Jean de Thommeray; Le colonel Evrard

Part 4

Chapter 43,843 wordsPublic domain

Je le regardai quelque temps en silence, puis je l’attirai doucement vers moi.--Est-ce vous, Jean, que je retrouve ainsi, vous qui m’aviez laissé voir une âme si haute et si fière? Vous n’êtes point la dupe des sophismes et des paradoxes que vous mettiez tout à l’heure en avant. Un groupe d’individus vivant aux crochets du hasard ne représente pas toute la société: vous vous noyez dans une mare et vous accusez l’océan. C’est ce que vous-même appeliez jadis une philosophie d’antichambre. Pour que vous en soyez venu là, il a dû se passer dans votre vie quelque chose d’affreux, quelque chose d’irréparable. Eh bien! mon enfant, un poëte l’a dit, on se console en se plaignant, et parfois une parole nous a délivrés d’un remords. Au nom de la sympathie qui vous avait entraîné vers moi, au nom du sérieux intérêt que vous n’avez pas cessé de m’inspirer, confiez-moi le secret du mal que vous avez souffert. J’en connais déjà l’origine. Vos dernières lettres m’avaient appris ce que peut-être vous ignoriez alors. Vous aimiez madame de R... Vous êtes resté seul avec elle à Pise, vous l’avez suivie à Paris. Dites, Jean, que s’est-il passé? On vous a fait au cœur une blessure bien profonde, plus profonde que celle dont vous aviez failli mourir. S’il est trop tard pour la fermer, s’il ne m’est pas donné de pouvoir la guérir, ne puis-je du moins, cette fois encore, y porter une main amie?

Au nom de madame de R..., il avait tressailli: un sourire étrange effleura ses lèvres. Ce fut l’affaire d’un instant. Il se leva, roula entre ses doigts une cigarette, l’alluma à la flamme de la bougie, puis, avec la familiarité du parvenu, il se mit à cheval sur une chaise en point de Beauvais, et les bras appuyés sur le dossier, d’un air aussi dégagé que s’il débitait la nouvelle du jour ou l’anecdote de la veille:--Mon Dieu, Monsieur, s’il peut vous être agréable d’entendre raconter cette petite drôlerie, je veux bien vous la dire. Je doute, à ne vous rien celer, qu’elle réponde à votre attente. C’est une histoire toute simple, et qui n’a pas, au temps où nous sommes, le mérite de l’originalité; vous la prendrez pour ce qu’elle vaut. Voici la chose dans sa grâce naïve. J’aimais madame de R...; je l’aimais d’un amour craintif et discret. Je ne m’arrêtais pas, ainsi que le faisait ma mère, à l’apparente frivolité de ses goûts; quelques soupirs mal étouffés, quelques réflexions inspirées par l’instabilité des affections humaines, m’avaient ouvert sur le passé de cette jeune femme des perspectives désolées. J’étais tout pénétré des premières lectures dont ma jeunesse avait été nourrie: je voyais en elle un cœur brisé et qui n’aspire plus qu’au repos. Mon amour n’avait pas encore osé se déclarer, lorsque ma mère en surprit le secret. Elle n’eut plus dès lors qu’une pensée, m’arracher au danger qu’elle pressentait, et quitter Pise en m’entraînant avec elle. Je résistai à ses remontrances, je finis par céder à ses prières. J’étais de bonne foi. Madame de R... n’avait rien dit, rien fait pour encourager ma passion ni pour en provoquer l’aveu. En avait-elle seulement le soupçon? Je n’aurais pas voulu l’affirmer, tant elle semblait morte au sentiment qui remplissait ma vie. L’annonce de mon prochain départ ne l’avait émue ni troublée; elle ne songeait pas plus à s’en étonner qu’à s’en plaindre. Il ne me déplaisait point d’aller ensevelir dans la retraite l’éternelle tristesse d’un amour malheureux: je partis sans esprit de retour. Cependant, à mesure que je m’éloignais, un flot de pensées tumultueuses montait à mon cerveau. Je m’indignais contre moi-même: je m’accusais d’imbécillité. Une voix intérieure me criait que je laissais le bonheur derrière moi: qu’avais-je fait pour le saisir? En me reportant à l’heure des adieux, je me figurais que son dernier regard renfermait un reproche, que la dernière étreinte de sa main essayait de me retenir. A Livourne, au moment d’abandonner le pays où fleurit l’oranger, la terre où je l’avais connue, où je l’avais aimée, je sentis que le sacrifice était au-dessus de mes forces: je m’échappai des bras de ma mère et repris la route de Pise. A peine arrivé, je courus au palais qu’habitait madame de R..., je me jetai à ses genoux, je couvris ses mains de baisers et de larmes, et il faut bien qu’elle ait été touchée d’une passion si méritante, car je lui dois cette justice qu’elle ne tarda pas à m’en octroyer le prix.

Je ne le nie point, je connus d’heureux jours. En amour, aussi bien qu’en matière de foi, il n’est rien que de croire, l’objet du culte importe peu; tout ce que l’on croit est vrai, il n’y a de vrai que ce que l’on croit. J’aimais, j’étais aimé: mon rêve s’était fait chair, il palpitait sous mes caresses. Jamais lune de miel ne brilla d’un si doux éclat. Je vivais dans l’extase, je marchais sur les nuées, je goûtais dans leur plénitude les joies et les ivresses qui mettent l’homme au rang des dieux. L’heure était proche où j’allais reprendre ma place parmi les mortels. Le printemps s’annonçait à peine que déjà Valentine, c’était son nom d’ange, se montrait impatiente de retourner en France. Je me disposais à l’accompagner; elle me fit entendre qu’elle avait vis-à-vis du monde des ménagements à garder. En même temps elle me conseillait, avec toute la tendresse imaginable, d’aller passer deux ou trois mois chez mes parents: nous devions tous les deux cette réparation à ma mère, elle insistait beaucoup là-dessus. J’étais inquiet sans savoir pourquoi; j’éprouvais le sourd malaise qui précède la fin du bonheur. La veille du départ, comme elle achevait ses préparatifs avec l’ardeur d’une pensionnaire qui s’apprête à quitter le couvent:--Vous partez sans moi, vous partez! lui dis-je. Que vais-je devenir loin de vous? Je ne le comprends que de trop, nous ne nous verrons plus qu’à travers mille obstacles. Si vous le vouliez bien, nous ne nous séparerions pas. Je sais qu’il y a dans la Sabine ou dans les gorges du Mont-Cassin des solitudes enchantées faites pour servir de refuge aux âmes que la société opprime ou méconnaît: c’est là que nous irions vivre tous deux, libres, ignorés, oubliés du monde qui n’est pas digne de vous posséder.--Toute séduisante qu’elle était, cette proposition n’obtint pas le succès que j’en espérais.--La Sabine! le Mont-Cassin! je n’y avais jamais pensé; nous en reparlerons, me dit-elle.--Cette réponse, à laquelle j’étais loin de m’attendre, aurait dû m’éclairer: l’impression douloureuse se dissipa dans l’attendrissement des adieux. Je rentrais en France quelques jours après elle; mais au lieu de me rendre en Bretagne, comme j’en avais l’intention, j’allai fatalement la rejoindre à Paris.

Ici, Monsieur, changement de décor! J’étais de retour depuis près d’un mois, et il ne m’avait encore été permis de contempler ma divinité qu’à ses heures de réception, quand la cour et la ville faisaient cercle autour d’elle et défilaient dans ses salons. Un mot, un regard, un sourire, pour toute allusion au passé une pression de main furtive, tel était le régime frugal auquel je me trouvais soumis après tant de jours d’abondance. J’avais loué, dans un des quartiers les plus retirés et les plus solitaires, un pavillon isolé au fond d’un jardin, où vainement j’attendais l’heure du berger: comme l’ours qui, pendant l’hiver, se nourrit de sa propre graisse, mon bonheur en était réduit à subsister de ses souvenirs. Dernière ressource, consolation suprême des amants en retrait d’emploi, j’écrivais des lettres que j’oserai qualifier de brûlantes, et qui, pour la plupart, demeuraient sans réponse. Disons-le en passant, nous avons perdu l’habitude des entretiens épistolaires qui furent longtemps les délices d’une société aujourd’hui disparue. En général, les hommes n’écrivent plus que des lettres d’affaires, la furie du luxe a tué chez les femmes le goût et le génie de la correspondance. Valentine occupait avec son mari un hôtel de la rue de Courcelles. Cette âme opprimée n’obéissait qu’à ses caprices, ce cœur brisé n’offrait pas trace de fêlure, cette destinée flétrie dans sa fleur et que je m’étais donné pour tâche de réconcilier avec la vie, s’épanouissait au sein de l’opulence comme dans son élément naturel. Je ne pouvais m’empêcher de reconnaître que, si madame de R... était en effet une victime de la société, la société traitait assez doucement ses victimes. Quant au mari, je n’avais fait que l’entrevoir: c’était un homme de trente ans à peine, fatigué avant l’âge, d’un aspect élégant et froid, et qui laissait volontiers à sa femme toutes les libertés dont il usait largement pour lui-même. Ils menaient grand train chacun de son côté, et vivaient sous le même toit à peu près étrangers l’un à l’autre. Voilà l’intérieur que je me plaisais à remplir de tragédies bourgeoises, d’épopées domestiques. Toutes mes idées étaient renversées. L’ange de Pise se dérobait et m’échappait par tous les bouts, et chaque fois que j’essayais de le ressaisir, les plumes de ses ailes me restaient dans la main. La résignation n’était pas mon fait. Irrité par les obstacles et les difficultés qu’il rencontrait à chaque pas, mon amour prenait de jour en jour un caractère plus tenace et plus âpre. Cet amour, né dans mon cerveau, avait envahi tout mon être; l’image des voluptés perdues obsédait mon cœur et mes sens. Bien que déchu de son prestige, l’objet était encore d’assez haut prix pour mériter d’être disputé; comme Henri IV, je me mis en campagne pour reconquérir mon royaume. Tous les jours, aux mêmes heures, je battais à cheval les allées du bois, et j’avais parfois la satisfaction d’apercevoir mon inhumaine nonchalamment assise sur les coussins de sa voiture et distribuant autour du lac sourires et saluts familiers. Je me reportais aux longues promenades que nous faisions ensemble, par les après-midi silencieuses, sur les bords de l’Arno ou sous les chênes verts des _Cascines_; mes réflexions étaient amères. J’avais noué des relations qui m’ouvraient la société parisienne. Les plaisirs de l’hiver promettaient de se prolonger jusqu’à l’été; c’est au milieu du bruit et de l’éclat des fêtes que je la retrouvais le soir, et qu’il m’était accordé d’échanger quelques paroles avec elle. Je la suivais à travers la foule, et lorsqu’enfin je pouvais l’aborder, lorsque dans un tête-à-tête enlevé d’assaut et dont les instants étaient comptés, j’osais me plaindre à mots voilés et lui rappeler discrètement ce qu’elle semblait avoir oublié, elle avait avec moi des ingénuités d’enfant ou des étonnements de vierge qui coupaient court à tout et me désarçonnaient. J’étais bientôt obligé de céder la place, et je m’éloignais la rage dans le cœur, ne sachant ce que je devais admirer le plus, de ma bêtise ou de ma lâcheté. La splendeur de ses toilettes toujours nouvelles, l’inaltérable sérénité de ses traits, sa beauté de statue et ses airs de vestale achevaient de m’exaspérer; il y avait des moments où je sentais s’allumer en moi des appétits de fauve prêt à se jeter sur sa proie. J’étais jaloux, et je n’aurais pu dire ni de qui ni de quoi. Également indifférente à tous les hommages, elle avait la froideur du marbre, de même qu’elle en avait la blancheur; ma jalousie s’agitait et se consumait dans le vide. J’avais été vingt fois sur le point de me retirer: l’orgueil m’y poussait et me retenait tour à tour. Il me restait un espoir auquel je m’accrochais comme à une dernière branche. Le monde élégant allait se disperser: rendue à elle-même, Valentine me reviendrait peut-être, et j’entrevoyais d’heureux jours.

Un soir, à l’ambassade d’Autriche, dans une de ces fêtes présidées avec tant de grâce, et qui réunissaient toutes les étoiles de première grandeur, je profitai d’un moment où le vide s’était fait autour d’elle, je la saisis, pour ainsi dire, au vol; je l’attirai dans une embrasure, et tout d’abord je m’informai de ses projets.--Voici l’été, vous ne le passerez pas à Paris: où irez-vous? que pensez-vous faire?

--Ce que je fais tous les ans, dit-elle. Les bains de mer me sont ordonnés...

--Et vous les prendrez?...

--A Trouville.

--A Trouville! m’écriai-je: c’est à Trouville que vous comptez aller!

--Sans doute. Où voulez-vous que j’aille! Dans la Sabine ou dans les défilés du Mont-Cassin? Et elle se mit à énumérer et à décrire les _amours_ de costumes qu’elle emporterait avec elle. Le grand artiste s’était surpassé. Costumes du matin, costumes de l’après-midi, costumes du soir: il y en avait pour toutes les heures de la journée.

--Ainsi, lui dis-je, vous retrouverez au bord de la mer l’existence que vous menez ici?

--Au bord de la mer comme ici, je mène l’existence d’une femme de mon rang: quel mal y voyez-vous?

Poussé à bout par l’imperturbable assurance de son attitude et de ses réponses, je laissai se répandre en reproches amers toutes les humiliations qui depuis six semaines s’amassaient dans mon cœur. Se jouait-elle de moi? Pour qui me prenait-elle? Avais-je rêvé ce qui s’était passé à Pise? Était-ce la comtesse de R... que j’avais tenue dans mes bras? N’avais-je possédé que son ombre? Tout cela était dit à voix basse, d’un ton agressif, avec le sourire sur les lèvres: on ne pouvait nous entendre, mais on pouvait nous observer.--Je ne sais pas ce que vous avez, répliqua-t-elle sans paraître autrement émue d’une si vive attaque. Je n’ai pas cessé d’avoir pour vous une affection véritable. Je n’oublierai jamais que, si je ne suis pas morte d’ennui à Pise, c’est à vous que je le dois. J’ai fait tous mes efforts pour élever mes sentiments à la hauteur des vôtres. Malheureusement ce qui était possible à Pise ne l’est plus à Paris. J’ai des devoirs envers le monde, envers mes proches, envers ma maison. J’aurai toujours grand plaisir à vous voir: de quoi vous plaignez-vous?

Nous étions enveloppés, pressés de toutes parts:--Madame, lui dis-je de l’air le plus gracieux, vous ne m’aimez pas, vous ne m’avez jamais aimé et n’aimerez jamais personne: vous n’avez ni cœur ni âme. Moi, je ne suis ni d’âge ni d’humeur à m’accommoder plus longtemps du rôle d’amant honoraire. Souffrez donc que je vous dise un éternel adieu: je ne vous reverrai de ma vie.--Et je m’en allai.

Le croirez-vous? Au bout de quelques jours, j’étais la proie d’un incommensurable ennui. L’amour ne meurt pas fatalement avec les illusions qui l’ont fait naître; il vit encore par les racines longtemps après qu’il s’est découronné. Je m’étais promis de partir; je restai. Je m’étais juré de ne plus mettre le pied dans le monde, j’y retournai avec l’espoir inavoué de retrouver madame de R... Le monde était désert, Valentine avait cessé de s’y montrer. Je la cherchai au bois, le bois s’était changé en une vaste solitude; Valentine n’y venait plus. Je m’informai discrètement à son hôtel; madame la comtesse vivait enfermée et ne recevait personne. Je me demandais avec une secrète complaisance si je n’étais pour rien dans ce brusque revirement. Un jour, je rôdais autour de sa demeure lorsque je rencontrai la femme de chambre qu’elle avait emmenée avec elle à Pise et qui avait été témoin de mon bonheur.--Ah! monsieur Jean, je ne sais pas ce qu’a madame la comtesse; depuis quelques jours elle ne fait que gémir et pleurer.--Bonne créature, que je l’aurais embrassée volontiers! Je n’en doutais pas, j’étais la cause de ces larmes. Je m’élançai sur les pas de la chambrière, et j’arrivai éperdu jusque dans le boudoir où se tenait ma chère désolée.

Moment plein de promesses! je ne puis y penser sans un frisson de volupté. Uniquement parée de sa beauté et n’ayant pour tout vêtement qu’un peignoir qui l’enveloppait comme un nuage de mousseline, elle était à demi couchée sur un divan de soie capitonnée, la tête renversée sur une pile de coussins, les cheveux en désordre, les paupières brûlées de larmes, la poitrine gonflée de soupirs. En m’apercevant, elle se souleva d’un air languissant et me regarda sans colère: de longs pleurs coulaient de ses yeux. J’embrassais ses genoux, je laissais déborder mon cœur.--Pardonnez-moi, disais-je d’une voix suppliante. J’ai été dur et cruel envers vous; mais fallait-il en croire un malheureux égaré par le désespoir et qui n’avait plus sa raison? J’étais fou. Ne pleurez pas. Vous savez bien que je vous aime! Dites que vous me pardonnez.--Je continuai quelque temps sur ce ton avec l’éloquence qui manque rarement à l’expression des sentiments sincères, et, sans me flatter, je doute que l’amour ait trouvé souvent des accents plus soumis et des notes plus tendres. Valentine pourtant se taisait, ses larmes ne tarissaient pas, et la situation commençait à devenir embarrassante, lorsque je m’en tirai par une explosion de lyrisme endiablé:--Mais puisque je t’aime, mais puisque je t’adore, puisque tu es mon âme, mon unique trésor, mon seul bien, ma vie tout entière, pourquoi donc pleures-tu? m’écriai-je en la saisissant violemment dans mes bras. Oublie ce que j’ai pu te dire, vis dans le monde, puisqu’il te plaît d’y vivre; sois la reine de toutes les fêtes, reine par l’élégance aussi bien que par la beauté; tu n’entendras plus une plainte sortir de ma bouche, tu ne surprendras plus un reproche dans mon regard. J’applaudirai à tes triomphes, et lorsque, fatiguée de vains hommages, tu éprouveras le besoin de te reposer sur un cœur aimant et fidèle, tu n’auras qu’à faire un signe et tu me verras à tes pieds.

Tout en exécutant ces variations brillantes sur un thème vieux comme le monde, je pressais dans mes bras son corps souple et charmant. Je baisais tour à tour son front et ses cheveux, je séchais sous le feu de mes lèvres la céleste rosée qui baignait son visage, je m’enivrais du parfum sans nom qui s’exhale de la femme aimée, et qu’il suffit de respirer une fois pour en être à jamais imprégné. J’entendais le chant des séraphins, le paradis s’entr’ouvrait devant moi, quand Valentine, se dégageant d’assez mauvaise grâce:--Laissez-moi, dit-elle, ces propos sont hors de saison. Vous m’avez fait beaucoup de chagrin l’autre soir, je vous ai trouvé fort méchant; mais plût à Dieu que je n’eusse pas d’autres sujets de peine!--Cet aveu si touchant, parti du fond de l’âme, m’avait subitement dégrisé.--Ainsi, lui dis-je avec un peu d’amertume et de confusion, je n’étais pour rien dans votre désespoir? Ces larmes, que je recueillais précieusement comme des perles dans mon cœur, ce n’était pas pour moi que vous les répandiez?--Puis, oubliant ma déconvenue pour ne penser qu’à sa détresse:--Eh bien, Valentine, quels autres sujets de peine avez-vous? Quels qu’ils soient, je veux les connaître.

--A quoi bon? répliqua-t-elle; je suis perdue, et vous n’y pouvez rien.

--Perdue! m’écriai-je, et je n’y puis rien! Quelle idée vous faites-vous donc de l’amour, et n’est-il pas étrange que, aimée comme vous l’êtes, vous désespériez de la sorte? L’amour peut tout; ma vie vous appartient. Parlez, expliquez-vous. Le monde est rempli de lâchetés et de trahisons. De quoi s’agit-il? Quel danger vous menace? Que vous a-t-on fait?

Les questions se pressaient et se succédaient coup sur coup. Je fouillais jusque dans son passé pour tâcher d’y saisir le secret douloureux qu’elle s’obstinait à me taire.--Vous n’y pouvez rien! vous n’y pouvez rien! disait-elle.--Je priais, je suppliais; mon imagination s’enflammait à la pensée du rôle que j’étais appelé à remplir. J’échappais aux affadissements de la vie mondaine. Je respirais l’air des hautes régions pour lesquelles je me sentais né. J’abordais les entreprises chevaleresques, je me préparais aux grands sacrifices, aux poétiques dévouements que j’avais tant de fois rêvés. Valentine m’était rendue; malheureuse, elle se relevait à mes yeux et recouvrait tout son prestige. Elle n’était plus l’ombre légère que je poursuivais de salons en salons; c’était une âme atteinte et souffrante, l’âme que j’avais devinée, l’héroïne que j’avais pressentie lors de nos premières rencontres. La sauver à tout prix, lui servir d’appui, de refuge, mourir pour elle s’il en était besoin, telle était désormais mon ambition. Elle parut enfin touchée de ma tendresse; à bout de résistance, son cœur éclata, et voici, Monsieur, les confidences qui s’en échappèrent... Madame de R..., avant qu’il fût question de son voyage à Pise, devait à ses fournisseurs, _couturier_, modiste, parfumeur et lingère, quelques menues sommes dont l’addition donnait au total une bagatelle de cent soixante-quinze mille francs. Pour sortir de presse, elle avait, à l’insu de son mari, contracté un emprunt, et, pleine de confiance en la Providence, dont la bonté s’étend sur toute la nature, s’était reposée sur elle du soin de faire honneur à ses engagements. Or les engagements arrivaient à terme, le juif repoussait tout accommodement. Valentine se trouvait au dépourvu en présence de deux cent mille livres à rembourser, intérêts compris, et il ne semblait pas que la Providence témoignât beaucoup d’empressement à se déranger pour lui venir en aide. Le comte avait lui-même des affaires assez embarrassées, et je démêlais sans peine que cette maison si fastueuse ne se soutenait qu’à force d’expédients. Valentine, avec une candeur adorable, m’en dévoilait les plaies et les misères dans un réquisitoire où l’égoïsme et les déréglements de son mari m’étaient présentés sous un jour peu clément. Lui seul était coupable; quant à l’insanité de ses propres dépenses, elle n’en avait pas conscience et n’y faisait pas même allusion. Je l’écoutais, bouche béante et complétement ahuri. J’avais offert ma vie, et en l’offrant j’étais sincère; mais deux cent mille francs, où les prendre?

--Je sens pour la première fois, lui dis-je enfin avec tristesse, toutes les amertumes de la pauvreté.

--Pensez-vous donc que, si vous étiez riche, je vous aurais choisi pour confident? répliqua-t-elle d’un air hautain.

L’heure n’était pas aux harangues. Après avoir réfléchi un instant:--Voyons, lui demandai-je, vous n’êtes pas au pied du mur? Vous avez devant vous quelques jours de répit?

--Huit jours, ni plus ni moins, dit-elle.

--Huit jours! m’écriai-je; il n’en a fallu qu’un pour sauver la France à Denain.

Je la quittai sur ces admirables paroles qui durent lui mettre martel en tête, car la pauvre enfant connaissait plus à fond les modes de son temps que l’histoire de son pays.

J’employai le reste de la journée à faire, comme on dit, flèche de tout bois. Il m’avait suffi de pénétrer dans le milieu où vivait madame de R... pour comprendre que je ne pouvais plus, sous peine de déchéance, mener l’existence de bachelier dont je m’étais contenté jusque-là. Dans une société où tout repose sur l’argent, l’amour ne saurait se passer de luxe, pas plus que les fleurs de soleil. Je m’étais donné un cheval et un coupé; je les vendis. Je vendis les objets d’art et tous les jolis riens qui embellissaient ma retraite. Je vendis d’anciennes armes qui provenaient de ma famille, quelques bijoux, quelques émaux que je tenais d’une vieille tante, des gravures, des dessins de prix que j’avais rapportés d’Italie. Je vendis jusqu’à ma montre. Sans être considérable, le produit de ces ventes, visiblement faites sous le coup de la nécessité, me permettait pourtant de jeter le gant à la fortune et d’entrer en lice avec elle. Le soir même je partais pour Bade, et le lendemain je me présentais à la _Conversation_... Vous ne jouez pas, Monsieur? vous n’avez jamais joué?

--Si fait, pardieu! lui répondis-je; j’ai beaucoup joué dans ma jeunesse. Ma mère aimait à faire sa partie de bésigue, et je me prêtais filialement à cette innocente récréation. Encore aujourd’hui il ne me déplaît pas, le soir, à la campagne, de faire avec un vieil ami une partie de dominos.