Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée

Part 30

Chapter 303,842 wordsPublic domain

Ce fut peu après son retour à Paris qu'il fit la paix avec son vieil ennemi Lévy-Cœur. Celui-ci l'avait longtemps attaqué, avec autant de malicieux talent que de mauvaise foi. Puis, arrivé au faîte du succès, repu d'honneurs, rassasié, apaisé, il avait eu l'esprit de reconnaître secrètement la supériorité de Christophe; et il lui avait fait des avances. Attaques et avances, Christophe feignait de ne rien remarquer. Lévy-Cœur s'était lassé. Ils habitaient le même quartier, et se rencontraient souvent. Ils n'avaient pas l'air de se connaître. Christophe laissait, au passage, tomber son regard sur Lévy-Cœur, comme s'il ne le voyait pas. Cette façon tranquille de le nier exaspérait Lévy-Cœur.

Il avait une fille de dix-huit à vingt ans, jolie, fine, élégante, avec un profil de petit mouton, une auréole de cheveux blonds qui frisottaient, de doux yeux coquets, et un sourire de Luini. Ils se promenaient ensemble; Christophe les croisait dans les allées du Luxembourg: ils semblaient très intimes; la jeune fille s'appuyait gentiment au bras du père. Christophe qui, pour être distrait, n'en remarquait pas moins les jolis visages, avait un faible pour celui-ci. Il pensait de Lévy-Cœur:

--L'animal a de la chance!

Mais il ajoutait fièrement:

--Moi aussi, j'ai une fille.

Et il les comparait. Cette comparaison, où sa partialité donnait tout l'avantage à Aurora, avait fini par créer dans son esprit une sorte d'amitié imaginaire entre les deux jeunes filles, qui s'ignoraient, et même, sans qu'il s'en aperçût, par le rapprocher de Lévy-Cœur.

En revenant d'Allemagne, il apprit que «le petit mouton» était mort. Son égoïsme paternel pensa aussitôt:

--Si c'était la mienne qui avait été frappée!

Et il fut pris d'une immense pitié pour Lévy-Cœur. Sur le premier moment, il voulut lui écrire; il commença deux lettres; il ne fut pas satisfait, il eut une mauvaise honte: il ne les envoya pas. Mais, quelques jours plus tard, rencontrant de nouveau Lévy-Cœur, la figure ravagée, ce fut plus fort que lui: il alla droit au malheureux, il lui tendit les mains. Lévy-Cœur, sans raisonner non plus, les saisit. Christophe dit:

--Vous l'avez perdue!...

Son accent d'émotion pénétra Lévy-Cœur. Il en éprouva une reconnaissance indicible... Ils échangèrent des paroles douloureuses et confuses. Quand ils se quittèrent après, plus rien ne subsistait de ce qui les avait divisés. Ils s'étaient combattus: c'était fatal, sans doute; que chacun accomplisse la loi de sa nature! Mais lorsqu'on voit arriver la fin de la tragi-comédie, on dépose les passions dont on était masqué, et l'on se retrouve face à face,--deux hommes qui ne valent pas beaucoup mieux l'un que l'autre, et qui ont bien le droit, après avoir joué leur rôle comme ils ont pu, de se donner la main.

Le mariage de Georges et d'Aurora avait été fixé aux premiers jours du printemps. La santé de Christophe déclinait rapidement. Il avait remarqué que ses enfants l'observaient, d'un air inquiet. Une fois, il les entendit, qui causaient à mi-voix. Georges disait:

--Comme il a mauvaise mine! Il est capable de tomber malade.

Et Aurora répondait:

--Pourvu qu'il n'aille pas retarder notre mariage!

Il se l'était tenu pour dit. Pauvres petits! Bien sûr qu'il n'irait pas troubler leur bonheur!

Mais il fut assez maladroit, l'avant-veille du mariage,--(il s'était ridiculement agité, les derniers jours; on eût dit que c'était lui qui allait se marier),--il fut assez sot pour se laisser reprendre par son mal ancien, un réveil de la vieille pneumonie, dont la première attaque remontait à l'époque de la Foire sur la Place. Il se traita d'imbécile. Il jura qu'il ne céderait pas, avant que le mariage ne fût fait. Il songeait à Grazia mourante, qui n'avait pas voulu l'avertir de sa maladie, à la veille d'un concert, afin qu'il ne fût pas distrait de sa tâche et de son plaisir. Cette pensée lui souriait, de faire maintenant pour sa fille,--pour elle,--ce qu'elle avait fait pour lui. Il cacha donc son mal; mais il eut de la peine à tenir jusqu'au bout. Toutefois, le bonheur des deux enfants le rendait si heureux qu'il réussit à soutenir, sans faiblesse, la longue épreuve de la cérémonie religieuse. À peine rentré à la maison, chez Colette, ses forces le trahirent; il eut juste le temps de s'enfermer dans une chambre, et il s'évanouit. Un domestique le trouva ainsi. Christophe, revenu à lui, fit défense d'en parler aux mariés, qui partaient le soir, en voyage. Ils étaient trop occupés d'eux-mêmes, pour remarquer rien autre. Ils le quittèrent gaiement, promettant de lui écrire demain, après-demain...

Aussitôt qu'ils furent partis, Christophe s'alita. La fièvre le prit, et ne le quitta plus. Il était seul. Emmanuel, malade aussi, ne pouvait venir. Christophe ne vit pas de médecin. Il ne jugeait pas son état inquiétant. D'ailleurs, il n'avait pas de domestique, pour chercher un médecin. La femme de ménage, qui venait, deux heures, le matin, ne s'intéressait pas à lui; et il trouva moyen de se priver de ses services. Il l'avait priée, dix fois, quand elle faisait la chambre, de ne pas toucher à ses papiers. Elle était obstinée; elle jugea le moment venu pour faire ses volontés, maintenant qu'il avait la tête clouée sur l'oreiller. Dans la glace de l'armoire, il la vit, de son lit, qui bouleversait tout, dans la pièce à côté. Il fut si furieux--(non, décidément, le vieil homme n'était pas mort en lui!)--qu'il sauta de ses draps, pour lui arracher des mains un paquet de paperasses et la mettre à la porte. Sa colère lui valut un bon accès de fièvre et le départ de la servante qui, vexée, ne revint plus, sans même se donner la peine de prévenir «ce vieux fou», comme elle l'appelait. Il resta donc, malade, sans personne pour le servir. Il se levait, le matin, pour prendre le pot de lait, déposé à sa porte, et pour voir si la concierge n'avait pas glissé sous le seuil la lettre promise des amoureux. La lettre n'arrivait pas; ils l'oubliaient, dans leur bonheur. Il ne leur en voulait pas; il se disait qu'à leur place, il en eut fait autant. Il songeait à leur insouciante joie, et que c'était lui qui la leur avait donnée.

Il allait un peu mieux et commençait à se lever, lorsque arriva enfin la lettre d'Aurora. Georges s'était contenté d'y joindre sa signature. Aurora s'informait peu de Christophe, lui donnait peu de nouvelles; mais en revanche, elle le chargeait d'une commission: elle le priait de lui expédier un tour de cou, qu'elle avait oublié chez Colette. Bien que ce ne fût guère important,--(Aurora n'y avait songé qu'au moment d'écrire à Christophe, et parce qu'elle cherchait ce qu'elle pourrait bien lui raconter),--Christophe, tout joyeux d'être bon à quelque chose, sortit pour chercher l'objet. Un temps de giboulées. L'hiver faisait un retour offensif. Neige fondue, vent glacial. Pas de voitures. Christophe attendit, dans un bureau d'expéditions. L'impolitesse des employés et leur lenteur voulue le jetèrent dans une irritation, qui n'avança pas ses affaires. Son état maladif était cause, en partie, de ces accès de colère, que le calme de son esprit désavouait; ils ébranlaient son corps, comme, sous la cognée, les derniers frissons du chêne qui va tomber. Il revint, transi. La concierge, en passant, lui remit une coupure de revue. Il y jeta les yeux. C'était un méchant article, une attaque contre lui. Elles se faisaient rares, maintenant. Il n'y a pas de plaisir à attaquer qui ne s'aperçoit pas de vos coups! Les plus acharnés se laissaient gagner, tout en le détestant, par une estime qui les irritait.

«_On croit_, avouait Bismarck, comme à regret, _que rien n'est plus involontaire que l'amour. L'estime l'est bien davantage..._»

Mais l'auteur de l'article était de ces hommes forts qui, mieux armés que Bismarck, échappent aux atteintes de l'estime et de l'amour. Il parlait de Christophe, en termes outrageants, et annonçait, pour la quinzaine suivante, une suite à ses attaques. Christophe se mit à rire, et dit, en se recouchant:

--Il sera bien attrapé! Il ne me trouvera plus chez moi.

On voulait qu'il prît une garde pour le soigner; il s'y refusa obstinément. Il disait qu'il avait vécu seul, que c'était bien le moins qu'il eût le bénéfice de sa solitude, en un pareil moment.

Il ne s'ennuyait pas. Dans ces dernières années, il était constamment occupé à des dialogues avec lui-même, comme si son âme était double; et, depuis quelques mois, sa société intérieure s'était beaucoup accrue: non plus deux âmes, mais dix logeaient en lui. Elles conversaient; plus souvent, elles chantaient. Il prenait part à l'entretien, ou se taisait pour les écouter. Il avait toujours sur son lit, sur sa table, à portée de sa main, du papier à musique sur lequel il notait leurs propos et les siens, en riant des reparties. Habitude machinale; les deux actes: penser et écrire, étaient devenus presque simultanés; chez lui, écrire était penser en pleine clarté. Tout ce qui le distrayait de la compagnie de ses âmes, le fatiguait, l'irritait. Même, à certains moments, les amis qu'il aimait le mieux. Il faisait effort pour ne pas trop le leur montrer; mais cette contrainte le mettait dans une lassitude extrême. Il était tout heureux de se retrouver ensuite: car il s'était perdu; impossible d'entendre les voix intérieures, au milieu des bavardages humains. Divin silence!...

Il permit seulement que la concierge, ou l'un de ses enfants, vînt, deux ou trois fois par jour, voir ce dont il avait besoin. Il leur donnait aussi les billets, que, jusqu'au dernier jour, il continua d'échanger avec Emmanuel. Les deux amis étaient presque aussi malades l'un que l'autre; ils ne se faisaient pas d'illusion. Par des chemins différents, le libre génie religieux de Christophe et le libre génie sans religion d'Emmanuel étaient parvenus à la même sérénité fraternelle. De leur écriture tremblante, qu'ils avaient de plus en plus de peine à lire, ils causaient, non de leur maladie, mais de ce qui avait toujours fait l'objet de leurs entretiens; de leur art, de l'avenir de leurs idées.

Jusqu'au jour où, de sa main qui défaillait, Christophe traça le mot du roi de Suède, mourant, dans la bataille:

«_Ich habe genug, Bruder; reite dich!_»[4]

Comme une succession d'étages, il embrassait l'ensemble de sa vie... L'immense effort de sa jeunesse pour prendre possession de soi, les luttes acharnées pour conquérir sur les autres le simple droit de vivre, pour se conquérir sur les démons de sa race. Même après la victoire, l'obligation de veiller, sans trêve, sur sa conquête, afin de la défendre contre la victoire même. La douceur, les épreuves de l'amitié, qui rouvre au cœur isolé par la lutte la grande famille humaine. La plénitude de l'art, le zénith de la vie. Régner orgueilleusement sur son esprit conquis. Se croire souverain de son destin. Et soudain rencontrer, au détour du chemin, les cavaliers de l'Apocalypse, le Deuil, la Passion, la Honte, l'avant-garde du Maître. Renversé, piétiné par les sabots des chevaux, se traîner tout sanglant jusqu'aux sommets où flambe, au milieu des nuées, le feu sauvage qui purifie. Se trouver face à face avec Dieu. Lutter ensemble, comme Jacob avec l'ange. Sortir du combat, brisé. Adorer sa défaite, comprendre ses limites, s'efforcer d'accomplir la volonté du Maître, dans le domaine qu'il nous a assigné. Afin, quand les labours, les semailles, la moisson, quand le dur et beau labeur serait achevé, d'avoir gagné le droit de se reposer au pied des monts ensoleillés et de leur dire:

«Bénis vous êtes! Je ne goûterai pas votre lumière. Mais votre ombre m'est douce...»

Alors, la bien-aimée lui était apparue; elle l'avait pris par la main; et la mort, en brisant les barrières de son corps, avait, dans l'âme de l'ami, fait couler l'âme de l'amie. Ensemble, ils étaient sortis de l'ombre des jours, et ils avaient atteint les bienheureux sommets, où, comme les trois Grâces, en une noble ronde, le passé, le présent, l'avenir se tiennent par la main, où le cœur apaisé regarde à la fois naître, fleurir et finir les chagrins et les joies, où tout est Harmonie...

Il était trop pressé, il se croyait déjà arrivé. Et l'étau qui serrait sa poitrine haletante, et le délire tumultueux des images qui heurtaient sa tête brûlante, lui rappelaient qu'il restait la dernière étape, la plus dure à fournir... En avant!...

Il était cloué dans son lit, immobile. À l'étage au-dessus, une sotte petite femme pianotait, pendant des heures. Elle ne savait qu'un morceau; elle répétait inlassablement les mêmes phrases; elle y avait tant de plaisir! Elles lui étaient une joie et une émotion de toutes les couleurs. Et Christophe comprenait son bonheur; mais il en était agacé, à pleurer. Si du moins elle n'avait pas tapé si fort! Le bruit était aussi odieux à Christophe que le vice... Il finit par se résigner. C'était dur d'apprendre à ne plus entendre. Pourtant, il y eut moins de peine qu'il n'eût pensé. Il s'éloignait de son corps. Ce corps malade et grossier... Quelle indignité d'y avoir été enfermé, tant d'années! Il le regardait s'user, et il pensait:

--Il n'en a plus pour longtemps.

Il se demanda, pour tâter le pouls à son égoïsme humain:

--Que préférerais-tu? Ou que le souvenir de Christophe, de sa personne et de son nom s'éternisât et que son œuvré disparût? Ou que son œuvre durât et qu'il ne restât aucune trace de ta personne et de ton nom?

Sans hésiter, il répondit:

--Que je disparaisse, et que mon œuvre dure! J'y gagne doublement: car il ne restera de moi que le plus vrai, que le seul vrai. Périsse Christophe!...

Mais, peu de temps après, il sentit qu'il devenait aussi étranger à son œuvre qu'à lui-même. L'enfantine illusion de croire à la durée de son art! Il avait la vision nette non seulement du peu qu'il avait fait, mais de la destruction qui guette toute la musique moderne. Plus vite que toute autre, la langue musicale se brûle; au bout d'un siècle ou deux, elle n'est plus comprise que de quelques initiés. Pour qui existent encore Monteverdi et Lully? Déjà, la mousse ronge les chênes de la forêt classique. Nos constructions sonores, où chantent nos passions, seront des temples vides, s'écrouleront dans l'oubli... Et Christophe s'étonnait de contempler ces ruines, et de n'en être pas troublé.

--Est-ce que j'aime moins la vie? se demandait-il, étonné.

Mais il comprit aussitôt qu'il l'aimait beaucoup plus... Pleurer sur les ruines de l'art? Elles n'en valent pas la peine. L'art est l'ombre de l'homme, jetée sur la nature. Qu'ils disparaissent ensemble, lampés par le soleil! Ils m'empêchent de le voir... L'immense trésor de la nature passe à travers nos doigts. L'intelligence humaine veut prendre l'eau qui coule, dans les mailles d'un filet. Notre musique est illusion. Notre échelle des sons, nos gammes sont invention. Elles ne correspondent à aucun son vivant. C'est un compromis de l'esprit entre les sons réels, une application du système métrique à l'infini mouvant. L'esprit avait besoin de ce mensonge, pour comprendre l'incompréhensible; et, comme il voulait y croire, il y a cru. Mais cela n'est pas vrai. Cela n'est pas vivant. Et la jouissance, que donne à l'esprit cet ordre créé par lui, n'a été obtenue qu'en faussant l'intuition directe de ce qui est. De temps en temps, un génie, en contact passager avec la terre, aperçoit brusquement le torrent du réel, qui déborde les cadres de l'art. Les digues craquent. La nature rentre par une fissure. Mais aussitôt après, la fente est bouchée. Sauvegarde nécessaire pour la raison humaine! Elle périrait, si ses yeux rencontraient les yeux de Jéhovah. Alors, elle recommence à cimenter sa cellule, où rien n'entre du dehors, qu'elle n'ait élaboré. Et cela est beau, peut-être, pour ceux qui ne veulent pas voir... Mais moi, je veux voir ton visage, Jéhovah! Dût-il m'anéantir, je veux entendre le tonnerre de ta voix. Le bruit de l'art me gêne. Que l'esprit se taise! Silence à l'homme!...

Mais quelques minutes après ces beaux discours, il chercha, en tâtonnant, une des feuilles de papier, éparses sur les draps, et il essaya encore d'y écrire quelques notes. Lorsqu'il s'aperçut de sa contradiction, il sourit, et il dit:

--Ô ma vieille compagne, ma musique, tu es meilleure que moi. Je suis un ingrat, je te congédie. Mais toi, tu ne me quittes point; tu ne te laisses pas rebuter par mes caprices. Pardon! tu le sais bien, ce sont là des boutades. Je ne t'ai jamais trahie, tu ne m'as jamais trahi, nous sommes sûrs l'un de l'autre. Nous partirons ensemble, mon amie. Reste avec moi, jusqu'à la fin.

_Bleib bei uns..._

Il venait de se réveiller d'une longue torpeur, lourde de fièvre et de rêves. D'étranges rêves, dont il était encore imprégné. Et maintenant, il se regardait, il se touchait, il se cherchait, il ne se retrouvait plus. Il lui semblait qu'il était «un autre». Un autre, plus cher que lui-même... Qui donc?... Il lui semblait qu'en rêve, un autre s'était incarné en lui. Olivier? Grazia?... Son cœur, sa tête étaient si faibles! Il ne distinguait plus entre ses aimés. À quoi bon distinguer? Il les aimait tous autant.

Il restait ligoté, dans une sorte de béatitude accablante. Il ne voulait pas bouger. Il savait que la douleur, embusquée, le guettait, comme le chat la souris. Il faisait le mort. Déjà!... Personne dans la chambre. Au-dessus de sa tête, le piano s'était tu. Solitude. Silence. Christophe soupira.

--Qu'il est bon de se dire, à la fin de sa vie, qu'on n'a jamais été seul, même quand on l'était le plus!... Âmes que j'ai rencontrées sur ma route, frères qui m'avez, un instant, donné la main, esprits mystérieux éclos de ma pensée, morts et vivants,--tous vivants,--ô tout ce que j'ai aimé, tout ce que j'ai créé! Vous m'entourez de votre chaude étreinte, vous me veillez, j'entends la musique de vos voix. Béni soit le destin, qui m'a fait don de vous! Je suis riche, je suis riche... Mon cœur est rempli!...

Il regardait la fenêtre... Un de ces beaux jours sans soleil, qui, disait Balzac le vieux, ressemblent à une belle aveugle... Christophe s'absorbait dans la vue passionnée d'une branche d'arbre qui passait devant les carreaux. La branche se gonflait, les bourgeons humides éclataient, les petites fleurs blanches s'épanouissaient; il y avait, dans ces fleurs, dans ces feuilles, dans tout cet être qui ressuscitait, un tel abandon extasié à la force renaissante que Christophe ne sentait plus son oppression, son misérable corps qui mourait, pour revivre en la branche d'arbre. Le doux rayonnement de cette vie le baignait. C'était comme un baiser. Son cœur trop plein d'amour se donnait au bel arbre, qui souriait à ses derniers instants. Il songeait qu'à cette minute, des milliers d'êtres s'aimaient, que cette heure d'agonie pour lui pour d'autres était une heure d'extase, qu'il en est toujours ainsi, que jamais ne tarit la joie puissante de vivre. Et, suffoquant, d'une voix qui n'obéissait plus à sa pensée,--(peut-être même aucun son ne sortait de sa gorge; mais il ne s'en apercevait pas)--il entonna un cantique à la vie.

Un orchestre invisible lui répondit. Christophe se disait:

--Comment font-ils, pour savoir? Nous n'avons pas répété. Pourvu qu'ils aillent jusqu'au bout, sans se tromper!

Il tâcha de se mettre sur son séant, afin qu'on le vit bien de tout l'orchestre, marquant la mesure, avec ses grands bras. Mais l'orchestre ne se trompait pas; ils étaient sûrs d'eux-mêmes. Quelle merveilleuse musique! Voici qu'ils improvisaient maintenant les réponses! Christophe s'amusait:

--Attends un peu, mon gaillard! Je vais bien t'attraper.

Et, donnant un coup de barre, il lançait capricieusement la barque, à droite, à gauche, dans des passes dangereuses.

--Comment te tireras-tu de celle-ci?... Et de celle-là? Attrape!... Et encore de cette autre?

Ils s'en tiraient toujours; ils répondaient aux audaces par d'autres encore plus risquées.

--Qu'est-ce qu'ils vont inventer? Sacrés malins!...

Christophe criait bravo, et riait aux éclats.

--Diable! C'est qu'il devient difficile de les suivre! Est-ce que je vais me laisser battre?... Vous savez, ce n'est pas de jeu! Je suis fourbu, aujourd'hui... N'importe! Il ne sera pas dit qu'ils auront le dernier mot...

Mais l'orchestre déployait une fantaisie d'une telle abondance, d'une telle nouveauté qu'il n'y avait plus moyen de faire autre chose que de rester, à l'entendre, bouche bée. On en avait le souffle coupé... Christophe se prenait en pitié:

--Animal! se disait-il, tu es vidé. Tais-toi! L'instrument a donné tout ce qu'il pouvait. Assez de ce corps! Il m'en faut un autre.

Mais le corps se vengeait. De violents accès de toux l'empêchaient d'écouter:

--Te tairas-tu!

Il se prenait à la gorge, il se frappait la poitrine à coups de poing, comme un ennemi qu'il fallait vaincre. Il se revit, au milieu d'une mêlée. Une foule hurlait. Un homme l'étreignit, à bras-le-corps. Ils roulaient ensemble. L'autre pesait sur lui. Il étouffait.

--Lâche-moi, je veux entendre!... Je veux entendre! Ou je te tue!

Il lui martelait la tête contre le mur. L'autre ne lâchait point.

--Mais qui est-ce, à présent? Avec qui est-ce que je lutte, enlacé? Quel est ce corps que je tiens, qui me brûle?...

Mêlées hallucinées. Un chaos de passions. Fureur, luxure, soif de meurtre, morsures des étreintes charnelles, toute la bourbe de l'étang soulevée, une dernière fois...

--Ah! est-ce que cela ne sera pas bientôt la fin? Est-ce que je ne vous arracherai pas, sangsues collées à ma chair?... Tombe donc avec elles, ma charogne!

Des épaules, des reins, des genoux, Christophe, arc-bouté, repousse l'invisible ennemi... Il est libre!... Là-bas, la musique joue toujours, s'éloignant. Christophe, ruisselant de sueur, tend les bras vers elle:

--Attends-moi! Attends-moi!

Il court, pour la rejoindre. Il trébuche. Il bouscule tout... Il a couru si vite qu'il ne peut plus respirer. Son cœur bat, son sang bruit dans ses oreilles: un chemin de fer, qui roule sous un tunnel...

--Est-ce bête, bon Dieu!

Il faisait à l'orchestre des signes désespérés, pour qu'on ne continuât pas sans lui... Enfin! sorti du tunnel!... Le silence revenait. Il entendit, de nouveau.

--Est-ce beau! Est-ce beau! Encore! Hardi, mes gars... Mais de qui cela peut-il être?... Vous dites? Vous dites que cette musique est de Jean-Christophe Krafft? Allons donc! Quelle sottise! Je l'ai connu, peut-être! Jamais il n'eût été capable d'en écrire dix mesures... Qui est-ce qui tousse encore? Ne faites pas de bruit! Quel est cet accord-là?... Et cet autre?... Pas si vite! Attendez!...

Christophe poussait des cris inarticulés; sa main, sur le drap qu'elle serrait, faisait le geste d'écrire; et son cerveau épuisé, machinalement continuait à chercher de quels éléments étaient faits ces accords et ce qu'ils annonçaient. Il n'y parvenait point: l'émotion faisait lâcher prise. Il recommençait... Ah! cette fois, c'était trop...

--Arrêtez, arrêtez, je n'en puis plus...

Sa volonté se desserra tout à fait. De douceur, Christophe ferma les yeux. Des larmes de bonheur coulaient de ses paupières closes. La petite fille qui le gardait, sans qu'il s'en aperçût, pieusement les essuya. Il ne sentait plus rien de ce qui se passait ici-bas. L'orchestre s'était tu, le laissant sur une harmonie vertigineuse, dont l'énigme n'était pas résolue. Le cerveau, obstiné, répétait:

--Mais quel est cet accord? Comment sortir de là? Je voudrais pourtant bien trouver l'issue, avant la fin...

Des voix s'élevaient maintenant. Une voix passionnée. Les yeux tragiques d'Anna... Mais dans le même instant, ce n'était plus Anna. Ces yeux pleins de bonté...

--Grazia, est-ce toi?... Qui de vous? Qui de vous? Je ne vous vois plus bien... Pourquoi donc le soleil est-il si long à venir?