Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée

Part 28

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(_Je voudrais être le sépulcre, où on doit t'ensevelir, afin de te tenir dans mes bras, pour toute l'éternité._)

et deux symphonies, intitulées _l'Ile des Calmes_, et _le Songe de Scipion_, où se réalise plus intimement qu'en aucune autre des œuvres de Jean-Christophe Krafft l'union des plus belles forces musicales de son temps: la pensée affectueuse et savante d'Allemagne aux replis ombreux, la mélodie passionnée d'Italie, et le vif esprit de France, riche de rythmes fins et d'harmonies nuancées.

Cet «_enthousiasme que produit le désespoir, au moment d'une grande perte_», dura un ou deux mois. Après quoi, Christophe reprit son rang dans la vie, d'un cœur robuste et d'un pas assuré. Le vent de la mort avait soufflé les derniers brouillards du pessimisme, le gris de l'âme stoïcienne, et les fantasmagories du clair-obscur mystique. L'arc-en-ciel avait lui sur les nuées s'effaçant. Le regard du ciel, plus pur, comme lavé par les larmes, au travers, souriait. C'était le soir tranquille sur les monts.

_QUATRIÈME PARTIE_

L'incendie qui couvait dans la forêt d'Europe commençait à flamber. On avait beau l'éteindre, ici; plus loin, il se rallumait; avec des tourbillons de fumée et une pluie d'étincelles, il sautait d'un point à l'autre et brûlait les broussailles sèches. À l'Orient, déjà, des combats d'avant-garde préludaient à la grande Guerre des Nations. L'Europe entière, l'Europe hier encore sceptique et apathique, comme un bois mort, était la proie du feu. Le désir du combat possédait toutes les âmes. À tout instant, la guerre était sur le point d'éclater. On l'étouffait, elle renaissait. Le prétexte le plus futile lui était un aliment. Le monde se sentait à la merci d'un hasard, qui déchaînerait la mêlée. Il attendait. Sur les plus pacifiques pesait le sentiment de la nécessité. Et des idéologues, s'abritant sous l'ombre massive du cyclope Proudhon, célébraient dans la guerre le plus beau titre de noblesse de l'homme...

C'était donc à cela que devait aboutir la résurrection physique et morale des races d'Occident! C'était à ces boucheries que les précipitaient les courants d'action et de foi passionnées! Seul, un génie napoléonien eût pu fixer à cette course aveugle un but prévu et choisi. Mais de génie d'action, il n'y en avait nulle part, en Europe. On eût dit que le monde eût, pour le gouverner, fait choix des plus médiocres. La force de l'esprit humain était ailleurs.--Alors, il ne restait plus qu'à s'en remettre à la pente qui vous entraîne. Ainsi faisaient gouvernants et gouvernés. L'Europe offrait l'aspect d'une vaste veillée d'armes.

Christophe se souvenait d'une veillée analogue, où il avait près de lui le visage anxieux d'Olivier. Mais les menaces de guerre n'avaient été, dans ce temps, qu'un nuage orageux qui passe. À présent, elles couvraient de leur ombre toute l'Europe. Et le cœur de Christophe, aussi, avait changé. À ces haines de nations, il ne pouvait plus prendre part. Il se trouvait dans l'état d'esprit de Gœthe, en 1813. Comment combattre, sans haine? Et comment haïr, sans jeunesse? La zone de la haine était désormais passée. De ces grands peuples rivaux, lequel lui était le moins cher? Il avait appris à connaître leurs mérites à tous, et ce que le monde leur devait. Quand on est parvenu à un certain degré de l'âme, «_on ne connaît plus de nations, on ressent le bonheur ou le malheur des peuples voisins, comme le sien propre_». Les nuées d'orage sont à vos pieds. Autour de soi, on n'a plus que le ciel,--«_tout le ciel, qui appartient à l'aigle_».

Quelquefois, cependant, Christophe était gêné par l'hostilité ambiante. On lui faisait trop sentir, à Paris, qu'il était de la race ennemie; même son cher Georges ne résistait pas au plaisir d'exprimer devant lui des sentiments sur l'Allemagne, qui l'attristaient. Alors, il s'éloignait; il prenait pour prétexte le désir qu'il avait de revoir la fille de Grazia; il allait, pour quelque temps, à Rome. Mais il n'y trouvait pas un milieu plus serein. La grande peste d'orgueil nationaliste s'était répandue là. Elle avait transformé le caractère italien. Ces gens, que Christophe avait connus indifférents et indolents, ne rêvaient plus que de gloire militaire, de combats, de conquêtes, d'aigles romaines volant sur les sables de Libye; ils se croyaient revenus au temps des Empereurs. L'admirable était que, de la meilleure foi du monde, les partis d'opposition, socialistes, cléricaux, aussi bien que monarchistes, partageaient ce délire, sans croire le moins du monde être infidèles à leur cause. C'est là qu'on voit le peu que pèsent la politique et la raison humaine, quand soufflent sur les peuples les grandes passions épidémiques. Celles-ci ne se donnent même pas la peine de supprimer les passions individuelles; elles les utilisent: tout converge au même but. Aux époques d'action, il en fut toujours ainsi. Les armées d'Henri IV, les Conseils de Louis XIV, qui forgèrent la grandeur française, comptaient autant d'hommes de raison et de foi que de vanité, d'intérêt et de bas épicurisme. Jansénistes et libertins, puritains et verts-galants, en servant leurs instincts, ont servi le même destin. Dans les prochaines guerres, internationalistes et pacifistes feront sans doute le coup de feu, en étant convaincus, comme leurs aïeux de la Convention, que c'est pour le bien des peuples et le triomphe de la paix!...

Christophe, souriant avec un peu d'ironie, regardait, de la terrasse du Janicule, la ville disparate et harmonieuse, symbole de l'univers qu'elle domina: ruines calcinées, façades «baroques», bâtisses modernes, cyprès et roses enlacés,--tous les siècles, tous les styles, fondus en une forte et cohérente unité sous la lumière intelligente. Ainsi, l'esprit doit rayonner sur l'univers en lutte l'ordre et la lumière, qui sont en lui.

Christophe demeurait peu à Rome. L'impression que cette ville faisait sur lui était trop forte: il en avait peur. Pour bien profiter de cette harmonie, il fallait qu'il l'écoutât à distance; il sentait qu'à y rester, il eût couru le risque d'être absorbé pat elle, comme tant d'autres de sa race.--De temps en temps, il faisait quelques séjours en Allemagne. Mais, en fin de compte, et malgré l'imminence d'un conflit franco-allemand, c'était Paris qui l'attirait toujours. Il y avait son Georges, son fils adoptif. Les raisons d'affection n'étaient pas les seules qui eussent prise sur lui. D'autres raisons, de l'ordre intellectuel, n'étaient pas les moins fortes. Pour un artiste habitué à la pleine vie de l'esprit, qui se mêle généreusement à toutes les passions de la grande famille humaine, il était difficile de se réhabituer à vivre en Allemagne. Les artistes n'y manquaient point. L'air manquait aux artistes. Ils étaient isolés du reste de la nation; elle se désintéressait d'eux; d'autres préoccupations, sociales ou pratiques, absorbaient l'esprit public. Les poètes s'enfermaient, avec un dédain irrité, dans leur art dédaigné; ils mettaient leur orgueil à trancher les derniers liens qui le rattachaient à la vie de leur peuple; ils n'écrivaient que pour quelques-uns: une petite aristocratie pleine de talent, raffiné, inféconde, elle-même divisée en des cercles rivaux de fades initiés, ils étouffaient dans l'étroit espace où ils étaient parqués; incapables de l'élargir, ils s'acharnaient à le creuser; ils retournaient le terrain, jusqu'à ce qu'il fût épuisé. Alors, ils se perdaient dans leurs rêves anarchiques, et ils ne se souciaient même pas de mettre en commun leurs rêves. Chacun se débattait sur place, dans le brouillard. Nulle lumière commune. Chacun ne devait attendre de lumière que de soi.

Là-bas, au contraire, de l'autre côté du Rhin, chez les voisins de l'Ouest, soufflaient périodiquement sur l'art les grands vents des passions collectives, les tourmentes publiques. Et, dominant la plaine, comme leur tour Eiffel au-dessus de Paris, luisait au loin le phare jamais éteint d'une tradition classique, conquise par des siècles de labeur et de gloire, transmise de main en main, et qui, sans asservir ni contraindre l'esprit, lui indiquait la route que les siècles ont suivie, et faisait communier tout un peuple dans sa lumière. Plus d'un esprit allemand,--oiseaux égarés dans la nuit,--venaient à tire d'ailes vers le fanal lointain. Mais qui se doute, en France, de la force de sympathie qui pousse vers la France tant de cœurs généreux de la nation voisine! Tant de loyales mains tendues, qui ne sont pas responsables des crimes de la politique!... Et vous ne nous voyez pas non plus, frères d'Allemagne, qui vous disons: «Voici nos mains. En dépit des mensonges et des haines, on ne nous séparera point. Nous avons besoin de vous, vous avez besoin de nous, pour la grandeur de notre esprit et de nos races. Nous sommes les deux ailes de l'Occident. Qui brise l'une, le vol de l'autre est brisé. Vienne la guerre! Elle ne rompra point l'étreinte de nos mains et l'essor de nos génies fraternels.»

Ainsi pensait Christophe. Il sentait à quel point les deux peuples se complètent mutuellement, et comme, privés du secours l'un de l'autre, leur esprit, leur art, leur action sont infirmes et boiteux. Pour lui, originaire de ces pays du Rhin, où se mêlent en un flot les deux civilisations, il avait eu, dès son enfance, l'instinct de leur union nécessaire: tout le long de sa vie, l'effort inconscient de son génie avait été de maintenir l'équilibre et l'aplomb des deux puissantes ailes. Plus il était riche de rêves germaniques, plus il avait besoin de la clarté d'esprit et de l'ordre latins. De là, que la France lui était si chère. Il y goûtait le bienfait de se connaître mieux et de se maîtriser. En elle, il était lui-même, tout entier.

Il prenait son parti des éléments qui cherchaient à lui nuire. Il s'assimilait les énergies étrangères à la sienne. Un vigoureux esprit, quand il se porte bien, absorbe toutes les forces, même celles qui lui sont ennemies; et il en fait sa chair. Il vient même un moment où l'on est plus attiré par ce qui vous ressemble le moins: car l'on y trouve une plus abondante pâture.

Christophe avait plus de plaisir aux œuvres d'artistes qu'on lui opposait comme rivaux, qu'à celles de ses imitateurs:--car il avait des imitateurs, qui se disaient ses disciples, à son grand désespoir. C'étaient de braves garçons, pleins de vénération pour lui, laborieux, estimables, doués de toutes les vertus. Christophe eût donné beaucoup pour aimer leur musique; mais--(c'était bien sa chance!)--il n'y avait pas moyen: il la trouvait nulle. Il était mille fois plus séduit par le talent de musiciens qui lui étaient personnellement antipathiques et qui représentaient en art des tendances ennemies... Eh! qu'importe? Ceux-ci, du moins, vivaient! La vie est, par elle-même, une telle vertu que qui en est dépourvu, fût-il doué de toutes les autres vertus, ne sera jamais un honnête homme tout à fait, car il n'est pas tout à fait un homme. Christophe disait, en plaisantant, qu'il ne reconnaissait comme disciples que ceux qui le combattaient. Et quand un jeune artiste, qui venait lui parler de sa vocation musicale, croyait s'attirer sa sympathie, en le flagornant, il lui demandait:

--Alors, ma musique vous satisfait? C'est de cette manière que vous exprimeriez votre amour, ou votre haine?

--Oui, maître.

--Eh bien, taisez-vous! Vous n'avez donc rien à dire.

Cette horreur des esprits soumis, qui sont nés pour obéir, ce besoin de respirer d'autres pensées que la sienne, l'attirait dans des milieux dont les idées étaient diamétralement opposées aux siennes. Il avait comme amis des gens pour qui son art, sa foi idéaliste, ses conceptions morales étaient lettre morte; ils avaient des façons différentes d'envisager la vie, l'amour, le mariage, la famille, tous les rapports sociaux:--de bonnes gens d'ailleurs, mais qui semblaient appartenir à un autre stade de l'évolution morale; les angoisses et les scrupules qui avaient dévoré une partie de la vie de Christophe leur eussent été incompréhensibles. Tant mieux pour eux! Christophe ne désirait pas les leur faire comprendre. Il ne demandait pas aux autres, en pensant comme lui, d'affermir sa pensée: de sa pensée, il était sûr. Il leur demandait d'autres pensées à connaître, d'autres âmes à aimer. Aimer, connaître, toujours plus. Voir et apprendre à voir. Il avait fini, non seulement par admettre chez les autres des tendances d'esprit qu'il avait autrefois combattues, mais par s'en réjouir: car elles lui paraissaient contribuer à la fécondité de l'univers. Il en aimait mieux Georges de ne pas prendre la vie au tragique, comme lui. L'humanité serait trop pauvre et de couleur trop grise, si elle était uniformément revêtue de sérieux moral, ou de la contrainte héroïque dont Christophe était armé. Elle avait besoin de joie, d'insouciance, d'audace irrévérencieuse à l'égard des idoles, même des plus saintes. Vive «_le sel gaulois, qui ravive la terre!_» Le scepticisme et la foi sont tous deux nécessaires. Le scepticisme, qui ronge la foi d'hier, fait la place à la foi de demain... Comme tout s'éclaire pour qui, s'éloignant de la vie, ainsi que d'un beau tableau, voit se fondre en une harmonieuse magie les couleurs divisées qui, de près, se heurtaient!

Les yeux de Christophe s'étaient ouverts à l'infinie variété du monde matériel, comme du monde moral: C'avait été une de ses conquêtes, depuis le premier voyage en Italie. À Paris, il s'était lié surtout avec des peintres et des sculpteurs; il trouvait que le meilleur du génie français était en eux. La hardiesse triomphante, avec laquelle ils poursuivaient le mouvement, ils fixaient dans son vol la couleur qui vibre, ils arrachaient les voiles dont s'enveloppe la vie, faisait bondir le cœur, d'allégresse. Richesse inépuisable, pour qui sait voir, d'une goutte de lumière! Que compte, auprès de ces délices souveraines de l'esprit, le vain tumulte des disputes et des guerres!... Mais ces disputes mêmes et ces guerres font partie du merveilleux spectacle. Il faut tout embrasser, et joyeusement jeter dans la fonte ardente de notre cœur et les forces qui nient et celles qui affirment, ennemies et amies, tout le métal de vie. La fin de tout, c'est la statue qui s'élabore en nous, le fruit divin de l'esprit; et tout est bon qui contribue à le rendre plus beau, fût-ce au prix de notre sacrifice. Qu'importe celui qui crée? Il n'y a de réel que ce qu'on crée... Vous ne nous atteignez pas, ennemis qui voulez nous nuire! Nous sommes hors de vos coups... Vous mordez le manteau vide. Il y a beau temps que je suis ailleurs!

Sa création musicale avait pris des formes sereines. Ce n'étaient plus les orages du printemps, qui naguère s'amassaient, éclataient, disparaissaient. C'étaient les blancs nuages de l'été, montagnes de neige et d'or, grands oiseaux de lumière, qui planent avec lenteur et remplissent le ciel... Créer! Moissons qui mûrissent, au soleil calme d'août...

D'abord, une torpeur vague et puissante, l'obscure joie de la grappe pleine, de l'épi gonflé, de la femme enceinte qui couve son fruit mûr. Un bourdonnement d'orgue; la ruche où les abeilles chantent, au fond du panier... De cette musique sombre et dorée, comme un rayon de miel d'automne, peu à peu se détache le rythme qui la mène; la ronde des planètes se dessine; elle tourne...

Alors, la volonté paraît. Elle saute sur la croupe du rêve hennissant qui passe, et le serre entre ses genoux. L'esprit reconnaît les lois du rythme qui l'entraîne; il dompte les forces déréglées, et leur fixe la voie et le but où il va. La symphonie de la raison et de l'instinct s'organise. L'ombre s'éclaire. Sur le long ruban de route qui se déroule, se marquent par étapes des foyers lumineux, qui seront à leur tour dans l'œuvre en création les noyaux de petits mondes planétaires enchaînés à l'enceinte de leur système solaire...

Les grandes lignes du tableau sont désormais arrêtées. À présent son visage surgit de l'aube incertaine. Tout se précise: l'harmonie des couleurs et le trait des figures. Pour accomplir l'ouvrage, toutes les ressources de l'être sont mises à réquisition. La cassolette de mémoire s'ouvre, et ses parfums s'exhalent. L'esprit déchaîne les sens; il les laisse délirer, et se tait; mais, tapi à l'affût, il guette et il choisit sa proie.

Tout est prêt: l'équipe de manœuvres exécute, avec les matériaux ravis aux sens, l'œuvre dessinée par l'esprit. Il faut au grand architecte de bons ouvriers qui sachent leur métier et ne ménagent point leurs forces. La cathédrale s'achève.

«Et Dieu contemple son œuvre. Et Il voit qu'_elle n'est pas bonne encore._»

L'œil du maître embrasse l'ensemble de sa création; sa main parfait l'harmonie.

Le rêve est accompli. _Te Deum_....

Les blancs nuages de l'été, grands oiseaux de lumière, planent avec lenteur; et le ciel tout entier est couvert de leurs ailes.

Il s'en fallait pourtant que sa vie fût réduite à son art. Un homme de sa sorte ne peut se passer d'aimer; et non pas seulement de cet amour égal, que l'esprit de l'artiste répand sur tout ce qui est: non, il faut qu'il _préfère_; il faut qu'il se donne à des êtres de son choix. Ce sont les racines de l'arbre. Par là se renouvelle tout le sang de son cœur.

Le sang de Christophe n'était pas près d'être tari. Un amour le baignait,--le meilleur de sa joie. Un double amour, pour la fille de Grazia et le fils d'Olivier. Dans sa pensée, il unissait les deux enfants. Il allait les unir, dans la réalité.

Georges et Aurora s'étaient rencontrés chez Colette. Aurora habitait dans la maison de sa cousine. Elle passait une partie de l'année à Rome, le reste du temps à Paris. Elle avait dix-huit ans, Georges cinq ans de plus. Grande, droite, élégante, la tête petite et la face large, blonde, le teint halé, une ombre de duvet sur la lèvre, les yeux clairs dont le regard riant ne se fatiguait pas à penser, le menton un peu charnu, les mains brunes, de beaux bras ronds et robustes et la gorge bien faite, elle avait l'air gai, matériel et fier. Nullement intellectuelle, très peu sentimentale, elle avait hérité de sa mère sa nonchalante paresse. Elle dormait à poings fermés, onze heures, tout d'un trait. Le reste du temps, elle flânait, en riant, à demi éveillée. Christophe la nommait _Dornröschen_, la Belle au Bois dormant. Elle lui rappelait sa petite Sabine. Elle chantait en se couchant, elle chantait en se levant, elle riait sans raison, d'un bon rire enfantin, en avalant son rire, comme un hoquet. On ne savait à quoi elle passait ses journées. Tous les efforts de Colette pour la parer de ce brillant factice, qu'on plaque si aisément sur l'esprit des jeunes filles, comme un vernis laqué, avaient été perdus: le vernis ne tenait point. Elle n'apprenait rien; elle mettait des mois à lire un livre, qu'elle trouvait très beau, sans pouvoir se souvenir, huit jours après, du titre ni du sujet; elle faisait sans trouble des fautes d'orthographe et, quand elle parlait de choses savantes, commettait des erreurs drôlatiques. Elle était rafraîchissante par sa jeunesse, sa gaieté, son manque d'intellectualisme, même par ses défauts, par son étourderie qui touchait quelquefois à l'indifférence, par son naïf égoïsme. Si spontanée, toujours! Cette petite fille, simple et paresseuse, savait être, à ses heures, coquette, innocemment: alors, elle tendait ses lignes aux petits jeunes gens, elle faisait de la peinture en plein air, jouait des nocturnes de Chopin, promenait des livres de poésie qu'elle ne lisait point, avait des conversations idéalistes et des chapeaux qui ne l'étaient pas moins.

Christophe l'observait et riait sous cape. Il avait pour Aurora une tendresse paternelle, indulgente et railleuse. Et il avait aussi une piété secrète, qui s'adressait à celle qu'il avait aimée autrefois et qui reparaissait, avec une jeunesse nouvelle, pour un autre amour que le sien. Personne ne connaissait la profondeur de son affection. La seule à la soupçonner était Aurora. Depuis son enfance, elle avait presque toujours vu Christophe auprès d'elle; elle le considérait comme quelqu'un de la famille. Dans ses peines d'autrefois, moins aimée que son frère, elle se rapprochait instinctivement de Christophe. Elle devinait en lui une peine analogue; il voyait son chagrin; et sans se les confier, ils les mettaient en commun. Plus tard, elle avait découvert le sentiment qui unissait sa mère et Christophe; il lui semblait qu'elle était du secret, quoiqu'ils ne l'y eussent jamais associée. Elle connaissait le sens du message, dont elle avait été chargée par Grazia mourante, et de l'anneau qui était maintenant à la main de Christophe. Ainsi, existaient entre elle et lui des liens cachés, qu'elle n'avait pas besoin de comprendre clairement, pour les sentir dans leur complexité. Elle était sincèrement attachée à son vieil ami, bien qu'elle n'eût jamais pu faire l'effort de jouer ou de lire ses œuvres. Assez bonne musicienne pourtant, elle n'avait même pas eu la curiosité de couper les pages d'une partition, qui lui était dédiée. Elle aimait à venir causer familièrement avec lui.--Elle vint plus souvent, quand elle sut qu'elle pouvait rencontrer chez lui Georges Jeannin.

Et Georges, de son côté, n'avait jamais trouvé jusqu'alors tant d'intérêt à la société de Christophe.

Cependant, les deux jeunes gens furent lents à se douter de leurs vrais sentiments. Ils s'étaient vus d'abord, d'un regard moqueur. Ils ne se ressemblaient guère. L'un était vif-argent, et l'autre eau qui dort. Mais il ne se passa pas beaucoup de temps avant que le vif-argent s'ingéniât à paraître plus calme et que l'eau dormante se réveillât. Georges critiquait la toilette d'Aurora, son goût italien,--un léger manque de nuances, une certaine préférence pour les couleurs tranchées. Aurora aimait à railler, imitait plaisamment la façon de parler de Georges, hâtive et un peu précieuse. Et tout en s'en moquant, tous deux prenaient plaisir... était-ce à s'en moquer, ou à s'en entretenir? Même, ils en entretenaient aussi Christophe, qui, loin de les contredire, malicieusement transmettait de l'un à l'autre les petites flèches. Ils affectaient de ne pas s'en soucier; mais ils faisaient la découverte qu'ils s'en souciaient beaucoup trop, au contraire; et incapables, surtout Georges, de cacher leur dépit, ils se livraient, à la première rencontre, de vives escarmouches. Les piqûres étaient légères; ils avaient peur de faire du mal; et la main qui les frappait leur était si chère qu'ils avaient plus de plaisir aux coups qu'ils recevaient qu'à ceux qu'ils portaient. Ils s'observaient curieusement, avec des yeux qui cherchaient les défauts de l'autre et y trouvaient des attraits. Mais ils n'en convenaient point. Chacun, seul avec Christophe, protestait que l'autre lui était insupportable. Ils n'en profitaient pas moins de toutes les occasions que Christophe leur offrait de se rencontrer.

Un jour qu'Aurora était chez son vieil ami et venait de lui annoncer sa visite pour le dimanche suivant, dans la matinée,--Georges, entrant en coup de vent, selon son habitude, dit à Christophe qu'il viendrait dimanche, dans l'après-midi. Le dimanche matin, Christophe attendit vainement Aurora. À l'heure indiquée par Georges, elle parut, s'excusant d'avoir été empêchée de venir, plus tôt; elle broda là-dessus toute une petite histoire. Christophe, qui s'amusait de son innocente rouerie, lui dit:

--C'est dommage. Tu aurais trouvé Georges; il est venu, nous avons déjeuné ensemble; il ne pouvait rester, cet après-midi.

Aurora, déconfite, n'écoutait plus ce que lui disait Christophe. Il parlait, de bonne humeur. Elle répondait distraitement; elle n'était pas loin de lui en vouloir. On sonna. C'était Georges. Aurora fut saisie. Christophe la regardait, en riant. Elle comprit qu'il s'était moqué d'elle; elle rit et rougit. Il la menaçait du doigt, avec malice. Brusquement, avec effusion, elle courut l'embrasser. Il lui soufflait à l'oreille:

--_Biricchina, ladroncello, furbetta_...

Et elle lui mettait sa main sur la bouche, pour l'obliger à se taire.