Jean de Thommeray; Le colonel Evrard
Part 2
Tout en reconnaissant ce qu’il y avait de légitime au fond de son ressentiment, je ne laissai pas pourtant de lui parler en homme qui n’est point étranger aux pratiques de la vie littéraire, et qui sait de longue main la part d’importance qu’il convient d’accorder à ces sortes de choses. De quoi s’agissait-il? Jean n’était pas nommé; son honneur n’était pas atteint. Le procédé était plus que leste, l’article en lui-même était inoffensif; l’aiguillon s’arrêtait à fleur de peau, il n’entamait pas l’épiderme. L’esprit avait ses moments d’ivresse, ses démangeaisons et ses entraînements, auxquels il n’était pas toujours maître de résister; dans tous les temps, la presse légère avait commis de ces petites iniquités. Qu’y faire? Empêchait-on le vin nouveau de fermenter et de petiller dans les cuves? Défendait-on aux merles de siffler? Le sage se bouchait les oreilles ou levait les épaules et passait son chemin. Jean coupa court à l’apologie.
--Mais, Monsieur, vous n’y songez pas; qu’importe que mon nom ne se trouve point au bas du portrait, si chacun peut l’y mettre? Qu’importe que je ne sois pas nommé, si le masque est assez ressemblant pour que tous ceux qui me connaissent me nomment en l’apercevant? Hier, au saut du lit, j’ai reçu par la poste vingt numéros de la feuille que vous tenez entre les mains; je les ai comptés, je ne me doutais pas que j’eusse tant d’amis. Pour attirer mon attention, pour m’épargner l’ennui d’une recherche, presque tous avaient eu le soin de marquer à l’encre ou au fusain le morceau en question: raffinement de délicatesse qu’en vrai Huron je ne soupçonnais pas. Mon honneur n’est pas atteint, dites-vous? C’est bien ainsi que je l’entends. Il serait curieux que l’honneur d’un galant homme fût à la merci de pareils drôles. S’il ne s’agissait que de moi, leurs vilenies ne me toucheraient guère, la distance qui nous sépare est telle que j’en conçois l’idée de l’infini; mais ce n’est pas seulement ma personne qu’ils ont jetée en pâture à la risée publique, c’est aussi l’intérieur où je suis né, c’est mon berceau, c’est ma famille. Les illusions qu’on raille si agréablement me venaient du cœur de mon père; même après les avoir perdues, je les chéris, je les vénère comme la beauté de son âme, et qui s’amuse à les outrager mérite mieux que mon dédain. Vous ignorez encore d’où le coup est parti. J’ai vu de près la jeunesse de mon époque; si l’été répond au printemps, le pays peut s’attendre à de riches moissons. Eh bien! dans ce monde où je viens de vivre, je me flattais d’avoir rencontré un ami. J’avais fait de lui le confident de mes rêves et de mes mécomptes; je n’avais rien de caché pour lui. C’est lui, Monsieur, qui m’a trahi! C’est lui qui m’a berné comme Sancho sur un drap d’auberge. Que parlez-vous d’entraînements et de démangeaisons auxquels l’esprit n’est pas toujours maître de résister! Où nous mèneraient ces lâches complaisances? Le bandit qui me guette au coin d’un bois a ses démangeaisons, lui aussi, et je n’admets pas, pour ma part, qu’il y ait à l’usage des gens d’esprit un autre code de morale que celui des honnêtes gens; mais voilà beaucoup de bruit pour un article de journal.
Cette âpreté de langage ne me déplaisait pas; j’aimais la saveur de ce fruit encore vert. J’avais craint un instant que l’affaire ne tournât au tragique et ne se terminât sur le pré; heureusement il n’en fut pas question. Jean s’était apaisé; son regard s’était adouci. Je profitai du tour qu’avait pris l’entretien pour toucher à quelques vérités que m’avaient enseignées l’expérience et la réflexion. Je n’étais ni le détracteur ni le courtisan du temps où nous vivions; je savais que le fond de l’humanité varie peu, que les passions ne changent guère, qu’en dehors des grandes commotions qui renouvellent de loin en loin les conditions de l’atmosphère, le bien et le mal, le bon grain et l’ivraie, les rayons et les ombres se retrouvent à toutes les périodes presque dans la même mesure et dans les mêmes proportions. Les époques les plus fécondes avaient leurs tares et leurs plaies cachées, les plus déshéritées leurs perfections et leurs vertus secrètes; il y avait place dans toutes pour le travail et le talent, pour le dévouement et le sacrifice, pour les bonnes actions et pour les belles œuvres. Jean écoutait d’un air résigné, répliquait sans trop d’amertume, mais paraissait peu désireux de pousser plus avant ses excursions à travers le monde. Il en avait assez, et se tenait pour satisfait. Déjà la gloire ne le tentait plus; déjà la poésie se mourait en lui. La muse qu’il avait rencontrée un matin dans la lande embaumée refusait désormais de le suivre; ses pieds délicats étaient en sang, les premiers grêlons de la réalité avaient meurtri son sein et brisé ses deux ailes. Il avait cherché l’amour, et n’en avait pas même trouvé les apparences. Il me parlait de sa famille avec une tendresse émue, et je me sentais porté vers ce jeune homme que je voyais pour la seconde fois par quelque chose de semblable à l’affection que j’avais pour mon fils. La journée était avancée. Je le retins à dîner, et l’accompagnai le soir jusqu’à la gare de Bellevue. J’étais avec lui, sur le quai. Au moment de nous séparer:--Il peut se faire, me dit Jean, que je reste longtemps sans vous voir, il est même possible que je ne vous revoie jamais. Je compte voyager, et, de retour en France, me retirer chez mes parents. Conservez de moi un bon souvenir: je n’oublierai pas l’accueil que j’ai reçu de vous.
Là-dessus, il m’embrassa et se jeta dans un wagon. La vapeur siffla, et le train partit.
Ce brusque adieu, cet élan de tendresse, m’avaient donné à réfléchir: je m’en allai pensif et fort troublé. La nuit me sembla longue. Dès le grand matin j’accourais chez Jean: il était déjà sorti. Le domestique n’était instruit de rien: son maître ne pouvait tarder à rentrer, et il m’engageait à l’attendre; je me laissai mener au salon. L’aspect seul de cette pièce aurait suffi pour justifier mes appréhensions. Tout y dénonçait les préoccupations de l’homme qui se dispose à jouer sa vie dans une partie sérieuse. Un monceau de papiers récemment brûlés obstruait l’âtre. Les bougies consumées jusqu’au ras du cristal témoignaient d’une veille obstinée. Sur le marbre de la cheminée, plusieurs lettres sous pli fermé, destinées à la poste; des factures acquittées, quelques autres qui ne l’étaient pas: à chacune de celles-ci était jointe la somme due. On devinait que Jean ne s’était pas déshabillé, le divan avait servi de lit de repos; un médaillon où s’encadrait un portrait en miniature, celui de sa mère qu’il avait eue présente jusqu’au dernier moment, était resté sur un des coussins. Le doute n’était plus permis, Jean était sorti pour aller se battre. J’attendis longtemps. Les heures se traînaient; je comptais les minutes. Je m’asseyais, je me levais, je ne tenais pas à la même place; tantôt j’errais de chambre en chambre, prêtant l’oreille aux bruits du dehors; tantôt, penché sur le balcon, je plongeais dans la rue un regard avide. Il faisait une brume épaisse, je ne distinguais que des ombres. De temps en temps, le domestique, un plumeau à la main, traversait la pièce où j’étais; sa figure souriante, bêtement épanouie, m’inspirait un désir immodéré de lui sauter à la gorge et de le jeter par la fenêtre. Je venais d’ouvrir un livre, je m’efforçais d’en lire une page, lorsque je crus entendre le roulement d’une voiture sous le vestibule. Quelques instants après une sourde rumeur montait dans l’escalier. J’étais déjà sur le palier, et j’aperçus Jean qui gravissait péniblement les dernières marches, soutenu par ses deux témoins et la pâleur de la mort sur la face. Un troisième personnage dirigeait avec autorité les mouvements de l’ascension funèbre: c’était un élève interne du Val-de-Grâce qui avait assisté au combat et fait sur le terrain le premier pansement.--Ce n’est rien, dit Jean d’une voix éteinte en faisant un effort pour me tendre sa main blanche comme l’ivoire: une piqûre d’aiguille.--A peine achevait-il ces mots qu’une mousse rosée teignit ses lèvres, et il s’affaissa sans connaissance entre les bras qui le soutenaient.
La blessure était grave: l’épée avait atteint le poumon. Toutes les mesures à prendre, je les pris. J’adressai sur l’heure une dépêche au fils aîné de M. de Thommeray, et ne quittai Jean qu’après avoir vu sa mère et son frère installés tous deux à son chevet. L’affaire avait fait du bruit, j’en ignorais certains détails; je les appris par un journal du monde élégant. Dans la soirée du jour où le fatal article avait paru, Jean s’était rendu au théâtre des Variétés, où l’on représentait une pièce nouvelle; il comptait y trouver ce qu’il cherchait. En effet, pendant un entr’acte, il avait aperçu au foyer le seigneur qui l’habillait si galamment; il était allé droit à lui, et, de son gant qu’il tenait à la main, l’avait touché par deux fois au visage. Je savais la suite. Le plaisant de l’aventure fut qu’il sortit de là avec une réputation de noblereau et un sobriquet ridicule; on a dit longtemps Thommeray le Huron, de même que Scipion l’Africain. Durant une semaine ou deux, il côtoya les sombres bords: la jeunesse, la science, l’amour et les soins maternels le ramenèrent à la vie. La guérison fut prompte, et vers le milieu de novembre il partait avec sa mère pour aller passer l’hiver à Pise.
Jean avait promis de m’écrire: il tint sa promesse. Rien de plus aimable que l’accent de ses lettres. Comme chez tous les convalescents, un mystérieux travail d’apaisement s’était accompli dans son cœur. Il plaisantait avec enjouement sur la campagne qu’il venait de faire et ne s’autorisait pas de ses espérances trahies pour insulter à l’humanité tout entière. Il ne prétendait point connaître à fond le monde; il ne le jugeait pas sur l’échantillon qui avait passé sous ses yeux. Toutefois ce qu’il en avait vu l’effrayait, et il persistait dans sa résolution de n’y rentrer jamais. La santé de l’âme n’était pas plus assurée que la santé du corps; plus d’une fois, dans le milieu malsain qu’il n’avait fait pourtant que traverser, il avait senti des fumées grossières monter à son cerveau. Qui pouvait se croire à l’épreuve de la contagion? De plus forts que lui avaient succombé; il s’arrêtait à temps sur la pente qui mène aux abîmes. Revenu de toute ambition, il se rappelait les bruyères natales et n’aspirait qu’à retourner dans le domaine de son père: des idylles sans fin! Il aimait aussi à me parler de Pise. Je revoyais la ville aux ponts de marbre, aux palais silencieux, aux larges quais déserts. Il jouissait avec délices du ciel clément, des chaudes après-midi, de l’air gras et pur qu’il buvait à longs traits comme le lait fumant des vaches de Bretagne. Il vivait et se laissait vivre.
Cependant, au bout d’un mois à peine, un intérêt nouveau se glissait dans sa vie. Il y avait à Pise une jeune femme venue, comme lui, pour y passer l’hiver et rétablir sa santé chancelante. Elle était d’une beauté rare, et paraissait appartenir à l’élite de la société parisienne: elle en avait les élégances, et son air languissant, la tristesse de son regard, une teinte de mélancolie répandue sur ses traits, ajoutaient encore au charme de sa personne. Elle habitait un petit palais sur le bord de l’Arno, et ne sortait que suivie d’un domestique ou accompagnée d’une femme de chambre. On ne savait rien de son rang; mais sa présence seule en disait assez, et nul ne songeait, en la voyant, à s’enquérir de son origine. Il ne s’écoulait pas de jour où Jean et sa mère ne la rencontrassent, soit aux Cascines, soit au Campo Santo, autour du Dôme ou du Baptistère. C’est sur le sol de l’étranger que la patrie est le lien des âmes. Ils étaient arrivés promptement à échanger un salut silencieux, puis un sourire d’intelligence, puis quelques mots de politesse; des relations s’en étaient suivies, et ils se réunissaient fréquemment. Cette jeune femme en effet appartenait à la fleur de la société parisienne: c’était la comtesse de R... L’imagination de Jean s’égarait déjà dans le bleu; ses lettres, qui avaient passé presque sans transition du ton de l’églogue au style flamboyant, et dans lesquelles je retrouvais toute la phraséologie sentimentale qui avait cours en 1830, n’étaient plus remplies que des perfections de la belle comtesse; il n’hésitait point à voir en elle une des poétiques héroïnes que ses lectures lui avaient révélées. J’eus comme un pressentiment qu’il courait à de nouveaux mécomptes. Sans connaître madame de R..., je connaissais assez mon temps pour savoir que la passion n’en était pas la note dominante, et que jamais l’amour n’avait causé moins de dégâts ni fait si peu de victimes, surtout parmi les femmes du monde. Bientôt les lettres de Jean devinrent de moins en moins fréquentes, et bref, il cessa de m’écrire. Que d’amitiés j’ai vu finir ainsi! Je parle des meilleures et des plus anciennes, de celles qui, ayant commencé avec la vie, promettaient de ne s’éteindre qu’avec elle.
Deux ou trois ans s’étaient passés. J’ignorais ce que Jean était devenu; je supposais qu’il avait donné suite à ses projets de retraite, et qu’il vivait en paix chez son père. Il m’avait oublié, et je trouvais cela tout simple: dans la saison des longs espoirs, on fait généralement bon marché de ce qu’on laisse derrière soi. De mon côté, il faut le dire, je ne pensais à lui que de loin en loin. Le courant des choses humaines, les préoccupations, les soucis dont aucun âge n’est exempt et qui semblent se multiplier avec le nombre des années, l’avaient presque effacé de ma mémoire: une tournée que je fis en Bretagne raviva dans mon cœur le souvenir de ce jeune ami. Un jour, dans une bourgade du Finistère, j’appris par aventure que je n’étais qu’à quelques lieues du domaine de Thommeray. Je cédai à la tentation de voir de près un ménage heureux, une famille unie. J’affrétai le jour même une carriole du pays, et sur le soir, un peu avant la tombée de la nuit, j’arrivais au manoir que j’aimais à me représenter comme l’asile du bonheur. Ma bienvenue ne faisait pas question; j’arrivais joyeux et le cœur en fête.
L’antique demeure, de construction bizarre, était à peu près telle que je me la figurais: une vaste ferme entre cour et jardin, avec tours et donjon, et qui respirait à la fois la mélancolie du passé et l’activité de la vie moderne. Il restait encore des vestiges de fossés et de pont-levis. La porte d’honneur, chargée de trophées cynégétiques, têtes de loups, de renards, de sangliers, était surmontée d’un écusson rongé par le temps et dont les armoiries se distinguaient à peine. Quand je me présentai la famille était réunie au salon. Le valet de ferme qui m’avait introduit s’étant dispensé du soin de m’annoncer, je poussai la porte qu’il avait entr’ouverte, et d’un regard aussi prompt que l’éclair, avant que ma présence eût été signalée, j’embrassai dans son ensemble le tableau qui s’offrait à mes yeux: M. de Thommeray, en veste de chasse, droit comme un peuplier, robuste comme un chêne, debout et adossé à la cheminée, la taille haute, l’attitude sévère, ses bras croisés sur sa large poitrine; madame de Thommeray, affaissée plutôt qu’assise dans un fauteuil, et vieillie de vingt ans depuis que je ne l’avais vue; enfin les deux fils aînés penchés sur le fauteuil, et observant leur mère. Il régnait dans la salle un silence lugubre; la figure de Jean manquait seule au tableau. Certes ce n’était point l’image du bonheur que j’avais devant moi. J’arrivais à point, le moment était bien choisi! J’admirais une fois de plus l’esprit d’à-propos qui me suit partout. Je songeais à me dérober quand madame de Thommeray, en levant la tête, m’aperçut et me reconnut aussitôt. Elle passa précipitamment son mouchoir sur ses joues flétries, fit vers moi quelques pas rapides, et saisit ma main, qu’elle étreignit par un mouvement convulsif, tandis que son regard m’interrogeait avec avidité et semblait vouloir me fouiller les entrailles. J’étais au supplice. Cette scène muette n’avait duré qu’une seconde. J’expliquai en peu de mots le hasard qui m’avait amené. Dès qu’elle eut compris qu’il s’agissait seulement d’une visite de passage, ses traits, qui s’étaient animés un instant, reprirent tout à coup leur expression désespérée. Elle eut cependant le courage d’ébaucher un pâle sourire, et, sans quitter ma main qu’elle tenait encore, elle me conduisit à son mari. J’envisageai M. de Thommeray: avec sa crinière de lion toute blanche, ses sourcils noirs, sa prunelle sombre et sa barbe grisonnante par places, qu’il portait tout entière, il avait grand air et me parut admirablement beau.
--Monsieur, dit-il en me saluant avec une grave politesse, vous n’êtes pas un étranger chez moi; madame de Thommeray m’a souvent parlé de vous. Je sais que vous avez été excellent pour elle pendant son séjour à Paris, et c’est ajouter encore à ma reconnaissance que de m’offrir ici l’occasion de vous l’exprimer.
Cet accueil un peu magistral acheva de me démonter. Je n’étais pas venu quêter des compliments; mais, puisque M. de Thommeray avait cru devoir tout d’abord m’entretenir de sa gratitude, je m’étonnais qu’il n’eût pas même fait allusion à celui de ses fils que j’avais soigné et veillé comme s’il eût été le mien. J’hésitais moi-même, sans m’expliquer pourquoi, à prononcer son nom. J’étais dans la position d’un homme qui sent le terrain miné sous ses pieds, et qui n’ose plus faire un pas. Enfin je m’informai de Jean, mais à peine l’eus-je nommé que M. de Thommeray me ferma la bouche.
--Monsieur, me dit-il d’un ton bref, il ne nous reste plus que deux fils, ils sont tous les deux devant vous. Nous ne parlons jamais de celui que nous avons perdu.
Je demeurai un instant comme anéanti. Jean était mort... mais non! L’attitude de M. de Thommeray, sa voix, son geste, son langage, n’étaient pas d’un père qui a eu l’affreux malheur d’ensevelir un de ses enfants. S’il était vrai que Jean fût mort, ma présence inattendue aurait provoqué chez la mère une explosion de désespoir ou une crise d’attendrissement plutôt qu’un mouvement d’ardente curiosité. Je l’avais assistée au chevet de son fils, j’avais partagé ses angoisses; elle n’eût pas été maîtresse de son émotion, elle se serait jetée dans mes bras, nous aurions pleuré ensemble. J’avais fait toutes ces réflexions en moins de temps qu’il ne m’en faut pour les écrire. Jean vivait, et pourtant il n’avait plus sa place au foyer dont il était naguère la parure et la joie. Je ne savais que m’imaginer ni que dire. Mon regard allait de l’un à l’autre et ne rencontrait que des visages consternés. M. de Thommeray seul se tenait impassible; mais ses lèvres, violemment crispées, trahissaient l’effort d’une douleur hautaine qui se contraint pour ne pas éclater. Je me disposais à prendre congé, lorsqu’une porte du fond s’ouvrit à deux battants, et une servante parut sur le seuil: les plus dures afflictions de l’âme ne changent ni les habitudes ni les conditions de la vie, et tous les jours, aux mêmes heures, on se met à table, si malheureux qu’on soit.--Vous dînez avec nous? dit madame de Thommeray qui s’était emparée de mon bras. Et, comme je cherchais à m’excuser:--Par pitié, ajouta-t-elle à mi-voix, ne partez pas avant que j’aie pu vous parler.--Je ne résistai plus et me laissai conduire.
Malgré ces préliminaires, les choses se passèrent moins tristement que je n’aurais pu l’espérer: à défaut d’entrain, le dîner ne manqua pas de cordialité. Les cœurs et les esprits s’étaient détendus peu à peu. Remis de la gêne que leur avait causée ma visite inopportune, mes hôtes n’avaient pas tardé à comprendre que je n’étais pas, moi non plus, sur un lit de roses, et, avec un tact dont je leur sus gré, tous à l’envi s’efforçaient de me faire oublier ce qu’il y avait dans ma position de pénible et d’embarrassé. Chacun y mit du sien. Tous me traitaient comme un ami qui eût été attendu. Madame de Thommeray n’était plus la belle Irlandaise, telle encore que je l’avais vue à Paris. Les dernières années qui venaient de s’écouler avaient éteint ce qui restait en elle d’éclat et de beauté; mais elle était toujours la belle âme que j’avais été à même d’apprécier. L’honneur de sa vie pouvait se résumer en quelques mots: elle avait été l’unique amour d’un honnête homme qu’elle avait uniquement aimé. Cela dit tout, et n’est point banal. Les deux fils, deux colosses, sans avoir aucune des grâces de leur jeune frère, n’étaient pas cependant dépourvus de tout charme: ils avaient celui de la douceur unie à la force. J’étais frappé surtout de la déférence et du respect qu’ils témoignaient à leurs parents jusque dans les plus petites choses: ces habitudes de soumission, qui tendent de plus en plus à se perdre dans les familles, avaient un caractère particulièrement touchant chez de jeunes hommes qui semblaient faits pour commander. Leur esprit était sans apprêt, je dirais presque sans culture, mais l’élévation de leurs sentiments n’en ressortait que mieux, et ils parlaient avec un grand sens de tout ce qui se rattachait à leurs occupations journalières. Quant à M. de Thommeray, il y avait un terrain sur lequel nous devions nécessairement nous entendre. Nous étions du même âge. Étudiant à Paris en même temps que lui, j’avais assisté comme lui à la résurrection des lettres, aux fêtes de la renaissance; nos deux jeunesses s’étaient épanouies à la même heure, dans les mêmes clartés. En rapprochant nos souvenirs, il se trouvait que nous avions vécu côte à côte, et que plus d’une fois nous avions dû nous coudoyer. C’était pour lui, comme pour moi, un sujet d’étonnement que nous fussions restés étrangers l’un à l’autre, que sa main et la mienne ne se fussent point rencontrées. Nous avions bu aux mêmes sources, ressenti les mêmes ivresses; mais le passé dont il faisait jadis ses plus chères délices, dans lequel il s’était si longtemps confiné, ne lui disait plus rien: il n’en parlait qu’avec tristesse. Il avait vieilli doucement en présence d’un splendide décor qu’il prenait pour la réalité, et voilà qu’un orage venu sur le tard avait tout emporté; comme le laboureur qui retrouve sa ferme brûlée et son champ dévasté, il contemplait d’un œil morne l’édifice de toute sa vie foudroyé et réduit en poudre. Il y avait des moments où, en dépit des efforts communs, la conversation tombait tout à coup et s’éteignait comme un feu de chaume. Il se faisait alors un long silence, plus lourd, plus accablant que le vent du Sahara. Chacun de nous pensait à Jean, les yeux de la mère le cherchaient à sa place vide, et le nom qu’il était interdit de prononcer, que nul ne prononçait, ce nom proscrit remplissait tous les cœurs, oppressait toutes les poitrines.
A l’issue du dîner, pendant que le gentilhomme campagnard allait avec ses fils surveiller la rentrée des récoltes, madame de Thommeray, restée seule avec moi, m’entraînait au jardin. L’après-midi avait été brûlante. La soirée était chaude encore; derniers souffles embrasés du jour, de pâles éclairs blanchissaient l’horizon. A peine avions-nous fait quelques pas le long des charmilles, qu’elle se laissait tomber sur un banc, et là, brisée par la contrainte qu’elle venait de s’imposer, elle donna un libre cours aux larmes qui l’étouffaient. Je m’étais assis auprès d’elle, et je tenais ses mains dans les miennes. Je me taisais: il y a des douleurs qu’on n’ose pas interroger.--Ainsi, dit-elle enfin, vous ne l’avez pas vu? Vous ne savez rien de sa vie? Vous ne savez rien, vous n’êtes au courant de rien? Quand vous êtes entré, je me suis imaginée, en vous apercevant, que vous veniez me parler de lui, j’ai cru que vous m’apportiez de ses nouvelles.
--Je venais en chercher, Madame. Je me réjouissais à la pensée de le trouver ici, heureux dans sa famille heureuse. Je ne sais rien, je ne suis au courant de rien. La dernière lettre que j’ai reçue de lui était datée de Pise, et depuis...