Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée
Part 8
Avec la nuit qui était venue, l'excitation de Christophe tomba tout à fait. Rencogné dans un angle de son compartiment, il méditait, dégrisé et glacé. En regardant ses mains, il y vit du sang, qui n'était pas le sien. Il eut un frisson de dégoût. La scène du meurtre reparut. Il se rappela qu'il avait tué; et il ne savait plus pourquoi. Il recommença à se raconter la scène de la bataille; mais il la voyait, cette fois, avec d'autres yeux. Il ne comprenait plus comment il y avait été mêlé. Il reprit le récit de la journée, depuis l'instant où il était sorti de la maison avec Olivier; il refit avec lui le chemin à travers Paris, jusqu'au moment où il avait été aspiré dans le tourbillon. À ce moment, il cessait de comprendre; la chaîne de ses pensées se rompait: comment avait-il pu crier, frapper, vouloir avec ces hommes dont il ne partageait pas la foi? Ce n'était pas lui!... Éclipse de sa conscience et de sa volonté!... Il en était stupéfait et honteux. Il n'était donc pas son maître? Et qui était son maître?... Il était emporté par l'express dans la nuit; et la nuit intérieure où il était emporté n'était pas moins sombre, ni la force inconnue moins vertigineuse..... Il secoua son trouble; mais ce fut pour changer de souci. À mesure qu'il approchait du but, il pensait davantage à Olivier; et il commençait à ressentir une inquiétude, sans raison.
Au moment d'arriver, il regarda par la portière si, sur le quai de la gare, la chère figure connue... Personne. Il descendit, regardant toujours autour de lui. Une ou deux fois, il eut l'illusion... Non, ce n'était pas «lui». Il alla à l'hôtel convenu. Olivier n'y était point. Christophe n'avait pas lieu d'en être surpris: comment Olivier l'y eût-il devancé?... Mais dès lors, l'angoisse de l'attente commença.
C'était le matin. Christophe monta dans sa chambre. Il redescendit. Il déjeuna. Il flâna dans les rues. Il affectait d'avoir l'esprit libre; il regardait le lac, les étalages des boutiques; il plaisantait avec la fille du restaurant, il feuilletait les journaux illustrés... Il ne s'intéressait à rien. La journée se traînait, lente et lourde. Vers sept heures du soir, Christophe qui, ne sachant que faire, avait dîné plus tôt et de mauvais appétit, remonta dans sa chambre, en priant qu'aussitôt que viendrait l'ami qu'il attendait, on le conduisît chez lui. Il s'assit devant sa table, le dos tourné à la porte. Il n'avait rien pour l'occuper, aucun bagage, aucun livre; seulement un journal, qu'il venait d'acheter; il se forçait à le lire; son attention était ailleurs: il écoutait le bruit des pas dans le corridor. Tous ses sens étaient surexcités par la fatigue d'une journée d'attente et d'une nuit sans sommeil.
Brusquement, il entendit qu'on ouvrait la porte. Un sentiment indéfinissable fit qu'il ne se retourna pas d'abord. Il sentit une main s'appuyer sur son épaule. Alors, il se retourna, et vit Olivier, qui souriait. Il ne s'en étonna pas, il dit:
--Ah! te voilà enfin!
Le mirage s'effaça...
Christophe se leva violemment, repoussant la table et sa chaise, qui tomba. Ses cheveux se hérissaient. Il resta un moment, livide, claquant des dents...
À partir de cette minute,--(il avait beau ne rien savoir, et se répéter: «Je ne sais rien»)--il savait tout. Il était sûr de ce qui allait venir.
Il ne put rester dans sa chambre. Il sortit dans la rue, il marcha pendant une heure. À son retour, dans le vestibule de l'hôtel, le portier lui remit une lettre. La lettre. Il était sûr qu'elle serait là. Sa main tremblait, en la prenant. Il remonta chez lui pour la lire. Il l'ouvrit, il vit qu'Olivier était mort. Et il s'évanouit.
La lettre était de Manousse. Manousse disait qu'en lui cachant ce malheur, la veille, pour hâter son départ, ils n'avaient fait qu'obéir au vœu d'Olivier, qui voulait que son ami fût sauvé,--qu'il n'eût servi de rien à Christophe de rester, sinon pour se perdre aussi,--qu'il lui fallait se conserver pour la mémoire de son ami, et pour ses autres amis, et pour sa propre gloire... etc... etc... Aurélie avait ajouté trois lignes de sa grosse écriture tremblée, pour dire qu'elle prendrait bien soin du pauvre petit monsieur...
Quand Christophe revint à lui, il eut une crise de fureur. Il voulait tuer Manousse. Il courut à la gare. Le vestibule de l'hôtel était vide, les rues désertes; dans la nuit, les rares passants attardés ne remarquèrent pas cet homme aux yeux tous, qui haletait. Il était cramponné à son idée fixe, comme un bouledogue qui mord: «Tuer Manousse! Tuer!...» Il voulut revenir à Paris. Le rapide de nuit était parti, une heure avant. Il fallait attendre au lendemain matin. Impossible d'attendre! Il prit le premier train qui partait dans la direction de Paris. Un train qui s'arrêtait à toutes les stations. Seul, dans le wagon, Christophe criait:
--Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai!
À la deuxième station après la frontière française, le train s'arrêta tout à fait; il n'allait pas plus loin. Christophe, frémissant de rage, descendit, demandant un autre train, questionnant, se heurtant à l'indifférence des employés à demi endormis. Quoi qu'il fit, il arriverait trop tard. Trop tard pour Olivier. Il ne parviendrait même pas à rejoindre Manousse. Il serait arrêté avant. Que faire? Que vouloir? Continuer? Revenir? À quoi bon? À quoi bon?... Il songea à se livrer à un gendarme qui passait. Un obscur instinct de vivre le retint, lui conseilla de retourner en Suisse. Aucun train ne partait plus, dans l'une ou l'autre direction, avant deux ou trois heures. Christophe s'assit dans la salle d'attente, ne put rester, sortit de la gare, prit une route au hasard dans la nuit. Il se trouva au milieu de la campagne déserte,--des prairies, coupées ça et là de bouquets de sapins, avant-garde d'une forêt. Il s'y enfonça. À peine y eut-il fait quelques pas qu'il se jeta par terre, et cria:
--Olivier!
Il se coucha en travers de la route, et sanglota.
Longtemps après, un sifflet de train, au loin, le fit se relever. Il voulut retourner à la gare. Il se trompa de chemin. Il marcha, toute la nuit. Que lui importait, ici ou là? Marcher pour ne pas penser, marcher jusqu'à ce qu'on ne pense plus, jusqu'à ce qu'on tombe mort. Ah! si l'on pouvait être mort!...
À l'aube, il se trouva dans un village français, très loin de la frontière. Toute la nuit, il s'en était éloigné. Il entra dans une auberge, mangea voracement, repartit, marcha encore. Dans la journée, il s'écroula au milieu d'un pré, il y resta jusqu'au soir, endormi. Lorsqu'il se réveilla, une nouvelle nuit commençait. Sa fureur était tombée. Il ne lui restait plus qu'une douleur atroce, irrespirable. Il se traîna jusqu'à une ferme, demanda un morceau de pain, une botte de paille pour dormir. Le fermier le dévisagea, lui coupa une tranche de miche, le conduisit dans l'étable, l'enferma. Couché dans la litière, près des vaches à l'odeur fade, Christophe dévorait son pain. Son visage ruisselait de larmes. Sa faim et sa douleur ne pouvaient s'apaiser. Cette nuit encore, le sommeil le délivra, pour quelques heures, de ses peines. Il se réveilla le lendemain, au bruit de la porte qui s'ouvrait. Il resta étendu, sans bouger. Il ne voulait plus revivre. Le fermier s'arrêta devant lui, et le regarda longuement; il tenait à la main un papier sur lequel il jeta les yeux. Enfin, l'homme fit un pas, et mit sous le nez de Christophe un journal. Son portrait, en première page.
--C'est moi, dit Christophe. Livrez-moi.
--Levez-vous, dit le fermier.
Christophe se leva. L'homme lui fit signe de le suivre. Ils passèrent derrière la grange, prirent un sentier qui tournait, au milieu des arbres fruitiers. Arrivés à une croix, le fermier montra un chemin à Christophe, et lui dit:
--La frontière est par là.
Christophe reprit sa route, machinalement. Il ne savait pourquoi il marchait. Il était brisé de corps et d'âme; il avait envie de s'arrêter, à chaque pas. Mais il sentait que s'il s'arrêtait, il ne pourrait plus repartir de l'endroit où il serait tombé. Il marcha, tout le jour encore. Il n'avait plus un sou pour acheter du pain. D'ailleurs, il évitait de traverser les villages. Par un sentiment bizarre qui échappait à sa raison, cet homme qui voulait mourir avait peur d'être pris; son corps était comme un animal traqué qui fuit. Ses misères physiques, la fatigue, la faim, une terreur obscure qui se levait de son être épuisé, étouffaient pour l'instant sa détresse morale. Il aspirait seulement à trouver un asile, où il lui fût permis de s'enfermer avec elle et de s'en repaître.
Il passa la frontière. Au loin, il vit une ville que dominaient des tours aux clochetons effilés et des cheminées d'usines, dont les longues fumées, comme des rivières noires, monotones, coulaient, toutes dans le même sens, sous la pluie, dans l'air gris. Il était près de tomber. À cet instant, il se rappela qu'il connaissait dans cette ville un docteur de son pays, un certain Erich Braun, qui lui avait écrit, l'an passé, après un de ses succès, pour se rappeler à lui. Si médiocre que fût Braun et si peu qu'il eût été mêlé à sa vie, Christophe, par un instinct de bête blessée, fit un suprême effort pour aller tomber chez quelqu'un qui ne lui fût pas tout à fait un étranger.
Sous le voile de fumées et de pluie, il entra dans la ville grise et rouge. Il marcha au travers, sans rien voir, demandant son chemin, se trompant, revenant sur ses pas, errant au hasard. Il était à bout de forces. Par une dernière tension de sa volonté bandée, il lui fallut gravir des ruelles escarpées, des escaliers qui montaient au sommet d'une étroite colline, chargée de maisons, serrées autour d'une église sombre. Soixante marches en pierre rouge, groupées par trois ou par six. Entre chaque groupe de marches, une plateforme exiguë pour la porte d'une maison. À chacune, Christophe reprenait haleine, en chancelant. Là-haut, au-dessus de la tour, des corbeaux tournoyaient.
Enfin, il lut sur une porte le nom qu'il cherchait. Il frappa.--La ruelle était dans la nuit. De fatigue, il ferma les yeux. Nuit noire en lui.... Des siècles passèrent...
La porte étroite s'entr'ouvrit. Sur le seuil parut une femme. Son visage était dans l'ombre; mais sa silhouette se détachait sur le fond clair d'un petit jardin, que l'on apercevait au bout du long corridor, au couchant. Elle était grande, se tenait droite, sans parler, attendant qu'il parlât. Il ne voyait pas ses yeux; il sentait leur regard. Il demanda le docteur Erich Braun, et se nomma. Les mots sortaient avec peine de sa gorge. Il était épuisé de fatigue, de soif et de faim. Sans un mot, la femme rentra; et Christophe la suivit dans une pièce aux volets clos. Dans l'obscurité, il se heurta contre elle; ses genoux et son ventre pressèrent ce corps silencieux. Elle sortit et ferma la porte sur lui, le laissant seul, sans lumière. Il restait immobile, de crainte de renverser quelque chose, appuyé au mur, le front contre la paroi lisse; ses oreilles bourdonnaient; dans ses yeux, les ténèbres dansaient.
À l'étage au-dessus, une chaise remuée, des exclamations de surprise, une porte fermée avec fracas. De lourds pas descendirent l'escalier.
--Où est-il? demandait une voix connue.
La porte de la chambre se rouvrit.
--Comment! On l'a laissé dans l'obscurité! Anna! Sacre-bleu! Une lumière!
Christophe était si faible, il se sentait si perdu que le son de cette voix bruyante, mais cordiale, lui fit du bien, dans sa misère. Il saisit les mains qu'on lui tendait. La lumière était venue. Les deux hommes se regardèrent. Braun était petit; il avait la figure rouge avec une barbe noire, dure et mal plantée, de bons yeux qui riaient derrière des lunettes, un large front bosselé, ridé, tourmenté, inexpressif, des cheveux soigneusement collés au crâne et divisés par une raie qui descendait jusqu'à la nuque. Il était parfaitement laid; mais Christophe éprouvait un bien-être à le regarder et à serrer ses mains. Braun ne cachait pas sa surprise.
--Bon Dieu! qu'il est changé! Dans quel état!
--Je viens de Paris, dit Christophe. Je me suis sauvé.
--Je sais, je sais, nous avons vu dans le journal, on disait que vous étiez pris. Dieu soit loué! Nous avons bien pensé à vous, Anna et moi.
Il s'interrompit, et montrant à Christophe la figure silencieuse qui l'avait accueilli dans la maison:
--Ma femme.
Elle était restée à l'entrée de la chambre, une lampe à la main. Un visage taciturne, au fort menton. La lumière tombait sur ses cheveux bruns aux reflets roux et sur ses joues, d'un teint mat. Elle tendit la main à Christophe, d'un geste raide, le coude serré au corps; il la prit sans regarder. Il défaillait.
--Je suis venu... essaya-t-il d'expliquer. J'ai pensé que voudriez bien... si je ne vous gêne pas trop... me recevoir, un jour...
Braun ne le laissa pas achever.
--Un jour!... Vingt jours, cinquante, autant qu'il vous plaira. Tant que vous serez dans ce pays, vous logerez dans notre maison; et j'espère que ce sera longtemps. C'est un honneur et un bonheur pour nous.
Ces affectueuses paroles bouleversèrent Christophe. Il se jeta dans les bras de Braun.
--Mon bon Christophe, mon bon Christophe, disait Braun... Il pleure... Eh bien, qu'est-ce qu'il a donc?.... Anna! Anna!... Vite! Il s'évanouit...
Christophe s'était affaissé dans les bras de son hôte. La syncope qu'il sentait venir depuis quelques heures l'avait terrassé.
Quand il rouvrit les yeux, il était couché dans un grand lit. Une odeur de terre humide montait par la fenêtre ouverte. Braun était penché sur lui.
--Pardon, balbutia Christophe, entachant de se relever.
--Mais il meurt de faim! cria Braun.
La femme sortit, revint avec une tasse, le fit boire. Braun lui soutenait la tête. Christophe reprenait vie; mais la fatigue était plus forte que la faim; à peine la tête remise sur l'oreiller, il s'endormit. Braun et sa femme le veillèrent; puis, voyant qu'il n'avait besoin que de repos, ils le laissèrent.
C'était un de ces sommeils qui semblent durer des années, sommeil accablé, accablant, comme du plomb au fond d'un lac. On est la proie de la lassitude amoncelée et des hallucinations monstrueuses qui rôdent éternellement aux portes de la volonté. Il voulait s'éveiller, brûlant, brisé, perdu dans cette nuit inconnue; il entendait des horloges sonner d'éternelles demies; il ne pouvait respirer, ni penser, ni bouger; il était ligoté, bâillonné, comme un homme que l'on noie, il voulait se débattre et retombait au fond.--L'aube arriva enfin, l'aube tardive et grise d'un jour pluvieux. L'intolérable chaleur qui le consumait tomba; mais son corps gisait sous une montagne. Il se réveilla. Réveil terrible...
--Pourquoi rouvrir les yeux? Pourquoi me réveiller? Rester, comme mon pauvre petit, qui est couché sous la terre...
Étendu sur le dos, il ne faisait pas un mouvement, bien qu'il souffrît de sa position dans le lit; ses bras et ses jambes étaient lourds comme pierre. Il était dans un tombeau. Lumière blafarde. Quelques gouttes de pluie frappaient les carreaux. Un oiseau dans le jardin poussait de petits cris plaintifs. Ô misère de vivre! Inutilité cruelle!...
Les heures s'écoulèrent. Braun entra. Christophe ne tourna pas la tête. Braun, lui voyant les yeux ouverts, l'interpella joyeusement; et comme Christophe continuait de fixer le plafond, d'un regard morne, il entreprit de secouer sa mélancolie; il s'assit sur le lit et bavarda bruyamment. Ce bruit était insupportable à Christophe. Il fit un effort, qui lui sembla surhumain, pour dire:
--Je vous en prie, laissez-moi.
Le brave homme changea de ton, aussitôt.
--Vous voulez être seul? Comment donc! Certainement. Restez bien tranquillement. Reposez-vous, ne parlez pas, on vous montera les repas, personne ne dira rien.
Mais il lui était impossible d'être bref. Après d'interminables explications, il quitta la chambre sur le bout de ses gros souliers qui faisaient craquer le parquet. Christophe resta de nouveau seul, enfoncé dans sa lassitude mortelle. Sa pensée se diluait dans un brouillard de souffrance. Il s'épuisait à comprendre... «Pourquoi l'avait-il connu? Pourquoi l'avait-il aimé? À quoi avait-il servi qu'Antoinette se dévouât? Quel sens avaient toutes ces vies, toutes ces générations,--une telle somme d'épreuves et d'espoirs!--qui aboutissaient à cette vie et s'étaient engouffrées avec elle dans le vide?»... Non-sens de la vie. Non-sens de la mort. Un être raturé, toute une race disparue, sans qu'il en reste aucune trace. On ne sait ce qui l'emporte, de l'odieux ou du grotesque. Il lui venait un rire mauvais, de désespoir et de haine. Son impuissance d'une telle douleur, sa douleur d'une telle impuissance, le tuaient. Il avait le cœur broyé....
Nul bruit dans la maison, que les pas du docteur, sortant pour ses visites. Christophe avait perdu toute notion du temps, lorsque Anna parut. Elle portait le dîner sur un plateau. Il la regarda sans faire un mouvement, sans même remuer les lèvres, pour remercier; mais dans ses yeux fixes, qui semblaient ne rien voir, l'image de la jeune femme se grava avec une netteté photographique. Longtemps après, quand il la connut mieux, c'est ainsi qu'il continua de la voir; les images plus récentes ne parvinrent pas à effacer ce premier souvenir. Elle avait des cheveux épais, tirés en lourd chignon, le front bombé, de larges joues, le nez court et droit, les yeux obstinément baissés, ou qui, lorsqu'ils rencontraient d'autres yeux, se dérobaient avec une expression peu franche et sans bonté, les lèvres un peu grosses, serrées l'une contre l'autre, l'air butté, presque dur. Elle était grande, elle semblait robuste et bien faite, mais étriquée dans ses vêtements et raide dans ses mouvements. Elle alla sans parole et sans bruit, posa le plateau sur la table près du lit, et repartit, les bras collés au corps, le front baissé. Christophe ne songea pas à s'étonner de cette apparition étrange et un peu ridicule; il ne toucha pas au dîner, et continua de souffrir en silence.
Le jour passa. Le soir revint, et de nouveau Anna avec de nouveaux plats. Elle trouva intacts ceux qu'elle avait apportés, le matin; et elle les remporta, sans une observation. Elle n'eut pas un de ces mots affectueux que toute femme trouve, d'instinct, pour s'adresser à un malade. Il semblait que Christophe n'existât pas pour elle, ou qu'elle existât à peine. Christophe éprouvait une sourde hostilité, en suivant, avec impatience cette fois, ses mouvements gauches et guindés. Pourtant, il lui était reconnaissant de ne pas essayer de parler.--Il le fut encore plus, quand il eut à subir, après son départ, l'assaut du docteur, qui venait de s'apercevoir que Christophe n'avait pas touché à son premier repas. Indigné contre sa femme de ce qu'elle ne l'eût pas fait manger de force, il voulait y contraindre Christophe. Pour avoir la paix, Christophe dut avaler quelques gorgées de lait. Après quoi, il lui tourna le dos.
La seconde nuit fut plus calme. Le lourd sommeil recouvrit Christophe de son néant. Plus trace de l'odieuse vie...--Mais le réveil fut encore plus asphyxiant. Il se remémorait tous les détails de la fatale journée, la répugnance d'Olivier à sortir de la maison, ses instances pour rentrer, et il se disait avec désespoir:
--C'est moi qui l'ai tué....
Impossible de rester seul, enfermé, immobile, sous la griffe du sphinx aux yeux féroces, qui continuait de lui souffler au visage le vertige de ses questions et son souffle de cadavre. Il se leva, fiévreux; il se traîna hors de la chambre, il descendit l'escalier; il avait le besoin instinctif et peureux de se serrer contre d'autres hommes. Et dès qu'il entendit une autre voix, il eût voulu s'enfuir.
Braun était dans la salle à manger. Il accueillit Christophe avec ses démonstrations d'amitié ordinaires. Tout de suite, il se mit a l'interroger sur les événements parisiens. Christophe lui saisit le bras:
--Non, dit-il, ne me demandez rien. Plus tard... Il ne faut pas m'en vouloir. Je ne puis pas. Je suis las à mourir, je suis las...
--Je sais, je sais, dit Braun affectueusement. Les nerfs sont ébranlés. Ce sont les émotions des jours précédents. Ne parlez pas. Ne vous contraignez en rien. Vous êtes libre, vous êtes chez vous. On ne s'occupera pas de vous.
Il tint parole. Pour éviter de fatiguer son hôte, il tomba dans l'excès opposé: il n'osait plus causer, devant lui, avec sa femme; on parlait à voix basse, on marchait sur le bout des pieds; la maison devint muette. Il fallut que Christophe, agacé par cette affectation de silence chuchotant, priât Braun de continuer à vivre comme par le passé.
Les jours suivants, on ne s'occupa donc plus de Christophe. Il restait assis, pendant des heures, dans le coin d'une chambre, ou bien il circulait à travers la maison, comme un homme qui rêve. À quoi pensait-il? Il n'aurait pu le dire. À peine s'il avait encore la force de souffrir. Il était anéanti. La sécheresse de son cœur lui faisait horreur. Il n'avait qu'un désir: être enterré avec «lui», et que tout fût fini.--Une fois, il trouva la porte du jardin ouverte, et il sortit. Mais ce lui fut une sensation si pénible de se retrouver dans la lumière qu'il revint précipitamment et se barricada dans sa chambre, volets clos. Les jours de beau temps le torturaient. Il haïssait le soleil. La nature l'accablait de sa brutale sérénité. À table, il mangeait en silence ce que Braun lui servait, et, les yeux fixés sur la table, il restait sans parler, Braun lui montra, un jour, dans le salon, un piano; Christophe s'en détourna avec terreur. Tout bruit lui était odieux. Le silence, le silence, et la nuit!... Il n'y avait plus en lui que le vide et le besoin du vide. Fini de sa joie de vivre, de ce puissant oiseau de joie qui jadis s'élevait, par élans emportés, en chantant! Des journées, assis dans sa chambré, il n'avait d'autre sensation de vivre que le pouls boiteux de l'horloge, dans la chambre voisine, qui lui semblait battre dans son cerveau. Et pourtant, le sauvage oiseau de joie était encore en lui, il avait de brusques envolées, il se cognait aux barreaux; et c'était au fond de l'âme un affreux tumulte de douleur,--«_le cri de détresse d'un être demeuré seul dans une vaste étendue dépeuplée_...»
La misère du monde est qu'on n'y a presque jamais un compagnon. Des compagnes peut-être, et des amis de rencontre. On est prodigue de ce beau nom d'ami. En réalité, on n'a guère qu'un ami dans la vie. Et bien rares ceux qui l'ont. Mais ce bonheur est si grand qu'on ne sait plus vivre, quand on ne l'a plus. Il remplissait la vie, sans qu'on y eût pris garde. Il s'en va: la vie est vide. Ce n'est pas seulement l'aimé qu'on a perdu, c'est toute raison d'aimer, toute raison d'avoir aimé. Pourquoi a-t-il vécu? Pourquoi a-t-on vécu?...