Jean de Thommeray; Le colonel Evrard

Part 7

Chapter 73,622 wordsPublic domain

J’avais quitté Paris et j’étais rentré chez moi sans me douter qu’il y eût à cela de la philosophie. Jamais sacrifice ne coûta moins d’efforts et ne fut accompli plus simplement que celui-là. On a dit, parmi mes amis et mes connaissances, que le dépit, la vanité blessée, peut-être aussi une passion déçue, m’avaient jeté dans la retraite; il n’en était absolument rien. Je comprenais que la médiocrité dans les lettres ou dans les arts est la pire des conditions. Je m’étais bien examiné moi-même, et j’avais congédié mes chimères avant qu’elles ne prissent congé de moi. Aucune expérience précoce n’avait attristé ma jeunesse, le peu que je savais du monde me permettait de m’en retirer sans amertume ni regret, mon cœur était libre, et je me sentais l’esprit sain. Si le bonheur consiste dans la paix et la sérénité de l’âme, je pouvais m’estimer heureux. J’étais arrivé ici sur la fin d’un long et maussade hiver; j’arrivais à peine que le printemps éclatait tout à coup comme pour fêter mon retour et me souhaiter la bienvenue. Nos paysages manquent en général de grandeur et de caractère, mais ils ont au renouveau une incomparable douceur. La joie de me retrouver dans ces campagnes au milieu des travaux et des occupations pour lesquels j’étais né, la satisfaction de vivre selon mes goûts, l’amour du bien, les intentions ferventes dont j’étais animé, que vous dirai-je encore? la splendeur du ciel, la pureté de l’air, l’odeur de la terre fraîchement parée, tout me plongeait dans une ivresse sans cesse renaissante, et je ne désirais, je ne rêvais rien au delà.

Cependant, au bout de quelques semaines, un intérêt inattendu, et que j’aurais été fort embarrassé de définir, s’était glissé peu à peu dans ma vie. Tous les matins, à la même heure, je voyais passer, dans le chemin qui côtoie les Aubiers, une jeune amazone, accompagnée d’un vieux serviteur. Je la vois encore s’avançant entre les haies et les vergers en fleur, avec son petit chapeau de paille d’Italie rehaussé d’un bouquet de plumes, son corsage de cachemire bleu serré à la taille par une ceinture de cuir, et sa jupe flottante de piqué blanc. Elle avait dix-neuf ans au plus, et, malgré le nuage de tristesse répandu sur son frais visage, tel était l’éclat de sa jeunesse, qu’au milieu de la nature en fête elle semblait être elle-même un des enchantements du printemps. Elle revenait le soir par le même sentier, et il était rare que je ne fusse point sur le pas de ma porte à l’heure de son passage. Je la saluais avec respect, elle inclinait gracieusement la tête, et les choses en demeuraient là. J’étais presque un étranger dans le pays. J’en étais sorti dès l’âge de douze ans, et n’y étais revenu qu’à longs intervalles; j’avais oublié jusqu’au nom de mes voisins. Sans arrière-pensée, sans y attacher la moindre importance, uniquement par curiosité, je voulus savoir qui était cette belle personne, et j’appris que c’était mademoiselle Marthe de Champlieu; sa famille habitait à peu de distance de mon domaine. Elle se rendait ainsi chaque jour au petit château des Granges, près de mademoiselle Thérèse de La Varenne, son amie, jeune fille charmante elle aussi, disait-on, et dont la santé, fatalement atteinte, donnait les plus sérieuses inquiétudes. Elle restait jusqu’au soir au chevet de sa chère malade et rentrait chez ses parents à la nuit. Je m’étais fait, à mon insu, une habitude de la voir: j’avais fini par m’associer aux préoccupations de son cœur. Du plus loin que je l’apercevais, j’interrogeais avec anxiété son attitude et sa physionomie, je m’attristais ou me réjouissais selon qu’elle paraissait plus ou moins triste que la veille. A la longue, une espèce d’entente silencieuse s’était établie entre nous. Elle avait deviné sans doute que j’étais instruit de ses angoisses, que je les partageais, et en passant elle me jetait dans un demi-sourire ou dans un regard de détresse le bulletin de la journée. Il n’y avait dans tout cela rien qui ressemblât à une aventure; eh bien! le croirez-vous? ces incidents si simples s’étaient emparés de mon existence et la remplissaient tout entière. Je m’intéressais à mademoiselle de la Varenne comme si je la connaissais: je l’aurais connue que je n’eusse pas ressenti pour elle une pitié plus tendre, une sympathie plus ardente. Je ne pensais qu’aux deux amies, je les retrouvais jusque dans mes rêves, et, chose étrange, dans mes rêves comme dans ma pensée, je n’arrivais jamais à les séparer l’une de l’autre, elles étaient toujours ensemble; quand l’image de mademoiselle de Champlieu m’apparaissait éblouissante de grâce et de fraîcheur, presque aussitôt une figure pâle et languissante venait se placer auprès d’elle.

Vers la fin de mai, par une tiède après-midi, je travaillais à l’atelier pour essayer de me distraire. Depuis quelques jours, mademoiselle Marthe n’était pas revenue des Granges, de sinistres pressentiments m’agitaient. Tout à coup j’entendis un bruit sec, argentin, qui éclatait à intervalles rapprochés, réguliers, et semblait cheminer à travers les campagnes. Il y avait bien longtemps que ce bruit n’avait frappé mon oreille, et pourtant je le reconnus: mon cœur se serra. J’étais déjà sur la lisière du chemin, et, pendant que les oiseaux chantaient à plein gosier dans les buissons, je voyais défiler une longue procession d’hommes, de femmes et de jeunes filles, précédée de deux enfants de chœur, l’un portant la croix, l’autre la sonnette, et d’un prêtre en surplis qui marchait sous un dais, les saintes huiles entre ses mains.

--Où donc allez-vous? demandai-je à une pauvre infirme qui venait la dernière.

--Aux Granges, me répondit-elle.

Je m’étais joint machinalement au cortége, et après deux heures de marche, sans que j’eusse songé à me rendre compte du sentiment qui m’entraînait, je traversais la cour d’un manoir, je montais un escalier de pierre, je pénétrais avec la foule dans une vaste chambre imprégnée de vapeurs d’éther, et qu’un demi-jour éclairait à peine. Toutes les persiennes étaient fermées, toutes les fenêtres ouvertes. La foule, en entrant, s’était agenouillée. J’étais debout près de la porte, et à la lueur de deux flambeaux qui brûlaient au fond de la salle, j’apercevais un lit étroit et sans rideaux, d’une simplicité claustrale. L’oreiller affaissé servait comme de nid à une figure d’un blanc mat. Les paupières étaient mi-closes, les lèvres presque souriantes, les traits d’une pureté que n’avait point altérée la souffrance, et d’une suavité, d’une délicatesse enfantines. Les cheveux, séparés de chaque côté de la tête, descendaient sur les couvertures en deux tresses brunes et lourdes; les bras hors du lit, les mains jointes. Une femme, la mère, se tenait au chevet, muette, morne, les yeux taris. Mademoiselle de Champlieu était auprès d’elle, le visage défait et noyé de larmes. J’assistais à cette scène comme dans un rêve, et je ne fus saisi par la réalité qu’à la vue du prêtre qui se penchait sur la mourante. Quoi! cette enfant allait mourir! Dieu juste, pourquoi cette rigueur? Que vous avait-elle fait, et que pouvait avoir à réparer l’onction suprême qu’elle allait recevoir? Quelles paroles mauvaises avaient pu sortir de sa bouche? Quelles pensées coupables avaient pu soulever sa poitrine? Où donc ses pauvres petits pieds avaient-ils pu la conduire? J’étais tombé à genoux, et, dans l’élancement d’une foi soudaine, je demandais à Dieu de laisser vivre cet être inoffensif et doux. J’offrais pour sa rançon tous les biens que je possédais, toutes les joies et tous les bonheurs que je pouvais me promettre ici-bas. Je priai longtemps avec ferveur. Quand je me relevai, le prêtre avait déjà quitté la chambre, et l’assistance s’écoulait silencieusement sur ses pas.

La nuit tombait, j’errais encore autour des Granges. Que faisais-je là? qu’attendais-je? Un charme invincible me retenait au seuil de cette habitation désolée. Je prêtais l’oreille à tous les bruits; je suivais d’un œil éperdu les allées et venues des domestiques; chaque évolution de lumière dans les appartements m’apportait un redoublement de terreur ou une espérance. Il y avait des instants où il me semblait que ma prière était montée jusqu’à Dieu, que le pacte offert était accepté, des instants où je me disais que cette enfant ne pouvait pas, ne devait pas mourir.

J’avais repris le chemin des Aubiers. Tout près de ma demeure, mademoiselle de Champlieu, qui venait derrière moi, arrêta sa monture en me reconnaissant dans l’ombre.

--Eh bien? Mademoiselle, eh bien?... m’écriai-je d’une voix tremblante.

--Eh bien! Monsieur, répliqua-t-elle avec calme, tout espoir n’est pas perdu, la crise si longtemps attendue et qui peut la sauver est enfin arrivée. Le ciel fera le reste. Vous êtes venu joindre vos prières aux nôtres, je vous en remercie.

En achevant ces mots, elle me tendait sa main, que je saisis et que je pressai sur mes lèvres. Elle s’éloigna, et le bruit des pas s’effaçait dans le lointain, que j’étais encore à la même place.

J’apprenais, à quelques jours de là, que mademoiselle de La Varenne était hors de danger. Mademoiselle Marthe, installée aux Granges pour tout le temps de la convalescence, ne passait plus dans le chemin. Je tombai dès lors dans un mortel ennui. Je n’avais goût à rien, je sortais sans but, je rentrais sans motif, je pleurais sans savoir pourquoi. Je ne pouvais attribuer qu’à mademoiselle de Champlieu cet étrange état de mon cœur, et pourtant ce que je ressentais était si vague, si confus, que je n’aurais su dire si véritablement je l’aimais. Qu’elle était déjà loin de moi l’ivresse du retour dont je vous parlais il n’y a qu’un instant! Les biens, les joies faciles que j’avais sous la main ne m’inspiraient plus qu’un sentiment de pitié dédaigneuse. Je découvrais que j’avais pris pour le bonheur ce qui n’en est que l’accompagnement. Ma maison était vide, les champs étaient déserts, la solitude m’écrasait.

Je vivais ainsi depuis quelques mois. Je savais que mademoiselle Thérèse était entièrement rétablie; je n’avais pas revu mademoiselle Marthe, et je songeais à voyager. Un jour, si cher qu’il m’ait coûté, que ce jour reste à jamais béni, à jamais consacré dans ma mémoire! j’étais à l’atelier. L’été touchait à sa fin, mais la saison était chaude encore, et d’une magnificence, qui achevait de m’accabler. Je m’étais assoupi sur un divan; je fus réveillé par le grondement du tonnerre. Un orage qui s’était formé en moins d’une heure allait fondre sur la vallée. Déjà la pluie tombait à larges gouttes, quand j’entendis comme un vol de colombes effarouchées qui se seraient abattues sur les marches de mon logis. C’étaient elles, c’étaient les deux amies! Entraînées par les hasards de la promenade ou conduites plutôt par une pensée charitable, car leur domestique portait un paquet de hardes sous son bras, elles s’étaient éloignées des Granges, avaient poussé jusqu’en mes parages, et, surprises par le grain en rase campagne, elles venaient, bon gré, mal gré, chercher un refuge aux Aubiers. Vous vous doutez bien que je ne les laissai pas à la porte. Ce que j’éprouvai en recevant chez moi ces deux charmantes filles, l’une dans tout l’éclat de sa blonde et blanche beauté, l’autre délicate, très-frêle, d’une grâce timide et voilée, tâchez de vous l’imaginer. Elles étaient mises exactement l’une comme l’autre: une robe de foulard gris relevée sur une jupe bleue de même étoffe, le corsage semblable à la jupe, un petit chapeau de feutre gris autour duquel une plume bleue s’enroulait, et cette conformité d’ajustements ajoutait je ne sais quoi à l’attrait de chacune d’elles. Je n’eus pas grand’peine à les apprivoiser; elles avaient toutes deux le chaste abandon de l’innocence que rien n’embarrasse, et Marthe de Champlieu y joignait la vive gaieté qui s’accommode à tout. De deux ou trois ans plus jeune qu’elle, mademoiselle de La Varenne avait pourtant quelque chose de plus posé et de plus recueilli, soit que cela tînt à son caractère, soit que le souffle de la mort l’eût rendue sérieuse avant l’âge. Elle était, en arrivant, toute pâle et toute transie. J’avais allumé un feu de sarments, je l’avais fait asseoir au coin de l’âtre, et, pendant qu’elle se ranimait peu à peu, je ne pouvais détacher mon regard de cette enfant que j’avais contemplée au milieu du funèbre appareil de la dernière heure, et qui était là, sous mon toit, vivante, ressuscitée. J’épiais avec curiosité ses moindres mouvements, j’avais des attendrissements, des étonnements voisins de l’extase, en la voyant ôter ses gants, porter la main à ses cheveux, présenter ses pieds à la flamme, et lorsqu’elle levait sur moi ses yeux d’un clair azur, ces yeux que j’avais vus éteints sous leurs paupières à demi fermées, j’étais remué jusqu’au fond de l’âme. Quant à mademoiselle de Champlieu, aussi parfaitement à l’aise que si elle eût été chez son frère, elle avait, de prime saut, pris possession de tout l’appartement. Elle allait, venait, examinait tout, mettait tout sens dessus dessous, retouchait mes croquis, ou, s’emparant de ma palette, jetait dans un paysage que j’avais ébauché la veille des oiseaux, des moutons et des arbres de l’autre monde. Je me demandais si elle était chez moi ou si j’étais chez elle. Je me persuadais par moment que nous étions tous trois chez nous et que nous ne devions plus nous quitter. Ah! la bonne journée! ah! les aimables créatures! Hélas! l’orage s’apaisait déjà; déjà l’odieux soleil montrait sa face entre les nuées. Mademoiselle Marthe, qui ne tenait pas en place, avait profité d’une éclaircie pour descendre au jardin. Je restai seul un instant avec sa compagne, et cet instant décida de ma vie.

Elle était assise, penchée sur un album qu’elle feuilletait d’une main distraite; j’étais assis près d’elle, et je la regardais en silence. Je la regardais, et il me semblait qu’elle était mon bien, que sa destinée m’appartenait, que c’était à moi que Dieu l’avait rendue, qu’en la laissant vivre il me l’avait donnée. J’ignore comment cela se fit: je fermai l’album qu’elle avait sous les yeux, je l’ôtai doucement d’entre ses mains, et je me mis à raconter tout ce qui s’était passé en moi depuis le jour où j’avais appris que sa vie était en danger, l’intérêt soudain qu’elle m’avait inspiré, l’ardente sympathie que j’avais ressentie pour elle sans la connaître, mes craintes, mes angoisses, la station que j’avais faite aux Granges, les prières que j’avais adressées au ciel, et, à mesure que je parlais, mes perceptions devenaient plus nettes, je démêlais, je discernais enfin les sentiments qui m’avaient troublé jusque-là. Calme, les yeux baissés, elle avait écouté sans m’interrompre une seule fois.

--Je savais tout. Merci! répondit-elle simplement.

En prononçant ces mots, elle avait relevé la tête; je vis une larme au bord de sa paupière, et je sentis que je l’aimais. Ainsi l’amour qu’une beauté radieuse avait éveillé dans mon cœur s’était à mon insu reporté sur ce cher petit être, et c’était mademoiselle de Champlieu qui se trouvait avoir servi de lien mystérieux entre Thérèse de La Varenne et moi. Oui, je l’aimais, et, l’avouerai-je? je sentais qu’elle m’aimait aussi, je sentais venir à moi sa tendresse irrésistiblement attirée. Nous nous taisions, et je ne sais pas bien ce que j’allais lui dire quand mademoiselle Marthe rentra.

Elle rentrait avec une brassée de fleurs qu’elle jeta sur le divan. S’il n’y en avait pas davantage, ce n’était point sa faute; elle avait passé comme un ouragan dans les corbeilles et les plates-bandes, dévastant, saccageant et faisant main basse sur tout, enchantée d’ailleurs de son expédition et ne regrettant pas sa toilette à moitié perdue. Il s’agissait de débrouiller ce chaos et de donner à ces dépouilles la forme d’un bouquet qu’elles voulaient emporter comme un souvenir des Aubiers. Nous nous mîmes tous trois à l’œuvre, et ce petit travail fut si lestement conduit qu’au bout d’une heure il n’était pas encore terminé. Qui donc a dit que le bonheur est triste, moins près du rire que des larmes? J’étais tout à la fois ivre de bonheur et fou de gaieté. L’enjouement de Marthe avait gagné Thérèse, et la maison retentissait des frais éclats de leurs jolies voix. Elles me passaient les fleurs une à une; ma tâche consistait à les classer et à les réunir en faisceau. Thérèse était d’avis qu’on fît un choix, Marthe était de l’avis contraire, et c’étaient, à propos d’une gueule-de-loup, d’un œillet d’Inde ou d’un pied-d’alouette, des querelles et des rires qui ne finissaient pas. Quel bouquet! il aurait pu servir de pendant à la tapisserie de Pénélope. A mesure que je l’édifiais d’un côté, je le laissais s’écrouler de l’autre, et, au milieu de ces enfantillages qui me valaient tous les menus profits d’une longue familiarité, elles ne s’apercevaient pas que le ciel s’était éclairci. Tout à coup le soleil qui descendait à l’horizon lança dans l’atelier une traînée de feu, ce fut le signal d’une véritable déroute.--Adieu, monsieur Paul! au revoir! au prochain orage!--Et, pour que rien ne manquât à cette journée, au moment de nous séparer, il fut question de vous entre les deux amies et moi, de vous, oui, colonel. Elles s’étaient arrêtées devant votre portrait.

--C’est mon parrain, c’est un héros d’Afrique, leur dis-je avec orgueil.

--Héros ou non, dit Marthe, si le portrait est ressemblant, votre parrain doit être un brave homme.

--Et l’on serait heureuse de l’avoir pour ami, ajouta mademoiselle de La Varenne.

Là-dessus elles s’échappèrent ainsi que deux oiseaux qui prennent ensemble leur volée. J’avais fait atteler, je les mis en voiture. Elles partirent, je les suivis des yeux, et elles étaient déjà loin que je voyais encore, à travers les arbres, leurs mouchoirs, qu’elles agitaient en signe de dernier adieu.

Quelques semaines après, j’étais l’hôte assidu, le familier des Granges. La mère de Thérèse m’avait écrit pour me remercier. Elle exprimait en même temps le désir de me voir et de me connaître: je ne m’étais pas fait prier. J’avais été bien accueilli, je ne déplaisais pas, et dès mes premières visites j’étais établi dans la place. Madame de La Varenne était veuve. Mariée fort jeune à un gentilhomme du pays, elle avait tenu pendant quelques années un assez grand état à Paris. Après la mort de M. de La Varenne, qui laissait une fortune singulièrement réduite par la vie de luxe qu’ils avaient menée, elle s’était retirée forcément du monde, où elle avait brillé d’un vif éclat. Elle aurait pu facilement se remarier; l’expérience qu’elle avait faite l’avait assurée contre la tentation d’une seconde épreuve. Voilà ce qu’on disait autour de moi. Elle vivait à l’aise dans son petit domaine, qu’elle ne quittait qu’à la fin de l’automne pour aller passer les plus durs mois de l’hiver à la ville voisine. C’était une femme encore belle, avec beaucoup d’agrément dans l’esprit et de grâce dans les manières. Les rêves d’ambition qu’elle nourrissait ne me furent révélés que plus tard, et comme par un coup de foudre. J’avais bien deviné chez elle un fonds de scepticisme railleur, la sourde impatience d’une vie silencieuse et bornée; mais je ne songeais guère à faire des études de caractère. Elle me recevait avec bienveillance, et tel était mon aveuglement, telle était ma simplicité, que je me figurais parfois qu’elle était dans le secret de mes sentiments, qu’elle les approuvait et les encourageait. Les serviteurs eux-mêmes m’avaient pris à gré; je lisais ma bienvenue sur tous les visages. Enfin, sans avoir échangé aucune confidence, nous étions d’intelligence, mademoiselle de Champlieu et moi; nos regards s’entendaient, mon bonheur me riait dans ses yeux. Ce qui montre dans tout son jour le bon naturel de ces aimables filles, c’est que ma prédilection pour l’une d’elles, loin de les désunir, comme il serait arrivé fatalement avec deux âmes moins choisies, semblait ajouter encore à leur mutuelle affection. A qui fut-il accordé d’abriter sa jeunesse dans un intérieur plus aimable? Tout m’était prétexte pour courir au manoir, une brochure, un livre, une plante, des graines que j’apportais. Si les occasions m’avaient manqué, Marthe m’en eût fourni de reste. Enfant gâté des Granges, elle en était la vie. Promenades sur l’eau, excursions en voiture, pêches dans les ruisseaux, pipées au fond des bois, tout se faisait par elle, et rien ne se faisait sans moi. Il y avait au fond du parc une porte qui s’ouvrait sur une pêcherie. C’est là, au bord d’un étang, que nous allions souvent nous asseoir par les après-midi sereines. Je venais avec mes crayons, elles apportaient leur ouvrage, et nous causions tout en travaillant. Quand le temps était mauvais, je décorais des panneaux, je peignais des dessus de porte, et c’est encore l’adorable Marthe qui avait su me ménager cette occupation pour les jours de pluie, tant son amitié était ingénieuse, fertile en inventions qui avaient pour but de m’attirer et de me retenir! Ainsi je voyais Thérèse fréquemment, et chaque fois que je la voyais, elle me devenait plus chère. Ce petit être poétique et charmant pratiquait déjà le culte du devoir. Elle avait pour la beauté de sa mère une admiration passionnée; elle en était plus fière, elle s’en trouvait plus ornée qu’aucune fille de sa propre beauté, et, comme s’il se fût agi d’une déesse, elle s’appliquait à lui épargner les soins du ménage. Madame de La Varenne se laissait admirer, et Thérèse gouvernait la maison. Elle s’en acquittait sans bruit, et, quoique vigilante, se rendait agréable à tous. Ces soins d’administration domestique n’avaient pas plus amoindri son âme qu’ils n’avaient terni sa jeunesse. Elle en avait retiré une raison précoce, sans y rien laisser de sa grâce et de sa distinction native. Moins enjouée que son amie, elle avait cependant cette sérénité d’humeur qui est l’indice d’une nature bien venue. La modestie de ses désirs répondait à la simplicité de ses mœurs. Elle se plaisait aux champs, où elle avait grandi, et ne souhaitait pas d’en sortir. Elle n’en goûtait pas seulement la poésie contemplative, elle en aimait aussi les travaux. Je l’avais rencontrée, la compagne dont vous me parliez tout à l’heure, et qui eût été la joie de mon foyer! Nous nous aimions sans nous le dire: nos cœurs n’avaient rien à s’apprendre. Il n’était besoin entre nous ni de serments ni de promesses, et il me semble encore aujourd’hui que nous étions fiancés l’un à l’autre.