de Rousseau prescriraient aujourd'hui: au contraire. Ainsi varie la folie humaine.

Donc, Rousseau décrète la mort contre l'athée relaps.

(Et pourtant, dans la _Nouvelle Héloïse_, le vertueux Wolmar est athée, et serait donc proscrit de la Genève idéale et condamné à mort s'il y rentrait. Et Jean-Jacques admire Wolmar. Partout ailleurs que dans le _Contrat_, Jean-Jacques n'est pas intolérant. Il prêche même la tolérance avec une sincérité émue dans la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_. Et justement, lui qui condamne dans le _Contrat_ ceux dont la croyance n'est pas conforme à son orthodoxie, il sera condamné, et à cause du _Contrat_ et à cause de la _Profession de foi_, par deux autres orthodoxies, celle du Parlement de Paris et celle du Petit Conseil de Genève. Si bien qu'il pourra se dire: _Patere quam fecisti legem_. Mais assurément il ne se le dira pas.)

Ainsi, le peuple souverain, qui ne devait prendre à chaque citoyen que la part de sa liberté «dont l'usage importe à la communauté», lui prend finalement tout.--Et, comme sans doute Rousseau prévoit qu'il y aura de mauvais esprits qui essayeront de résister ou de se dérober, il imagine par surcroît un tas de magistratures imitées des républiques antiques pour maintenir l'ordre:--la _dictature_, bien entendu, dans les grandes crises; mais aussi la _censure_, pour surveiller les moeurs, dénoncer les méchants et réglementer ce qui pourra rester de plaisirs aux malheureux citoyens,--et le _tribunat_, «conservateur des lois et du pouvoir législatif» et qui «servira quelquefois à protéger le souverain contre le gouvernement» (c'est-à-dire le peuple contre ses commissaires), comme faisaient à Rome les tribuns du peuple, quelquefois à soutenir le gouvernement contre le peuple, comme fait à Venise le Conseil des Dix; et quelquefois à maintenir l'équilibre de part et d'autre, comme faisaient les Éphores à Sparte. (Sentez-vous se dresser ici, déjà, l'appareil du gouvernement de la Terreur?)--Autant de tyrannies ajoutées, et bientôt substituées, plus dures encore, à celle de l'État.

Il est clair qu'après cela il ne peut rester une parcelle de liberté aux citoyens, si ce n'est à ceux qui sont de la clientèle des magistratures gouvernantes.

Quant à l'égalité, voilà longtemps qu'il n'y en a plus trace dans la démocratie pure inventée par Jean-Jacques. Et cependant, ici comme dans les deux _Discours_, l'égalité semble son suprême idéal. Pourquoi? je n'en sais rien. Amour des symétries abstraites?... A moins de supposer qu'il y eût dans son coeur plus d'envie, plus de rancune des abaissements de sa jeunesse qu'il n'en a laissé paraître dans ses livres: car, il faut le reconnaître, jamais ce sentiment d'envie n'y est confessé. Pourquoi donc cette superstition de l'égalité?

L'égalité n'est pas un droit (quoique la Révolution en ait fait le premier des «droits de l'homme»); et elle n'est pas un fait de nature, ô Jean-Jacques, prêtre de la nature! (Tout ce qu'on peut dire, c'est que le désir de l'égalité coïncide, _dans certains cas_, avec le désir de la justice).

Elle n'est pas un droit.--«Vous imaginez-vous qu'un homme puisse dire en venant au monde:--J'ai _droit_ à ce qu'aucun homme ne me soit supérieur, n'ait plus de puissance que moi»! (Faguet.) Cela n'a aucun sens. Ce qui est vrai, c'est ceci:--Les hommes ont le devoir de ne pas aggraver les inégalités naturelles et fatales entre les hommes. Le mot _droit_ n'a de sens qu'en corrélation avec le mot _devoir_.

L'égalité n'est pas non plus un fait de nature. Rousseau ne l'a pas trouvée même chez les hommes primitifs, cela est trop évident. A moins qu'on ne veuille simplement dire:--«Tous les hommes naissent en pleurant, tous meurent dans l'angoisse et la souffrance; tous sont soumis aux mêmes nécessités naturelles, etc..» Mais, de cela même, s'il y a quelque chose à tirer pour le moraliste et pour le chrétien, il n'y a rien à tirer pour l'État.

Je dirai toute ma pensée:--Pourquoi regretter qu'il en soit ainsi? Ou pourquoi s'irriter contre ce qui ne peut absolument pas être autrement? Et enfin pourquoi l'égalité paraît-elle délicieuse et désirable à Rousseau, et l'inégalité odieuse?--L'égalité réelle entre les hommes n'existerait que par leur complète similitude. Et cela ne se conçoit même pas. Les inégalités natives, sauf les cas extrêmes, ne sont pas nécessairement intolérables. On est inégaux, mais on vit tout de même, et on vit sans en souffrir. On est inégaux, mais on est surtout _différents_.--La page de La Bruyère (_De l'homme_, § 131): «Il se fait généralement dans tous les hommes des _combinaisons infinies_ de la puissance, de la faveur, du génie, des richesses, des dignités, de la noblesse, de la force, de l'industrie, de la capacité, de la vertu, du vice, de la faiblesse, de la stupidité, de la pauvreté, de l'impuissance, de la roture et de la bassesse. Ces choses, mêlées ensemble de mille manières différentes et compensées l'une par l'autre en divers sujets, forment ainsi les divers états et les différentes conditions, etc.», n'a pas cessé d'être vraie depuis la Révolution.--Louis Veuillot a écrit: «Si je pouvais rétablir la noblesse, je le ferais tout de suite et je ne m'en mettrais pas.» Moi non plus.

Tout ce que doit la société, ai-je dit, c'est, autant que possible,--entendez: autant que le permet l'intérêt général,--de se garder d'ajouter, à l'inégalité qui vient de la nature, un surcroît d'inégalité qui viendrait des lois; c'est, autant que possible, d'appliquer à ses membres un traitement égal.

Or cela est possible dans la vie civile. L'égalité devant le Code, quoiqu'elle soit souvent un leurre, nous paraît chose due. Voltaire ne réclamait que cette égalité-là. Nous l'avons.--Au delà, c'est la chimère. L'égalité politique (suffrage universel) crée des inégalités pires. L'égalité économique, ou collectivisme, serait un fonctionnarisme, donc une hiérarchie, et ramènerait à l'inégalité.

Le _Contrat social_ démontre avec éclat le premier point (que l'égalité politique crée des inégalités pires).

Avant les premières sociétés, au temps des sauvages épars, l'inégalité existe dès qu'ils se rencontrent, et (quoi qu'en dise Rousseau) la plus brutale des inégalités, celle de la force ou de l'adresse physique.

On peut sans doute supposer, à l'origine des sociétés, une sorte de contrat tacite, mais qui, les apports étant inégaux, laisse inégaux les contractants; où les forts et les habiles ont le commandement et la puissance, et les autres seulement un peu de sécurité. (Au reste, sur ces inconnaissables origines, je ne vois rien de plus raisonnable que les hypothèses de Buffon dans la septième _Époque de la Nature_.)

Mais Rousseau, veut qu'un contrat où les forts auraient bénévolement consenti à se considérer comme les égaux des faibles et n'auraient réclamé aucun privilège, il veut qu'un tel pacte ait pu être conclu ou sous-entendu.--ou (mettons tout au mieux) qu'une société puisse être organisée comme si ce pacte avait été conclu. Soit.

Tous les citoyens, égaux entre eux, votent les lois (et élisent en outre ceux qui sont chargés de les appliquer). C'est le régime du gouvernement direct par le suffrage universel (qu'il est assez étonnant que Rousseau ne nomme pas, soit de ce nom, soit d'un autre équivalent). Mais il est évident que les votes ne seront pas unanimes. Le suffrage universel, c'est la toute-puissance de la moitié des citoyens plus un, et l'autre moitié moins un subit donc des lois qu'elle n'a pas voulues. Et ainsi (je vous dis là des choses bien connues, mais il faut bien les répéter ici), le suffrage universel,--déjà sous le régime parlementaire, mais à beaucoup plus forte raison sous le régime du gouvernement direct par le peuple,--aboutit nécessairement à la tyrannie d'un parti. (Sans compter qu'il aboutit, d'une façon générale, à l'asservissement ou plutôt à la submersion des capables par les incapables, qui sont les plus nombreux.)--Et nous voudrions bien savoir, comment, dès lors, les votants de la minorité pourraient bien demeurer les égaux des votants de la majorité, lesquels peuvent littéralement tout contre les vaincus du suffrage.

Rousseau connaît l'objection. Il la formule ainsi:

Hors le contrat primitif (où l'unanimité est nécessaire) la voix du plus grand nombre oblige tous les autres; c'est une suite du contrat même. Mais on demande comment un homme peut être libre et forcé de se conformer à des volontés qui ne sont pas la sienne. Comment les opposants sont-ils soumis à des lois auxquelles ils n'ont pas consenti?

Et voici sa réponse:

Je réponds que la question est mal posée. Le citoyen consent à toutes les lois, même à celles qu'on passe malgré lui, et même à celles qui le punissent quand il ose en violer quelqu'une. La volonté constante de tous les membres de l'État est la volonté générale; c'est par elle qu'ils sont citoyens et libres. Quand on propose une loi dans l'assemblée du peuple, ce qu'on leur demande, ce n'est pas précisément s'ils approuvent la proposition; mais si elle est conforme à la volonté générale qui est la leur: chacun en donnant son suffrage dit son avis là-dessus, et du calcul des voix se tire la déclaration de la volonté générale. Quand donc l'avis contraire au mien l'emporte, cela ne prouve autre chose sinon que je m'étais trompé et que ce que j'estimais être la volonté générale ne l'était pas. Si mon avis particulier l'eût emporté, j'aurais fait autre chose que ce que j'aurais voulu; c'est alors que je n'aurais pas été libre (IV, 2). (C'est le «droit divin» de la majorité.)

Franchement, cette page n'offre aucun sens. Qu'est-ce donc que la «volonté générale»? Nous comprenons, par le chapitre précédent, que c'est la volonté de ce qui est conforme à l'intérêt général, et que chaque citoyen a toujours et nécessairement cette volonté-là. Soit. Mais qui décidera ce qui est conforme, _sur tel point_, à la volonté générale ainsi entendue? Ce sera forcément la majorité; et, comme elle n'est pas infaillible, elle aura donc seulement signifié ce qui est conforme, sur ce point-là, non à la volonté générale, mais à la volonté de la majorité, et rien de plus; et la minorité n'en sera pas moins lésée.

Au reste Rousseau, après son énigmatique raisonnement, veut bien ajouter:

Ceci suppose, il est vrai, que tous les caractères de la volonté générale (c'est-à-dire, d'après lui-même, la clairvoyance, la justice et le désintéressement) sont encore dans la pluralité. _Quand ils cessent d'y être, quelque parti qu'on prenne, il n'y a plus de liberté_.

Mais comment maintenir dans la pluralité «tous les caractères de la volonté générale»? Autrement dit, comment faire que la majorité soit toujours «clairvoyante, juste et désintéressée»? Rousseau ne répond pas parce qu'il n'y a rien à répondre.

En somme, le régime rêvé par Rousseau est tellement horrible, que lui-même, avec son humeur et son orgueil, n'aurait pas pu y vivre un seul jour.--Pourquoi donc l'a-t-il rêvé? Comment ce solitaire, cet homme de tempérament anarchiste, peut-il bien nous proposer cet _étatisme_ exorbitant?

Je vous l'ai dit: pour contredire Montesquieu, pour ennuyer le Petit Conseil; et aussi pour les mêmes raisons qui font que, de nos jours, les anarchistes ont l'air de s'entendre avec les collectivistes. Ils ont sans doute cette pensée secrète qu'ils n'auront qu'à gagner dans une société totalement égalisée, où nulle force, nul groupe traditionnel ne s'opposera à l'accroissement de leur individu[14]. Ainsi, «le socialisme de Rousseau n'est peut-être que le moyen de son individualisme» (Brunetière). D'ailleurs Rousseau ne légifère pas pour lui, mais pour les autres, ce qui le met bien à l'aise.

[Note 14: Remarquons cependant que le mouvement syndicaliste, si obscur encore, semble aller contre la démocratie absolue. Certains syndicalistes traitent Rousseau de «théoricien de la servitude démocratique».]

Et enfin il n'en est point, à une contradiction près. Le _Contrat social_ est remarquable d'incohérence et d'obscurité.--Tantôt Rousseau suppose le «Contrat», tantôt il paraît croire à sa réalité historique.--On ne sait jamais bien s'il constate ou s'il édicte, s'il est Aristote ou s'il est Lycurgue.--C'est un mélange confus de théorie et d'observation prétendue.--Il conseille aux citoyens, sitôt le pacte social conclu, de choisir un législateur, à la manière de Lycurgue ou de Solon; il est lui-même ce législateur: mais, si le peuple est incompétent pour faire sa Constitution, comment se trouve-t-il ensuite si merveilleusement compétent pour faire ses lois?--Après avoir raillé Montesquieu sur la division des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire), il y revient lui-même en séparant les pouvoirs délégués aux commissaires de la nation, etc., etc.