Jean-Jacques Rousseau

Chapter 15

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La «nature» nous signifie assez qu'elle n'est pas «féministe». Rousseau ne l'est pas non plus; il ne l'est pas du tout, pas même un peu.--Et l'on peut s'étonner que sa turlutaine d'égalité ne lui ait pas soufflé l'idée d'égaliser les deux sexes. Il semblait que pas une chimère ne dût manquer à sa collection. Il a pourtant «raté» celle-là. Rousseau n'est pas féministe. Il est même anti-féministe. C'est sans doute parce qu'il a beaucoup aimé les femmes. Il pense ou sent, sur ce point, comme Michelet, comme Sainte-Beuve, comme tous ceux qui, très touchés du féminin, auraient voulu, non pas atténuer, mais au contraire entretenir et même accentuer les différences entre les deux sexes.

Rousseau pousse si loin ce sentiment (déjà exprimé dans la _Lettre sur les spectacles_ et ailleurs) qu'il ne retient pour les filles absolument aucun des procédés qu'il applique à l'éducation des garçons; comme si les deux sexes n'avaient intellectuellement rien de commun, et comme si rien de ce qui convient à l'un ne pouvait convenir à l'autre.

Tandis que le gouverneur d'Émile lui accordait toute la liberté possible et voulait qu'il ne fût jamais puni que par les choses, et tandis qu'il excitait son élève à penser par lui-même et à se mettre au-dessus du jugement des hommes,--deux Muses sévères, la Contrainte, et le Respect de l'Opinion, président à l'éducation des filles:

Les filles doivent être gênées de bonne heure... La dépendance est un état naturel aux femmes, les filles se sentent faites pour obéir... (On peut les punir, elles.)--...Il résulte de cette contrainte habituelle une docilité dont les femmes ont besoin toute leur vie, puisqu'elles ne cessent jamais d'être assujetties ou à un homme, ou aux jugements des hommes, et qu'il ne leur est jamais permis de se mettre au-dessus de ces jugements.--Il n'importe pas seulement que la femme soit fidèle, mais qu'elle soit jugée telle par son mari, par ses proches, par tout le monde... L'apparence même est au nombre des devoirs des femmes... La femme, en faisant bien, ne fait que la moitié de sa tâche, et ce qu'on pense d'elle ne lui importe pas moins que ce qu'elle est en effet... Toute l'éducation des femmes est relative aux hommes.

Pour le surplus, la femme doit plaire. Elle doit soigner sa toilette, pratiquer les arts d'agrément...--Pour la religion:--«Toute fille doit avoir la religion de sa mère, toute femme celle de son mari.»--«Puisque _l'autorité doit régler la religion des femmes_, il ne s'agit pas tant de leur expliquer les raisons qu'on a de croire, que de leur exposer nettement ce qu'on croit.»--Pour la culture de leur esprit:--Pas de livres abstraits, pas de sciences... «Leurs études doivent se rapporter toutes à la pratique... Toutes leurs réflexions, en ce qui ne tient pas immédiatement à leurs devoirs, doivent tendre à l'étude des hommes ou aux connaissances agréables qui n'ont que le goût pour objet.» etc.

Rousseau, dans ce livre V, parle souvent comme un Chrysale supérieur. C'est là encore un réveil de son âme traditionnelle et ancestrale, comme dans la troisième partie de la _Julie_. Mais je crois aussi qu'il le fait un peu exprès pour ennuyer ses belles amies. Oh! que ses belles amies l'agacent par ressouvenir! Oh! qu'il en a assez de ces femmes émancipées, de ces femmes philosophes et athées et qui croient avoir l'esprit libre! Il raille, dans une page fort belle, ce type prétendu distingué et respectable de la femme qui manque à la pudeur et au devoir féminin, mais qui a, dit-on, les vertus d'un honnête homme. Il ne croit pas à ces vertus: «Le grand frein de leur sexe ôté, dit Rousseau, que reste-t-il qui les retienne? et de quel honneur peuvent-elles faire cas, après avoir renoncé à celui qui leur est propre?» Et tant pis pour madame d'Épinay, et pour madame d'Houdetot, et même pour madame de Luxembourg!

Mais venons à Sophie elle-même.

Son portrait est long, mais agréable. En voici un petit extrait:

...Sophie n'est pas belle, mais auprès d'elles les hommes oublient les belles femmes, et les belles femmes sont mécontentes d'elles-mêmes. A peine est-elle jolie au premier aspect; mais plus on la voit, et plus elle s'embellit; elle gagne où d'autres perdent; et ce qu'elle gagne elle ne le perd plus... Sans éblouir elle intéresse, elle charme, et l'on ne saurait dire pourquoi... Sophie aime la parure et s'y connaît... mais elle hait les riches habillements... Sophie a des talents naturels... Sophie est extrêmement propre. Cependant cette propreté ne dégénère pas en vaine affectation ni en mollesse... Jamais il n'entra dans son appartement que de l'eau simple; elle ne connaît d'autres parfums que celui des fleurs; et jamais son mari n'en respirera de plus doux que son haleine. Enfin l'attention qu'elle donne à l'extérieur ne lui fait pas oublier qu'elle doit sa vie et son temps à des soins plus nobles; elle ignore ou dédaigne cette excessive propreté du corps qui souille l'âme; Sophie est bien plus que propre: elle est pure.

Délicieux en somme, avec ses lenteurs, tout ce portrait physique et moral de Sophie. Je le résume ainsi: un ensemble de qualités _moyennes_ d'où se dégage un charme _supérieur_... Je ne vois Sophie qu'avec des jupes rayées de rose, et beaucoup, beaucoup de linge frais, et des yeux facilement humides.

Sa mère était pauvre, mais «de condition». Son père était riche; il est à demi ruiné: mais il possède encore la jolie maison aux contrevents verts, un beau jardin, des prés, des champs. Tous deux sont bons et respectables. Sophie est élevée selon les principes exposés ci-dessus. On la gronde et on la punit parfaitement, puisqu'elle n'est qu'une fille. Son père lui tient les discours les plus tendres et les plus sensés du monde. Il y a là tout un tableau d'intérieur charmant et cordial, un joli coin de roman bourgeois,--et qui était neuf alors.

Quelques indélicatesses de touche viennent le gâter un peu. Sophie languit. Elle est malade d'être fille. L'auteur nous parle trop des «sens» et des «désirs» de Sophie, et même de son «tempérament combustible». Et nous savons bien que les jeunes filles peuvent avoir des sens et des désirs, mais nous aimons à les supposer comme engourdis, et il ne nous est pas très agréable qu'on nous en parle sans détour.

On s'inquiète, on interroge Sophie, et elle laisse échapper son secret. On lui a donné à lire le roman de Fénelon, et elle aime Télémaque! Et c'est cela qui la consume.

Or voici que Télémaque et Mentor, c'est-à-dire Émile et son gouverneur, surpris et mouillés par un orage, viennent demander l'hospitalité aux parents de Sophie. Tout cela a été combiné entre le gouverneur et le père. Les voyageurs séchés, on se met à table. On cause; le père de Sophie est amené à raconter ses malheurs, et les consolations qu'il a trouvées dans son épouse:

Émile, ému, attendri, cesse de manger pour écouter. Enfin, à l'endroit où le plus honnête des hommes s'étend avec plus de plaisir sur l'attachement de la plus digne des femmes, le jeune voyageur, hors de lui, serre une main du mari qu'il a saisie, et de l'autre prend aussi la main de la femme, sur laquelle il se penche avec transport en l'arrosant de ses pleurs...

(Tableau à la Diderot et à la Greuze. Vous connaissez, et nous avons défini, à propos de la _Nouvelle Héloïse_, ce genre de sensibilité.)

...Sophie, le voyant pleurer, est prête de mêler ses larmes aux siennes... La mère voit sa contrainte, et l'en délivre en l'envoyant faire une commission.

Ici, écoutez bien, nous approchons d'un coup de théâtre:

Une minute après, la jeune fille rentre, mais si mal remise que son désordre est visible à tous les yeux. La mère lui dit avec douceur:--Sophie, remettez-vous... A ce nom de Sophie (vous vous rappelez que c'est ainsi qu'il nommait sa chimère), à ce nom de Sophie, vous eussiez vu tressaillir Émile. Frappé d'un nom si cher, il se réveille en sursaut, et jette un regard avide sur celle qui le porte, etc.

Vous pensez peut-être qu'arrivé là, le gouverneur du jeune homme va le laisser enfin tranquille. Oh! que non pas! Le gouverneur juge à propos, vu la «combustibilité» de leur tempérament, qu'Émile s'installe à deux lieues de Sophie, et qu'ils ne se voient que deux ou trois fois par semaine. Puis, un jour, il tient à Émile un discours, fort beau en vérité, admirable même et du plus pur stoïcisme, où il l'exhorte à quitter Sophie pendant deux ans, afin d'assurer par une épreuve leur futur bonheur. Et il persuade Émile, et Émile persuade Sophie, parmi des «torrents de pleurs».

Émile voyage donc «pour étudier les gouvernements et les moeurs». Il rapporte de ses voyages un résumé du _Contrat social_--et cette pensée, entre autres, qui est peut-être vraie, mais qui semble peu démontrable: «La France serait bien plus puissante, si Paris était anéanti».

Et l'on marie enfin Émile et Sophie. Et vous croyez que, cette fois, le rôle du précepteur est terminé, et que c'est aux jeunes gens de «gouverner» eux-mêmes leur bonheur conjugal? Non; et l'oeil de l'inlassable précepteur est encore dans leur alcôve. L'impudeur naturelle de Jean-Jacques abonde d'autant plus en conseils aux jeunes mariés, qu'il n'a pas été marié, lui; que son initiation par madame de Warens fut passive et cynique, et qu'il n'a pas eu à initier Thérèse, et que, de par sa vie privée, il ne paraît guère mieux qualifié pour l'éducation des époux que pour l'éducation des enfants. Mais passons! Ou plutôt disons que, là encore, il rêve sa vie, qu'il se donne le spectacle de ce qu'il n'a pu faire, et qu'il s'étend peut-être sur les jeunes amours d'Émile et de Sophie par un sentiment amer de regret et de revanche.

Donc, il les prend à part pour leur recommander d'être toujours amants, même dans le mariage. «Obtiens tout de l'amour, dit-il à Émile, sans rien exiger du devoir, et que les moindres faveurs ne soient jamais pour vous des droits, mais des grâces.» Et il précise, et il insiste; et Émile se récrie, et Sophie honteuse tient son éventail sur ses yeux. Et, quelques jours après, comprenant, à la figure d'Émile, que ses conseils ont été pris trop à la lettre par Sophie, et comprenant aussi que la délicate Sophie veut ménager son époux, il lui fait entendre que le chaste Émile a des réserves, et vingt autres indécences en style noble... De sorte que l'infortuné garçon,--que Rousseau a voulu si libre, si indépendant des hommes, jamais puni, jamais réprimandé,--a finalement son gouverneur pour belle-mère; et quelle belle mère!--et qu'on ne sait quand il pourra s'en dépêtrer, et qu'il sera sans doute élève toute sa vie.

(Mais, avec cela, je ne dois pas omettre que le discours du gouverneur contient d'excellents conseils pour le temps où les époux seront calmés, et que cela ressemble à certains chapitres de Michelet, et que Michelet, dans l'_Amour_, a emprunté beaucoup, beaucoup, au livre V de l'_Émile_. Michelet me paraît d'ailleurs, malgré la différence des génies, le plus fidèle continuateur de Rousseau au XIXe siècle.)

Voilà ce livre célèbre... Oh! il renferme des idées excellentes. L'allaitement maternel, l'eau froide, le plein air, c'est très bien. Très bien aussi d'aimer l'enfance et de la vouloir gaie et heureuse. Il est bien encore de croire que faire un homme, ce n'est pas fabriquer une machine, mais développer un être vivant. Les études progressives, proportionnées au développement physique et moral de l'enfant; l'enseignement expérimental, par la vue et le contact des choses; le pas donné à l'éducation sur l'instruction; la réaction contre l'éducation mondaine, et aussi contre l'éducation par les livres et surtout par les manuels (à laquelle est présentement en proie notre société de fonctionnaires), le dessein de former un homme complet et armé pour la vie... tout cela est louable et juste.

Seulement, l'allaitement maternel, l'eau froide, l'air et l'exercice, c'était déjà prescrit par Tronchin; et, pour le reste, c'était déjà un peu partout, et c'était notamment, et plus qu'en germe, dans Rabelais, dans Montaigne et dans Locke. Et il est bien vrai que Rousseau a mis sa marque éloquente sur ces préceptes connus: mais, il reste, ici encore, que ce qui est bon lui appartient peu, et que ce qui lui appartient paraît d'une absurdité insolente.

Ce qui lui appartient, c'est l'idée antinaturelle d'une prétendue éducation selon la nature, qui exigerait la dépossession des parents et le sacrifice total de la vie du maître à un seul élève; et c'est l'idée d'une éducation qui, si elle était réalisable, empêcherait chaque génération de profiter du labeur et de la pensée des morts.

L'utilité de l'éducation, sinon son objet même, c'est précisément de dispenser l'enfant de refaire tout le travail des pères: et voilà que Rousseau prétend l'obliger à refaire lui-même ce travail. Mais en même temps, comme il sent que ce serait un peu long, il triche. Nul enseignement ne comporte plus d'artifice que cet enseignement qui croit respecter la nature. Le gouverneur en est réduit à «truquer» les choses et la vie autour de son élève. Il ne l'instruit pas, non; il ne le punit pas: mais en réalité il le mystifie et il l'asservit.--comme Fénelon le duc de Bourgogne. Or, si l'élève _doit_ arriver finalement à penser comme son gouverneur, ce n'était peut-être pas la peine de prendre tant de détours. Toute cette éducation est mensonge. Le mensonge est l'âme des trois quarts de l'oeuvre de Jean-Jacques.

Ou bien, si cette éducation n'est pas l'asservissement entier de l'élève au maître, elle tend à la rupture de toute tradition. Or la tradition économise le temps en transmettant des parents aux enfants des opinions toutes faites. Elle unit ainsi et fait concorder l'effort des générations successives. Enseignez aux enfants les croyances des pères. Ils s'en déferont plus tard s'ils veulent: mais, si la plupart s'y tiennent, quelle force la communauté humaine dont ils font partie ne retire-t-elle pas de cette continuité! Que deviendrait un peuple, si chaque enfant devait être laissé libre de juger la vie et de se faire tout seul une religion et une morale? Émile est gentil, très gentil: mais que dirait son maître si Émile, à dix-huit ans, l'envoyait promener avec son déisme et la profession de foi du vicaire savoyard? Quel vaurien pourrait devenir Émile s'il n'était pas si bien né, ou s'il n'avait pas le plus impérieux, en réalité, des précepteurs?--Ou anarchiste, ou séïde du maître: voilà la destinée d'un enfant élevé strictement selon Rousseau.

Rien donc n'a pu être appliqué de l'_Émile_, hormis ce qui était indiqué déjà dans Locke, Montaigne, Rabelais. Mais de la partie originale, de la partie propre à Rousseau, je le répète, on n'a rien pu retenir.

Rien? je me trompe. On a retenu le pire. Il en est resté cette niaiserie: le respect de la liberté de l'enfant, la crainte d'attenter à sa conscience; par suite, nul enseignement religieux,--et pourquoi n'ajoute-t-on pas: nul enseignement moral?--jusqu'à ce qu'il soit capable de choisir lui-même sa religion ou sa philosophie, ou de s'abstenir volontairement de tout choix. Ce qu'on appelle aujourd'hui la neutralité et qui est en fait l'irréligion de l'école est bien en germe dans l'_Émile_, est certainement impliqué par le système d'éducation de Rousseau;--et nous commençons, je crois, à en entrevoir les résultats,--résultats qu'on se garde bien d'atténuer en récitant du moins aux adolescents,--comme Rousseau fait pour Émile,--la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, devenue «cléricale».

_Émile_ eut un grand succès, moindre pourtant que celui de la _Nouvelle Héloïse_. Mais _Émile_, plus austère, passa pour le chef-d'oeuvre de l'auteur. Les femmes n'y virent que le roman de Sophie et l'allaitement maternel; et, à l'Opéra, les belles dames, ces années-là, se firent apporter leurs petits enfants au fond de leur loge, et leur donnèrent à téter pendant les entr'actes.--Quant aux hommes, ils virent dans _Émile_ ce qu'ils voulurent, car il y a de tout.

Je veux du moins vous faire connaître l'interprétation d'_Émile_ par ce bon Musset-Pathay (le père d'Alfred de Musset) qui publia en 1825 une histoire apologétique de Rousseau. C'est bien simple. Rousseau, avec le coup d'oeil du génie; prévoyant toute la Révolution française, a voulu élever Émile, jeune noble, de façon qu'il pût se tirer d'affaire, quels que fussent les événements. Et c'est pourquoi il lui a appris, notamment, le métier de menuisier. _Émile_ serait donc un traité d'éducation pour les jeunes gentilshommes en vue de la catastrophe révolutionnaire. Évidemment Musset-Pathay pensait au duc d'Orléans (Louis-Philippe), formé autrefois par madame de Genlis selon quelques-uns des préceptes de Jean-Jacques. C'est assez curieux.

Mais l'idée essentielle, originale et absurde de l'_Émile_ se plie si mal à la pratique, que Jean-Jacques, consulté par des mères, des abbés précepteurs, même des princes, fait ce qu'il avait déjà fait à propos du _Discours sur les sciences_ et du _Discours sur l'inégalité_: il avoue sa propre outrances ou bien il l'atténue, ou même il se contredit.--A madame de T... (6 avril 1771) il conseille nettement d'éloigner et de mettre en pension un enfant indisciplinable, et ne se soucie nullement de laisser faire la nature chez ce jeune vaurien.--A l'abbé M... (28 février 1770) il écrit (et je ne sais trop s'il n'y met pas une ironie sourde de pince-sans-rire, bien que ce sentiment lui soit, en général, très étranger):

S'il est vrai que vous ayez adopté le plan que j'ai tâché de tracer dans l'_Émile_, _j'admire votre courage_: car vous avez trop de lumières pour ne pas voir que, dans un pareil système, il faut tout ou rien, et qu'il vaudrait cent fois mieux reprendre le train des éducations ordinaires et faire un petit talon rouge que de suivre à demi celle-là pour ne faire qu'un homme manqué... Vous ne pouvez ignorer quelle tâche immense vous vous donnez: vous voilà, pendant dix ans au moins, nul pour vous-même, et livré tout entier avec toutes vos facultés à votre élève; vigilance, patience, fermeté, voilà surtout trois qualités sur lesquelles vous ne sauriez _vous relâcher un seul instant sans risquer de tout perdre; oui, de tout perdre, entièrement tout_: un moment d'impatience, de négligence ou d'oubli peut vous ôter le fruit de dix ans de travaux, sans qu'il vous en reste rien du tout, pas même la possibilité de le recouvrer par le travail de dix autres. Certainement, s'il y a quelque chose qui mérite le nom d'héroïque et de grand parmi les hommes, c'est le succès d'une entreprise pareille à la vôtre. Etc.

Cela est fou. De qui Rousseau se moque-t-il? Si l'éducation d'un seul petit bonhomme veut cette abnégation totale et ce travail herculéen de dix années, l'abbé M... n'a qu'à y renoncer. Peut-on avouer plus clairement qu'_Émile_ n'est que le roman de l'éducation?

Enfin, dans un journal sur le séjour de Jean-Jacques à Strasbourg en 1765, on lit ceci:

Monsieur Anga lui a rendu visite et lui a dit;--Vous voyez, monsieur, un homme qui a élevé son fils selon les principes qu'il a eu le bonheur de puiser dans votre _Émile_.--Tant pis, monsieur, lui répondit Jean-Jacques; tant pis pour vous et pour votre fils.

Mais Rousseau détruit encore mieux l'_Émile_ par un autre roman dont il n'a écrit que deux chapitres et qui est intitulé: _Émile et Sophie ou les Solitaires_.

Émile et Sophie sont mariés. Ils ont un fils. Vous pensez que, pétris par Jean-Jacques, ils sont pour jamais sages et heureux. Mais ils viennent à Paris. Ils voient le monde. Ils se dissipent. Un jour Sophie se refuse à son mari. Cela dure plusieurs mois. Pressée de questions, elle finit par dire: «Arrêtez, Émile, et sachez que je ne vous suis plus rien: un autre a souillé votre lit, je suis enceinte, vous ne me toucherez de ma vie.»

Quoi! cette Sophie si charmante et si bien élevée... Oui, c'est une manie de Rousseau. Il faut que Sophie soit souillée comme Julie, afin de pouvoir remonter à la vertu comme Julie,--et comme Jean-Jacques lui-même, dont je vous ai déjà dit que la vie est une évolution morale, une purification achevée par la démence.

Émile s'enfuit désespéré. Puis il réfléchit, il se rappelle les leçons de stoïcisme de son maître; il trouve des excuses à Sophie; il admire même ce qu'elle a gardé de franchise et de vertu dans la faute. Il lui pardonne, mais il s'en ira, loin, avec son fils.

En attendant, il travaille, à quelques lieues de Paris, chez un menuisier, pour fatiguer son corps et épuiser sa peine. Sophie l'y retrouve, n'ose entrer dans l'atelier, mais s'écrie à mi-voix, en regardant l'enfant dont elle est accompagnée: «Non, jamais il ne voudra t'ôter ta mère; viens, nous n'avons rien à faire ici.»

Et, en effet, Émile renonce à emmener l'enfant et part seul, à pied. Puis il s'engage comme matelot, est pris par un corsaire. Captif en Alger, il se signale par sa patience, sa douceur, son courage, et devient l'esclave du dey, qui a de la considération pour lui.

Ici s'arrête le roman, et nous nous disons: A quoi a servi l'éducation si spéciale d'Émile, puisque, venu à Paris, il s'est mis à y vivre comme tout le monde?--Elle lui a servi, dira Rousseau, à se ressaisir, à se montrer juste et bon envers Sophie, à se conduire courageusement en Alger.--Mais un homme bien né n'aurait-il pu faire exactement les mêmes choses, quand même il eût été élevé au collège de Navarre et selon les anciennes méthodes. Alors?...

Mais il y a de vraies beautés dans ce fragment de roman; mais l'adultère y est pris très au sérieux dans un temps où il n'excitait d'ordinaire que des plaisanteries (au moins chez les hautes classes); mais Émile trompé pardonne à sa femme presque dans les termes et par les considérants d'un mari de Dumas fils; mais, déjà, dans la _Nouvelle Héloïse_, Jean-Jacques nous avait montré une courtisane encore plus héroïque que la Dame aux camélias; mais, plusieurs années auparavant, dans une note de la _Réponse à Bordes_ il avait déclaré que la trahison du mari est aussi coupable que celle de la femme, et que femme et mari se doivent une fidélité égale... Car cet homme, qui a écrit à lui tout seul plus de sottises, beaucoup plus, que tous les autres grands classiques ensemble, est aussi celui qui a ouvert à la littérature et au sentiment le plus de voies nouvelles... C'est ainsi.

HUITIÈME CONFÉRENCE

LE «CONTRAT SOCIAL» LA «PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYARD»

A mon avis, le _Contrat social_ est, avec le premier _Discours_, le plus médiocre des livres de Rousseau. Il en est, sous une forme sentencieuse, le plus obscur et le plus chaotique. Et il en a été, dans la suite, le plus funeste.

C'est aussi l'ouvrage qui s'insère le moins facilement dans sa biographie, celui dont on voit le mieux qu'il aurait pu ne pas l'écrire. Le _Contrat social_ ne s'explique pas, comme les deux _Discours_, comme la _Julie_, comme l'_Émile_, comme les quelques autres ouvrages qui suivront, par quelque circonstance impérieuse ou persuasive de la vie de Jean-Jacques.

Le texte définitif du _Contrat social_ a dû être rédigé immédiatement avant ou après l'_Émile_. Mais le _Contrat_ est un fragment d'un grand ouvrage antérieur: les _Institutions politiques_, commencées par Rousseau à Venise (1744). Le _Contrat_ est donc le seul ouvrage de Rousseau (avec les _Rêveries_) qui n'ait pas été conçu et écrit sous le coup de la passion.

Je crois simplement que Rousseau à Montmorency reprit et revit, vers 1760-1761, ses vieux cahiers de Venise, parce qu'il était très touché de la gloire de Montesquieu (qu'il raille sans le nommer au livre II du _Contrat_). Puis, il était encore dans sa période d'adoration pour Genève. Ce qu'il édifie dans le _Contrat social_, c'est le gouvernement de Genève _idéalisé_.