Jean de Thommeray; Le colonel Evrard
Part 9
Après le dîner, on était rentré au salon. A mesure que le jour baissait, Marthe était devenue silencieuse, et Thérèse paraissait inquiète, agitée, comme si une même pensée les eût en même temps assaillies toutes deux. Elles se tenaient à l’écart et pressées l’une contre l’autre. Le colonel, tout en causant avec madame de La Varenne, ne les quittait pas des yeux. La journée tirait à sa fin. Thérèse demeurait immobile; son visage trahissait les angoisses, les hésitations d’un cœur aux abois. Marthe regardait d’un air préoccupé la cime des arbres qu’embrasaient les feux du couchant.
--Eh quoi! s’écria madame de La Varenne, vous arrivez à peine, et vous parlez déjà de partir! Ce n’est pas sérieux, j’imagine.
--C’est malheureusement très-sérieux, répondit Evrard. Je ne suis plus libre, j’ai donné rendez-vous à un jeune ami que j’emmène avec moi, et nous partons demain...
En prononçant ces mots, il s’était rapproché du groupe des jeunes filles, et il abaissait sur Thérèse un regard empreint d’une tendre pitié. Thérèse avait compris. Elle resta d’abord comme abîmée sous le coup des paroles qu’elle venait d’entendre, puis, se levant résolûment, elle saisit le bras de Marthe et l’entraîna hors du salon.
--Voici une belle soirée, dit Evrard après qu’il les eut vues s’enfoncer dans la profondeur d’une allée. Voulez-vous que nous fassions ensemble un tour de parc?
--Bien volontiers, répondit madame de La Varenne.
Elle s’enveloppa d’un châle, le colonel offrit son bras, et ils descendirent les degrés du perron. La soirée était belle en effet. Le soleil, près de disparaître, lançait ses flèches d’or à travers le feuillage. Il y avait des parties du parc encore inondées de clartés, et d’autres qui déjà se remplissaient d’ombre et de mystère. Les pinsons, les fauvettes, avant de regagner leurs nids, renforçaient leur ramage et faisaient en concert leurs adieux au jour qui finissait, tandis que les merles, habitués à siffler la diane et la retraite, traversaient les allées d’un vol effaré. On entendait au loin le mugissement des troupeaux qui rentraient aux étables, le chant des rainettes du côté de la pêcherie, tous les bruits, toutes les rumeurs qui s’élèvent le soir du fond des vallées. Ils marchaient à pas lents, en silence, et qui les eût vus cheminant ainsi côte à côte sous ces beaux ombrages aurait pu croire que leurs pensées suivaient le même cours, que c’étaient là deux âmes unies et confondues dans une commune émotion.
--Savez-vous bien, dit enfin madame de La Varenne, que vous m’avez fait à peine compliment sur le mariage de ma fille? Vous ne pouvez nier pourtant que ce ne soit un mariage magnifique!
--J’en conviens, repartit Evrard arraché brusquement à sa rêverie. Trois cent mille livres de rente! Palais à la ville, palais à la campagne! Votre gendre est fils de ses œuvres, m’avez-vous dit. Pour peu qu’il soit jeune encore, il n’a pas perdu son temps. Dans quelle carrière s’est-il enrichi?
--Dans l’industrie, dans la banque, dans les affaires.
--Dans les affaires?
--Honorablement, au grand jour.
--Je veux le croire, et bien qu’en général je me défie de ces fortunes si rapides, bien que la probité, le travail et l’intelligence ne suffisent pas toujours à les élever, je le tiens pour galant homme du moment que vous l’avez choisi. Votre fille aime le mari que vous lui destinez?
--Comment l’entendez-vous?
--Je ne pense pas, ma chère, qu’il y ait deux façons de l’entendre. Tantôt, en vous écoutant pendant que vous énumériez avec complaisance tous les avantages attachés à la grande alliance que vous allez faire, j’observais mademoiselle de La Varenne, et il m’a semblé que son attitude et sa physionomie ne répondaient pas à la joie qui éclatait dans vos discours. Je vous demande, au nom d’une ancienne amitié, si le gendre de votre choix a su gagner les sympathies de votre fille, si elle se sent entraînée vers lui, si elle l’aime, en un mot... Est-ce clair?
--Oh! je ne dis pas que Thérèse soit follement éprise de son fiancé. Comment l’aimerait-elle? C’est à peine si elle le connaît. Le mariage n’est point affaire de passion et d’entraînement. On se marie, l’amour vient ensuite.
--Et s’il ne vient pas?
--On s’en passe.
--Ce n’est pas vous, Julie, qui voudriez marier votre fille contre son gré?
--Contre son gré!... Qui parle de cela?
--Vous ne voudriez pas la marier sans avoir consulté ses goûts?
--J’ai mieux fait que de consulter ses goûts, répliqua d’un ton sec madame de La Varenne, j’ai cherché son bonheur, dont je crois être meilleur juge que vous, mon cher ami. Quoi que Thérèse puisse penser, je suis tranquille, elle me remerciera plus tard.
--A merveille, Madame, à merveille! Je ne suis qu’un soldat, et vous vous entendez sans doute mieux que moi à la conduite de la vie. D’où vient donc cependant l’accablement profond que cette jeune fille s’efforce en vain de dissimuler? Qu’à la veille de faire un mariage d’argent, elle restât froide, indifférente, je le comprendrais, j’y verrais la marque d’une âme délicate et fière; mais comment expliquer son front chargé d’ennui, sa poitrine oppressée, son regard abattu, ses paupières brûlées de larmes? Vous vivez avec elle, rien de tout cela ne vous frappe. Je vous affirme, moi, que cette enfant est malheureuse.
--Malheureuse, ma fille?
--Oui, Julie, malheureuse. Si cette enfant n’était pas condamnée seulement au supplice d’épouser sans amour un homme qu’elle connaît à peine! Êtes-vous descendue au fond de son cœur? Êtes-vous bien sûre au moins qu’elle n’a d’amour pour personne?
--Vous n’avez que romans en tête! Parce que Thérèse n’a pas l’entrain et la gaieté de cette évaporée de Champlieu, il vous plaît de voir en elle une victime. Ma fille a grandi sous mes yeux, qui voulez-vous qu’elle aime? L’Oiseau bleu? le prince Charmant?
--L’an passé, au dernier automne, n’avez-vous pas reçu dans votre intimité un de vos voisins de campagne?
--Le petit Cordöan, des Aubiers? Sans doute. Eh bien! après?
--Il ne vous est jamais venu à la pensée qu’il pût aimer votre fille?
--Ma foi, non!
--Ni que votre fille pût l’aimer?
--Ce jeune homme?
--Oui, ce jeune homme.
--Qui m’apportait des graines, pêchait aux écrevisses et barbouillait mes dessus de portes?
--Si Thérèse l’aimait pourtant?
--Vous êtes fou!
--Enfin si elle l’aimait?
--Eh bien! mon cher, si elle l’aimait, elle en serait quitte pour l’oublier, car tenez pour certain que, ma parole ne fût-elle point engagée, je ne consentirais jamais à donner ma fille au fils d’un paysan.
--Parmi vos gentillâtres de province, en voyez-vous beaucoup qui le vaillent, ce fils de paysan? Affirmeriez-vous que votre gendre ait une aussi bonne origine?
--Un garçon qui n’est propre à rien, qui ne fait rien, qui ne veut rien faire!
--Il a le goût des arts. Il cultive ses terres. Si la route qu’il suit ne mène ni aux honneurs ni à l’opulence, on est sûr du moins qu’elle ne peut aboutir ni à la ruine ni à la honte.
--Ses terres! ses terres!... Il n’a pas le sou.
--Il a vingt mille livres de rente au soleil, honnêtement amassées par son père.
--En vérité! ce jeune nabab a vingt mille livres de rente? Et vous croyez, candide habitant du désert, que c’est avec vingt mille livres de rente qu’un jeune ménage peut aujourd’hui faire figure dans le monde?
--Je crois sincèrement que c’est autant qu’il en faut pour vivre heureux chez soi. Quelle nécessité pour un jeune ménage de faire figure dans le monde? Il en est du monde comme du jeu: on ne lui appartient pas à demi. On ne veut lui donner d’abord qu’une parcelle de sa vie. On laisse le bonheur à la maison, mais seulement pour quelques heures. On rentre, il rit et vous fait fête. On le néglige bientôt de plus en plus, on passe loin de lui des journées et des nuits entières, jusqu’à ce qu’enfin, las d’attendre au coin d’un foyer abandonné, il prend le parti de déloger par la porte ou par la fenêtre. J’ajouterai...
--N’allons pas plus loin, nous arrivons aux plaisirs des champs, aux délices de la médiocrité, à la poésie des joies domestiques. Ces plaisirs, je les connais; ces délices, je viens de m’en abreuver; cette poésie, il m’a été donné de la goûter tout à loisir. Laissons cela, nous ne pourrions pas nous entendre. Il s’est fait dans nos mœurs et dans nos habitudes une révolution dont vous ne paraissez pas vous douter. Toutes les conditions de la vie sont changées.
--Le cœur est-il changé, lui aussi? Avez-vous supprimé du même coup l’amour et la jeunesse?
--L’amour n’a qu’un matin, la jeunesse n’a qu’un jour, et la vie est longue, Evrard. Encore une fois, brisons là. Si le seigneur des Aubiers a élevé ses vues jusqu’à ma fille, s’il a conçu le ridicule espoir de l’épouser, j’en suis fâchée pour lui. Quant à Thérèse, rassurez-vous, elle ne pense pas et n’a jamais pensé à ce jeune homme.
--Vous vous trompez, elle l’aime, dit froidement le colonel, et d’un accent si ferme que madame de La Varenne resta un instant interdite. Elle l’aime. J’en ai la preuve!
--Prenez garde, Evrard, prenez garde!
--Votre fille a écrit à Paul.
--Cela n’est pas vrai!
--Elle a écrit. J’ai lu sa lettre.
--Non!
--Je l’ai lue, elle est là! dit Evrard, frappant de la main sa poitrine.
--Montrez-moi cette lettre... donnez-la-moi! Je le veux, je l’exige.
--Je ne puis pas vous la donner, mais je vais vous la lire.
L’homme de guerre avait reparu tout entier, avec l’attitude, le geste et la voix du commandement. Madame de La Varenne subissait malgré elle l’autorité de sa parole et de son regard. Ils étaient arrivés dans une clairière, le crépuscule continuait le jour.
--Asseyez-vous, dit-il en lui montrant un banc au pied d’un hêtre.
Elle obéit, il prit place auprès d’elle, tira d’un portefeuille une lettre qu’il déplia, et il en commença ainsi la lecture:
«Paul, mon cher Paul, je t’aime et je te perds. Je t’aime...»
--Ah! malheureuse, ah! malheureuse enfant!... Devais-je m’attendre?... Donnez-moi cette lettre. Et, par un mouvement rapide, elle étendit le bras pour la saisir.
--Calmez-vous, dit Evrard, lui arrêtant la main.
--Vous prenez donc plaisir à me torturer! s’écria-t-elle avec désespoir.
--Non, calmez-vous. Cette lettre est l’expression des sentiments les plus honnêtes. Elle n’a pu sortir que d’une belle âme, il ne s’y trouve pas un seul mot dont puisse avoir jamais à rougir la personne qui l’a écrite.
Et il reprit:
«Paul, mon cher Paul, je t’aime et je te perds. Je t’aime et je te dis adieu. Pardonne-moi. Que pouvais-je, hélas! contre la volonté de ma mère? Je n’avais, pour résister, que mes larmes et mes prières; ma résistance est épuisée. Est-ce donc vrai, mon Paul? On nous sépare. Je ne sais pas ce que j’écris. Je suis brisée, j’ai la tête perdue. Ah! ma mère, que vous êtes cruelle! Rien n’a pu la fléchir, ni mes supplications, ni les révoltes de mon cœur, ni ma soumission désespérée. Elle jouit de mon sacrifice comme s’il ne me coûtait rien, elle triomphe, et moi je me meurs! Il paraît, mon ami, que la raison et la sagesse nous défendaient de nous aimer. Il paraît que nos projets d’union n’étaient qu’enfantillage et folie. Tu es trop pauvre, d’une naissance trop obscure. Voilà pourtant ce qu’on me dit! Trop pauvre, toi, d’une naissance trop obscure! Crois-tu du moins que ta pauvreté eût été ma richesse? Crois-tu que j’aurais été fière d’être ta femme, de porter ton nom? Crois-tu que c’eût été ma joie et mon orgueil de partager ta destinée, de m’appuyer sur toi, de tout devoir à ton travail? C’était mon espoir, et cet espoir dont se nourrissait ma jeunesse, il faut que je l’immole à des vanités que je ne comprends pas, il faut que je renonce au bonheur, parce que ma mère ne saurait accepter pour gendre qu’un gentilhomme. Quelle pitié!--Que vas-tu faire? Tu ne peux pas rester ici. Épargne-moi la honte de me marier près de toi, sous tes yeux. Va-t’en, va-t’en bien loin! Emporte avec toi toute mon âme. Je ne te reverrai plus, ami de mon enfance. Je ne te reverrai plus, cher compagnon de mes jeunes années. Adieu donc, pour toujours adieu! Ma pensée te suivra partout, tu ne cesseras jamais de l’occuper. Quoique absent de ma vie, c’est toi qui la protégeras. Ton souvenir sera ma sauvegarde, et si je vaux quelque chose, c’est à toi que je le devrai.»
A mesure que le colonel avançait dans cette lecture, madame de La Varenne avait passé de l’agitation la plus violente à une sorte d’apaisement farouche et qui touchait presque à la stupeur. On eût dit que chaque phrase lui apportait une révélation inattendue. L’étonnement, la confusion avaient éteint peu à peu la fièvre de son regard. Ses yeux s’étaient détachés du papier que lisait Evrard, et elle avait écouté jusqu’au bout, immobile, la tête basse.
--S’il restait quelques doutes dans votre esprit, la lettre est signée, dit le colonel après qu’il eut achevé de lire.
Madame de La Varenne, sans se retourner, prit silencieusement la lettre qu’il lui tendait, et elle la froissa dans sa main avec une sourde colère.
--Où voulez-vous en venir? demanda-t-elle enfin d’une voix frémissante. Je vous ai écrit cette lettre; que prétendez-vous en conclure? Me faites-vous un crime de ne plus penser ni sentir comme je pensais et sentais il y a vingt ans? L’autorité de ma mère me semblait tyrannique alors. Je trouve aujourd’hui qu’elle était légitime; à mon tour je suis mère. Est-ce ma faute si j’ai vécu? Ne tenez-vous aucun compte de l’expérience?
--L’expérience!... C’est vous qui l’invoquez! repartit Evrard avec brusquerie. Eh bien! parlez, que vous a-t-elle appris? Vous êtes mère, et vous avez vécu, dites-vous; quelles leçons avez-vous retirées de la vie? La route où vous avez marché vous a-t-elle conduite au bonheur? Le mariage que vous avez fait a-t-il réussi à ce point que vous deviez pousser votre fille dans la même voie, la livrer aux mêmes hasards?
--Le mariage que j’ai fait a eu du moins cet avantage qu’il n’a été pour moi la source d’aucune déception. Connaissez-vous beaucoup de mariages d’inclination dont vous pourriez en dire autant?
--Et c’est vous!... Ah! misère! s’écria le soldat en se frappant le front. Il vient donc fatalement une heure où l’on ne se souvient plus de sa jeunesse que pour la renier et pour l’outrager! Jeune, on se brise contre l’obstacle, et plus tard on devient soi-même l’écueil où se brise à son tour la génération qui nous suit. Elle ne finira donc jamais cette éternelle et lamentable histoire! Ce sera donc toujours et toujours à recommencer!
--Vous préféreriez qu’on abandonnât la jeunesse à ses entraînements? Vous voudriez que la raison et l’expérience ne fussent plus que les humbles servantes de toutes ses fantaisies?
--Je voudrais que la raison se montrât clémente aux passions généreuses, et qu’au lieu de les opprimer, elle se contentât de les gouverner. Je voudrais que l’expérience eût une âme, qu’elle se souvînt des larmes qu’elle a coûtées, et qu’il fût permis à ceux qui viennent après nous d’achever le rêve que nous n’avons pu qu’ébaucher. Je voudrais que le soir n’insultât pas au milieu du jour, que le milieu du jour ne blasphémât pas le matin. Je voudrais enfin que la foi, l’enthousiasme, le désintéressement, tous les sentiments élevés, toutes les nobles aspirations, véritables présents du ciel, ne fussent pas condamnés à s’appeler éternellement les illusions de jeunesse.
--Qu’est-ce qui vous prend? A qui en avez-vous? s’écria madame de La Varenne avec un mouvement d’épaules. On jurerait, à vous entendre, qu’il s’agit ici du sort des empires. Pour quelques églogues qui se terminent en élégies, est-ce la peine de crier si haut? Parce que toutes les amourettes n’aboutissent pas nécessairement au mariage, faut-il désespérer de l’humanité et lui jeter un linceul sur la face? Eh bien! oui, nous nous sommes aimés, nous avons eu tous deux notre petit roman. Nous n’en sommes morts ni l’un ni l’autre, et je vous retrouve en fin de compte colonel, officier de la Légion d’honneur et assez bien portant, il me semble.
--Si je n’en suis pas mort, dit Evrard, c’est que j’en ai vécu, c’est que ce petit roman a été la grande histoire de ma vie, c’est que j’ai respecté ma douleur, c’est que j’en ai fait un refuge. Voilà pourquoi je ne suis pas mort, voilà comment j’ai pu sauver mon cœur! Mais vous qui avez cherché dans le monde l’oubli de ce que vous aviez souffert, vous qui, pour tromper le vide et le désœuvrement de votre âme, l’avez ouverte à toutes les vanités vulgaires, vous êtes morte, oui, morte, entendez-vous? Il ne reste plus rien de vous, il ne reste plus rien de la Julie que j’ai tant aimée. Que faisiez-vous tandis que je demeurais fidèle à votre souvenir? Que faisiez-vous tandis qu’au bivac, sous la tente, à travers les balles, vous étiez la compagne invisible de ma destinée? Quand vous êtes devenue libre, votre pensée, que je devais toujours occuper, s’est-elle tournée un seul instant vers moi? Vous êtes-vous jamais souciée de savoir si j’existais encore? Tout à l’heure, en me revoyant, avez-vous senti quelque chose du passé remuer et tressaillir en vous? En vous retrouvant avec moi dans ce parc, avez-vous eu un moment d’émotion? Cette lettre qui ne m’avait jamais quitté a-t-elle éveillé en vous un autre sentiment que le dépit ou la colère? Et vous raillez maintenant! Le poëme de votre jeunesse, l’amour, ses joies, ses désespoirs, tout cela n’est plus à vos yeux qu’un roman banal et sur lequel il sied de s’égayer un peu! C’en est trop à la fin! Il y a vingt ans aujourd’hui, je vous obéissais, je partais, nous nous disions un dernier adieu. C’était là, tout près, par une soirée pareille à celle-ci. Vous ne vous en souvenez pas? Vous avez oublié vos sanglots et vos larmes?... Eh bien, venez! s’écria-t-il avec emportement, je vais vous rendre la mémoire.
Et, lui saisissant violemment le bras, il l’entraîna vers la pêcherie. Quelques instants après, ils s’arrêtaient à la petite porte du parc. La porte était toute grande ouverte, et aux dernières lueurs du crépuscule ils pouvaient voir encore distinctement ce qui se passait à vingt pas de là, de l’autre côté de l’enclos. Paul et Thérèse étaient assis l’un près de l’autre sur un banc de pierre au bord de l’étang. Ployée par la douleur, Thérèse avait laissé tomber sa tête sur l’épaule de Paul, qui lui tenait les mains, et ils pleuraient. Marthe, debout, versait aussi des larmes.
--Regarde-les, Julie! dit Evrard d’une voix attendrie. Ils sont jeunes, ils sont charmants tous deux. La vie s’ouvrait devant eux pleine d’espoir et de promesses. Ils s’aimaient comme nous nous aimions, et voilà pourtant qu’ils se disent adieu, ils vont se séparer comme nous! Regarde, Julie, c’est ta fille, c’est ton unique enfant, l’enfant que tu as failli perdre. Vois qu’elle est encore délicate et frêle! Ne crains-tu pas que le chagrin ne la tue?
Elle était sans mouvement, sans voix. Evrard, d’un œil avide, épiait sur ses traits le réveil de son cœur; mais rien ne trahissait ce qui se passait en elle. Paul venait de se lever. Thérèse restait assise et affaissée sur elle-même. Marthe l’entourait de ses bras. On entendait dans le silence du soir un bruit de sanglots étouffés.
--Venez, mon ami, dit enfin madame de La Varenne.
Et ils se dirigèrent vers le bord de l’étang, aussi calmes en apparence que s’ils avaient été attendus. Thérèse s’était levée en les apercevant. Pleins de trouble et de confusion, les enfants, comme trois coupables, se taisaient et baissaient les yeux.
--Ma Thérèse, il est trop tard pour rester au bord de l’eau, dit madame de La Varenne. Tes mains sont brûlantes, tu as un peu de fièvre. La soirée est fraîche, il faut rentrer, chère petite.
Et, retirant son châle, elle en couvrit sa fille avec la plus tendre sollicitude.
--Je sais que vous partez demain, monsieur Paul. Vous allez en Afrique, le colonel vous emmène avec lui. C’est bien à vous d’être venu dire adieu à vos amies. Je n’oublierai jamais les témoignages de sympathie que j’ai reçus de vous avant même de vous connaître; je me rappellerai toujours avec émotion l’intérêt si touchant que vous avait inspiré la maladie de ma chère fille. Thérèse, je veux que notre voisin emporte un petit souvenir de toi. Donne-lui la bague que j’ai mise à ton doigt quand tu étais encore enfant.
Thérèse toute tremblante essaya d’ôter la bague de son doigt; mais, si mince que fût le doigt, il eût fallu le couper pour avoir la bague.
--Ma mère, je ne puis pas, dit-elle d’un air découragé.
--Essaye encore.
Thérèse fit un nouvel effort qui ne réussit pas davantage.
--Ma mère, c’est impossible.
--Allons, je ne vois qu’un moyen, dit madame de La Varenne, et notre voisin est si bon qu’il s’en accommodera peut-être. Puisque nous voulons lui donner ta bague et que tu ne peux pas l’ôter de ton doigt, eh bien! ma fille, donne-lui ta main.
Elle avait pris la main de Thérèse, elle la mit dans celle de Paul, et pendant quelques instants ils se tinrent tous trois embrassés.
--Ah! je l’avais bien dit que vous deviez être un brave homme! s’écria Marthe en sautant au cou d’Evrard.
--Eh bien! lui dit à son tour madame de La Varenne, est-elle morte, cette Julie?
--Non, répondit Evrard: elle n’était qu’endormie, et je l’ai réveillée.--Puis, réunissant Paul et Thérèse dans une même étreinte, il leur dit: J’étais seul; sans famille, vous serez mes deux enfants.
Ils avaient repris tous ensemble le chemin du manoir. La jeunesse marchait devant; Evrard et Julie les suivaient de près.
--Ah! mon Dieu, s’écria tout à coup madame de La Varenne, et mon autre gendre qui s’est annoncé pour la fin de la semaine!
--Vous allez lui écrire, dit Evrard.
--Sans doute, mais que lui dirai-je?
--La vérité, tout simplement. S’il est un galant homme, il vous remerciera. S’il se fâche, qu’il aille au diable! Il ne vaut pas l’honneur d’un regret.
--Et ce trousseau?
--Il ne pouvait venir plus à propos; vous en serez quitte pour changer les marques.
--Je m’en charge, s’écria Marthe en se retournant, et je vous promets que ce ne sera pas long.
* * * * *
Trois semaines après, on signait le contrat aux Granges. Madame de La Varenne ne regrettait pas précisément le bon mouvement auquel elle avait cédé; toutefois elle pensait déjà à user de sa liberté pour reprendre à Paris ses relations, ses amitiés mondaines. On se résigne aisément à ne pas vivre dans le monde; on ne se console pas de n’y vivre plus. Paul et Thérèse étaient heureux. Près de se lever, la lune de miel éclairait déjà de ses premières lueurs le bord de l’horizon. Evrard jouissait du bonheur qui était son ouvrage, mais ce bonheur lui coûtait cher: il l’avait payé de l’illusion qui remplissait autrefois sa vie. Les trois semaines qui venaient de s’écouler avaient achevé de creuser un abîme entre madame de La Varenne et lui. Ils n’étaient l’un pour l’autre qu’un perpétuel sujet d’étonnement. Le colonel ne retrouvait plus en lui le sentiment dont il s’était nourri si longtemps, et, pour prix du bien qu’il avait fait, il allait partir plus seul encore qu’il n’était venu. Il y avait foule au manoir. Tous les hobereaux des environs, tous les beaux esprits de la ville avaient été conviés à la fête. On aurait pu croire Marthe absente. Elle était là pourtant, mais retirée dans un coin du salon. Elle avait l’air triste et pensif. Marthe, en ces derniers jours, avait perdu son enjouement. Tout entiers à leurs tendresses mutuelles, Paul et Thérèse s’étaient à peine aperçus du changement qui se faisait chez leur compagne. Evrard seul s’en préoccupait; il alla s’asseoir auprès d’elle.
--Qu’avez-vous, mon enfant? lui dit-il. Qu’est devenue cette gaieté qui était la vie de la maison? Depuis quelque temps, vous paraissez soucieuse, inquiète, agitée.
--Vous l’avez remarqué... Vous avez donc un peu d’amitié pour moi?