Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée
Part 4
Mais la nature est plus forte que la raison. Lorsque Christophe se trouvait en contact avec les syndicats,--ces coalitions redoutables des faibles,--son vigoureux individualisme se cabrait. Il ne pouvait s'empêcher de mépriser ces hommes qui avaient besoin de s'enchaîner ensemble, pour marcher au combat; et s'il admettait qu'ils se soumissent à cette loi, il déclarait qu'elle n'était pas pour lui. Ajoutez que si les faibles opprimés sont sympathiques, ils cessent de l'être quand ils deviennent oppresseurs. Christophe, qui criait naguère aux braves gens isolés: «Unissez-vous!» eut une sensation désagréable, quand il se vit, pour la première fois, au milieu de ces unions de braves gens, mêlés à d'autres qui étaient moins braves, tous remplis de leurs droits, de leur force, et prêts à en abuser. Les meilleurs, ceux que Christophe aimait, les amis qu'il avait rencontrés _dans la Maison_, à tous les étages, ne profitaient nullement de ces associations de bataille. Ils étaient trop délicats de cœur et trop timides pour ne pas s'en effaroucher; ils étaient destinés à être, des premiers, écrasés par elles. Ils se trouvaient, vis-à-vis du mouvement ouvrier, dans la situation d'Olivier. Sa sympathie allait aux travailleurs qui s'organisent. Mais il avait été élevé dans le culte de la liberté: or, c'était ce dont les révolutionnaires se souciaient le moins. Qui, d'ailleurs, aujourd'hui se soucie de la liberté? Une élite sans action sur le monde. La liberté traverse des jours sombres. Les papes de Rome proscrivent la lumière de la raison. Les papes de Paris éteignent les lumières du ciel[1]. Et M. Pataud, celles des rues. Partout l'impérialisme triomphe: impérialisme théocratique de l'Église romaine; impérialisme militaire des monarchies mercantiles et mystiques, impérialisme bureaucratique des républiques capitalistes; impérialisme dictatorial des comités révolutionnaires Pauvre liberté, tu n'es pas de ce monde!... Les abus de pouvoir, que les révolutionnaires prêchaient et pratiquaient, révoltaient Christophe et Olivier. Ils n'avaient point d'estime pour les ouvriers jaunes qui refusent de souffrir pour la cause commune. Mais ils trouvaient odieux qu'on prétendît les y contraindre par la force.--Cependant, il faut prendre parti. Dans la réalité, le choix n'est pas aujourd'hui entre un impérialisme et la liberté, mais entre un impérialisme et un impérialisme. Olivier disait:
--Ni l'un ni l'autre. Je suis pour les opprimés.
Christophe ne haïssait pas moins la tyrannie des oppresseurs. Mais il était entraîné dans le sillage de la force, à la suite de l'armée des travailleurs révoltés.
Il ne s'en doutait guère. Il déclarait à ses compagnons de table qu'il n'était pas avec eux.
--Tant qu'il ne s'agira pour vous, disait-il, que d'intérêts matériels, vous ne m'intéressez pas. Le jour où vous marcherez pour une foi, alors je serai des vôtres. Autrement, qu'ai-je à faire entre deux ventres? Je suis artiste, j'ai le devoir de défendre l'art, je ne dois pas l'enrôler au service d'un parti. Je sais qu'en ces derniers temps, des écrivains ambitieux, poussés par un désir de popularité malsaine, ont donné le mauvais exemple. Il ne me semble pas qu'ils aient beaucoup servi la cause qu'ils défendaient ainsi; mais ils ont trahi l'art. Sauver la lumière de l'intelligence: c'est notre rôle, à nous. Qu'on n'aille pas la mêler à vos luttes aveugles! Qui tiendra la lumière, si nous la laissons tomber? Vous serez bien aises de la retrouver intacte, après la bataille. Il faut qu'il y ait toujours des travailleurs occupés à entretenir le feu de la machine, tandis qu'on se bat sur le pont du navire. Tout comprendre, ne rien haïr. L'artiste est la boussole qui, pendant la tempête, marque toujours le Nord...
Ils le traitaient de phraseur, ils disaient qu'en fait de boussole, il avait perdu la sienne; et ils se donnaient le luxe de le mépriser amicalement. Pour eux, un artiste était un malin qui s'arrangeait de façon à travailler le moins et le plus agréablement possible.
Il répondait qu'il travaillait autant qu'eux, qu'il travaillait plus qu'eux, et qu'il avait moins peur du travail. Rien ne le dégoûtait autant que le sabotage, le gâchage du travail, la fainéantise érigée en principe.
--Tous ces pauvres gens, disait-il, qui craignent pour leur précieuse peau!... Bon Dieu! Moi, depuis l'âge de dix ans, je travaille sans répit. Vous, vous n'aimez pas le travail, vous êtes, au fond, des bourgeois... Si seulement vous étiez capables de détruire le vieux monde! Mais vous ne le pouvez pas. Vous ne le voulez même pas. Non, vous ne le voulez pas! Vous avez beau gueuler, menacer, faire celui qui va tout exterminer. Vous n'avez qu'une pensée: mettre la main dessus, vous coucher dans le lit tout chaud de la bourgeoisie. En dehors de quelques centaines de pauvres bougres de terrassiers qui sont toujours prêts â se faire crever la peau, ou à crever celle des autres, sans savoir pourquoi,--pour le plaisir,--pour la peine, la peine séculaire,--les autres ne pensent qu'à foutre le camp, à filer dans les rangs des bourgeois, à la première occasion. Ils se font socialistes, journalistes, conférenciers, hommes de lettres, députés, ministres... Bah! ne criez pas contre celui-là! Vous ne valez pas mieux. C'est un traître, vous dites?... Bon. À qui le tour? Vous y passerez tous. Pas un de vous qui résiste à l'appât! Comment le pourriez-vous? Il n'y a pas un de vous qui croie à l'âme immortelle. Vous êtes des ventres, je vous dis. Des ventres vides qui ne pensent qu'à s'emplir.
Là-dessus, ils se fâchaient, et ils parlaient tous à la fois. Et tout en se disputant, il arrivait que Christophe, entraîné par sa passion, fût plus révolutionnaire que les autres. Il avait beau s'en défendre: son orgueil intellectuel, sa conception complaisante d'un monde purement esthétique, fait pour la joie de l'esprit, rentraient sous terre, à la vue d'une injustice. Esthétique, un monde où huit hommes sur dix vivent dans le dénuement ou dans la gêne, dans la misère physique ou morale? Allons donc! Il faut être un impudent privilégié, pour le prétendre. Un artiste comme Christophe, en son for intérieur, ne pouvait pas ne pas être du parti des travailleurs. Qui a, plus que le travailleur de l'esprit, à souffrir de l'immoralité des conditions sociales, de l'inégalité scandaleuse des fortunes? L'artiste meurt de faim, ou devient millionnaire, sans autre raison que les caprices de la mode et de ceux qui spéculent sur elle. Une société qui laisse périr son élite, ou qui la rémunère d'une façon extravagante, est un monstre: elle doit être détruite. Chaque homme, qu'il travaille ou non, a droit au pain quotidien. Chaque travail, qu'il soit bon ou médiocre, doit être rémunéré, au taux non de sa valeur réelle--(Qui en est le juge infaillible?)--mais des besoins légitimes et normaux du travailleur. À l'artiste, au savant, à l'inventeur qui l'honorent, la société peut et doit assurer une pension suffisante pour leur garantir le temps et les moyens de l'honorer davantage. Rien de plus. La _Joconde_ ne vaut pas un million. Il n'y a aucun rapport entre une somme d'argent et unes œuvre d'art; l'œuvre n'est pas au-dessus, ni au-dessous: elle est en dehors. Il ne s'agit pas de la payer; il s'agit que l'artiste vive. Donnez-lui de quoi manger et travailler en paix! La richesse est de trop: c'est un vol qu'on fait aux autres. Il faut le dire crûment: tout homme qui possède plus qu'il n'est nécessaire à sa vie, à la vie des siens, et au développement normal de son intelligence, est un voleur. Ce qu'il a en plus, d'autres l'ont en moins. Nous sourions tristement, quand nous entendons parler de la richesse inépuisable de la France, de l'abondance des fortunes, nous, le peuple des travailleurs, ouvriers, intellectuels, hommes et femmes qui, depuis notre enfance, nous épuisons à la tâche pour gagner de quoi ne pas mourir de faim, et qui souvent voyons les meilleurs succomber à la peine,--nous qui sommes les forces vives de la nation! Mais vous qui êtes gorgés des richesses du monde, vous êtes riches de nos souffrances et de nos agonies. Cela ne vous trouble point, vous ne manquerez jamais de sophismes qui vous rassurent: droits sacrés de la propriété, saine guerre pour la vie, intérêts supérieurs du Progrès, ce monstre fabuleux, ce mieux problématique auquel on sacrifie le bien,--le bien des autres!--Il n'en reste pas moins ceci: que vous avez trop. Vous avez trop pour vivre. Nous n'avons pas assez. Et nous valons mieux que vous. Si l'inégalité vous plaît, gare que demain elle ne se retourne contre vous!
Ainsi, les passions qui entouraient Christophe, lui montaient à la tête. Ensuite, il s'étonnait de ces accès d'éloquence. Mais il n'y attachait pas d'importance. Il s'amusait de cette excitation, qu'il attribuait à la bouteille. Il regrettait seulement que la bouteille ne fût pas meilleure; et il vantait ses vins du Rhin. Il continuait de se croire détaché des idées révolutionnaires Mais il se produisait ce phénomène singulier que Christophe apportait à les discuter une passion croissante, tandis que celle de ses compagnons semblait, par comparaison, décroître.
Ils avaient moins d'illusions que lui. Même les meneurs violents, ceux qui étaient redoutés par la bourgeoisie, étaient incertains au fond et diablement bourgeois. Coquard, avec son rire d'étalon qui hennit, faisait la grosse voix et des gestes terribles; mais il ne croyait qu'à demi à ce qu'il vociférait: il était un hâbleur de la violence. Il perçait à jour la lâcheté bourgeoise, et il jouait à la terroriser, en se montrant plus fort qu'il n'était; il ne faisait pas de difficultés pour en convenir, en riant, avec Christophe. Graillot critiquait tout, tout ce qu'on voulait faire: il faisait tout avorter. Joussier affirmait toujours, il ne voulait jamais avoir tort. Il voyait très bien le vice de son argumentation; il ne s'en obstinait que davantage; il eût sacrifié la victoire de sa cause à l'orgueil de ses principes. Mais il passait d'accès de foi têtue à des accès de pessimisme ironique, où il jugeait amèrement le mensonge des idéologies et l'inutilité de tous les efforts.
La plupart des ouvriers étaient de même. Ils tombaient, en un moment, de la soûlerie des paroles au découragement. Ils avaient des illusions immenses; mais elles ne reposaient sur rien; ils ne les avaient pas conquises et créées eux-mêmes; ils les avaient reçues toutes faites, par cette loi du moindre effort, qui les menait dans leurs distractions à l'assommoir et au beuglant. Paresse de penser incurable, qui n'avait que trop d'excuses: c'est la bête harassée qui ne demande qu'à se coucher et ruminer en paix sa pâture, ses rêves. Mais ces rêves cuvés, il n'en restait plus rien qu'une lassitude pire et la gueule de bois. Sans cesse, ils s'enflammaient pour un chef; et peu de temps après, le soupçonnaient, le rejetaient. Le plus triste était qu'ils n'avaient point tort: les chefs étaient attirés, l'un après l'autre, par l'appât du succès, de la richesse, de la vanité; pour un Joussier, que préservait de la tentation la phtisie qui le minait, la mort à brève échéance, que d'autres trahissaient, ou se lassaient! Ils étaient victimes de la plaie qui rongeait alors les hommes politiques de tous les partis: la démoralisation par la femme ou par l'argent, par la femme et par l'argent--(les deux fléaux n'en font qu'un).--On voyait, dans le gouvernement comme dans l'opposition, des talents de premier ordre, des hommes qui avaient l'étoffe de grands hommes d'État--(en d'autres temps, ils l'eussent été peut-être);--«mais ils étaient sans foi, sans caractère; le besoin, l'habitude, la lassitude de la jouissance les avait énervés; elle leur faisait commettre, au milieu de vastes projets, des actes incohérents, ou brusquement tout jeter là, les affaires en cours, leur patrie ou leur cause, pour se reposer et jouir. Ils étaient assez braves pour se faire tuer dans une bataille; mais bien peu de ces chefs eussent été capables de mourir à la tâche, sans vaine forfanterie, immobiles à leur poste, le poing au gouvernail.
La conscience de cette faiblesse foncière coupait les jarrets à la révolution. Ces ouvriers passaient leur temps à s'accuser mutuellement. Leurs grèves échouaient toujours, par les dissentiments perpétuels entre les chefs ou entre les corps de métier, entre les réformistes et les révolutionnaires--par la timidité profonde sous les menaces fanfaronnes,--par l'hérédité moutonnière qui, à la première sommation légale, faisait rentrer sous le joug ces révoltés,--par le lâche égoïsme et la bassesse de ceux qui profitaient de la révolte des autres pour se pousser auprès des maîtres, en faisant payer cher leur fidélité intéressée. Sans parler du désordre inhérent aux foules, de leur esprit anarchique. Ils voulaient bien faire des grèves corporatives qui eussent un caractère révolutionnaire; mais ils ne voulaient pas qu'on les traitât en révolutionnaires. Ils n'avaient aucun goût pour les baïonnettes. Ils eussent voulu battre l'omelette sans casser d'œufs. En tout cas, ils aimaient mieux que les œufs cassés fussent ceux du voisin.
Olivier regardait, observait, et il ne s'étonnait point. Il avait reconnu combien ces hommes étaient inférieurs à l'œuvre qu'ils prétendaient réaliser; mais il avait aussi reconnu la force fatale qui les entraînait; et il s'apercevait que Christophe, à son insu, suivait le fil de l'eau. Pour lui, qui n'eût demandé qu'à se laisser emporter, le courant ne voulait pas de lui. Il restait au rivage et regardait l'eau passer.
C'était un fort courant: il soulevait une masse énorme de passions, d'intérêts et de foi, qui se heurtaient, se fondaient, avec des bouillonnements d'écume et des remous contradictoires. Les chefs étaient en tête, les moins libres de tous, car ils étaient poussés, et peut-être de tous, ceux qui croyaient le moins: ils avaient cru jadis, ils étaient comme ces prêtres qu'ils avaient tant raillés, enfermés dans leurs vœux, dans la foi qu'ils avaient eue et qu'ils étaient forcés de professer jusqu'à la fin. Derrière eux, le gros du troupeau était brutal, incertain, et de vue courte. Le plus grand nombre croyaient par hasard, parce que le courant allait maintenant à ces utopies; ils n'y croiraient plus, ce soir, parce que le courant aurait changé. Beaucoup croyaient par besoin d'action, par désir d'aventures. D'autres, par logique raisonneuse, dénuée de sens commun. Quelques-uns par bonté. Les avisés ne se servaient des idées que comme d'armes pour la bataille, ils luttaient pour un salaire précis, pour un nombre réduit d'heures de travail. Les forts appétits couvaient l'espoir secret de revanches grossières d'une vie misérable.
Mais le courant qui les portait était plus sage qu'eux tous; il savait où il allait. Qu'importait qu'il dût momentanément se briser contre la digue du vieux monde! Olivier prévoyait que la Révolution sociale serait aujourd'hui écrasée. Mais il savait aussi qu'elle n'atteindrait pas moins ses fins par la défaite que par la victoire: car les oppresseurs ne font droit aux demandes des opprimés que lorsque ces opprimés leur font peur. Ainsi, l'injuste violence des révolutionnaires ne servait pas moins leur cause que la justice de leur cause. L'une et l'autre faisaient partie du plan de la force aveugle et sûre qui mène le troupeau humain...
«_Considérez ce que vous êtes, vous que le Maître a appelés. Selon la chair, il n'y a pas parmi vous beaucoup de sages, ni beaucoup de forts, ni beaucoup de nobles. Mais il a choisi les choses folles de ce monde pour confondre les sages; et il a choisi les choses faibles de ce monde pour confondre les fortes; et il a choisi les choses viles de ce monde et les choses méprisées et celles qui ne sont point pour abolir celles qui sont..._»
Cependant, quel que fût le Maître qui gouvernait les choses,--(Raison ou Déraison),--et bien que l'organisation sociale préparée par le syndicalisme constituât pour l'avenir un progrès relatif, Olivier ne pensait pas qu'il valût la peine, pour Christophe et pour lui, d'absorber toute leur force d'illusion et de sacrifice dans ce combat terre à terre, qui n'ouvrirait pas un monde nouveau. Son espoir mystique de la révolution était déçu. Le peuple n'était pas meilleur, et guère plus sincère que les autres classes; surtout, il n'était pas assez différent.
Au milieu du torrent des intérêts et des passions boueuses, le regard et le cœur d'Olivier étaient attirés par des îlots d'indépendants, les petits groupes de vrais croyants, qui émergeaient çà et là, comme des fleurs sur l'eau. L'élite a beau vouloir se mêler à la foule: elle va toujours à l'élite,--l'élite de toutes les classes et de tous les partis,--ceux qui portent le feu. Et son devoir sacré, c'est de veiller à ce que le feu ne s'éteigne point.
Olivier avait déjà fait son choix.
À quelques maisons de la sienne, était une échoppe de savetier, un peu en contre-bas de la rue,--quelques planches clouées ensemble, avec des vitres et des carreaux de papier. On y descendait par trois marches, et il fallait baisser le dos pour s'y tenir debout. Il y avait juste la place pour un rayon de savates et deux escabeaux. Tout le jour, on entendait, selon la tradition du savetier classique, le maître de céans chanter. Il sifflait, tapait ses semelles, braillait d'une voix enrouée des gaudrioles et des chansons révolutionnaires, ou interpellait à travers son bocal les voisines qui passaient. Une pie à l'aile cassée, qui se promenait sur le trottoir en sautillant, venait d'une loge de concierge lui rendre visite. Elle se posait sur la première marche, à l'entrée de l'échoppe, et regardait le savetier. Il s'interrompait un moment pour lui dire des grivoiseries, d'un ton flûté, ou il lui sifflait l'_Internationale._ Elle restait, le bec levé, écoutant gravement; de temps en temps, elle faisait un plongeon, le bec en avant comme pour saluer, elle battait gauchement des ailes pour retrouver son équilibre; puis, elle virait soudain, plantant là son interlocuteur au milieu d'une phrase, et d'une aile et d'un aileron s'envolait sur le dossier d'un banc, d'où elle narguait les chiens du quartier. Alors, le gniaf se remettait à battre ses empeignes; et la fuite de son auditrice ne l'empêchait pas de continuer jusqu'au bout le discours interrompu.
Il avait cinquante-six ans, l'air jovial et bourru, de petits yeux rieurs sous d'énormes sourcils, le crâne chauve au sommet qui s'élevait comme un œuf au-dessus d'un nid de cheveux, des oreilles poilues, une gueule noire et brèche-dents qui s'ouvrait comme un puits, dans des accès de rire, une barbe hirsute et malpropre, où il fourrageait à pleines mains, de ses pinces volumineuses et noires de cirage. Il était connu dans le quartier sous le nom de père Feuillet, dit Feuillette, dit papa La Feuillette--on disait La Fayette, pour le faire enrager: car le vieux, en politique, arborait des opinions écarlates; tout jeune il avait été mêlé à la Commune, condamné à mort, finalement déporté; il était fier de ses souvenirs et associait dans ses rancunes Badinguet, Galliffet et Foutriquet. Il était assidu aux meetings révolutionnaires, et enthousiaste de Coquard, pour l'idéal vengeur que celui-ci prophétisait avec une si belle barbe et une voix de tonnerre. Il ne manquait pas un de ses discours, il buvait ses paroles, riait de ses plaisanteries à mâchoire déployée, écumait de ses invectives, jubilait des combats et du paradis promis. Le lendemain, à l'échoppe, il relisait dans son journal le résumé des discours; il le relisait tout haut, pour lui et pour son apprenti; afin de mieux le savourer, il se le faisait lire et calottait l'apprenti quand il sautait une ligne. Aussi, n'était-il pas souvent exact à livrer l'ouvrage, aux dates promises; en revanche, c'était de l'ouvrage solide: il usait les pieds, mais il était inusable.
Le vieux avait avec lui un petit-fils de treize ans, bossu, malingre et rachitique, qui lui servait d'apprenti. La mère, à dix-sept ans, avait fui sa famille, pour filer avec un mauvais ouvrier, devenu apache, qui ne tarda pas à être pris, condamné, et disparut. Restée seule avec l'enfant, rejetée par les siens, elle éleva le petit Emmanuel. Elle avait reporté sur lui l'amour et la haine qu'elle avait pour son amant. C'était une femme d'un caractère violent, maladivement jaloux. Elle aimait son enfant avec emportement, le malmenait brutalement, puis, quand il était malade, elle était folle de désespoir. Dans ses jours de mauvaise humeur, elle le couchait sans dîner, sans un morceau de pain. Quand elle le traînait par la main dans les rues, s'il était fatigué, s'il ne voulait plus avancer et se laissait choir par terre, elle le relevait d'un coup de pied. Elle avait un langage incohérent, et passait des larmes à une excitation de gaieté hystérique. Elle était morte. Le grand-père avait recueilli le petit, alors âgé de six ans. Il l'aimait bien; mais il avait sa manière de le lui témoigner: elle consistait à rudoyer l'enfant, à le nommer d'injures variées, à lui allonger les oreilles, à le claquer, du matin au soir, afin de lui apprendre son métier: et il lui inculquait en même temps son catéchisme social et anticlérical.
Emmanuel savait que le grand-père n'était pas méchant; mais il était toujours prêt à lever le coude pour parer les gifles; le vieux lui faisait peur, surtout les soirs de ribote. Car le père la Feuillette n'avait pas volé son surnom: il se pochardait deux ou trois fois par mois; alors, il parlait à tort et à travers, il riait, il faisait le faraud, et cela finissait par quelques bourrades au petit. Plus de bruit que de mal. Mais l'enfant était craintif; son état souffreteux le rendait plus sensible; il avait une intelligence précoce, et tenait de sa mère un cœur farouche et déréglé. Il était bouleversé par les brutalités du grand-père, comme par ses déclamations révolutionnaires. Tout résonnait en lui des impressions du dehors, comme l'échoppe qui tremblait au passage des lourds omnibus. Dans son imagination affolée se mêlaient, en des vibrations de clocher, ses sensations journalières, ses grandes douleurs d'enfant, les lamentables souvenirs d'une expérience prématurée, les récits de la Commune, des bribes de cours du soir, de feuilletons de journaux, de discours de meetings, et les instincts sexuels, troubles et torrentueux, qui lui venaient des siens. Le tout formait ensemble un monde de rêve, monstrueux, marécage dans la nuit, d'où se détachaient des jets d'espoir éblouissant.