Jean de Thommeray; Le colonel Evrard
Part 5
--Je vous plains, reprit-il; vous mourrez sans avoir connu les plus grandes émotions qu’il soit donné à l’homme d’éprouver. Le jeu est la passion souveraine. Qu’est-ce auprès que l’amour? La distraction d’une heure, le passe-temps des faibles âmes. Le jeu est la passion des forts. Rien ne la dompte, rien ne l’entame; la perte l’aiguillonne et le gain ne l’assouvit pas. J’étais comme vous; je n’avais jamais joué qu’à des jeux enfantins. Je pénétrais pour la première fois dans une salle de roulette. Je sentis d’abord mon cœur défaillir et mes jambes se dérober sous moi, comme si je commettais quelque chose d’énorme. Valentine à racheter me soutint et me releva. Je m’étais ouvert un passage à travers la foule; il y avait autour du tapis un siége inoccupé, je le pris, et j’étudiai d’un œil ardent le champ de bataille où j’allais manœuvrer. J’hésitai longtemps; je tourmentais d’une main fiévreuse l’or et les billets que j’avais tirés de ma poche. Maître enfin de moi-même, je me jetai dans la mêlée, et, pour me rendre les dieux favorables, je débutai par une offrande à ma jeunesse. Ce jour-là, j’avais vingt-cinq ans: c’était le jour anniversaire de ma naissance. Je plaçai cinq pièces de vingt francs sur le numéro vingt-cinq. Presque aussitôt la machine tourna; il me sembla que toute la salle tournait avec elle. Involontairement j’avais fermé les yeux. Le bruit sec de la bille d’ivoire s’arrêta tout à coup, et la voix du croupier proclama l’arrêt du destin. J’avais gagné; on me compta trente-six fois ma mise: les dieux étaient pour moi! Vous n’exigez pas que je vous raconte une à une les péripéties par lesquelles je passai durant mon séjour à Bade. Je déjeunais à la _Restauration_. Sur le coup de onze heures, je m’installais à la roulette, et n’en bougeais jusqu’à onze heures de la nuit. Je ne dînais pas, je soupais à peine, je ne dormais plus; la fièvre me brûlait les os; j’avais parfois au jeu des hallucinations étranges. Le tapis vert me faisait l’effet d’un océan où je me débattais, tantôt soulevé, tantôt englouti par la vague. Quand je pensais toucher au but, un flot contraire me rejetait loin du rivage et me replongeait dans l’abîme. Le terme fatal approchait: il ne me restait plus qu’un jour. J’étais en gain de quatre-vingt mille francs; pour compléter la rançon de Valentine, il me fallait encore en gagner cent vingt mille. Je me sentais porté par la fortune. Je montai d’un pas léger les degrés du temple, et, le cœur gonflé par les résolutions suprêmes, j’entrai fièrement dans la salle où j’allais livrer mon dernier combat. A peine assis, pareil au capitaine qui s’apprête à frapper un coup décisif, je massai devant moi tout mon corps d’armée et ne réservai pas même de quoi assurer ma retraite. La galerie était frémissante. Je lançai au chef de partie un regard de défi, et je précipitai mes bataillons dans la fournaise. Ce fut une grande journée; les habitués de Bade en conservent le souvenir. Je fis sauter deux fois la banque. Valentine était sauvée, je n’en demandai pas davantage. La foule me porta en triomphe comme si je venais d’accomplir une action d’éclat, et moi-même, dois-je l’avouer? je n’étais pas éloigné de me prendre pour un personnage. Quelques heures après, je partais pour Paris: on ne m’eût pas beaucoup surpris en m’annonçant que ma rentrée y serait saluée par le canon des Invalides.
Je ne vous peindrai point les enchantements du retour. Il me semblait que j’avais des ailes, et qu’au lieu d’être emporté par la vapeur, je volais à travers l’espace. Le trajet fut une longue suite de rêves enivrés. Je me représentai la joie de Valentine, et aussi le doux prix qui m’attendait sans doute. En le méritant, j’avais perdu le droit de le solliciter; mais il ne m’était pas défendu d’en caresser secrètement l’espoir. J’avais d’autres pensées. Je me disais qu’il y a des orages féconds, des douleurs salutaires. Instruite et corrigée par les épreuves qu’elle venait de traverser, Valentine renoncerait aux vanités qui l’avaient conduite à deux doigts de sa perte. Elle comprendrait que la vie n’est pas une exhibition de toilettes. Déjà Trouville ne l’attirait plus, et je me voyais passant avec elle la saison d’été sur quelque plage solitaire de Bretagne ou de Normandie. Nous vivions comme deux pêcheurs. J’en étais là lorsque j’arrivai dans Paris. Encore tout couvert de la poussière du voyage, les traits défaits, les cheveux en broussailles, je courus droit à son hôtel. Je forçai la consigne, et, sans donner au valet de chambre le temps de m’annoncer, je me précipitai chez elle comme un ouragan. Elle était seule. A ma vue, elle poussa un cri d’étonnement qui touchait à l’effroi.--A qui en avez-vous? dit-elle; qu’est-ce qui vous amène dans un si bel état?
--Vous allez le savoir, m’écriai-je.--Et me voilà entassant sur une table à ouvrage en laque du Japon des liasses de billets de banque au fur et à mesure que je les tirais de mes poches. J’en tirais de partout; ma poitrine en était bardée. J’entassais, j’empilais, et encore, et toujours! Je ressemblais à la mère Gigogne: je ne tarissais pas.
Après que j’eus vidé mes coffres:--Vous étiez perdue, vous êtes sauvée, lui dis-je.
Et en peu de mots je racontai ce que j’avais fait. Elle demeura quelque temps interdite:--Vous avez fait cela! s’écria-t-elle enfin.
--Le beau miracle! repartis-je en riant; j’ai joué pour vous, et vous avez gagné. Je me suis fort diverti là-bas.
--Vous avez fait cela! vous avez fait cela! répétait-elle de plus en plus troublée. En vérité, je ne sais si je dois...
Elle n’acheva pas. La porte du salon s’ouvrit, on annonça le marquis de S... Par un bond de panthère, Valentine se jeta sur les billets amoncelés, et, les saisissant à poignées, les enfouit pêle-mêle dans le tiroir à fond de sac qu’elle avait ouvert et qu’elle referma sans négliger d’en ôter la clé.--Demain, chez vous... chez toi! me dit-elle à mi-voix.--En ce moment le marquis entrait.
Je le connaissais pour l’avoir vu aux réceptions de madame de R... et dans quelques salons où j’avais remarqué, sans m’en préoccuper, ses assiduités auprès d’elle. C’était un homme de belles manières, qui en avait fini depuis longtemps avec le matin de la vie, mais qui se défendait vaillamment contre les approches du soir. Possesseur de grands biens, il s’était fait une réputation d’habileté dans le monde diplomatique auquel il appartenait. Il avait l’air indolent et narquois, la lèvre sensuelle et l’œil fin avec ce clignotement de paupière particulier aux hommes habitués à cacher leur pensée et qui se défient même de leurs regards. Il boitait légèrement, non sans une certaine grâce, et on assurait qu’il en tirait vanité comme d’un point de ressemblance avec M. de Talleyrand, qu’il s’était donné pour modèle. J’avais lu dans un journal que le marquis de S... était appelé à un poste important. Je pensai qu’il venait pour prendre congé, et je me retirai. J’avais hâte d’ailleurs de réparer mes avaries. A la lettre, j’étais rompu. J’allai au bain, je dînai au Café anglais, et, rentré chez moi, je me roulai dans mes draps, où je ne tardai pas à m’endormir d’un profond sommeil: je l’avais bien gagné.
Il faisait grand jour quand je me réveillai. Demain, chez vous... chez toi! avait-elle dit. Demain, c’est aujourd’hui! m’écriai-je. Et je préparai tout pour la recevoir et fêter sa présence. Je remplaçais par des massifs de plantes rares les objets de luxe dont je m’étais dépouillé pour elle. Je disposais sur un guéridon les fruits, les vins dorés et les friandises qu’elle aimait. Pour un peu, j’aurais jonché de lis, de jasmins et de roses le sable de l’avenue qui devait la conduire à ma porte; mais c’était dans mon cœur que se donnait la véritable fête. J’allais rentrer en possession de ma jeune et belle maîtresse; j’allais retrouver les joies que j’avais goûtées sous le ciel d’Italie. Tous mes sens étaient ravis. Les oiseaux chantaient dans mon petit jardin, le soleil inondait ma chambre, et avec l’air frais du matin, chargé des senteurs de l’héliotrope et du réséda, je humais à pleine poitrine l’amour, le bonheur et la vie. Cependant les heures s’écoulaient, la journée touchait à sa fin, et Valentine n’avait point paru. La nuit tomba, je vis les étoiles s’allumer une à une, j’entendis les bruits de la ville décroître et se perdre au loin: j’attendais encore Valentine. J’eus le pressentiment de quelque catastrophe. Je ne me couchai pas. J’attendis encore toute la matinée. Dévoré d’inquiétude, je sortis pour me rendre chez elle. A mesure que je m’enfonçais dans la rue de Courcelles, mes appréhensions redoublaient. J’arrive enfin: toutes les portes, toutes les persiennes, tous les volets étaient fermés. J’avais collé mon front aux barreaux de la grille: la cour était silencieuse et déserte. On eût dit que la vie s’était tout à coup retirée de cette demeure habituellement si bruyante. Je sonnai: rien ne bougea, pas une âme ne répondit. Je restais immobile, me demandant si je rêvais, quand je sentis une main familière qui s’appuyait sur mon épaule: je me retournai et reconnus un de nos auteurs comiques les plus en renom que j’avais rencontré maintes fois dans le monde.--Veniez-vous faire vos adieux? me dit-il. Dans ce cas, mon bon, vous n’êtes guère en retard que de vingt-quatre heures: ils sont partis hier au matin.
--Partis! m’écriai-je; de qui parlez-vous?
--Du comte et de la comtesse, parbleu!
--Et vous dites qu’ils sont partis?
--En compagnie du marquis de S..., qui les emmène avec lui dans sa nouvelle résidence; mais, mon cher, d’où sortez-vous? Il n’est bruit que de cela, on ne parle pas d’autre chose.
--Si l’on ne parle pas d’autre chose et s’il n’est bruit que de cela, je crois pouvoir sans indiscrétion vous prier de me mettre dans la confidence.
--Comment donc! reprit-il, deux mots y suffiront. Tout là-dedans allait à la diable. On y brûlait depuis longtemps la chandelle par les deux bouts, si bien que les deux bouts avaient fini par se rejoindre. La petite comtesse était aux abois: deux cent mille francs d’arriéré, sans compter le courant, c’est dur! De quoi s’est avisé le satané marquis? Il connaissait la place, il en avait surpris les côtés faibles. Le vieux renard attendait son heure: il l’a saisie. Il a payé la dette de madame, et s’est fait attacher monsieur en qualité de premier secrétaire. Si vous aviez besoin de quelques explications...
--Grand merci! lui dis-je; j’ai compris de reste. Voilà, Monsieur, une comédie toute faite.
--Vieux habits, vieux galons! Le sujet n’est pas précisément nouveau.
--Si pourtant, ajoutai-je, vous vous décidez un jour à le traiter, je pourrai vous fournir un dénoûment qui le rajeunirait peut-être.
Nous nous quittâmes là-dessus. Je marchai longtemps au hasard dans un état d’hébétement complet. Quand je repris mes sens, ma jeunesse était morte, un homme nouveau venait de naître en moi. C’est tout. Que pensez-vous de ma petite histoire?
--Voilà, m’écriai-je, une abominable aventure; mais franchement je n’y vois rien qui justifie votre métamorphose. Parce qu’on a eu le malheur de rencontrer sur son chemin une créature perverse ou pervertie...
--Eh! non, Monsieur, eh! non, reprit-il avec l’accent d’une douce insistance, vous êtes dans l’erreur, madame de R... n’était pas une créature perverse ou pervertie; c’était tout simplement un produit naturel, quoiqu’un peu raffiné peut-être, de notre civilisation. Pourquoi lui jeter la pierre? Inoffensive autant que nulle, ni fausse, ni rusée, ni perfide, aussi incapable d’un sentiment profond que d’une pensée sérieuse, sans notion exacte du bien et du mal, elle était naïvement et sincèrement ce que la société l’avait faite. Vous auriez tort de voir en elle une exception. Le règne des femmes est fini. Au lieu de pousser l’homme aux grandes choses, elles ne lui demandent plus que l’entretien de leurs vanités. Les besoins d’argent ont étouffé les besoins du cœur. L’amour qui autrefois enfantait des prodiges acquitte aujourd’hui des factures. Il n’y a plus de femmes.
--Vous vous trompez, lui répliquai-je. Il y a chez nous des mères, des sœurs, des amies, des épouses, qui, tous les jours et à toute heure, accomplissent dans l’ombre des miracles de bonté, de dévouement et de charité. Il y en a dans tous les rangs, depuis le plus humble jusqu’au plus élevé. Quoi! parce que vous avez eu la simplicité de prendre une poupée pour une femme, il faut que toutes les femmes servent d’excuse à votre aveuglement! Vous insultez à tous nos respects, à toutes nos vénérations! La société est moins malade que vous ne voulez bien le dire, mais vous, Monsieur, vous l’êtes encore plus que je ne le craignais. Pourquoi n’êtes-vous pas retourné dans votre famille? Vous aviez jeté vers elle un cri de détresse et de désespoir, elle vous rappelait, elle vous attendait.
Jean secoua la tête.--Il était trop tard, Monsieur. Je vous dois un dernier aveu. Depuis mon séjour à Bade, la fièvre du jeu ne m’avait pas quitté: à mon insu, pour racheter madame de R..., j’avais vendu mon âme au diable. Qu’aurais-je fait parmi les miens? Je n’avais plus le goût des émotions paisibles: je serais bientôt mort de chagrin. Vivons et jouissons, après nous le déluge! Voici l’heure de la bourse, et à mon grand regret je suis forcé de vous laisser.
--Encore un mot, lui dis-je en me levant, et vous irez à vos affaires. Jusqu’à présent, tout vous a réussi, mais vous ne vous flattez pas d’avoir enchaîné la fortune. Autrement vous joueriez à coup sûr, et où seraient l’honneur, la probité? Vivons et jouissons, c’est très-joli, cela. Que ferez-vous le jour où la fortune vous trahira? Car il viendra, ce jour, n’en doutez pas.
--Qu’il vienne, je suis prêt.
--Vous vous tuerez, lui dis-je.
Il ne répondit pas.--Et Dieu?... Et votre mère?
Après un moment d’hésitation, Jean me tendit sa main: je la pris.--Vous êtes bien déchu, mon enfant! Je m’explique la douleur de votre famille; je la comprends et je la partage. Eh bien! même à cette heure je ne veux pas désespérer de vous.--Il sourit tristement, et je le quittai.
A quelques jours de là, j’écrivais à madame de Thommeray, et, tout en m’appliquant à ménager son cœur, je lui rendais compte de mon entrevue avec Jean. Je ne cherchai pas à le revoir; d’autres pensées me préoccupaient. La guerre venait d’éclater. Déjà l’ennemi marchait sur Paris: le monde était rempli du bruit de nos désastres.
* * * * *
Qui n’a pas vu Paris pendant les derniers jours qui précédèrent l’investissement ne saurait se faire une idée de la physionomie qu’il présentait alors. A la confusion, au désarroi, à l’effarement qu’avait jetés dans les esprits la nouvelle de nos défaites, succédaient les mâles pensées et les fermes résolutions. On se tenait prêt pour les grands sacrifices; un courant d’héroïsme avait traversé tous les cœurs. Déjà les hommes veillaient sur les remparts. Les squares, les jardins publics étaient transformés en parcs d’artillerie, les places en champs de manœuvres où les citoyens devenus soldats s’exerçaient au maniement du fusil, toutes les classes mêlées et confondues ne formant qu’une âme, l’âme de la patrie. Les tambours battaient et les clairons sonnaient sur les berges du fleuve. Canons et mitrailleuses, traînés sur leurs affûts, ébranlaient les quais et les boulevards. Armées de leur tonnerre, les canonnières sillonnaient la Seine. Les débris de nos régiments mutilés apportaient au service de la défense le dernier sang de la France guerrière. Des bataillons de marins traversaient la ville pour aller occuper les forts; les gardes mobiles des départements, accourus du fond de leurs provinces, bivouaquaient çà et là sous des tentes improvisées. A côté de ces spectacles fortifiants, il y en avait d’autres d’une réalité navrante et qui marquaient à toute heure les progrès de l’invasion. Refoulées sur la capitale par l’approche des armées ennemies, les campagnes environnantes se réfugiaient dans son enceinte. Ce n’était partout que longues files de voitures chargées de meubles et d’ustensiles de ménage enlevés précipitamment. J’ai vu de pauvres gens attelés eux-mêmes à la charrette qui portait toute leur richesse et ne sachant pas où ils iraient coucher le soir; d’autres poussaient devant eux les troupeaux de leurs étables. Par un des contrastes où la nature semble se complaire, un ciel resplendissant, un gai soleil d’automne éclairaient ces scènes désolées.
J’étais rentré depuis une semaine. En ces jours de fiévreuse attente où personne ne tenait chez soi, je vivais dans la rue, attiré par tous les bruits, me mêlant à tous les groupes, recueillant toutes les nouvelles. Un matin, sur le quai Voltaire, entre le Pont-Royal et le pont des Saints-Pères, je me trouvai face à face avec Jean.--A la bonne heure! lui dis-je en l’abordant, vous êtes resté, c’est bien.
--Oui, je suis resté, répliqua-t-il; j’avais à liquider ma fortune. Aujourd’hui, c’est chose faite. Toutes mes mesures sont prises: je pars ce soir pour aller vivre à l’étranger.
--Vous partez? m’écriai-je; c’est quand votre patrie agonise que vous songez a la quitter!
--La patrie, Monsieur! L’homme sage l’emporte partout avec lui. Vous-même, que faites-vous ici?
--Je n’y suis pas rentré pour en sortir. Je ne vaux plus grand’chose; mais c’est ici que j’ai connu les bons et les mauvais jours. Paris a fait de moi le peu que je suis. Je veux m’associer à ses périls, ne fût-ce que par ma présence. Je vivrai de ses émotions, je partagerai ses angoisses, et, s’il doit souffrir de la faim, j’aurai l’honneur d’en souffrir avec lui; mais vous, Jean de Thommeray, mais vous! Je vous savais bien malade, mais je ne pensais pas que vous fussiez tombé si bas. Le pays est envahi,--et vous, jeune homme, au lieu de sauter sur un fusil, vous vous jetez sur votre portefeuille! La fortune de la France est près de sombrer, et vous n’avez d’autre souci que de réaliser votre avoir! Demain l’ennemi sera à nos portes, et vous bouclez votre valise, vous vous enfuyez lâchement! Ce n’était pas assez d’avoir plongé votre famille dans le deuil et le désespoir: vous lui infligez cette honte!
Une vive rougeur lui monta au front, un éclair brilla dans ses yeux.--Pardon, Monsieur, pardon! Voilà de bien grands mots, ce me semble. Vous êtes trop jeune, et moi trop vieux, pour que nous puissions nous entendre. Je ne m’enfuis pas, je m’en vais. Ce qui se passe n’est pas fait pour me retenir. Paris ne m’intéresse point. Qu’il soit châtié, ce n’est que justice. Quant à ma famille, elle est à l’abri des tracas de la guerre, et je ne vois pas pourquoi il me serait interdit d’aller chercher pour mon propre compte, soit à Bruxelles, soit à Londres, soit à Florence, la paix et la sécurité dont ils continueront de jouir en Bretagne.
Je sentais mon cœur submergé de dégoût. J’allais m’éloigner quand tout à coup Jean tressaillit.--Écoutez! dit-il.--Je prêtai l’oreille et j’entendis une musique étrange, dont les accents, vagues d’abord et presque indistincts, grandissaient et semblaient se diriger vers nous. Je regardais en même temps que j’écoutais: j’aperçus à la hauteur du pont de Solférino une masse confuse et qui s’avançait en chantant. C’était un chant lent et grave, d’un caractère presque religieux, et qui n’avait rien de commun avec les éclats de voix auxquels nous étions habitués. Jean s’était accoudé sur le parapet. Je l’observais, il était très-pâle. Cependant la masse de moins en moins confuse se rapprochait de plus en plus. Je reconnus enfin un chant de la Bretagne et le son du biniou: les gardes mobiles du Finistère faisaient leur entrée dans Paris. L’hermine au képi, vêtus de toile grise, le bissac de toile grise au dos, ils s’avançaient d’un pas net et ferme, marchant par pelotons et occupant le quai dans toute sa largeur. En tête, à cheval, le chef de bataillon; derrière lui, l’aumônier et deux capitaines. La tête de colonne n’était plus qu’à quelques pas de nous. A mon tour, j’avais tressailli. Je regardai Jean: sa main s’abattit sur la mienne.--Mon père!... mes deux frères! dit-il d’une voix sourde.--Et Jean vit passer devant lui, sous leurs formes les plus saisissantes, les éternelles vérités qu’il avait si longtemps méconnues: Dieu, la patrie, le devoir, la famille. Tout le cortége de ses années honnêtes défilait sous ses yeux en chantant. Je portai le dernier coup. A l’un des balcons du quai, je venais d’apercevoir sa mère.--Malheureux! m’écriai-je, vous disiez qu’il n’y avait plus de femmes. Tenez, en voici une, la reconnaissez-vous?--Madame de Thommeray agitait son mouchoir, le chant breton redoublait de ferveur, et le chef de bataillon, avec la courtoisie d’un vieux gentilhomme, s’inclinait sur son cheval et la saluait de son épée. Muet, immobile, l’œil morne et la paupière aride, Jean paraissait changé en pierre: je le laissai à la merci de Dieu.
Le lendemain, dans la cour du Louvre, le commandant de Thommeray assistait à l’appel de son bataillon. L’appel terminé, il passait devant les rangs, lorsqu’un mobile en sortit et lui dit:--Commandant, on a oublié d’appeler un de vos hommes.
--Comment vous nommez-vous?
--Je m’appelle Jean, répondit le mobile en baissant les yeux.
--Qui êtes-vous?
--Un homme qui a mal vécu.
--Que voulez-vous?
--Bien mourir.
--Êtes-vous riche ou pauvre?
--Hier encore je possédais une richesse mal acquise: je m’en suis dépouillé volontairement. Il ne me reste que mon fusil et mon bissac.
--C’est bon!--Et d’un geste il le fit rentrer dans les rangs.
Il y eut un long silence. Le commandant était venu se placer devant le front du bataillon.--Jean de Thommeray! cria-t-il.
Une voix mâle répondit:--Présent!
1873.
LE
COLONEL EVRARD
A. M. AUGUSTE BRUN
Mon ami,
C’est chez vous, au Grand-Saconnex, que m’est venue la pensée d’écrire ces quelques pages. Permettez-moi de vous les adresser en souvenir des jours heureux que j’ai passés sous votre toit.
JULES SANDEAU.
LE COLONEL EVRARD