Chapter 11
Quant à la maréchale, vous la connaissez. Besenval, parlant du temps où elle était duchesse de Boufflers, nous la peint comme un monstre de débauche, d'ivrognerie et de méchanceté. Vous en penserez ce que vous voudrez. Et il est vrai que Besenval ajoute: «Je ne lui connais qu'un seul mérite, c'est la manière dont elle a élevé la duchesse de Lauzun sa petite-fille... On ne peut disconvenir qu'elle ne soit un chef-d'oeuvre d'éducation et la femme la plus parfaite qu'on ait connue.» (Quant au maréchal, Besenval nous le donne pour un homme extrêmement «borné»).
La maréchale avait cinquante et un ans quand Rousseau entra dans sa quasi-intimité. Elle avait eu publiquement le maréchal pour amant avant de l'avoir pour mari. Elle était encore belle, très spirituelle, et d'un esprit mordant, mais qui commençait à s'adoucir. Après la mort du maréchal (1764) elle devint, paraît-il, tout à fait bonne, d'une bonté faite d'une longue expérience. Sous Louis XVI, elle fut considérée comme l'oracle du bon ton et de l'urbanité, comme celle qui maintenait les règles de la «parfaitement bonne compagnie».--«Le genre de madame Geoffrin était une espèce de police pour le goût, comme la maréchale de Luxembourg _pour le ton et l'usage du monde_.» Ainsi s'exprime le prince de Ligne. La maréchale eut l'esprit de mourir en 1787.
Son rôle mondain impliquait une rapide intelligence des hommes, beaucoup de tact et de souplesse. Elle n'eut aucune peine à prendre Jean-Jacques, et elle lui fut bien meilleure que n'avait été l'inquiète et tourmentante madame d'Épinay, d'ailleurs grande dame de second ordre. Avec l'ombrageux Jean-Jacques, la maréchale fut toute simplicité, toute sérénité, toute tolérance, montra une admiration qui semblait absolument involontaire et se garda d'avoir trop d'esprit.--L'agréable portrait qu'il nous fait d'elle se termine ainsi: «Je crus m'apercevoir, dès la première visite, que, malgré mon air gauche et mes lourdes phrases, je ne lui déplaisais pas.»
Il ne lui déplaisait pas. Il avait pour lui sa bizarrerie, sa réputation d'ours de génie, son étrange talent (et de tout temps les belles dames ont aimé avoir chez elles leur homme célèbre). Mais en outre il faut bien admettre que sa personne avait, non seulement de la saveur, mais un charme réel: car nous voyons que jamais les enthousiastes de ses livres ne se sont refroidis sur lui quand ils l'ont connu,--ou que le refroidissement n'est venu qu'à la longue.
Voilà donc, encore une fois, Rousseau captif et obligé d'un grand seigneur et d'une grande dame. Il accepte de loger dans un délicieux petit château du parc de Montmorency pendant qu'on répare sa maisonnette de Montlouis. Il va tous les jours chez le maréchal et madame de Luxembourg. Il y va dès le matin; il y dîne; il y passe l'après-midi; souvent il y soupe. «Je ne la quittais presque point», dit-il. Il lit tous les matins, à la maréchale couchée, le manuscrit de la _Nouvelle Héloïse_; et ça dure longtemps. Il en écrit pour elle une belle copie calligraphiée, «à tant la page». Quand la lecture de la _Nouvelle Héloïse_ est terminée, il se met à lui lire l'_Émile_.
Madame de Luxembourg s'engoua de la _Julie_ et de son auteur; elle ne parlait que de moi, ne s'occupait que de moi, me disait des douceurs toute la journée, m'embrassait dix fois le jour. Elle voulut que j'eusse toujours ma place à côté d'elle; et quand quelques seigneurs voulaient prendre cette place, elle leur disait que c'était la mienne, et les faisait mettre ailleurs.
La petite maison de Montlouis réparée, il y rentre, mais en gardant la jouissance, à son gré, du délicieux petit château.--Soit au petit château, soit à Montlouis, monsieur et madame de Luxembourg lui amènent leurs visiteurs. Ce sont les plus grands seigneurs, et toujours ce sont les plus grandes dames. Car, ne nous y trompons pas, Rousseau a été infiniment plus choyé par ces gens-là que Voltaire. Et Thérèse leur donne à goûter, et les grandes dames embrassent Thérèse, après avoir mangé ses fraises à la crème.
Jean-Jacques vit dans l'enchantement. Mais il tient à nous faire savoir que tout cet éclat ne l'éblouit point et qu'il garde, au milieu de tant de gloire, sa simplicité. (La même note un peu niaise se retrouvera dans Chateaubriand.)
J'interpelle, dit Jean-Jacques un peu solennellement, tous ceux qui m'ont vu durant cette époque, s'ils se sont jamais aperçus que cet éclat m'ait un instant ébloui; que la vapeur de cet encens m'ait porté à la tête; s'ils m'ont vu moins uni dans mon maintien, moins simple dans mes manières, moins liant avec le peuple, moins familier avec mes voisins, etc..
Et il se sait un gré extrême de souper quelquefois avec son voisin le maçon Pilleu après avoir dîné chez les Luxembourg. Il trouve cela admirable, il n'en revient pas.
Donc, jamais il n'a été plus heureux. Mais il va le payer, et bientôt.
Et les seigneurs et les dames qui l'applaudissent, le choient et l'embrassent, le paieront aussi,--plus tard.
* * * * *
La _Nouvelle Héloïse_, imprimée à Amsterdam, paraît en France au début de 1761 avec un succès prodigieux. _Émile_ est prêt quelques mois après. Rousseau voudrait, par prudence, le faire imprimer et publier, comme la _Julie_, seulement à l'étranger. Mais, prenant ses intérêts plus que lui-même, madame de Luxembourg et Malesherbes veulent que l'_Émile_ soit publié régulièrement en France en même temps qu'en Hollande. Malesherbes propose lui-même les corrections nécessaires. Et, comme l'impression traîne et que Rousseau ne sait pas ce qui se passe, il meurt d'inquiétude. Mais quoi! Malesherbes, directeur de la librairie, la maréchale et même le prince de Conti se sont chargés de tout, lui répondent de tout.
Tout de même, cette impression traîne bien! Rousseau retombe malade. Cette fois il croit avoir la pierre. Le maréchal lui amène le célèbre frère Côme. Le frère Côme (Rousseau, je le répète, n'a jamais eu qu'à se louer des prêtres ou religieux catholiques) parvient à le sonder, et déclare «qu'il n'y avait point de pierre, mais que la prostate était squirreuse et d'une grosseur _surnaturelle_, et que Rousseau souffrirait beaucoup, mais qu'il vivrait longtemps».
Et l'impression de l'_Émile_ traîne toujours!... Il paraît enfin, en mai 1762. Mais des bruits inquiétants circulent. Le 8 juin, dans la nuit, au moment où Rousseau, selon sa coutume, lisait la Bible avant de s'endormir, il est averti qu'il est décrété de prise de corps. Il faut qu'il file: il ne résiste pas. Adieux attendrissants. La maréchale, madame de Boufflers, madame de Mirepoix qui se trouvent là, l'embrassent en pleurant, et le bon maréchal le conduit lui-même jusqu'à une chaise de poste déjà prête.
Pourquoi Rousseau était-il décrété? Par ce que le Parlement préparait alors l'expulsion des Jésuites et qu'on voulait accorder aux dévots une petite compensation en frappant un philosophe déiste. «Politique de bascule.»
On n'avait pas alors la liberté de la presse. Nous avons la liberté de la presse, mais nous n'avons pas la liberté de conscience, ni la liberté d'association, ni la liberté d'enseignement. On ne peut pas tout avoir.
Voilà donc le pauvre Rousseau en fuite. Cette fuite allait le condamner à huit années nouvelles de vie errante, et à la folie définitive.
Madame de Luxembourg, le prince de Conti et Malesherbes étaient responsables vis-à-vis de Jean-Jacques de cette cruelle aventure. Mais ils durent être fort embarrassés. Évidemment il n'avait pas dépendu d'eux d'empêcher le décret du Parlement.--Au moins, direz-vous, auraient-ils dû le prévoir.--C'est bien mon avis. Mais, maintenant que c'était chose accomplie, que pouvaient-ils faire? Rien, sinon conseiller à Rousseau la fuite, lui en laisser le temps et lui en procurer les moyens. C'est ce qu'ils firent; et c'est probablement aussi ce que le Parlement désirait.
Rousseau ne pouvait se défendre sans découvrir madame de Luxembourg, le prince de Conti et Malesherbes. Il ne se défendit point. Il se conduisit en fort honnête homme. Dans cette circonstance, ses puissants amis furent bien réellement ses obligés. Ils étaient tenus de lui rester fidèles et même reconnaissants. Ils le furent, oui,--mais pas assez peut-être, et pas assez longtemps. Mais l'éloignement, les années, la défiance croissante de Jean-Jacques leur sont peut-être une excuse.
Au surplus, c'est bien sa faute!
Écoutez cette phrase, qu'on sent avoir été écrite avec un sensible plaisir:
...Cette terrasse me servait de salle de compagnie pour recevoir monsieur et madame de Luxembourg, monsieur le duc de Villeroy, monsieur le prince de Tingry, monsieur le marquis d'Armentières, madame la duchesse de Montmorencey, madame la duchesse de Boufflers, madame la comtesse de Valentinois, madame la comtesse de Boufflers, et d'autres personnes de ce rang (il faudrait ajouter le prince de Conti) qui, du château, ne dédaignaient pas de faire, _par une montée très fatigante_, le pèlerinage de Montlouis.
Diable! c'est encore mieux qu'à l'Ermitage. Mais qu'est-ce que Jean-Jacques va faire dans ce monde-là?
Ils ont des façons parfaites, c'est vrai, et personne ne sait mieux qu'eux et mieux qu'elles tourner un compliment. Mais enfin ces seigneurs et ces dames sont des privilégiés entre les privilégiés. Ils représentent tout ce que Rousseau, dans ses premiers ouvrages, dit exécrer le plus: les mensonges et la corruption mondaine et l'inégalité la plus insolente. Ce luxe, ce raffinement, cette «vie inimitable» ne peut que rappeler à Jean-Jacques l'amas prodigieux d'injustices et de misères qu'elle suppose au-dessous d'elle et dont elle se nourrit. Et pourtant, il ne peut plus vivre, dirait-on, qu'avec ces coûteux aristocrates, ces scandales de richesse et ces scandales d'inégalité... Il est permis à un pauvre sceptique de voir tout le monde: mais à un apôtre!
Nous sommes de faibles créatures, et nous devons tâcher de comprendre toutes les contradictions. Mais il y en a aussi de trop «voyantes», de trop éhontées, et que, vraiment, un peu de probité et de bon goût devrait faire éviter! Je n'aime pas plus Rousseau chez les Luxembourg que je n'aime un socialiste millionnaire, un gentilhomme anarchiste ou un prêtre qui fait le badin et l'émancipé.
Mais eux, de leur côté, ces princes, ces ducs et duchesses, ces comtesses et ces marquis,--dans un temps où ces noms signifiaient quelque chose,--qu'ont-ils affaire avec Jean-Jacques? Rien que pour vivre, pour rester ce qu'ils sont, ils ont besoin de l'ordre social et politique d'alors, et ils ont besoin de l'Église. Qu'ils se soucient du bien public, qu'ils soient, politiquement, avec Voltaire, avec Montesquieu, plus tard avec Turgot, c'est bien. Mais cet excentrique, ce détraqué les menace directement et dans ce qu'ils ont de plus précieux; il menace la vie élégante; il menace, de loin, la propriété même, et tout l'ordre existant, et l'Église et l'éducation traditionnelles et nationales. Et ils le trouvent bizarre, mais sympathique, et ils l'accablent de caresses.--Est-ce donc qu'ils poussent la générosité et l'abnégation jusqu'à se vouloir détruire eux-mêmes? Non; mais, n'ayant plus de foi, ils ne savent pas. Ce sont des _snobs_, et qu'on a revus. Ils se piquent de liberté et de hardiesse d'esprit. Ils croient d'ailleurs n'applaudir qu'à des phrases amusantes, qui les brusquent agréablement. Ils ne savent pas que dans une trentaine d'années les plus grossières de ces phrases, après avoir pénétré dans les cerveaux des avocats, des procureurs, des professeurs, des hommes de lettres, descendront dans des têtes plus obscures et se traduiront par des actes aveugles.
L'excellent, le vertueux M. de Malesherbes, qui s'est donné tant de peine pour faire imprimer la _Julie_ et l'_Émile_, sera envoyé à l'échafaud par des scélérats ivres de Jean-Jacques.
En 1760, Amélie de Boufflers, petite-fille de la maréchale, future duchesse de Lauzun, avait onze ans. «Elle avait une figure, une douceur, une timidité virginale...» Un jour Rousseau la rencontra seule dans l'escalier du petit château... Faute de savoir que lui dire, il lui proposa un baiser que, dans l'innocence de son coeur, elle ne refusa pas.--Trente-trois ans après, la duchesse de Lauzun, la plus pure et la plus douce parmi les femmes connues du XVIIIe siècle, était condamnée à mort par des hommes qui étaient de fervents adorateurs de Rousseau.
Si l'on se remémore rapidement l'enchaînement mystérieux et fatal des effets et des causes, serait ce pure déclamation que de dire:--Ce baiser donné à la petite Amélie de Boufflers par Jean-Jacques,--qui, lui non plus, ne savait pas,--c'était déjà le baiser de la guillotine?
SIXIÈME CONFÉRENCE
LA «NOUVELLE HÉLOÏSE»
Ceux qui veulent absolument ramener à une seule et même théorie tous les livres de Rousseau, nous assurent que le sens de la _Nouvelle Héloïse_ est celui-ci: «Si nous ne pouvons revenir à l'état de nature, corrompu par la société, chacun de nous peut, même dans l'état actuel de la civilisation, refaire en lui l'homme naturel.» Et ils pensent que Rousseau devait forcément, après le _Discours sur l'inégalité_ et la _Lettre sur les spectacles_, écrire la _Nouvelle Héloïse_, comme il devait nécessairement écrire ensuite l'_Émile_ et le _Contrat social_.
Je le veux bien, mais je n'en suis pas sûr. Il me semble (et nous l'avons vu jusqu'ici) que les livres de Rousseau ne découlent point d'un même système préconçu (quoi qu'il en dise, après coup, dans ses _Dialogues_), mais qu'ils sont tous des oeuvres de circonstances, j'entends des circonstances de sa vie individuelle. Le même tempérament, la même espèce de sensibilité et, en général, les mêmes sentiments et les mêmes rêves se retrouvent bien, plus ou moins, dans tous ses ouvrages; cela était inévitable. Ses livres sortent de la même source profonde et trouble: mais je ne vois pas bien qu'ils s'engendrent logiquement l'un l'autre. (Je reviendrai là-dessus dans mes conclusions.)
Voyons comment est née _Julie_ ou la _Nouvelle Héloïse_. Il nous le raconte au livre IX des _Confessions_, abondamment et un peu confusément.
C'était au mois de juin. Il était à l'Ermitage. Il faisait de longues promenades dans les bois. Il rêvait. Il lui semblait, dit-il, que «la destinée lui devait quelque chose qu'elle ne lui avait pas donné». Quoi? L'amitié et l'amour, surtout l'amour. «Comment se pouvait-il qu'avec des sens si combustibles, avec un coeur tout pétri d'amour, je n'eusse pas du moins une fois brûlé de sa flamme pour un objet déterminé?» Il revoyait toutes les femmes qui lui avaient donné de l'émotion dans sa jeunesse, «mademoiselle Galley, mademoiselle de Graffenried, mademoiselle de Breil, madame Basile, madame de Larnage, mes jolies écolières, et jusqu'à la piquante Zulietta». (Il oublie carrément madame de Warens.)
Hélas! il a beau évoquer tous ses souvenirs d'amour. Cela est assez maigre, et il le sait bien. Ces aventures ont à peine été des ébauches. Il n'y a qu'avec la facile madame de Larnage, qui avait tant de bonne volonté... Mais ce n'a guère été qu'une rencontre d'auberge.--«J'ai passé ma vie, dit-il quelque part, à convoiter et à me taire auprès des personnes que j'aimais le plus.» Oh! avoir enfin un bel amour! Mais Jean-Jacques a quarante-cinq ans; il est trop tard; et puis il ne voudrait pas faire de peine à Thérèse.
Alors, dit-il, l'impossibilité d'atteindre aux êtres réels me jeta dans le pays des chimères; et ne voyant rien d'existant qui fût digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal, que mon imagination créatrice eut bientôt peuplé d'êtres selon mon coeur... J'imaginai deux amies... Je fis l'une brune et l'autre blonde, l'une vive et l'autre douce, l'une sage et l'autre faible, _mais d'une si touchante faiblesse que la vertu semblait y gagner_. (Parbleu!) Je donnai à l'une des deux un amant dont l'autre fut la tendre amie, et même quelque chose de plus... Épris de mes deux charmants modèles, je m'identifiais avec l'amant et l'ami le plus qu'il m'était possible; mais je le fis aimable et jeune, _en lui donnant au surplus les vertus et les défauts que je me sentais_.
Après quoi il leur cherche un séjour, songe pour eux aux Iles Borromées, et finalement les place à Vevey, au bord de son cher lac. Il se mit alors, dit-il, à écrire au hasard, rien que pour «donner l'essor au désir d'aimer qu'il n'avait pu satisfaire et dont il se sentait dévoré». Il assure que les deux premières parties de _Julie_ ont été écrites de cette manière, «_sans qu'il eût aucun plan bien formé_, et même sans prévoir qu'un jour il serait tenté d'en faire un ouvrage en règle».
Il considère si peu son roman commencé comme un développement ou une application de sa doctrine, qu'il le regarde, au contraire, comme une sorte de démenti à son rôle public:
Après les principes sévères que je venais d'établir avec tant de fracas,... après tant d'invectives mordantes contre les livres efféminés qui respiraient l'amour et la mollesse, pouvait-on rien imaginer de plus inattendu, de plus _choquant_ que de me voir tout à coup m'inscrire parmi les auteurs de ces livres que j'avais si durement censurés? Je sentais cette inconséquence dans toute sa force.
Cela paraît bien prouver que Rousseau n'avait d'abord conçu que les deux premières parties de _Julie_, qu'il ne les avait conçues que comme un roman d'amour, et que les intentions moralisatrices ne lui vinrent qu'après coup.
En attendant il revoit à la Chevrette, puis à l'Ermitage, madame d'Houdetot. Immédiatement son idéal se concrète en elle. Il se figure Julie sous ses traits. Quelle occasion de s'essayer à ces sentiments exaltés qu'il veut exprimer dans son livre! Dans leurs rendez-vous mystérieux, dans leurs conversations brûlantes (du moins de sa part à lui) tandis que madame d'Houdetot s'amuse et qu'elle se distrait de l'absence de Saint-Lambert, Jean-Jacques, en réalité, travaille à son roman. Et cela explique qu'il se soit si vite consolé de l'échec de cette grande passion. Ce n'était que de la littérature.
Cependant, ce qu'il a écrit jusqu'ici de la _Julie_, au hasard et sans suite, ne fait même pas une histoire. Mais, «à force, nous dit-il, de tourner et retourner mes rêveries dans ma tête, j'en formai enfin l'espèce de plan dont on a vu l'exécution». Et alors il nous dit qu'il se propose, dans son roman, deux objets. Le premier, c'est de montrer à un siècle corrompu, en se mettant à sa portée, qu'on peut se relever d'une chute, et que même une erreur d'un moment peut être la source d'actes sublimes. «Si Julie eut été toujours sage, dira-t-il dans sa _Seconde Préface_, elle instruirait beaucoup moins, car à qui servirait-elle de modèle?»--Et son second objet, c'est de rapprocher les croyants et les athées dans une estime réciproque; d'apprendre à ceux-ci qu'on peut croire en Dieu sans être hypocrite, et aux croyants qu'on peut être incrédule sans être un coquin. Julie dévote est une leçon pour les philosophes, et Wolmar athée en est une pour les intolérants.--Le reste, et notamment le rappel à la vie simple, à la vie rurale et familiale, et à la pureté du foyer domestique, ne serait donc venu que subsidiairement.
Voilà ce que dit Rousseau au livre IX des _Confessions_. Cela est plausible. Mais je crois que le roman de _Julie_ s'est formé dans son esprit plus simplement encore.
Tout ce que je retiendrai de son récit, c'est qu'il a conçu _Julie_ au printemps, parmi les fleurs et les arbres, pendant des mois de rêverie et d'exaltation sentimentale, et que c'est avant tout son propre roman qu'il a rêvé.
Dans ces promenades à travers bois, il se souvient de sa jeunesse vagabonde, qui se transfigure à ses yeux. Or, un des rêves qu'il avait fait le plus souvent dans ce temps-là,--et qu'il a réalisé avec madame d'Houdetot tant bien que mal, et trop tard, à quarante-cinq ans,--c'est d'être aimé d'une belle aristocrate. Évadé de Genève, errant par la Savoie et le Piémont, il ne pouvait presque rencontrer un château dans la campagne sans faire ce rêve:
J'entrais avec sécurité dans le vaste monde... Mon mérite allait le remplir... En me montrant j'allais occuper de moi l'univers... Mais il ne me fallait pas tant... Un seul château bornait mon ambition: favori du seigneur et de la dame, _amant de la demoiselle_, ami du père et protecteur des voisins, j'étais content; il ne m'en fallait pas davantage.
Un peu plus tard, à Turin:
Mon hôtesse me dit qu'elle m'avait trouvé une place et _qu'une dame de condition_ voulait me voir. A ce mot je me crus tout de bon dans les hautes aventures, car _j'en revenais toujours là_.
Mais surtout il se souvient de mademoiselle de Breil, chez les Gouvon, où il était laquais:
Mademoiselle de Breil était une jeune personne à peu près de mon âge, bien faite, assez grande, très blanche, avec des cheveux très noirs et, quoique brune, portant sur son visage cet air de douceur des blondes auquel mon coeur n'a jamais résisté. L'habit de cour, si favorable aux jeunes personnes, marquait sa jolie taille, dégageait sa poitrine et ses épaules, et rendait son teint encore plus éblouissant par le deuil qu'elle portait alors. On dira que ce n'est pas à un domestique de s'apercevoir de ces choses-là (phrase pénible)... A table, j'étais attentif à chercher l'occasion de me faire valoir. Si son laquais quittait un moment sa chaise, à l'instant on m'y voyait établi: hors de là, je me tenais vis-à-vis d'elle, je cherchais dans ses yeux ce qu'elle allait demander, j'épiais le moment de changer son assiette. Que n'aurais-je point fait pour qu'elle daignât m'ordonner quelque chose, me regarder, me dire un seul mot! Mais point; j'avais la mortification d'être nul pour elle; elle ne s'apercevait pas même que j'étais là.
Une fois pourtant, et une autre fois encore, il attire son attention, et dans des conditions flatteuses pour lui: «Elle jeta les yeux sur moi. Ce coup d'oeil, qui fut court, ne laissa pas de me transporter.» Et la seconde fois:
Ce moment fut court, mais délicieux, à tous égards... Quelques minutes après, mademoiselle de Breil, levant derechef les yeux sur moi, me pria, d'un ton de voix aussi timide qu'affable, de lui donner à boire. On juge que je ne la fis pas attendre; mais en approchant, je fus saisi d'un tel tremblement qu'ayant trop rempli le verre, je répandis une partie de l'eau sur l'assiette et même sur elle. Son frère me demanda étourdiment pourquoi je tremblais si fort. Cette question ne servit pas à me rassurer, et mademoiselle de Breil rougit jusqu'au blanc des yeux.
Ruy Blas... c'est bien Ruy Blas, Ruy Blas sous son vrai nom, dans sa première condition et non encore déguisé en don César... Mais sans doute la mère avait remarqué quelque chose et elle parla à la petite. Jean-Jacques eut beau, ensuite, s'attarder quand il pouvait dans l'antichambre de madame de Breil: il n'obtint plus une seule marque d'attention de la part de la fille. Même, deux fois, madame de Breil lui demanda d'un ton fort sec «s'il n'avait rien à faire»--«Il fallut, dit-il, renoncer à cette chère antichambre.» Et il conclut: «Ici finit le roman.»
Eh bien, il me paraît clair que les deux premières parties de la _Nouvelle Héloïse_, c'est l'achèvement de ce roman, du roman de toute sa jeunesse, et que ce n'est pas autre chose, et qu'il le conçoit et même l'écrit d'abord, pour son plaisir, et sans s'inquiéter de la suite.
Il faut que Jean-Jacques soit aimé de ce qu'il appelle dans les _Confessions_ la «demoiselle du château»; et il faut qu'il la possède. Après, on verra. Et voici comment cela s'arrange dans sa tête.