Jean de Thommeray; Le colonel Evrard
Part 8
Novembre nous avait dispersés. Madame de La Varenne était rentrée en ville, Marthe chez ses parents. Dussiez-vous me prendre en pitié, il faut que vous sachiez jusqu’où pouvaient aller ma candeur et mes illusions. Quand je voyais Thérèse tous les jours, satisfait de vivre auprès d’elle, trop heureux pour me hâter de l’être davantage, je laissais mes projets flotter entre le rêve et l’espérance. Ce fut seulement après son départ que je les arrêtai et les fixai dans mon esprit. Je n’entrevoyais pas d’obstacles, je n’admettais pas qu’il pût en survenir. Je ne doutais de rien, j’avais la foi. Le bonheur était pour moi comme un hôte sur qui je devais compter: j’employai l’hiver à mettre ma maison en état de le recevoir. La ferme était encore à peu près telle que mon père me l’avait transmise. Je m’occupai à l’embellir, je l’accommodai d’après les goûts de l’enfant que j’aimais, avec un peu plus de recherche qu’elle n’en eût désiré peut-être. C’était un nid que j’édifiais: j’y amassai la mousse et le duvet. Ce matin, je vous ai vu sourire devant certaines élégances que vous ne vous attendiez pas à rencontrer sous le toit d’un garçon qui cultive ses terres. Mon ami, vous étiez dans l’appartement de ma femme. Ma femme! je la voyais déjà en possession de son petit royaume. Que de soins, d’amour, de respect autour de cette jeune reine! Déjà les Aubiers fêtaient le premier-né, déjà de blondes têtes couraient dans le verger ou s’ébattaient aux clartés de l’âtre. Ah! quel printemps que cet hiver! Tout chantait dans mon cœur. Après avoir transformé le logis, je refis le jardin, je plantai des massifs, je construisis des serres. En même temps je me rendais un compte exact de mon avoir, j’introduisais l’ordre dans mes finances. J’étais Mansart, Le Nôtre et Colbert. J’avais beau grouper ou aligner des chiffres, il s’en fallait de beaucoup que j’arrivasse à l’opulence; mais mon bien, si modeste qu’il fût, assurait l’aisance à ma famille, et me permettait même d’offrir à madame de La Varenne une existence plus large, plus variée que celle qu’elle menait aux Granges. Ma confiance, en réalité, n’avait rien de déraisonnable. Vers la fin du mois de mars, toutes mes dispositions étaient prises, tous mes arrangements terminés. Je n’étais allé à la ville que rarement, deux ou trois fois au plus. J’avais connu Thérèse, nous nous étions aimés sous le ciel des prairies, et tout bonheur veut rester dans son cadre. J’attendais son retour pour la demander à sa mère. Une semaine encore, et j’allais la revoir, lorsque je reçus un mot de madame de La Varenne qui m’annonçait que ses plans étaient changés; elle partait pour Paris avec sa fille, et me donnait rendez-vous aux Granges pour les premiers jours de l’été.
Ce départ subit, auquel, il est vrai, j’étais loin de m’attendre, n’avait pas cependant entamé ma sécurité. Je savais que Thérèse avait à Paris des parents qui depuis longtemps désiraient la voir. La résolution de sa mère ne devait donc pas me surprendre. Je laissai, sans trop d’impatience, s’écouler le printemps; mais, au retour de l’été, quand le délai fixé par madame de La Varenne fut expiré, quand les jours, quand les semaines se succédèrent sans la ramener, un grand trouble s’empara de moi. Que se passait-il? Thérèse était-elle malade? Pourquoi ne revenait-elle pas? Je m’informai au manoir: on était sans nouvelles. Je pris le parti de m’adresser à mademoiselle de Champlieu. Orpheline dès son bas âge, elle vivait avec de vieux parents qui l’avaient élevée et qui s’étaient chargés de l’administration de ses biens. Ces biens étaient considérables: la terre de Champlieu lui appartenait. Je ne dirai pas qu’elle m’accueillit froidement, mais pendant tout le temps que dura ma visite je crus démêler dans son attitude quelque chose de gêné, de contraint. Il me sembla que ses regards évitaient de rencontrer les miens, et, lorsqu’ils s’attachaient sur moi, c’était avec une expression à laquelle ils ne m’avaient point habitué. Nous n’étions pas seuls, notre entretien dut se borner à un échange de questions et de réponse également banales. Madame de La Varenne et sa fille se portaient à merveille. Il n’était pas vraisemblable que leur absence se prolongeât encore longtemps. Il y avait tout lieu de penser qu’elles seraient bientôt de retour. Pas un mot d’ailleurs qui eût trait à notre intimité, pas une allusion à notre réunion prochaine. Bref, je me retirai pleinement rassuré sur la santé de Thérèse et plus oppressé pourtant que je ne l’étais en arrivant chez Marthe. Quelques semaines encore s’écoulèrent, je les passai le cœur en proie à une inquiétude dévorante. L’amour qui naguère remplissait ma vie sans l’agiter avait pris insensiblement tous les caractères d’une passion farouche. Ah! malheureux, le bonheur était là, sous ta main! Pourquoi l’avais-tu laissé s’échapper? Que ne t’étais-tu hâté de le saisir? Il y avait des heures où le pressentiment de ma destinée pesait sur moi comme un cauchemar. Parfois je riais de mes terreurs, le plus souvent je les subissais sans essayer de m’y soustraire. J’allais errer du côté des Granges, j’apercevais, aux lueurs du couchant, le perron désert, la façade morne, les persiennes toutes fermées, et je revenais consumé de tristesse.
Un jour enfin, dans la matinée, je vis entrer à l’atelier le jardinier de madame de de La Varenne. Il venait m’annoncer que sa maîtresse était de retour depuis la veille au soir, et qu’elle m’attendait le jour même. Vous avez vu quelquefois les nuées du ciel balayées en un clin d’œil par un coup de vent; il se fit quelque chose d’approchant en moi. Toutes les chimères que je m’étais créées, tous les monstres qu’avait enfantés dans mon cerveau la fièvre de l’attente s’évanouirent en un instant, et je me retrouvai, calme et souriant, en présence de la réalité. Thérèse m’était rendue! l’empressement de madame de La Varenne à m’appeler, témoignait assez que leurs sentiments m’étaient restés fidèles. Je me souvenais encore des impressions que m’avait laissées ma visite à Champlieu, mais c’était pour me reprocher d’avoir pu leur donner accès dans mon esprit. Toutefois j’avais appris à mes dépens qu’atermoyer le bonheur n’est pas sage, et je partis pour le manoir, bien décidé à profiter de la leçon.
La belle matinée! que le ciel était pur! que l’air était frais et léger! J’allais tantôt pressant le pas, et tantôt le ralentissant pour savourer à loisir les joies dont mon âme était pleine. Je ne rencontrais sur mon passage que des visages heureux, je ne recueillais que de bonnes paroles. Les haies m’envoyaient leurs plus doux parfums, les oiseaux leurs plus gais concerts, les brises leurs haleines les plus caressantes, et au milieu de ces enchantements je sentais mon amour plus sérieux, plus profond qu’autrefois, alors qu’il n’avait point souffert. S’il m’était resté dans la pensée quelque trouble, quelque appréhension, mon arrivée aux Granges aurait suffi pour les dissiper. Je recevais au seuil de cette demeure le même accueil que par le passé. Les serviteurs s’empressaient; les chiens accouraient et me léchaient les mains. Je reconnaissais, je respirais avec délices des senteurs enivrantes, et que je n’avais respirées que là. Ouverte à deux battants, la porte du vestibule semblait me dire: Entrez, on vous attend. Je montai les degrés du perron, et, sans être annoncé, je pénétrai dans le salon.
Madame de La Varenne s’y trouvait seule. Au bruit que je fis en entrant, elle retourna la tête, se leva vivement, et s’avança vers moi les mains tendues. J’aurais pu croire qu’elle allait m’offrir ce que je venais lui demander.
--Arrivez, arrivez! s’écria-t-elle avec effusion. J’ai une grande nouvelle à vous annoncer, et j’ai voulu que vous fussiez le premier à l’apprendre, tant votre affection pour nous m’est connue, tant je sais l’intérêt que vous nous portez.
Et à brûle-pourpoint, comme si, en se jouant avec une arme à feu, elle me l’eût déchargée en pleine poitrine, elle me fit part du prochain mariage de sa fille. Un mariage inespéré! Trois cent mille livres de rente! Un splendide hôtel à Paris! un magnifique château sur les bords de la Loire! Aux champs comme à la ville, un train de maison princier! Et en perspective les fêtes du monde officiel, un siége au sénat pour son gendre! Tout cela avait été débité coup sur coup, avec l’animation de la fièvre et la volubilité du délire. Elle ne se possédait pas. J’étais debout, appuyé contre un meuble. La sueur s’amassait à mes tempes; ma face devait avoir la pâleur de la mort.
--Asseyez-vous donc, me dit-elle.
Et, sans remarquer ma stupeur, sans s’étonner de mon silence, elle se mit à raconter avec une éloquence amère tout ce qu’elle avait dévoré de tristesse et d’ennui au fond de ces campagnes. Toutes ses révoltes, toutes ses vanités, toutes ses convoitises, qui n’avaient eu jusque-là d’autre confident qu’elle-même, toutes les plaies secrètes d’une âme ambitieuse et qui se sent étouffer dans une destinée fermée, elle les mit à nu et les étala sous mes yeux. Elle allait revivre enfin! L’espace se rouvrait devant elle, le monde lui appartenait. Et, s’exaltant de plus en plus, elle dessinait à grands traits le programme de l’existence qu’elle comptait mener désormais. Quant aux qualités morales de son gendre, quant aux chances de félicité que cette union pouvait offrir à sa fille, elle se taisait là-dessus. Elle seule était en scène, c’est d’elle seule qu’il s’agissait. J’étais anéanti, tout s’écroulait autour de moi. Elle ne savait rien, ne se doutait de rien; je n’avais été pour elle qu’une distraction, une relation de bon voisinage.
--Eh bien! demanda-t-elle en se tournant vers moi, à quoi donc pensez-vous? Qu’attendez-vous pour me féliciter?
--Madame, lui répondis-je, j’attends que vous m’ayez dit si ce mariage, qui vous comble de joie, fait également le bonheur de mademoiselle de La Varenne.
--Oh! tranquillisez-vous, répliqua-t-elle en souriant. Thérèse, de prime abord, a bien montré quelque résistance. Elle ne s’est pas faite en un jour à l’idée d’un si brusque changement dans sa destinée; mais cette chère enfant a fini par comprendre que son bonheur est inséparable du mien.
Tout m’était expliqué: Thérèse n’était pas libre, elle cédait à l’obsession, elle s’immolait pour sa mère. J’étais saisi d’indignation autant que de douleur, et je n’aurais pu dire ce qui me bouleversait le plus, de la ruine de mes espérances ou du naïf et monstrueux égoïsme qui se déroulait devant moi.
--Recevez mon compliment, Madame, lui dis-je en me levant, et soyez persuadée que la fortune qui vous arrive me touche encore plus profondément que vous ne pouviez le supposer.
En achevant ces mots, je m’étais dirigé vers la porte.
--Comment! s’écria-t-elle, vous ne nous donnez pas cette journée? Êtes-vous si pressé? Thérèse est à la ville avec Marthe: elles vont rentrer; restez donc!
--Mon Dieu, Madame, je ne puis, répondis-je. Quand j’ai reçu la nouvelle de votre arrivée, je me disposais à partir pour un voyage qui doit me tenir éloigné du pays pendant quelque temps. Pardonnez-moi de vous quitter si tôt.
Tel était son enivrement qu’elle n’avait rien deviné. Elle ne s’était aperçue ni de l’altération de mes traits, ni de la pâleur de mon front, ni du trouble de mon maintien, et ma retraite précipitée, la sécheresse de mon adieu ne la frappaient pas davantage.
--Je compte bien, dit-elle, que vous serez revenu pour le mariage de ma fille.
Je m’inclinai sans rien ajouter, et je sortis.
Quel retour par ces mêmes chemins qui m’avaient vu passer quelques heures auparavant si confiant, si jeune, si heureux! La colère et le désespoir, toutes les pensées, tous les sentiments tumultueux que soulevait en moi la perte de mes rêves, m’avaient pour ainsi dire porté jusqu’aux Aubiers. Je m’accusais de n’avoir pas su défendre mon bonheur: je m’indignais contre ma lâcheté. Je voulais retourner aux Granges, revoir madame de La Varenne, lui déclarer que j’aimais sa fille, que sa fille m’aimait, que Dieu m’avait donné des droits sur elle et qu’on ne me l’arracherait qu’avec la vie; mais, quand j’eus franchi le pas de ma porte, quand je me retrouvai chez moi,... ô ma petite ferme que j’avais embellie avec tant d’amour, dont j’avais cru faire un palais, et qui, le matin encore, étais ma joie et ma richesse, qu’étais-tu devenue? Je ne la reconnaissais plus. Que tout m’y semblait misérable! que je me sentais moi-même pauvre et déshérité! Quelle chute soudaine! quel abaissement de fortune! Après avoir erré comme une ombre de chambre en chambre, j’étais passé dans l’appartement que je destinais à ma chère Thérèse; je la vis dans son hôtel à Paris, dans son château sur les bords de la Loire, et je fondis en larmes, j’éclatai en sanglots.....
* * * * *
--Je te plains, dit Evrard quand Paul eut terminé ce récit; je plains surtout mademoiselle de La Varenne. Toi, tu n’es lié qu’à ta douleur; mais cette enfant! c’est sur elle qu’il faut pleurer. Quand ce mariage doit-il se faire?
--Prochainement. On en parle dans le pays.
--Eh bien! mon ami, je t’emmène avec moi. Tu ne seras pas le premier qui auras retrouvé là-bas la paix et la santé de l’âme. L’épreuve que tu subis est cruelle; elle n’est pas de celles qui flétrissent une destinée. On ne s’est pas joué de ta tendresse; madame de La Varenne ne t’avait rien promis, ce n’est pas sciemment qu’elle a déchiré ton cœur. Ta blessure est saine, le temps la fermera. En route, mon cher Paul! Fais tes préparatifs, nous partirons demain.
--Non, pas demain! s’écria Paul. Je ne vous ai pas tout dit. Quinze jours se sont écoulés depuis mon entrevue avec madame de La Varenne. Je devais partir, et je suis resté. Perdre Thérèse sans la revoir était au-dessus de mes forces. Je n’avais d’espoir qu’en mademoiselle de Champlieu. J’ai pu lui parler ce matin. Nous étions seuls. Elle avait pris mes mains; elle était bien émue.--Allez, m’a-t-elle dit, nous sommes aussi malheureuses, aussi désespérées que vous. Il n’a pas dépendu de moi que madame de La Varenne ne sût tout. Thérèse m’a scellé les lèvres; elle s’immole tout entière, et n’admet pas que son sacrifice coûte même un regret à sa mère. Que faites-vous ici? a-t-elle ajouté d’un ton de douceur et d’autorité. Je vous croyais parti. Il faut que vous vous éloigniez. Il le faut pour vous et pour elle.--Je ne partirai pas avant de l’avoir revue, me suis-je écrié. Il y a des choses que je ne lui ai jamais dites, et qu’il est impossible que je ne lui dise pas au moins une fois. Je veux lui dire que je l’aime, que je perds tout en la perdant, qu’elle était mon âme et ma vie. Vous êtes bonne. Ne rejetez pas ma prière, ayez pitié de ma détresse! Demain, à la chute du jour, je serai au bord de la pêcherie. Venez avec elle, conduisez-la vers moi, et je vous devrai mon dernier bonheur, je m’en irai en vous bénissant.--Et, sans attendre sa réponse, je l’ai laissée, je me suis enfui.
--Et tu crois que ces deux jeunes filles?...
--Je le crois, je l’espère.
--Moi, dit Evrard, je ne le crois pas, j’en suis sûr. Ainsi, ajouta-t-il à mi-voix et se parlant à lui-même, c’est à la pêcherie qu’ils vont se dire adieu, se voir pour la dernière fois,... à la pêcherie, au soleil couchant, sous les saules!
Et il tomba dans une profonde rêverie que son hôte n’osa pas troubler. Ils se quittaient quelques minutes après en se donnant rendez-vous pour le surlendemain, et, malgré l’heure avancée, malgré les instances de Paul, qui le pressait de rester aux Aubiers, le colonel reprenait tout pensif le chemin de la ville.
* * * * *
Le lendemain, dans l’après-midi, il se passait au manoir une scène dont un peintre de genre aurait pu s’inspirer. Le trousseau de Thérèse venait d’arriver, et madame de La Varenne s’occupait avec Marthe à vider les caisses apportées au salon. La châtelaine s’était piquée d’honneur, c’était un trousseau de princesse. Thérèse regardait d’un air résigné les fins tissus et les dentelles que sa mère étalait sous ses yeux, et de temps en temps sa figure s’éclairait d’un pâle sourire, grâce à Marthe, qui, par ses propos et ses gentillesses, réussissait parfois à l’égayer un peu. Madame de La Varenne était ce jour-là plus radieuse encore que la veille. Elle avait reçu dans la matinée une lettre par laquelle le phénix des gendres s’annonçait pour la fin de la semaine, et, bien qu’elle le considérât comme une prise qui ne pouvait lui échapper, elle n’était pas fâchée de toucher au moment qui devait mettre en cage un oiseau si précieux. Dans sa joie, elle n’avait plus que vingt ans. Thérèse se sentait payée de son sacrifice en la voyant si jeune, si triomphante, si belle, et c’est à peine si la pauvre petite se permettait une plainte au fond de son cœur. Les caisses, les cartons n’avaient encore livré qu’une partie de leurs trésors, quand la porte du salon s’entr’ouvrit et laissa se glisser la tête du jardinier.
--Entrez, Léonard, entrez, qu’y a-t-il?
--Il y a, madame, répondit Léonard entrant à pas de loup, il y a que, vu l’état de goutte du garde champêtre, qui ne peut plus remuer ni pied ni patte, je viens nonobstant demander à Madame s’il convient à Madame d’envoyer chercher la gendarmerie.
--C’est une idée, dit Marthe, envoyons chercher la gendarmerie.
--Et pourquoi faire, bonté divine?
--Pour empoigner, sauf le respect que je dois à Madame et à toute la compagnie pareillement, un malfaiteur qui rôde depuis plus de deux heures dans le parc, et qui n’a pas la mine de vouloir s’en aller sans avoir fait quelque mauvais coup.
--Quels ragots nous faites-vous là? un malfaiteur ici, dans ce pays?
--Pardon, excuse, ce n’est pas un physique appartenant à la localité.
--Eh bien! d’où vient-il? que veut-il? Vous lui avez parlé?
--Pas absolument, mais je l’ai suivi... de loin, en me cachant derrière les arbres.
--Enfin, dit Marthe, vous l’avez vu, comment est-il fait?
--Mon Dieu, Mademoiselle, ce n’est point que, de sa personne, il soit ostensiblement mal fait. D’aucuns même pourraient trouver que c’est un grand bel homme proprement vêtu; mais il vous a une figure! avec ses moustaches et sa peau enfumée, c’est comme qui dirait une tête de mahométan. Ce n’est pas, mon Dieu, que, de sa figure, il soit finalement repoussant; mais des airs! mais des façons! Il va de ci, il vient de là, il marche sur les pelouses, il flanque des coups de canne aux branches, il s’approche sournoisement de la maison, il la regarde, et après qu’il l’a regardée, il rentre dans le parc vivement comme une couleuvre... Je demande à Madame si c’est là les allures d’un chrétien bien intentionné. Sans compter que personne ne l’a vu passer par la grille, et qu’il n’a pu s’introduire chez nous que par escalade. Et par-dessus tout, ajouta Léonard en baissant la voix, le petit Pierrot qui était avec moi pour me soutenir en cas d’attaque... Je n’oserai jamais dire ça à Madame.
--Osez, mon garçon, osez.
--Eh bien! madame, le petit Pierrot, qui n’est pas un âne comme chacun sait, assure que c’est le même qu’une espèce de loup-garou qu’il voit depuis quelque temps tourner le soir autour de l’enclos. Faut-il que j’aille chercher les gendarmes?
--Non, dit Marthe, ce malfaiteur me plaît. S’il rôde depuis plus de deux heures dans le parc, il doit être un peu fatigué: allons l’arrêter nous-mêmes et lui offrir de se reposer ici.
--Ce n’est pas la peine de vous déranger, s’écria Léonard: le voici.
A ce moment, un étranger débouchait du parc sur la terrasse et se dirigeait vers l’habitation. Les trois femmes, pour le voir venir, s’étaient mises à la fenêtre, tandis que le vaillant Léonard s’esquivait discrètement, et, pour plus de sûreté, retournait à ses plates-bandes.
--C’est qu’en vérité il a tout à fait bon air, ce malfaiteur, dit mademoiselle de Champlieu. Regarde donc, Thérèse! Ne te semble-t-il pas que nous avons déjà vu cette figure-là quelque part?
--En effet, dit Thérèse.
--C’est singulier, dit à son tour madame de La Varenne: où donc ai-je déjà vu cette figure?
Il avait franchi les marches du perron. Après avoir attendu vainement quelqu’un qui l’annonçât, il entra au salon, dont la porte était restée entr’ouverte, et s’avança gravement vers madame de La Varenne, qui avait fait vers lui quelques pas. Rien que sa façon de se présenter aurait suffi pour dissiper toute espèce de préventions.
--Vous ne me reconnaissez pas, Madame?
A ce timbre de voix que les années n’avaient point altéré, madame de La Varenne avait tressailli: elle attachait sur l’étranger un regard curieux, hésitant.
--Vous ne me reconnaissez pas, reprit-il, et peut-être avez-vous oublié jusqu’à mon nom.
Il allait se nommer.--Evrard! s’écria-t-elle avec une explosion de joyeuse surprise. Comment, c’est vous! c’est vous, mon cher Paul! Mais embrassez-moi donc, appelez-moi Julie comme autrefois. Ne suis-je plus votre amie d’enfance, votre compagne de jeunesse? Et moi qui ne vous ai pas reconnu tout de suite! C’est que vous êtes changé, savez-vous? Aussi quelle idée d’aller faire la guerre aux Arabes! Je n’espérais plus vous revoir. Combien y a-t-il de temps que vous avez quitté le pays?
--Vingt années aujourd’hui, Julie.
--Vingt années! déjà! Vous en êtes sûr?
--Oh! très-sûr, je les ai comptées.
Pendant qu’ils causaient, pendant qu’Evrard racontait en peu de mots qu’un devoir impérieux l’ayant obligé de venir en France, il n’avait pu résister au désir de revoir un instant son lieu natal et les amis qu’il y avait laissés, Thérèse et Marthe, retirées toutes deux dans une embrasure de fenêtre, reconnaissaient le parrain de Paul, le héros d’Afrique dont elles avaient vu le portrait aux Aubiers. Chacune d’elles se demandait si la présence de cet hôte inattendu n’allait pas changer le cours des événements, s’il n’y avait pas dans son arrivée quelque chose de providentiel, et, sans se communiquer leurs pensées, toutes deux contemplaient en silence ce mâle et beau visage comme s’il leur promettait un sauveur.
--Ma fille, dit madame de La Varenne en présentant Thérèse.
--Voulez-vous que je sois votre ami, Mademoiselle? demanda Evrard avec une expression de tendresse infinie.
--Oh! oui, Monsieur, oh! oui, je le veux bien! répondit Thérèse, émue jusqu’aux larmes sans savoir pourquoi.
--Allons, embrassez-la, dit madame de La Varenne.
Il l’entoura d’un de ses bras et la pressa doucement sur son cœur.
--Une autre fille à moi, Mademoiselle de Champlieu. Vous vous souvenez de sa mère?
--Oui, Mademoiselle, je me souviens de votre mère, et il me semble qu’elle revit en vous.
--Embrassez-la donc, elle aussi, dit Marthe en lui donnant ses joues à baiser.
Une intimité qui débutait ainsi pouvait se passer de plus amples préliminaires. Evrard n’avait pas eu le temps de s’asseoir, qu’il était déjà l’ami des jeunes filles autant que l’ami de la mère. Les heures s’écoulèrent en propos familiers. On laisse à penser si madame de La Varenne fit sonner les millions de son gendre! Marthe heureusement avait fini par s’emparer du colonel, qu’elle pressait de questions sur sa carrière militaire, sur l’Afrique, sur les Bédouins, sur les douars et sur les gourbis, sur les lions et sur les panthères. Evrard parla de son métier simplement. Il raconta ses expéditions sans se mettre en scène une seule fois, et mêla même à ses récits quelques histoires de panthères qui ravirent en admiration mademoiselle de Champlieu. Marthe ne comprenait plus l’existence que sous une tente, au pied de l’Atlas. Thérèse se taisait, mais elle ne se lassait pas de regarder le parrain de Paul. Qu’attendait-elle de lui? Que pouvait-il pour elle? Elle n’en savait rien, et pourtant, depuis qu’il était là, elle croyait sentir qu’elle avait un appui. Une voix secrète lui disait d’espérer, et la pauvre enfant espérait. Frêle espoir qu’un mot d’Evrard allait briser!