Jean-Jacques Rousseau

Chapter 14

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Dans l'ordre naturel, dit Rousseau, les hommes étant tous égaux, leur vocation commune est l'état d'homme; et quiconque est bien élevé pour celui-là ne peut mal remplir ceux qui s'y rapportent... Vivre est le métier que je veux apprendre à mon élève. En sortant de mes mains, il ne sera, j'en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre; il sera premièrement homme: tout ce qu'un homme doit être, il saura l'être au besoin aussi bien que qui que ce soit; et la fortune aura beau le faire changer de place, il sera toujours à la sienne... Celui d'entre nous qui sait le mieux supporter les biens et les maux de cette vie est à mon gré le mieux élevé, d'où il suit que la véritable éducation consiste moins en préceptes qu'en exercices.

Mais cet objet de l'éducation, comment le réaliser?

Dans l'article: _Économie politique_ écrit pour l'Encyclopédie (en 1745, je crois), Rousseau pensait que l'objet de l'éducation est de former des citoyens, et il réclamait l'éducation en commun, et l'éducation par l'État. Mais il paraît qu'il a réfléchi. Dans une société corrompue, l'éducation publique ne peut être que corruptrice. Rousseau décrira donc l'éducation d'un seul enfant par un seul maître. Chose assez vaine, et d'où il n'y aura pas grandes conclusions à tirer,--l'auteur, d'une part, imaginant un cas exceptionnel, et l'éducation, d'autre part, devant évidemment être applicable à des ensembles d'individus nombreux, réels et divers.--Ici, encore, passons, et voyons l'éducation idéale selon Rousseau.

Il y faut d'abord certaines conditions: 1º pour l'élève; 2º pour le maître.

L'élève que Rousseau choisit, Émile, est né sous un climat tempéré. Il est vigoureux et sain; riche («parce que nous serons sûrs au moins d'avoir fait un homme de plus, au lieu qu'un pauvre peut toujours devenir homme de lui-même»); noble (parce qu'Émile n'aura pas le préjugé de la naissance et que ce sera toujours «une victime arrachée à ce préjugé»); orphelin (Émile a encore son père et sa mère; mais il est orphelin en ce sens que ses parents remettent tous leurs droits aux mains de son précepteur).

Sa mère doit le nourrir elle-même. Si sa santé ne le lui permet absolument pas, Rousseau donne ses conseils sur le choix de la nourrice, sur son alimentation, etc. Pas d'emmaillotement; beaucoup d'eau froide. L'enfant doit habiter la campagne: «Les hommes ne sont pas faits pour être entassés en fourmilières, mais épars sur la terre qu'ils doivent cultiver... Les villes sont les gouffres de l'espèce humaine.»

«Pour qu'un enfant pût être bien élevé, a dit Jean-Jacques dans le passage des _Mémoires_ de madame d'Épinay que je rappelais tout à l'heure, il _faudrait commencer par refondre la société_.» Or, on ne le peut pas. Donc, pour empêcher que la société ne corrompe en lui la nature, il n'y a qu'un moyen: c'est de l'isoler de la société,--et même de ses parents, nécessairement imbus de préjugés sociaux,--et de le confier totalement à un précepteur, avec qui il devra passer sa vie.

Ceci nous amène aux conditions requises pour le précepteur ou «gouverneur».

Un gouverneur! s'écrie Rousseau. Oh! quelle âme sublime!... En vérité, pour faire un homme, il faut être père ou _plus qu'homme_ soi-même.

Le gouverneur doit être jeune, pour devenir, à l'occasion «le compagnon de son élève». _Il ne sera pas appointé_. Ce sera un ami des parents, célibataire et de loisir, qui, par goût, se chargera de l'éducation de l'enfant, et consacrera à cette tâche la meilleure partie de son existence.

Pour moi, je lis ces choses-là avec un peu d'inquiétude. On ne peut pas dire ici: «C'est sans doute un système idéal d'éducation, mais duquel on peut rapprocher, dans une certaine mesure, l'éducation de tous les enfants.» On ne peut pas le dire, puisque ce système implique,--_essentiellement et pour commencer_,--l'isolement et la richesse.--C'est donc un rêve pur. Mais quel rêve? Celui d'une éducation plus qu'aristocratique. De telles conditions y sont requises qu'il n'y aurait, dans tout le royaume de France, que quelques centaines d'enfants qui pussent recevoir une éducation de cette sorte. Applicable seulement à une si petite minorité, cette éducation, _si elle réussit_, donnera une espèce de «surhommes»,--de surhommes sensibles et pleurards selon la conception de Rousseau, mais guéris du mensonge social et fidèles à la nature,--et dont le petit groupe, produisant d'autres surhommes, arrivera peut-être lentement à réformer la société elle-même.--Est-ce là la pensée de Rousseau? Je ne sais pas. Lui non plus. Même, on s'aperçoit dans la suite que ces conditions posées avec tant de rigueur et de solennité (isolement complet, gouverneur volontaire et perpétuel), ne sont pas indispensables aux parties les plus sensées de son plan. Mais quoi! Il rêve, et cela l'amuse.

Donc, l'enfant ainsi isolé, il s'agit de laisser la nature agir sur lui, et seulement d'en protéger le développement contre les influences funestes.

Mais la nature, qu'est cela?--Nous l'avons souvent demandé à Rousseau. Cette fois enfin il nous répond; et c'est, je crois, _la seule fois dans toute son oeuvre_.

Mais peut-être, dit-il lui-même, ce mot de nature a-t-il un sens trop vague; il faut tâcher de le fixer... Nous naissons sensibles, et, dès notre naissance, nous sommes affectés de diverses manières par les objets qui nous environnent. Sitôt que nous avons pour ainsi dire la conscience de nos sensations, _nous sommes disposés_ à rechercher ou à fuir les objets qui les produisent, d'abord selon qu'elles nous sont agréables ou déplaisantes, puis selon la convenance ou disconvenance que nous trouvons entre nous et ces objets, et enfin selon le jugement que nous en portons sur l'idée de bonheur ou de perfection que la raison nous donne. Ces _dispositions_ s'étendent et s'affermissent à mesure que nous devenons plus sensibles et plus éclairés; mais, contraintes par nos habitudes, elles s'altèrent plus ou moins par nos opinions. _Avant cette altération, elles sont ce que j'appelle en nous la nature_.

* * * * *

Je ne vous donne pas cela pour une merveille de clarté et de précision, mais enfin on en peut extraire ceci: «La nature, c'est la disposition à rechercher ce qui nous est agréable, ce qui nous convient, et, ce que nous croyons être le bonheur ou la perfection, et à fuir le contraire de tout cela.»

Mais alors, pourquoi, après avoir dit (première ligne de l'_Émile_): «Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses», Rousseau ajoute-t-il: «Tout dégénère entre les mains de l'homme», entendez: de l'homme vivant en société? Il est pourtant bien clair que l'homme est naturellement _social_; que la vie en société s'explique elle-même (pour reprendre la définition de Jean-Jacques) par une «disposition à rechercher le bonheur» et qu'elle est donc, elle aussi, naturelle.

C'est (dit Rousseau, et il est revenu vingt fois sur cette distinction), c'est que le désir de se conserver et d'être heureux, bref l'égoïsme naturel à l'homme est forcément inoffensif quand l'homme vit isolé, dans l'état sauvage. Mais cet innocent égoïsme devient malfaisant lorsque les hommes vivent ensemble: car alors l'égoïsme de chacun se heurte à celui des autres et se transforme en amour-propre, vanité, orgueil, cupidité, haine, envie, etc. Et c'est ainsi que la nature est corrompue par la société.

--Mais, reprendrons-nous, il n'en est pas moins vrai que la société est dans la nature; que la société est la nature encore. Lorsque les théologiens parlent des suites du péché originel; lorsque les moralistes parlent des instincts égoïstes et de l'animalité qui est en nous; et lorsque les uns déclarent la nature mauvaise, et lorsque les autres la jugent fort mêlée, il est bien évident qu'ils ne parlent pas de l'homme préhistorique, vivant (si toutefois il y a jamais vécu) dans un état d'isolement dont nous ne savons rien, mais, de l'homme vivant avec ses semblables, car c'est là seulement que nous pouvons observer la «nature». Et, là, nous ne pouvons vraiment pas dire que la nature est bonne: mais nous sommes bien obligés de reconnaître qu'elle est plus ou moins bonne ou mauvaise selon les individus,--et que, justement, l'objet de l'éducation est et a toujours été de la combattre sur certains points, de la réformer, de l'épurer.

Mais Rousseau dirait sans doute: Cela m'est égal. J'appelle naturel ce qui est bon, ce qui me ressemble. Je dis que ce qui n'est pas bon n'est pas naturel. La nature est bonne; la société n'est pas naturelle puisqu'elle n'est pas bonne; j'éléverai Émile selon la nature.--A quoi l'on n'a plus rien à répondre, puisque tout cela n'est plus que jeu et abus de mots, et que Rousseau appelle les choses comme il lui plaît.

Reprenons l'histoire de l'éducation d'Émile; nous aurons peut-être quelques surprises.

Pour que l'enfant se développe «selon la nature», c'est bien simple, il ne faut rien lui apprendre, Rousseau appelle cela l'«éducation négative».

Il faut, d'une part, le laisser libre autant que possible, le laisser jouir du bonheur propre à son âge. Mais il faut aussi, d'autre part, le soumettre directement à la leçon des choses, en sorte qu'il apprenne lui-même, à ses dépens, ce qu'il doit rechercher ou éviter. Les choses sont souvent hostiles. Il est excellent qu'il en pâtisse, qu'il s'habitue tout seul à resserrer sa vie, à distinguer ce qui dépend de lui et ce qui n'en dépend pas, à accepter la nécessité. Ainsi, à l'enfant élevé selon la nature, la première leçon muette est une leçon de résignation.

Ô homme, dit Rousseau, resserre ton existence au-dedans de toi, et tu ne seras pas misérable. Reste à la place que la nature t'assigne dans la chaîne des êtres, rien ne t'en pourra faire sortir; ne regimbe point contre la dure loi de la nécessité, et n'épuise pas, à vouloir lui résister, des forces que le ciel ne t'a point données pour étendre ou prolonger ton existence, mais seulement pour la conserver comme il lui plaît et autant qu'il lui plaît. Ta liberté, ton pouvoir ne s'étendent qu'aussi loin que tes forces naturelles, et pas au delà; tout le reste n'est qu'esclavage, illusion, prestige...

Et il démontre, fort éloquemment, que les puissants et les souverains eux-mêmes subissent cette condition sans qu'ils s'en doutent. Et pour conclure:

Le seul qui fait sa volonté est celui qui n'a pas besoin pour la faire de mettre les bras d'un autre au bout des siens... L'homme vraiment libre ne veut que ce qu'il peut... Voilà ma maxime fondamentale. Il ne s'agit que de l'appliquer à l'enfance.

Par suite:

Maintenez l'enfant dans la seule dépendance des choses... Ne lui commandez jamais rien... Qu'il sache seulement qu'il est faible et que vous êtes fort... Aucune leçon verbale. Aucun châtiment, puisqu'il ne comprendrait pas, n'ayant pas encore de sens moral. «Il ne faut jamais infliger aux enfants le châtiment comme un châtiment, mais il doit toujours leur arriver _comme une suite naturelle_ de leur mauvaise action.»

Le précepteur ne doit intervenir que de deux manières:

1º Pour protéger l'enfant contre lui-même quand il pourrait se blesser, se faire mal. Alors, que le maître dise simplement «non», sans autre explication.

2º Pour faire gagner du temps à l'enfant (qui a toute la vie à apprendre tout seul, ce qui pourrait être long), le précepteur doit le placer ingénieusement dans des circonstances telles, que la nécessité l'instruise; et peut même préparer, aménager ces circonstances.

Rousseau en donne plusieurs exemples. Il machine, avec la complicité du jardinier, tout un petit drame pour apprendre à Émile que le travail est le fondement de la propriété.--Émile reçoit de temps en temps des billets d'invitation pour un goûter, une partie sur l'eau, etc. Il cherche quelqu'un qui les lui lise; on se dérobe; alors l'enfant se décide à apprendre à lire.--Ou bien, Émile ayant le caprice de déranger son maître à toute heure pour qu'il le conduise à la promenade, on laisse un jour l'enfant sortir seul: mais, à peine a-t-il fait quelques pas dans la rue du village, qu'il entend à gauche et à droite des propos désobligeants: «Voisin, le joli monsieur! Où va-t-il ainsi tout seul? il va se perdre.--Voisin, ne voyez-vous pas que c'est un petit libertin qu'on a chassé de la maison de son père, etc.» C'est le gouverneur lui-même qui a préparé cette comédie... (Que d'artifices, Seigneur! où il ne fallait qu'une taloche!)

En dehors des interventions de ce genre, le précepteur laissera agir la nature.--Pas de langues, pas de géographie, pas d'histoire. Pas de livres, pas de lectures jusqu'à dix ans. Émile n'apprendra rien par coeur, pas même les fables de La Fontaine, parce qu'il n'est pas capable de les entendre. Mais on dirigera soigneusement, toujours sans en avoir l'air, l'éducation de ses sens. D'excellentes pages là-dessus. On l'amènera (car il ne s'agit pas de l'y contraindre) à vivre beaucoup en plein air, à exercer beaucoup son corps. Comme nourriture, des légumes, des fruits, le régime végétarien.

En somme, ne vous y trompez pas, cette éducation, où on laisse tant de liberté à l'enfant, est des plus rudes. Il est très fâcheux pour Émile qu'il y ait eu jadis une ville-couvent du nom de Sparte.--Les leçons de sagesse que donnent les choses sont parfois brutales. On n'oblige point Émile à travailler: mais, s'il casse exprès une vitre de sa chambre, on ne la remet pas; et tant pis pour lui s'il attrape un gros rhume! La tendresse paraît singulièrement absente de cette pédagogie. On y voudrait un petit reste de faiblesse maternelle. Et l'on se ressouvient que Rousseau ne connut ni sa mère, ni ses enfants.

Cet homme est plein d'imprévu! Bien qu'il n'ait nulle part formulé expressément cette sottise: «le droit au bonheur», il est certain pourtant que, dans tous ses livres, son objet est le bonheur des hommes. Ici, son objet est le bonheur d'Émile. Et voilà que, chemin faisant, ce bonheur devient simplement la moindre souffrance. L'art d'être heureux est l'art de supporter, l'art de resserrer sa vie. C'est la patience, la résignation, même la passivité; une sorte de stoïcisme ou plus exactement de fakirisme que Rousseau a toujours porté en lui: admirable philosophie de malade, de solitaire replié sur soi; mais, en tout cas, philosophie d'homme fait, et bien triste et bien désenchantée pour un jeune enfant.

Rousseau mène ainsi son élève jusqu'à douze ans. Arrivé là, il contemple son oeuvre avec admiration. Émile est bien portant, vigoureux, franc, loyal. Il a du bon sens, de la fierté, de la volonté. Rousseau le voit ainsi parce qu'il le veut, et parce qu'il lui a plu que la «nature» fût «bonne» chez Émile. Autrement ce beau système d'éducation eût pu tout aussi bien donner un polisson ou un crétin.

Car enfin, ce qui réussit si bien pour Émile réussit fort mal pour Victor et Victorine, dans _Bouvard_ et _Pécuchet_. Et pourtant les deux bonshommes de Flaubert possèdent leur Rousseau. Même ils en font des résumés:

Pour qu'une punition soit bonne, il faut qu'elle soit la conséquence naturelle de la faute. L'enfant a brisé un carreau, on n'en remettra pas: qu'il souffre du froid; si, n'ayant plus faim, il demande d'un plat, cédez-lui: une indigestion le fera vite se repentir. Il est paresseux, qu'il reste sans travail: l'ennui de soi-même l'y ramènera.

Mais Victor ne souffre point du froid; son tempérament peut endurer les excès, et la fainéantise lui convient admirablement.

Alors?...

Au livre III, de douze à quinze ans, se fait l'éducation de l'intelligence et de la réflexion,--toujours par les choses mêmes, par l'expérience directe, sans livres,--avec le moindre effort possible pour l'élève.

On lui apprend notamment l'astronomie, la géographie, la physique, la chimie: ou plutôt on s'arrange de façon que les circonstances et le besoin les lui apprennent. On feint de s'égarer dans une promenade, pour qu'il essaye de s'orienter; et ainsi on lui glisse l'astronomie en douceur.--Il y a toute une histoire compliquée et vraiment grotesque, où le gouverneur s'entend secrètement avec un joueur de gobelets pour apprendre la physique à Émile tout en corrigeant sa vanité. Ainsi, par grand respect de la nature, on lui enseigne les choses sans les lui enseigner tout en les lui enseignant par de subtils détours.

On met aux mains d'Émile _Robinson Crusoë_, et on lui fait réaliser ce roman autant qu'il se peut. On lui persuade (fort bon, cela) d'apprendre un métier manuel,--un métier honnête, bien entendu,--«non celui de brodeur, par conséquent, ou de doreur, ou de tailleur, ou de musicien, ou de comédien, ou de faiseur de livres»,--mais celui de menuisier.

Nous voilà au Livre IV, où Émile fait l'éducation de sa sensibilité, et où son précepteur le forme aux sentiments sympathiques et sociaux.

Émile a quinze ans; âge dangereux. (Rousseau, insiste beaucoup sur cette période délicate de la vie d'Émile. Peut-être y a-t-il là un ressouvenir de sa propre adolescence.) Émile est encore ignorant. Il faut prolonger cette ignorance. Mais si c'est impossible?... Rousseau hésite... Puis il se reprend, et se fait fort de maintenir l'innocence d'Émile jusqu'à vingt ans.

Par quels moyens? Rousseau songe un moment à montrer à Émile un hôpital d'«avariés»... Mais le mieux, pour garder Émile pur (et ce souci est beau, et il n'y a pas de quoi sourire), c'est encore d'éluder sa sensualité par sa sensibilité, et de faire dériver celle-ci vers les sentiments affectueux: reconnaissance, amitié, pitié, amour du peuple, amour de l'humanité. Ici se placent des propos éloquents et généreux:

C'est le peuple qui compose le genre humain; ce qui n'est pas peuple est si peu de chose que ce n'est pas la peine de le compter... Fût-il plus malheureux que le pauvre même, le riche n'est point à plaindre, parce que ses maux sont tous son ouvrage, et qu'il ne tient qu'à lui d'être heureux. Mais la peine du misérable lui vient des choses, de la rigueur du sort qui s'appesantit sur lui. Il n'y a point d'habitude qui lui puisse ôter le sentiment physique de la fatigue, de l'épuisement, de la faim; le bon esprit ni la sagesse ne servent de rien pour l'exempter des maux de son état... Respectez votre espèce; songez qu'elle est composée essentiellement de la collection des peuples; que, quand tous les rois et tous les philosophes en seraient ôtés, il n'y paraîtrait guère, et que les choses n'en iraient pas plus mal. En un mot, apprenez à votre élève à aimer tous les hommes, et même ceux qui les déprisent; faites en sorte qu'il ne se place dans aucune classe, mais qu'il se retrouve dans toutes; parlez-lui du genre humain avec attendrissement, avec pitié même, mais jamais avec mépris. Homme, ne déshonore point l'homme.

Cependant, le moment est venu de faire connaître les hommes à Émile: d'abord par l'histoire, et surtout par Plutarque.

Et le moment est venu aussi de lui faire connaître Dieu. C'est ici que son gouverneur lui rapporte la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_.

Ici, le gouverneur _enseigne_ enfin, il n'y a pas à dire... Jamais Émile, livré à la seule nature, n'aurait trouvé de lui-même une si belle démonstration d'un Dieu personnel, de l'immortalité de l'âme et de la vie future. Alors, pourquoi ne lui avoir pas enseigné cela plutôt? cela, et quelques autres choses bonnes à connaître? Que de temps de gagné!

Rousseau répond:

A quinze ans, Émile ne savait point s'il avait une âme, et peut-être à dix-huit ans n'est-il pas encore temps qu'il l'apprenne. En tout cas, si on lui avait dit ces choses-là plus tôt, il ne les aurait pas comprises.

Qui sait? Il en aurait compris ce qu'il aurait pu. Le même Rousseau écrit au livre II des _Confessions_:

Quand j'ai dit qu'il ne fallait point parler aux enfants de religion si l'on voulait qu'un jour ils en eussent, et qu'ils étaient incapables de connaître Dieu, même à notre manière, j'ai tiré mon sentiment de mes observations, non de ma propre expérience; je savais qu'elle ne concluait rien pour les autres. Trouvez des Jean-Jacques à six ans, et parlez-leur de Dieu à sept, je vous réponds que vous ne courez aucun risque.

Oui, nous savons que Jean-Jacques était un enfant de génie. Mais Émile, ce cher Émile, est-il donc un petit idiot?

Mais laissons la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, que je traiterai à part, et continuons de suivre Émile dans son développement.

Émile est de plus en plus tourmenté par la crise de la dix-huitième année. Comment «étendre chez lui, jusqu'à vingt ans, l'ignorance des désirs et la pureté des sens»?

«Couchez dans sa chambre; qu'il ne se mette au lit qu'accablé de sommeil, et qu'il en sorte à l'instant qu'il s'éveille.» Puis, il faut l'emmener hors des villes, l'exercer à des travaux pénibles, l'envoyer à la chasse, et lui parler éloquemment.

«Lui parler éloquemment?» Cela rappelle Bouvard et Pécuchet s'évertuant à moraliser Victor: «Fénelon recommande de temps à autre une «conversation innocente». Impossible d'en imaginer une seule... Bouvard et Pécuchet firent lire à leurs élèves des historiettes tendant à inspirer l'amour de la vertu. Elles assommèrent Victor...» Etc.--Peut-être bien qu'en ces matières et dans la plupart des cas rien ne vaut ni ne remplace le commandement catégorique d'une foi religieuse. Mais c'est ce que la «nature» ne fournit pas: au contraire.

Reprenons. Si Émile continue d'être tourmenté, il n'y a plus qu'une ressource: son gouverneur partira avec lui, à la recherche d'une compagne, et fera durer la recherche.

De même qu'on avait combiné d'avance de petits drames pour apprendre à Émile enfant ce que c'est que la propriété, ou pour lui ôter l'envie de sortir sans son gouverneur, ou pour lui enseigner à la fois la physique et la modestie,--ainsi le mariage de l'heureux jeune homme sera l'effet d'une machination longuement préparée par son maître.

Voici. Le gouverneur connaît depuis longtemps la jeune fille qui convient à son élève et qu'il lui destine; il connaît ses parents, il sait où elle demeure. Mais il la décrit d'abord à Émile comme un objet imaginaire, dont la pensée combattra l'impression des objets réels. Il dit négligemment: «Pour lui donner un nom, mettons qu'elle s'appelle Sophie». Et il part avec son élève à la recherche de la jeune personne qui ressemblera le mieux à cette Sophie de ses rêves.

Émile et son précepteur vont donc à Paris. Émile voit le monde, la société. Élevé comme il l'a été, la société et le monde n'ont plus de danger pour lui. Il les voit comme ils sont, méprisables et ridicules. Il est de plus en plus sensible à la vie simple et rurale. Et nous rencontrons ici le «couplet» de la «maison blanche avec des contrevents verts» et l'apostrophe à Paris:

Adieu donc, Paris, ville célèbre, ville de bruit, de fumée et de boue, où les femmes ne croient plus à l'honneur ni les hommes à la vertu. Adieu, Paris. Nous cherchons l'amour, le bonheur, l'innocence; nous ne serons jamais assez loin de toi!

Et, n'ayant pas trouvé à Paris même la plus faible représentation de la Sophie idéale, ils s'en vont la chercher à la campagne.

Et maintenant, en attendant qu'Émile la rejoigne, transportons-nous auprès de la vraie Sophie, chez ses bons parents, dans sa jolie maison rustique.

Rousseau nous dit quelle a été l'éducation de cette jeune personne et quelle doit être l'éducation des filles. C'est l'éducation la plus strictement traditionnelle, la plus différente qu'il se puisse de l'éducation d'Émile.