Jean-Jacques Rousseau

Chapter 10

Chapter 103,773 wordsPublic domain

Molière paraît condamnable à Rousseau, parce qu'il a eu pour idéal, dans son théâtre, l'homme de société. Mais, au contraire, Molière inquiète Brunetière parce qu'il a été le disciple de la nature. En sorte qu'on ne sait pas s'il faut reprocher à Molière d'avoir adoré la nature ou de l'avoir dédaignée. C'est apparemment que la «nature» n'est pas tout à fait la même chose pour Jean-Jacques et pour notre contemporain. Toute bonne pour l'un, elle ne vaut pas le diable, ou plutôt elle est le diable, pour l'autre... Ô nature, qu'es-tu donc? Nous voudrions bien le savoir. Mais si tu es tout, comme il est probable, nous n'en serons pas plus avancés. En tout cas Rousseau, qui a tant parlé de toi, aurait bien dû songer un jour à te définir.

Continuons le résumé très sommaire de la _Lettre sur les spectacles_.

«Donc, le théâtre, qui ne peut rien pour corriger les moeurs, peut beaucoup pour les altérer.»

En outre, le théâtre avilit et corrompt les comédiens et les comédiennes par leur métier même, qui est un travestissement de leur être véritable, et qui est, en outre, pour les femmes, une prostitution de leur personne physique.--Et tout cela est quelquefois vrai, et tout cela ne l'est pas toujours. Et Rousseau se rencontre ici avec Bossuet, comme il s'était rencontré avec Pascal à propos des effets de la représentation dramatique des «passions de l'amour».

Encore, continue Rousseau, le théâtre peut-il être un moindre mal dans l'affreuse corruption des grandes villes. Mais quel divertissement funeste pour les petites cités!

Et il se ressouvient de sa patrie; et il évoque la vie pastorale, patriarcale, idyllique, simple et parfaite des vertueux «Montagnons», qui sont une tribu des environs de Neuchâtel.--Après quoi, il explique en combien de façons et à combien de points de vue (moral, social, civique, économique) l'établissement d'un théâtre à Genève,--petite ville de vingt mille âmes,--nuirait à Genève. Et ici, il ne me paraît pas qu'il ait si grand tort.

Mieux valent encore pour Genève, continue-t-il, ses petites «sociétés» ou «coteries» traditionnelles: sociétés d'hommes et sociétés de femmes (car Rousseau juge bon que les deux sexes, en général, vivent séparés l'un de l'autre). Dans les cercles de femmes, on médit un peu: mais les femmes y font en quelque sorte la police morale de la ville; dans les cercles d'hommes, on boit abondamment, mais avec innocence. Et ici se place un éloge du vin, qui a de la grâce et quelque chose d'attendrissant, venant d'un homme qui buvait surtout de l'eau et du lait, et n'a jamais bu plus de sa demi-bouteille de vin.

--Mais quoi! s'écrie Rousseau, ne faut-il donc aucun spectacle dans une république?--Au contraire, il en faut beaucoup. Les Genevois ne sont pas encore assez vertueux pour que Rousseau leur propose les danses nues des jeunes filles de Sparte, et il le regrette. Mais ils ont déjà des revues, des prix publics, des rois de l'arquebuse, du canon, de la navigation. Il faut multiplier les fêtes de ce genre.

Mais n'adoptons point ces spectacles exclusifs qui renferment tristement un petit nombre de gens dans un _antre_ obscur; qui les tiennent _craintifs_ et immobiles dans le silence et l'inaction; qui n'offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que soldats, qu'affligeantes images de la servitude et de _l'inégalité_. (Que vient faire ici l'inégalité? Oh! que voilà déjà bien une phrase de 93!)

--Non, peuples heureux, ce ne sont pas là vos fêtes. C'est en plein air, c'est sous le ciel qu'il faut vous rassembler et vous livrer au doux sentiment de votre bonheur... Que vos plaisirs ne soient pas efféminés ni mercenaires; que rien de ce qui sent la contrainte et l'intérêt ne les empoisonne; qu'ils soient libres et généreux comme vous; que le soleil éclaire vos innocents spectacles: vous en formerez un vous-même le plus digne qu'il puisse éclairer.

Tout ça, pour des espèces de fêtes de comices agricoles ou de fanfares de pompiers,--fêtes dont je ne dis point de mal, et où il m'est arrivé de prendre part non sans plaisir, mais où l'on sait bien enfin que l'important est de boire.

Pour l'hiver, Rousseau imagine d'autres divertissements. Il propose notamment des bals entre jeunes gens et jeunes filles à marier, que présiderait un magistrat nommé par le Conseil.

Je voudrais qu'on formât dans la salle une enceinte commode et honorable, destinée aux gens âgés de l'un et de l'autre sexe, qui, ayant déjà donné des citoyens à la patrie, verraient encore leurs petits enfants se préparer à le devenir.

Et, là-dessus, il s'exalte d'une manière bien surprenante:

Je voudrais que personne n'entrât sans saluer ce parquet, et que tous les couples de jeunes gens vinssent, avant de commencer leur danse et après l'avoir finie, y faire une profonde révérence pour s'accoutumer de bonne heure à respecter la vieillesse. Je ne doute pas que cette agréable réunion des deux termes de la vie humaine ne donnât à cette assemblée un certain coup d'oeil attendrissant, et qu'on ne vît quelquefois couler dans le parquet des larmes de joie et de souvenir, capables d'en arracher à un spectateur sensible... Je voudrais que tous les ans, au dernier bal, la jeune personne qui, durant les précédents, se serait comportée le plus honnêtement et aurait plu davantage à tout le monde, fut honorée d'une couronne par la main du magistrat, et du titre de reine du bal, qu'elle porterait toute l'année. Je voudrais qu'à la clôture de la même assemblée on la reconduisît en cortège, etc..

(Holà! et l'égalité, monsieur, et l'égalité!)

Ô Sparte! ô Lycurgue! ô Plutarque! Ô présence du «magistrat» là où il n'a que faire! Ô publicité et réglementation des sentiments intimes et des scènes familiales!

Comme Rousseau, par ses deux premiers _Discours_ donnera son vocabulaire à la Révolution, par la _Lettre sur les spectacles_ il donnera à la Révolution ses fêtes,--de même qu'il lui donnera, par le _Contrat social_, sa conception de l'État.

Sur le fond même de la _Lettre sur les spectacles_, je crois bien, comme Rousseau, que le théâtre ne peut rien, ou ne peut pas grand'chose, pour corriger les moeurs; mais peut-il tant que cela pour les corrompre? Je ne sais, personne ne sait. Oh! que de _distinguo_ il faudrait ici! Généralement, le théâtre ne réussit qu'en se conformant à la morale du public assemblé; et c'est presque toujours ce qu'il fait. Il ne vaut que ce que vaut le public lui-même.--Rousseau, qui croit les choses mauvaises à proportion qu'elles s'éloignent de l'état de nature, estime le théâtre le plus dangereux des divertissements parce qu'il en est le plus artificiel; mais ce jugement ne repose que sur l'excellence présumée de ce mystérieux «état de nature».

Le théâtre est un plaisir qu'on prend en public et en commun. Or, il paraît bien que les hommes assemblés n'acceptent et n'approuvent que des moeurs et une morale moyennes. Il est donc probable que le théâtre ni ne corrompt les moeurs ni ne les améliore.--On a dit cent fois ces choses, et mieux que je ne saurais faire.

En tout cas la condamnation prononcée par Rousseau paraît bien stricte si l'on considère le théâtre de son temps, le théâtre antérieur à 1758. Elle semblerait peut-être moins injustifiée si l'on songeait à certaines pièces d'aujourd'hui: et encore on ne peut pas dire qu'elles dépravent le public, puisqu'elles se conforment simplement à sa dépravation.--Mais le théâtre qu'on jouait du temps de Rousseau? Le théâtre avant 1758?--Je ne parle point de Corneille, de Racine, de Molière, ni même de Regnard. Le goût d'entendre les trois premiers vaut tout de même autant que l'ivrognerie ou que les libertés des danses populaires; et quant à Regnard, il n'y a que Jean-Jacques pour prendre au tragique l'immoralité du _Légataire_. Mais peut-on dire que les tragédies de Campistron, de Lagrange-Chancel, de Longepierre, de Lafosse, de Dauchet, de Duché, de Lamotte, de Lefranc de Pompignan, de Lanoue, de Marmontel, de Crébillon, et de Voltaire lui-même, fussent si dangereuses à entendre? Et les comédies de Lesage, de Legrand, de Dufresny, de Dancourt, de Destouches, de Marivaux, de Gresset! Vous n'y trouverez pas un adultère consommé, et la courtisane n'y est encore désignée que par de décentes périphrases...

Chose à noter: le moment où Jean-Jacques brandit ses foudres contre le théâtre est un des moments les plus chétifs et les plus inoffensifs de la comédie en France. Après Lesage, Dancourt et Marivaux, qui avaient de la saveur, la comédie se traîne dans de fades portraits, dans de petites satires de moeurs et dans de petites intrigues amoureuses! Elle est menue et galante. Et il est vrai qu'elle parle beaucoup d'amour, et qu'elle conseille tout au moins une sensualité légère. Mais on ne voit pas bien pourquoi Rousseau s'insurge là contre, et nous retrouvons ici une de ses habituelles contradictions ou équivoques.

Pascal, et Bossuet, et Bourdaloue, et bien d'autres docteurs chrétiens, avaient défini et réprouvé le pouvoir amollissant et corrupteur de la comédie. Ils le faisaient au nom d'un dogme. Les «passions de l'amour», ils les appelaient «concupiscence». Mais, lui, Jean-Jacques, au nom de quoi condamne-t-il les trop douces impressions qu'on peut recevoir au théâtre? Au nom de la nature, dont le théâtre, assure-t-il, nous éloigne? Mais il paraît pourtant bien que le désir et la volupté sont dans la «nature», puisque, précisément, pour les prédicateurs, «combattre la nature» veut souvent dire «combattre les désirs des sens». De quelle «nature» nous parle donc Rousseau? Jamais, jamais nous ne le saurons.

(Lui-même, en réalité, ce n'est pas au nom de la «nature», mais c'est, au contraire, au nom de son vieux protestantisme hérité qu'il condamne le théâtre.)

Avec tout cela, la _Lettre sur les spectacles_ se lit encore avec plaisir. Cela est tout genevois et tout protestant, mais d'un Genevois presque souriant et d'un protestant détendu. Ce n'est plus l'exagération folle et sombre du _Discours sur l'inégalité_. Tout n'y est pas paradoxe; et les paradoxes mêmes y contiennent une part de raison. C'est d'ailleurs celui de ses livres que Rousseau a écrit avec le moins d'effort (en trois semaines). Il se répand en vingt digressions; il se joue, autant qu'il peut se jouer. On sent que cela a été écrit entre deux «parties» de la _Nouvelle Héloïse_.

L'ouvrage eut beaucoup de succès et provoqua des réponses; notamment une de Marmontel et une de d'Alembert.

La réponse de Marmontel est une réfutation sensée et un peu superficielle, un morceau d'honnête professeur. Mais la réponse de d'Alembert est distinguée et fine, et pleine de ces malices sournoises qu'on appelle aujourd'hui des «rosseries». Ce n'est pas mon objet de les recueillir. J'en veux pourtant citer une,--atroce, celle-là, si, comme je le crois, c'est une allusion à l'abandon des enfants de Rousseau. Et ce doit bien être cela; car, si on lit la page qui précède, on reconnaît que le trait est préparé de loin, qu'il ne venait point nécessairement, qu'il a été voulu et prémédité. Voici: D'Alembert vient de reprocher à Rousseau d'avoir adopté et défendu, dans sa _Lettre_, le préjugé du temps sur l'éducation des femmes. Et là-dessus il s'écrie:

Philosophes, c'est à vous de détruire un préjugé si funeste, c'est _à ceux d'entre vous qui éprouvent la douceur_ OU LE CHAGRIN D'ÊTRE PÈRES d'oser les premiers secouer le joug d'un barbare usage, en donnant à leurs filles la même éducation qu'à leurs autres enfants... On vous a vus si souvent, pour des motifs très légers, _par vanité ou par humeur_, heurter de front les idées de votre siècle: pour quel intérêt plus grand pouvez-vous les braver que _pour l'avantage de ce que vous avez de plus cher au monde, pour rendre la vie moins amère à ceux qui la tiennent de vous_?...

(Notez que d'Alembert devait connaître l'abandon des enfants, puisque Rousseau l'avait raconté quelques années auparavant à Grimm, à Diderot, à madame d'Épinay, à madame de Francueil, etc.)

Je passe d'autres sournoiseries moins envenimées. Mais d'Alembert ne pouvait manquer d'opposer l'auteur du _Devin_ à l'auteur de la _Lettre sur les spectacles_; et c'est ce qu'il fait en termes bien spirituels:

La plupart de nos orateurs chrétiens, en attaquant la comédie, condamnent ce qu'ils ne connaissent pas: vous avez au contraire étudié, analysé, composé vous-même, pour en mieux juger les effets, le poison dangereux dont vous cherchez à nous préserver; et vous décriez nos pièces de théâtre avec l'avantage non seulement d'en avoir vu, mais d'en avoir fait... Oh! je sais bien, les spectacles, selon vous, sont nécessaires dans une ville aussi corrompue que celle que vous avez habitée longtemps; et c'est apparemment pour ses habitants pervers, car ce n'est pas certainement pour votre patrie, que vos pièces ont été composées: c'est-à-dire, monsieur, que vous nous avez traités comme ces animaux expirants qu'on achève dans leurs maladies de peur de les voir longtemps souffrir. Assez d'autres sans vous auraient pris ce soin; et votre délicatesse n'aura-t-elle rien à se reprocher à notre égard? Je le crains d'autant plus que le talent dont vous avez montré au théâtre lyrique de si heureux essais comme musicien et comme poète, est du moins aussi propre à faire au spectacle des partisans que votre éloquence à lui en enlever. Le plaisir de vous lire ne nuira point à celui de vous entendre; et vous aurez longtemps la douleur de voir le _Devin du Village_ détruire tout le bien que vos écrits contre la comédie auraient pu nous faire.

C'est d'un joli persiflage, et qui devait enrager Rousseau. Et sans doute il peut répondre, et il avait à peu près répondu, en effet, dans la préface de _Narcisse_: «J'ai fait du théâtre, mais qui ne pouvait plus nuire à des êtres aussi corrompus que vous; et d'ailleurs je n'en fais plus. Et puis, d'avoir manqué à mes préceptes, cela doit-il m'empêcher de les proclamer si je les crois vrais? N'importe, il reste que cet homme qui condamne le théâtre, a fait des comédies, et précisément de ce tour artificiel et galant qu'il blâme si fort; il reste qu'il a fait le _Devin_, qui, par sa musique, ses danses et ses belles filles exposées, a dû conseiller la sensualité et amollir les coeurs un peu plus peut-être que le _Misanthrope_; il reste qu'il a écrit le _Discours_ contre les arts au moment où il faisait du théâtre; la _Lettre à d'Alembert_ tout de suite après en avoir fait; le _Discours sur l'inégalité_ au moment où il était le protégé des grands,--et son traité de l'_Éducation_ quelques années après avoir abandonné son cinquième enfant... Et tout cela est gênant, et je ne sais si jamais vie humaine s'est passée dans de telles contradictions, et divisions contre soi-même. Et si Jean-Jacques n'en avait que faiblement conscience, c'est donc bien, comme je le crois, qu'il était né avec «le coup de marteau».

* * * * *

Mais rejoignons-le dans sa petite maison de Montlouis.

Il y mène une vie assez tranquille les premiers mois. Il fait des connaissances dans le voisinage. Il se lie avec le Père Berthier, oratorien, et surtout avec M. Maltor, curé de Groslay. Encore un bon prêtre, et qui est charmant pour lui. Au reste Jean-Jacques, de son propre aveu, n'en a guère rencontré que de tels.

Cependant madame d'Épinay regrette de l'avoir si durement traité. Saint-Lambert et madame d'Houdetot ne lui en veulent plus. Ils l'invitent à dîner à Paris. Tout se passe très bien. Jean-Jacques est lui-même étonné qu'après de tels orages de passion cette entrevue le laisse si paisible. Il s'avise de trouver Saint-Lambert admirable. Il voit déjà madame d'Houdetot entre Saint-Lambert et lui, comme il verra Julie d'Étanges entre Wolmar et Saint-Preux.

Il fait la connaissance de Malesherbes, qui lui facilite beaucoup l'impression de la _Nouvelle Héloïse_ (parue en 1760 chez Rey, à Amsterdam) et qui indique lui-même les corrections à faire pour que l'ouvrage ait libre cours en France.--Malesherbes lui offre une place de rédacteur au _Journal des Savants_. Rousseau refuse. Il ne saurait pas écrire à jour fixe et sur un sujet donné. «On s'imaginait, dit-il, que je pouvais écrire par métier comme tous les autres gens de lettres, au lieu que je ne sus jamais écrire que par passion.»

Il commence l'_Émile_ tout de suite après la _Nouvelle Héloïse_.

On vient le voir de Paris, mais pas trop: juste ce qu'il faut pour le laisser mieux jouir ensuite de sa solitude. Cependant, pour la vingtième fois, il fait des projets de retraite définitive et de renoncement. Il est déterminé, dit-il, «à renoncer totalement à la grande société, à la composition des livres, à tout commerce de littérature, et à se renfermer pour le reste de ses jours dans la sphère étroite et paisible pour laquelle il se sentait né...»

Il est surtout dégoûté de vivre avec et chez les gens du monde. Il se souvient de tous les ennuis que cela lui a valus à la Chevrette ou à Eaubonne, et il nous donne là-dessus des détails d'une franchise amusante:

Vivant avec des gens opulents sans tenir maison comme eux, j'étais obligé de les imiter en bien des choses; et de menues dépenses, qui n'étaient rien pour eux, étaient pour moi non moins ruineuses qu'indispensables... Seul, sans domestique, j'étais à la merci de ceux de la maison, dont il fallait nécessairement capter les bonnes grâces pour n'avoir pas beaucoup à souffrir... Les femmes de Paris, qui ont tant d'esprit, n'ont aucune idée juste sur cet article et à force de vouloir économiser ma bourse elles me ruinaient. Si je soupais un peu loin de chez moi, au lieu de souffrir que j'envoyasse chercher un fiacre, la dame de la maison faisait mettre les chevaux pour me ramener; elle était fort aise de m'épargner les vingt-quatre sous du fiacre; quant à l'écu que je donnais au laquais et au cocher, elle n'y songeait pas. Une femme m'écrivait-elle de Paris à l'Ermitage ou à Montmorency; ayant regret aux quatre sous de port que sa lettre m'aurait coûté, elle me l'envoyait par un de ses gens, qui arrivait à pied tout en nage, et à qui je donnais à dîner, et un écu qu'il avait assurément bien gagné. Me proposait-elle d'aller passer huit ou quinze jours avec elle à sa campagne, elle se disait en elle-même: ce sera toujours une économie pour ce pauvre garçon et pendant ce temps-là sa nourriture ne lui coûtera rien. Elle ne songeait pas aussi que durant ce temps-là je ne travaillais point et que mon ménage et mon loyer, et mon linge et mes habits n'en allaient pas moins; que je payais mon barbier à double et qu'il ne laissait pas de m'en coûter chez elle plus qu'il ne m'en aurait coûté chez moi... Je puis assurer que j'ai bien versé vingt-cinq écus chez madame d'Houdetot à Eaubonne, où je n'ai couché que quatre ou cinq fois, et plus de cent pistoles tant à Épinay qu'à la Chevrette, pendant les cinq ou six ans que j'y fus le plus assidu. Ces dépenses sont inévitables pour un homme de mon humeur qui ne sait se pourvoir de rien, ni s'ingénier sur rien, ni supporter l'aspect d'un valet qui grogne et qui vous sert en rechignant.

Non, non, il n'ira plus chez les gens du monde. Il a enfin reconquis sa liberté et il la gardera. Son éternel dessein de réforme morale paraît sérieux cette fois. On dirait qu'il va devenir capable de «vie intérieure». Le libraire Rey le pressant d'écrire les «Mémoires de sa vie», il raille la «fausse naïveté» de Montaigne, qui a soin de ne se donner que des défauts aimables, «tandis que je sentais, dit-il, moi qui me suis cru toujours et qui me crois encore, à tout prendre, le meilleur des hommes, qu'il n'y a point d'intérieur humain, si pur qu'il puisse être, qui ne recèle quelque vice odieux». Et cette fin de phrase impliquerait quelque connaissance de soi et quelque humilité, s'il n'y avait tant d'orgueil,--ou peut-être simplement de gageure,--dans le commencement. N'importe, il n'a jamais paru si sage, et est bien décidé à vivre dans son coin.

* * * * *

Mais, au commencement de l'été, le maréchal et la duchesse du Luxembourg arrivent à leur château, qui est proche de la maisonnette de Montlouis, et voilà ses projets de retraite renversés. Le duc et la duchesse lui font quelques avances, et presque aussitôt il reprend ses chaînes. Chaînes moins lourdes, il est vrai, que celles de la Chevrette, Jean-Jacques fait ses conditions: on ne le recevra que dans l'intimité; on ne l'obligera pas à être des soupers. Il semble d'ailleurs que monsieur et madame de Luxembourg aient été beaucoup moins indiscrets avec lui que naguère madame d'Épinay. Mais, tout de même, ce n'est déjà plus la liberté. Notre faux Huron ne pouvait s'empêcher ni de la désirer, ni de l'abdiquer en des mains aristocratiques. Et tant de récidives nous feraient croire que, dans le fond, il aimait cette servitude-là.

Il est vrai qu'il était tombé, cette fois, sur des gens qui ne la lui faisaient pas trop sentir.

Le maréchal de Luxembourg était un excellent homme, de façons simples et cordiales. Il prit tout de suite Jean-Jacques par sa bonhomie. Il l'appelait son cher ami. Jean-Jacques se mit à l'adorer, car il allait toujours, pour commencer, jusqu'à l'adoration. Mais tout de même le rang du maréchal lui en imposait. Il paraît, dans ses lettres, songer à ce rang plus que n'y songeait le bon maréchal lui-même. Et cependant Jean-Jacques veut garder l'allure d'un homme libre, que les grandeurs n'éblouissent point. Et de là bien des embarras:

Vos bontés, écrit-il au maréchal, m'ont mis dans une perplexité qui augmente le désir de n'en être pas indigne. Je conçois comment on rejette avec un regard froid et repoussant les avances des grands qu'on n'estime pas: mais comment, sans m'oublier, en userais-je avec vous, monsieur, que mon coeur honore, avec vous que je rechercherais _si vous étiez mon égal_? N'ayant jamais voulu vivre qu'avec mes amis, je n'ai qu'un langage, celui de l'amitié, de la familiarité. Je n'ignore pas combien, de _mon état au vôtre_, il faut modifier ce langage: je sais que mon respect pour votre personne ne me dispense pas de celui que je dois _à votre rang_... Je suis toujours dans le doute de manquer à vous ou à moi, d'être familier ou rampant...

Et ça continue. Mon Dieu, que d'histoires! et que cela est lourd!--Dans une autre lettre:

Ah! monsieur le maréchal, vous ne songez pas combien il m'est doux de voir que _l'inégalité_ n'est pas incompatible avec l'amitié, et qu'on peut avoir _plus grand que soi_ pour ami.

Encore? Il passe son temps à rappeler au bonhomme qu'il est maréchal et duc. (Ah! nous sommes loin, ici, de la jolie attitude si aisée de Voltaire avec les grands seigneurs.)

Un jour, le Genevois Coindet étant venu montrer au maréchal des projets d'estampes pour la _Nouvelle Héloïse_, le maréchal le retint à dîner, et, comme Coindet était obligé de retourner à Paris de bonne heure, il dit à la compagnie: «Allons nous promener sur le chemin de Saint-Denis; nous accompagnerons monsieur Coindet». Le maréchal ne pensait faire là rien de sublime. Mais, après nous avoir raconté le fait, Jean-Jacques ajoute: «Pour moi, j'avais le coeur si ému, que je ne pus dire un seul mot. Je suivais par derrière, _pleurant comme un enfant, et mourant d'envie de baiser les pas de ce bon maréchal_.» Cela est d'un bon coeur; mais c'est trop, décidément, c'est trop.