Chapter 12
Personnages: lui, Jean-Jacques, sous le nom de Saint-Preux; Julie d'Étanges; le baron d'Étanges son père, gentilhomme plein de préjugés (cela est impliqué par la donnée même de l'histoire); la baronne d'Étanges, mère indolente et effacée (pour faciliter et expliquer certains faits). Enfin, comme personnages accessoires: la piquante Claire, en contraste avec la tendre Julie; l'énergique et froid lord Édouard, en contraste avec le faible et ardent Saint-Preux.--Cadre: le paysage que Jean-Jacques aime et connaît le mieux: les bords du lac Léman.
Le roman sera par lettres, pour plus de commodité, pour que l'auteur y puisse déborder à son gré, et parce que la forme oratoire ou lyrique (discours ou effusions) est celle qui lui est le plus naturelle. Le roman procédera un peu de la _Clarisse Harlowe_ de Richardson, et un peu, très peu, de la _Marianne_ de Marivaux. Ajoutez, si vous voulez, de vagues et très indirects souvenirs des romans du XVIIe siècle qu'il lisait, enfant, avec son père.
Mais, pour que la séduction de Julie soit plus vraisemblable, l'auteur prête à Saint-Preux une condition sociale un peu plus relevée que n'était celle de Jean-Jacques à Turin. Saint-Preux est un jeune bourgeois, d'état civil incertain,--instruit, intelligent,--d'ailleurs seul au monde, comme Ruy Blas, Didier et leurs frères romantiques; plébéien juste assez pour que le préjugé social s'oppose à ce qu'il épouse Julie.--D'autre part, Julie a été élevée par une servante qui était une commère assez cynique.--En l'absence du baron, la baronne d'Étanges, étrangement imprudente, a prié Saint-Preux de donner des leçons à Julie. Saint-Preux à vingt ans, Julie en a dix-huit. On prévoit ce qui arrivera.
Cela ne tarde pas beaucoup. Après quelques lettres fort longues et une résistance assez courte, Julie, avec la complicité de son amie la piquante Claire, va retrouver, un soir, Saint-Preux dans un bosquet, lui applique un baiser sur la bouche, et s'enfuit. Après quoi (et ici je copie simplement les titres de quelques chapitres) «elle exige que son amant s'absente pour un temps, et lui fait tenir de l'argent pour aller dans sa patrie vaquer à ses affaires.--L'amant obéit, et, par un motif de fierté lui renvoie son argent.--Indignation de Julie sur le refus de son amant. Elle lui fait tenir le double de la première somme.--Son amant reçoit la somme, et part.» Eh bien, quoi? Les arguments de Julie sont fort persuasifs, je vous assure; et puis, Jean-Jacques n'a-t-il pas été jadis, sans nul embarras, l'obligé de madame de Warens?... Et pourquoi soulève-t-il ici cette question inattendue sinon parce qu'il se souvient?...
Pendant l'absence de Saint-Preux, le baron d'Étanges revient à la maison. On lui parle des mérites de Saint-Preux. Il déclare à ce propos qu'il ne donnera jamais sa fille à un roturier, mais qu'il veut la marier à un gentilhomme de ses amis. Julie tombe malade, rappelle secrètement Saint-Preux, et «elle perd son innocence».
Elle donne un second rendez-vous à son amant. Mais elle le remet ensuite et oblige Saint-Preux à s'absenter deux jours pour une bonne action qu'il serait inutile de vous expliquer. Le ciel les récompense d'ailleurs de ce sacrifice, car l'absence de Saint-Preux les sauve d'un grave péril.
Et Julie à son tour le récompense de sa vertu par un rendez-vous nocturne et tout à fait sérieux. Je passe quelques épisodes.--Puis Julie est enceinte, puis elle fait une fausse couche, tout cela secrètement.--Puis, mylord Édouard, l'ami de Saint-Preux, ayant conseillé au père de Julie de la marier avec son maître d'étude, le baron fait une scène terrible à sa femme et à sa fille; et la subtile Claire parvient à faire filer Saint-Preux, qui se rend à Paris. Julie, auparavant, lui a juré que sans doute elle ne l'épouserait pas sans le consentement de son père, mais qu'elle ne sera jamais à un autre sans le consentement de Saint-Preux.
Et voilà le roman,--tant refait depuis,--du maître d'étude et de la jeune noble. Je n'en ai retenu que les faits essentiels: car, dans cette surabondante _Julie_ qui contient douze cents pages, il n'y en a pas quatre cents qui se rapportent à l' «histoire» elle-même; et je viens de vous en analyser le premier tiers.
Ce premier tiers est, de beaucoup, le plus ennuyeux (sauf les digressions: le voyage de Saint-Preux dans le Valais et les lettres qu'il envoie de Paris).--Et pourtant c'est probablement la partie de son livre que Rousseau a écrite avec le plus de fièvre. C'est de ce premier volume de l'_Héloïse_ que madame d'Épinay a dit dans ses _Mémoires_: «Après le dîner nous avons lu les cahiers de Rousseau. Je ne sais si j'étais mal disposée, mais je ne suis pas contente. C'est écrit à merveille, mais cela est trop fait et me paraît sans vérité et sans chaleur. Les personnages ne disent pas un mot de ce qu'ils doivent dire. C'est toujours l'auteur qui parle.» Et madame du Deffand pensait à peu près de même, et madame de Choiseul, et même Diderot (alors encore ami de Jean-Jacques). Dans toute l'oeuvre de Rousseau ce volume est, avec certains chapitres de l'_Émile_, celui sur lequel il est le plus facile de s'égayer. L'excitation y est purement verbale. On y remarque trois choses déplaisantes (au moins): l'abus du mot de vertu et l'équivoque continuelle sur ce mot; l'indélicatesse des sentiments; l'avènement définitif du style déplorable des «hommes sensibles».
1º Il est inouï qu'un garçon et une fille qui font ce que font Saint-Preux et Julie, et qui ne pensent qu'à ça, parlent de vertu à ce point.--Ils disent quelque part que, pour avoir eu une défaillance, ils n'en sont pas moins vertueux sur le reste et n'ont pas perdu pour cela le droit d'aimer la vertu. Évidemment: mais leur faute n'est pas seulement une faiblesse de la chair, à quoi nous pourrions être indulgents; elle se complique d'un assez lâche abus de confiance, Saint-Preux étant le précepteur de Julie: et c'est ce dont ils n'ont pas l'air de se douter. Cela rend plus fâcheuses encore leurs éternelles invocations à la vertu et leur donne un air, soit d'hypocrisie, soit d'inconscience, également regrettable... Oui, c'est vraiment désobligeant, cette manière de fourrer la vertu où elle n'a que faire. C'est chose de Rousseau et du XVIIIe siècle. _Rien de semblable au_ XVIIe _siècle_, ni dans l'antiquité.
En somme, c'est toujours la grande équivoque de toute la vie de Rousseau, équivoque que j'ai déjà signalée. Saint-Preux et Julie se croient vertueux parce qu'ils «adorent» la vertu et qu'ils se sentent un bon coeur. Ils sont bien à l'image de leur père: de beaux sentiments, de beaux discours, et une vilaine vie (du moins jusqu'à quarante ans).
2º En second lieu, Julie manque étrangement de délicatesse morale. Elle paraît d'abord beaucoup trop informée de ce qu'elle va faire; elle appelle trop les choses par leur nom. Elle dit lourdement: «Ma vertu,... mon innocence,... mon déshonneur...» Elle parle de ses «désirs» vaincus, des «plaisirs du vice». Elle dit à Saint-Preux (avant la chute): «Tâche, cher ami, de calmer l'ivresse des vains désirs.» Elle dit, en parlant de sa virginité: «Nous autres jeunes filles, nous nous trouvons dès le premier âge _chargées d'un si dangereux dépôt_!...» Il n'est pas non plus délicieux de la voir écrire à son amant en lui donnant rendez-vous dans un chalet: «Oh! la nature!... C'est là qu'on n'est que sous ses auspices et qu'on peut _n'écouter que ses lois_». Et il est moins délicieux encore de l'entendre disserter avec Saint-Preux sur certaines erreurs des sens:
Je me souviens des réflexions que _nous_ faisions, en lisant ton Plutarque, sur un goût dépravé qui outrage la nature. Quand ces tristes plaisirs n'auraient que de n'être pas partagés, c'en serait assez, _disions-nous_, pour les rendre insipides et méprisables... Malheureux! de quoi jouis-tu quand tu es seul à jouir! Ces voluptés solitaires sont des voluptés mortes.
Cela est vraiment extraordinaire sous la plume d'une jeune fille de dix-huit ans![13]
[Note 13: Voir aussi la lettre où Saint-Preux raconte à Julie qu'il a été entraîné chez les filles, et la réponse de Julie.]
Mais là encore elle est bien à l'image de son père. L'impudeur de Julie nous fait ressouvenir que celui qui la fait parler n'est venu qu'après de longues souillures à l'amour normal et qu'il l'a connu pour la première fois dans des conditions tranquillement cyniques et avec une femme pour qui l'amour n'était qu'un geste comme un autre.
3º Enfin, dans les deux premières parties de la _Julie_, plus que partout ailleurs, c'est l'affreux épanouissement de l'abominable style des «hommes sensibles». Ce style implique cette convention, que toujours, partout, en toute occasion, les sentiments naturels, affections de famille, tendresse maternelle, paternelle, filiale, conjugale, amour, amitié, pitié, humanité ne peuvent être éprouvés qu'avec une extrême intensité, ni exprimés que dans le style le plus noble, le plus solennel, le plus emphatique, coupé quelquefois d'exclamations, d'apostrophes, de suspensions, de frémissements, de silences... Ce style, à vrai dire, préexistait à Jean-Jacques. Il se trouvait un peu dans les romans de l'abbé Prévost, et surtout dans Diderot. Mais Jean-Jacques en a fait, dans le premier tiers de la _Julie_, un triomphal et effarant abus. Voici quelques courts exemples de ce style, pris véritablement au hasard, car on le trouve presque à chaque page.
Julie vient de revoir son père (qu'elle ne doit pas aimer autrement, d'après ce que nous savons):
Ô toi que j'aime le mieux au monde après les auteurs de mes jours, écrit-elle à Saint-Preux, pourquoi tes lettres, tes querelles viennent-elles contraster mon âme?... Tu voudrais que mon coeur s'occupât de toi sans cesse; mais, dis-moi, le tien pourrait-il aimer une fille dénaturée, à qui les feux de l'amour feraient oublier les droits du sang, et que les plaintes d'un amant rendraient insensible aux caresses d'un père!
Et que dites-vous de ce délire de Saint-Preux:
Quelle taille enchanteresse!... Au devant deux légers contours... Ô spectacle de volupté!... La baleine a cédé à la force de l'impression... Empreintes délicieuses, que je vous baise mille fois!... Dieux! dieux! que sera-ce quand...
Et la phrase ne s'achève pas.--Du même Saint-Preux:
Oh! si bientôt tu pouvais tripler mon être!... Si bientôt un gage adoré... Espoir trop tôt déçu, viendras-tu m'abuser encore?... Ô désirs! ô crainte! ô perplexités!...
De Julie (tableau de famille):
...Je feignis de glisser; je jetai, pour me retenir, un bras au cou de mon père; je penchai mon visage sur son visage vénérable, et dans un instant, il fut couvert de mes baisers et inondé de mes larmes; je sentis à celles qui lui coulaient des yeux qu'il était lui-même soulagé d'une grande peine; ma mère vint partager nos transports. Douce et paisible innocence, tu manquas seule à mon coeur pour faire de cette scène de la nature le plus délicieux moment de ma vie!
Et cætera, et cætera.
Je crois, pour moi, que ce style emphatique et pleurard est sincère chez Rousseau; que ce style sans naturel lui est naturel. Pourquoi? Parce qu'il était malade, atteint d'une profonde névrose; parce qu'il avait, au sens exact du mot, une sensibilité _morbide_; parce que lui-même fondait réellement en larmes à la moindre occasion. Mais hélas! on l'imita, et ce fut affreux.
Au temps de Louis XVI, et plus encore sous la Révolution, presque toute la littérature fut infestée de cette sensibilité à la Rousseau. Elle n'avait guère de la sensibilité que le nom: c'était surtout l'application à paraître éprouver jusqu'à l'excès les émotions altruistes, parce qu'on tenait cet excès pour honorable. Il y entrait donc beaucoup d'artifice et de vanité et, par suite, très peu de bonté réelle, puisque cette préoccupation d'être, aux yeux des autres et à ses propres yeux, dans une posture qui vous fit honneur, était contradictoire à la vraie bonté qui suppose justement l'oubli de soi ou du moins l'effort de s'oublier. Et c'est pourquoi leur «sensibilité» n'empêcha nullement les hommes de la Révolution d'être sans pitié.--Puis, cette sensibilité étant une mode et, par suite, étant affectée par les êtres les plus médiocres, avait rapidement revêtu une forme d'une exprimable sottise.--Et enfin, comme cette sensibilité passait pour noble, elle entraîna la «noblesse du style», telle que la concevaient les sots, c'est-à-dire la plus emphatique et la plus niaise phraséologie, un charabia sans nom. Par là, quelques-uns des écrivains de la seconde moitié du XVIIIe siècle nous paraissent plus éloignés de nous, plus étrangers, plus iroquois que les «précieux» ou les «burlesques» du XVIIe siècle ou les pédants du XVIe. Lisez un peu, pour voir, le théâtre de Sébastien Mercier, ou la correspondance amoureuse ou même familiale de certains Conventionnels, et certains romans oubliés du temps de la Terreur.--Rousseau n'a pas seulement légué à la Révolution son vocabulaire politique, ses fêtes et sa conception de l'État: il lui a transmis le style bête.
* * * * *
Voilà donc terminée la première période des amours du maître d'étude et de la jeune fille noble. Cela est glacial (Jean-Jacques ne l'ayant écrit qu'avec sa tête, et d'après l'amour artificiel, livresque et voulu qu'il avait conçu pour madame d'Houdetot); et cela est souvent ridicule, et cela est souvent ennuyeux. Et je suis content d'en être sorti: car ce qui viendra après sera fort beau d'abord, et ensuite un peu fou, mais toujours intéressant.
Les deux amants séparés, l'un à Paris, l'autre à Vevey, Rousseau se demande ce qu'il va faire de Julie. Notez que, précisément à ce moment-là, son artificielle passion pour madame d'Houdetot est fort calmée.--Je ne pense pas que l'idée lui soit venue un seul instant de marier, après quelques péripéties, Saint-Preux et son élève: ce dénouement serait par trop fade.--Non: mais, arrivé là, il se ressouvient de son rôle de réformateur des moeurs et de professeur de vertu. Et pourquoi disons-nous «son rôle»? Il n'était pas modeste, il se connaissait lui-même très incomplètement, mais il avait fini par être sincère dans son projet de réforme et de perfectionnement intérieur. Sa propre vie, quand nous l'embrasserons dans son ensemble, nous apparaîtra comme une évolution, comme un effort, souvent plein d'illusions, mais enfin comme un effort vers la vertu, comme une lente sortie hors de sa fange première, comme une montée que n'arrêtera point sa folie peu à peu croissante; au contraire.
Et alors (j'en suis persuadé) il a l'idée de rapprocher la vie de Julie de la sienne. Julie aussi est un être malheureux et faible, qui a mal commencé. Eh bien, sa vie, comme celle de Rousseau, sera l'histoire d'une évolution morale, d'une «conversion» (c'est le vrai mot). Et même il s'avisera (après coup, je le crois) qu'il n'a fait Julie d'abord coupable que pour la convertir.
«Je sens deux hommes en moi», dit Saint-Paul dans son Épitre aux Romains. Je vous ai dit qu'il y avait bien plus de deux hommes dans Jean-Jacques. C'est le vagabond plein de désirs, l'amoureux qui n'a jamais été rassasié, l'ancien laquais épris de la fille de la maison, c'est cet homme-là qui a écrit les deux premières parties de la _Julie_. C'est l'amant de la nature et de la vie simple qui décrira la vie qu'on mène dans la maison de Clarens. C'est le rêveur orgueilleux et romanesque qui nous racontera le ménage compliqué Wolmar-Saint-Preux-Julie-Claire.--Et, en attendant, c'est le Genevois, c'est le protestant attendri de catholicisme, c'est l'homme profondément religieux qui «convertit» Julie d'Étanges.
Il la convertit en la mariant à M. de Wolmar.
Les faits sont assez habilement arrangés pour nous faire accepter ce mariage. Madame d'Étanges meurt; elle meurt des duretés de son mari, mais surtout de la faute de sa fille, et du secret qu'elle garde et qui l'étouffe. Julie, désespérée, se fait rendre sa parole par Saint-Preux. Après un temps convenable,--et avec l'assentiment de Saint-Preux absent, qui à la vérité ne peut le lui refuser,--elle se résigne à épouser M. de Wolmar, cet ami dont son père lui avait parlé. Ce qui la décide, c'est que son père l'avait promise à Wolmar riche, et que maintenant Wolmar est ruiné. Mais enfin elle va au mariage comme à un sacrifice.
C'est ici que Rousseau a une idée admirable (C'est peut-être l'endroit de son oeuvre où émerge de la façon le plus inattendue son fond traditionaliste, offusqué le plus souvent par son âme de révolte).--La cérémonie du mariage opère sur l'âme sérieuse de Julie à la manière d'un sacrement comme le signe sensible de quelque chose de profond, de sacré, de nécessaire, de conforme aux destinées et aux intérêts de l'humanité. La cérémonie du mariage fait comprendre à Julie le mariage.
Elle ne l'avait point prévu:
Dans l'instant même, écrit-elle à Saint-Preux, où j'étais prête à jurer à un autre une éternelle fidélité, mon coeur vous jurait encore un amour éternel, et je fus menée au temple comme une victime impure qui souille le sacrifice où l'on va l'immoler.
Mais,--douloureuse comme elle est, et préparée par la douleur,--elle sent, en entrant dans l'église, une sorte d'émotion qu'elle n'avait jamais éprouvée... Puis, le jour sombre de l'église, le profond silence des spectateurs, le cortège de ses parents... tout donne à ce qui va se passer un air de solennité qui l'excite à l'attention et au respect:
La pureté, la dignité, la sainteté du mariage, si vivement exposées dans les paroles de l'Écriture, ses chastes et sublimes devoirs, si importants au bonheur, à l'ordre, à la paix, à la durée du genre humain, si doux à remplir pour eux-mêmes: tout cela me fit une telle impression que je crus sentir intérieurement une révolution subite. Une puissance inconnue sembla corriger tout à coup le désordre de mes affections et les rétablir selon la loi du devoir et de la nature.
Et encore:
Je crus me sentir renaître, je crus recommencer une autre vie.
Puis, rentrée à la maison:
A l'instant, pénétrée d'un vif sentiment du danger dont j'étais délivrée et de l'état d'honneur et de sûreté où je me sentais rétablie, je me prosternai contre terre, j'élevai vers le ciel mes mains suppliantes, j'invoquai l'Être qui soutient ou détruit, quand il lui plaît, par nos propres forces, la liberté qu'il nous donne. Je veux, lui dis-je, le bien que tu veux, et dont, toi seul es la source. Je veux aimer l'époux que tu m'as donné. Je veux être fidèle, parce que c'est le premier devoir qui lie la famille et la société. Je veux être chaste, parce que c'est la première vertu qui nourrit toutes les autres. Je veux tout ce qui se rapporte à l'ordre de la nature que tu as établi, et aux règles de la raison que je tiens de loi. Je remets mon coeur sous ta garde et mes désirs en ta main. Rends toutes mes affections conformes à ta volonté constante; et ne permets plus que l'erreur d'un moment l'emporte sur le choix de toute ma vie.
--Mais, direz-vous, les théories de Rousseau?--Quelles?--L'opposition de la nature et de la société, et que la société a corrompu la nature. Le mariage est bien, je pense, une institution sociale, et cependant le mariage épure Julie. Elle dit elle-même qu'une puissance inconnue a rétabli ses affections «selon la loi du devoir et de la nature». «La nature et le devoir», qui ne peut être ici qu'un devoir social: Rousseau y songe-t-il? La nature et la société ne sont donc plus ennemies? Une institution sociale peut donc être bienfaisante? La société ne corrompt donc pas nécessairement la nature?--Eh bien, quoi? Rousseau se contredit, c'est évident. Et c'est pour cela que cette troisième partie de la _Nouvelle Héloïse_ est une si belle chose. Et elle renferme bien d'autres contradictions encore aux théories habituelles de Jean-Jacques.
Julie aime son mari parce qu'elle est sa femme et qu'elle veut l'aimer. Telle, la Pauline de _Polyeucte_. Et ainsi, pour une fois, Rousseau se rencontre avec Corneille. L'amour de Julie pour Wolmar n'est peut-être que de l'amitié et de la tendresse. Mais elle dit ce mot d'un bon sens éminent: «L'amour n'est pas nécessaire pour former un heureux mariage», et cet autre mot d'une sagesse plus haute encore, et qui ruine la «morale du sentiment», et qui condamne toute la vie de Rousseau lui-même, et les trois quarts de son oeuvre:
Malgré la sécurité de mon coeur, _je ne veux plus être juge en ma propre cause_, ni me livrer étant femme, à la même _présomption_ qui me perdit, étant fille.
Et de quelle magnifique façon, dans cette troisième partie, les sophismes et les impures sentimentalités du premier volume,--chères pourtant à Jean-Jacques quand il les écrivit,--sont balayées comme par un vent fort et salubre! Déjà, on voyait poindre, dans les premières lettres de Saint-Preux et même de Julie, la théorie de la fatalité de l'amour et presque du droit souverain de la passion: «N'as-tu pas, disait Saint-Preux, suivi la plus pure loi de la nature? Comment veux-tu qu'une âme sensible goûte modérément des biens infinis?» Et encore: «Connaissez-le enfin, ma Julie; un éternel arrêt du ciel nous destina l'un pour l'autre: c'est la première loi qu'il faut écouter». Et, Julie tombée, il recommençait à parler de vertu, et elle aussi.--Mais écoutez Julie mariée:
Je frémis quand je songe que nous osions parler de vertu. Savez-vous bien ce qui signifiait pour nous un terme si respectable et si profane, tandis que nous étions engagés dans un commerce criminel? C'était cet amour forcené dont nous étions embrasés l'un et l'autre qui déguisait nos transports sous ce saint enthousiasme, _pour nous le rendre encore plus cher et nous abuser plus longtemps_... Il est temps que _l'illusion cesse_.
Et Julie dit encore à Saint-Preux:
Quand, avec les sentiments que j'eus pour vous et les connaissances que j'ai maintenant, je serais libre encore et maîtresse de choisir un mari, ce n'est pas vous que je choisirais, c'est M. de Wolmar.
Et elle lui dit même ce mot définitif: «Si le ciel m'ôtait cet époux, ma ferme résolution est de n'en prendre jamais un autre.»
Pourtant (et cela est fort bien vu), Julie n'atteint pas tout d'un coup à la parfaite sagesse. Elle a l'imprudence de dire: «Soyez l'amant de mon âme», parole dangereuse qui se répercutera dans des centaines et des milliers de romans du XIXe siècle. Ce n'est pas tout. Quand elle s'est laissée marier, n'ayant encore qu'une conscience hésitante et divisée, elle avait juré à son père de ne pas avouer sa conduite passée à M. de Wolmar. Maintenant qu'elle réfléchit et qu'elle a trouvé sa lumière, ce secret lui pèse cruellement. «Car, dit-elle, une sincérité sans réserve fait partie de la fidélité que je dois à mon mari.» Elle croit devoir consulter là-dessus Saint-Preux lui-même. La question est du plus haut intérêt. Elle est du même ordre (malgré les différences de détail), que celle qui est agitée dans _Monsieur Alphonse_, dans le _Jacques_ de George Sand, dans la _Dame de la Mer_ d'Ibsen, même dans la _Princesse de Clèves_.
Saint-Preux déconseille à Julie l'aveu, pour des raisons spécieuses. Elle répond, il réplique. La discussion est très serrée et fort belle. Julie, incertaine encore, attendra. Mais elle a le courage de donner à Saint-Preux un congé définitif: «Il est temps de devenir sage. Voilà la dernière lettre que vous recevrez de moi, je vous supplie de ne plus m'écrire.» Saint-Preux veut se tuer. Il ne se tue pas, mais il s'embarque pour trois ans.