Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée

Part 26

Chapter 263,869 wordsPublic domain

Christophe était le seul qui eût quelque influence sur le jeune Jeannin. Influence limitée et bien intermittente, mais d'autant plus remarquable qu'on avait peine à l'expliquer. Christophe appartenait b cette génération de la veille, contre laquelle Georges et ses compagnons réagissaient avec violence. Il était un des plus hauts représentants de cette époque tourmentée, dont l'art et la pensée leur inspiraient une hostilité soupçonneuse. Il restait inaccessible aux Évangiles nouveaux et aux amulettes des petits prophètes et des vieux griots, qui offraient aux bons jeunes gens la recette infaillible pour sauver le monde, Rome et la France. Il demeurait fidèle à une libre foi, libre de toutes les religions, libre de tous les partis, libre de toutes les patries,--qui n'était plus de mode,--ou ne l'était pas redevenue. Enfin, si dégagé qu'il fût des questions nationales, il était un étranger à Paris, dans un temps où tous les étrangers semblaient, aux naturels de tous les pays, des barbares.

Et pourtant, le petit Jeannin, joyeux, léger, ennemi des trouble-fêtes, fougueusement épris du plaisir, des jeux violents, facilement dupé par la rhétorique de son temps, inclinant par vigueur de muscles et paresse d'esprit aux brutales doctrines de l'Action Française, nationaliste, royaliste, impérialiste,--(il ne savait pas trop)--ne respectait au fond qu'un seul homme: Christophe. Sa précoce expérience et le tact très fin qu'il tenait de sa mère lui avaient fait juger (sans que sa bonne humeur en fût altérée) le peu que valait ce monde dont il ne pouvait se passer, et la supériorité de Christophe. Il se grisait en vain de mouvement et d'action, il ne pouvait pas renier l'héritage paternel. D'Olivier lui venait, par brusques et brefs accès, une inquiétude vague, le besoin de trouver, de fixer un but à son action. Et d'Olivier aussi, peut-être, lui venait ce mystérieux instinct qui l'attirait vers celui qu'Olivier avait aimé.

Il allait voir Christophe. Expansif et un peu bavard, il aimait à se confier. Il ne s'inquiétait pas de savoir si Christophe avait le temps de l'écouter. Christophe écoutait pourtant, et il ne manifestait aucun signe d'impatience. Il lui arrivait seulement d'être distrait, quand la visite le surprenait au milieu d'un travail. C'était l'affaire de quelques minutes, pendant lesquelles l'esprit s'évadait, pour ajouter un trait à l'œuvre intérieure; puis, il revenait auprès de Georges, qui ne s'était pas aperçu de l'absence. Il s'amusait de son escapade, comme quelqu'un qui rentre sur la pointe des pieds, sans qu'on l'entende. Mais Georges, une ou deux fois, le remarqua, et dit avec indignation:

--Mais tu ne m'écoutes pas!

Alors, Christophe était honteux; et docilement, il se remettait a suivre l'impatient narrateur, en redoublant d'attention, pour se faire pardonner. La narration ne manquait pas de drôlerie; et Christophe ne pouvait s'empêcher de rire, au récit de quelque fredaine: car Georges racontait tout; il était d'une franchise désarmante.

Christophe ne riait pas toujours. La conduite de Georges lui était souvent pénible. Christophe n'était pas un saint; il ne se croyait le droit de faire la morale à personne. Les aventures amoureuses de Georges, la scandaleuse dissipation de sa fortune en des sottises, n'étaient pas ce qui le choquait le plus. Ce qu'il avait le plus de peine à pardonner, c'était la légèreté d'esprit que Georges apportait à ses fautes: certes, elles ne lui pesaient guère; il les trouvait naturelles. Il avait de la moralité une autre conception que Christophe. Il était de cette espèce de jeunes gens qui ne voient dans les rapports entre les sexes qu'un libre jeu, dénué de tout caractère moral. Une certaine franchise et une bonté insouciante étaient tout le bagage suffisant d'un honnête homme. Il ne s'embarrassait pas des scrupules de Christophe. Celui-ci s'indignait. Il avait beau se défendre d'imposer aux autres sa façon de sentir, il n'était pas tolérant; sa violence de naguère n'était qu'à demi domptée. Il éclatait parfois. Il ne pouvait s'empêcher de taxer de malpropretés certaines intrigues de Georges, et il le lui disait crûment. Georges n'était pas plus patient. Il y avait entre eux des scènes assez vives. Ensuite, ils ne se voyaient plus pendant des semaines. Christophe se rendait compte que ces emportements n'étaient pas faits pour changer la conduite de Georges, et qu'il y a quelque injustice à vouloir soumettre la moralité d'une époque à la mesure des idées morales d'une autre génération. Mais c'était plus fort que lui: à la première occasion, il recommençait. Comment douter de la foi pour qui l'on a vécu? Autant renoncer à la vie! À quoi sert de se guinder à penser autrement qu'on ne pense, pour ressembler au voisin, ou pour le ménager? C'est se détruire soi-même, sans profit pour personne. Le premier devoir est d'être ce qu'on est. Oser dire: «Ceci est bien, cela est mal.» On fait plus de bien aux faibles, en étant fort, qu'en devenant faible comme eux. Soyez indulgent, si vous voulez, pour les faiblesses commises. Mais jamais ne transigez avec une faiblesse, à commettre!...

Oui; mais Georges se gardait bien de consulter Christophe sur ce qu'il allait faire:--(le savait-il lui-même?)--il ne lui parlait de rien que lorsque c'était fait.--Alors?... Alors, que restait-il, qu'à regarder le polisson, avec un muet reproche, en haussant les épaules et souriant, comme un vieil oncle qui sait qu'on ne l'écoutera pas?

Ces jours-là, il se faisait un silence de quelques instants. Georges regardait les yeux de Christophe, qui semblaient venir de très loin. Et il se sentait tout petit garçon devant eux. Il se voyait; comme il était, dans le miroir de ce regard pénétrant, où s'allumait une lueur de malice; et il n'en était pas très fier. Christophe se servait rarement contre Georges des confidences que celui-ci venait de lui faire; on eût dit qu'il ne les avait pas entendues. Après le dialogue muet de leurs yeux, il hochait la tête railleusement; puis, il se mettait à raconter une histoire qui paraissait n'avoir aucun rapport avec ce qui précédait: une histoire de sa vie, ou de quelque autre vie, réelle ou fictive. Et Georges voyait peu à peu ressurgir, sous une lumière nouvelle, exposé en fâcheuse et burlesque posture, son Double (il le reconnaissait), passant par des erreurs analogues aux siennes. Impossible de ne pas rire de soi et de sa piteuse figure. Christophe n'ajoutait pas de commentaire. Ce qui faisait plus d'effet encore que l'histoire, c'était la puissante bonhomie du narrateur. Il parlait de lui, comme des autres, avec le même détachement, le même humour jovial et serein. Ce calme en imposait à Georges. C'était ce calme qu'il venait chercher. Quand il s'était déchargé de sa confession bavarde, il était comme quelqu'un qui s'étend et s'étire, à l'ombre d'un grand arbre, par une après-midi d'été. L'éblouissement fiévreux du jour brûlant tombait. Il sentait planer sur lui la paix des ailes protectrices. Près de cet homme qui portait, avec tranquillité, le poids d'une lourde vie, il était à l'abri de ses propres agitations. Il goûtait un repos, à l'entendre parler. Loi non plus, il n'écoutait pas toujours; il laissait son esprit vagabonder; mais, où qu'il s'égarât, le rire de Christophe était autour de lui.

Cependant, les idées de son vieil ami lui restaient étrangères. Il se demandait comment Christophe pouvait s'accommoder de sa solitude d'âme, se priver de toute attache à un parti artistique, politique, religieux, à tout groupement humain. Il le lui demandait: «N'éprouvait-il jamais le besoin de s'enfermer dans un camp?»

--S'enfermer! disait Christophe, en riant. N'est-on pas bien, dehors? Et c'est toi qui parles de te claquemurer, toi, un homme de grand air?

--Ah! ce n'est pas la même chose pour le corps et pour l'esprit, répondait Georges. L'esprit a besoin de certitude; il a besoin de penser avec les autres, d'adhérer à des principes admis par tous les hommes d'un même temps. J'envie les gens d'autrefois, ceux des âges classiques. Mes amis ont raison, qui veulent restaurer le bel ordre du passé.

--Poule mouillée! dit Christophe. Qu'est-ce qui m'a donné des découragés pareils!

--Je ne suis pas découragé, protesta Georges avec indignation. Aucun de nous ne l'est.

--Il faut que voua le soyez, dit Christophe, pour avoir peur de vous. Quoi! vous avez besoin d'un ordre, et vous ne pouvez pas le faire vous-mêmes? Il faut que vous alliez vous accrocher aux jupes de vos arrière-grand'mères! Bon Dieu! marchez tout seuls!

--Il faut s'enraciner, dit Georges, tout fier de répéter un des ponts-neufs du temps.

--Pour s'enraciner, est-ce que les arbres, dis-moi, ont besoin d'être en caisse? La terre est là, pour tous. Enfonces-y tes racines. Trouve tes lois. Cherche en toi.

--Je n'ai pas le temps, dit Georges.

--Tu as peur, répéta Christophe.

Georges se révolta; mais il finit par convenir qu'il n'avait aucun goût à regarder au fond de soi; il ne comprenait pas le plaisir qu'on y pouvait trouver: à se pencher sur ce trou noir, on risquait d'y tomber.

--Donne-moi la main, disait Christophe.

Il s'amusait à entr'ouvrir la trappe, sur sa vision réaliste et tragique de la vie. Georges reculait. Christophe refermait le ventail, en riant.

--Comment pouvez-vous vivre ainsi? demandait Georges.

--Je vis, et je suis heureux, disait Christophe.

--Je mourrais, si j'étais forcé de voir cela toujours.

Christophe lui tapait sur l'épaule:

--Voilà nos fameux athlètes!... Eh bien, ne regarde donc pas, si tu ne te sens pas la tête assez solide. Rien ne t'y force, après tout. Va de l'avant, mon petit! Mais pour cela, qu'as-tu besoin d'un maître qui te marque à l'épaule, comme un bétail? Quel mot d'ordre attends-tu? Il y a longtemps que le signal est donné. Le boute-selle a sonné, la cavalerie est en marche. Ne t'occupe que de ton cheval, À ton rang! Et galope!

--Mais où vais-je? dit Georges.

--Où va ton escadron, à la conquête du monde. Emparez-vous de l'air, soumettez les éléments, enfoncez les derniers retranchements de la nature, faites reculer l'espace, faites reculer la mort...

«_Expertus vacuum Daedalus aera..._»

... Champion du latin, connais-tu cela, dis-moi? Es-tu seulement capable de m'expliquer ce que cela veut dire?

«_Perrupit Acheronta..._»

... Voilà votre lot à vous. Heureux _conquistadores!_...

Il montrait si clairement le devoir d'action héroïque, échu à la génération nouvelle, que Georges, étonné, disait:

--Mais si vous sentez cela, pourquoi ne venez-vous pas avec nous?

--Parce que j'ai une autre tâche. Va, mon petit, fais ton œuvre. Dépasse-moi, si tu peux. Moi, je reste ici, et je veille... Tu as lu ce conte des Mille-et-Une Nuits, où un génie, haut comme une montagne, est enfermé dans une boîte, sous le sceau de Salomon?... Le génie est ici, dans le fond de notre âme, cette âme sur laquelle tu as peur de te pencher. Moi et ceux de mon temps, nous avons passé notre vie à lutter avec lui; nous ne l'avons pas vaincu; il ne nous a pas vaincus. À présent, nous et lui, nous reprenons haleine; et nous nous regardons, sans rancune et sans peur, satisfaits des combats que nous nous sommes livrés, et attendant qu'expire la trêve consentie. Vous, profitez de la trêve pour refaire vos forces et pour cueillir la beauté du monde! Soyez heureux, jouissez de l'accalmie. Mais souvenez-vous qu'un jour, vous ou ceux qui seront vos fils, au retour de vos conquêtes, il faudra que vous reveniez à cet endroit où je suis et que vous repreniez le combat, avec des forces neuves, contre celui qui est là et près de qui je veille. Et le combat durera, entrecoupé de trêves, jusqu'à ce que l'un des deux ait été terrassé. À vous, d'être plus forts et plus heureux que nous!...--En attendant, fais du sport, si tu veux; aguerris tes muscles et ton cœur; et ne sois pas assez fou pour dilapider en niaiseries ta vigueur impatiente: tu es d'un temps (sois tranquille!) qui en trouvera l'emploi.

Georges ne retenait pas grand'chose de ce que lui disait Christophe. Il était d'esprit assez ouvert pour que les pensées de Christophe y entrassent; mais elles en ressortaient aussitôt. Il n'était pas au bas de l'escalier qu'il avait tout oublié. Il n'en demeurait pas moins sous une impression de bien-être, qui persistait, alors que le souvenir de ce qui l'avait produite était depuis longtemps effacé. Il avait pour Christophe une vénération. Il ne croyait à rien de ce que Christophe croyait. (Au fond, il riait de tout, il ne croyait à rien.) Mais il eût cassé la tête à qui se fût permis de dire du mal de son vieil ami.

Par bonheur, on ne le lui disait pas: sans quoi, il aurait eu fort à faire.

Christophe avait bien prévu la saute de vent prochaine. Le nouvel idéal de la jeune musique française était différent du sien; mais tandis que c'était une raison de plus pour que Christophe eût de la sympathie pour elle, elle n'en avait aucune pour lui. Sa vogue auprès du public n'était pas faite pour le réconcilier avec les plus affamés de ces jeunes gens; ils n'avaient pas grand'chose dans le ventre; et leurs crocs, d'autant plus, étaient longs et mordaient. Christophe ne s'émouvait pas de leurs méchancetés.

--Quel cœur ils y mettent! disait-il. Ils se font les dents, ces petits...

Il n'était pas loin de les préférer à ces autres petits chiens, qui le flagornaient, parce qu'il avait du succès,--ceux dont parle d'Aubigné, qui, «_lorsqu'un matin a mis la tête dans un pot de beurre, lui viennent lécher les barbes par congratulation_».

Il avait une pièce reçue à l'Opéra. À peine acceptée, on la mit en répétitions. Un jour, Christophe apprit, par des attaques de journaux, que pour faire passer son œuvre, on avait remis aux calendes la pièce d'un jeune compositeur, qui devait être jouée. Le journaliste s'indignait de cet abus de pouvoir, dont il rendait responsable Christophe.

Christophe vit le directeur, et lui dit:

--Vous ne m'aviez pas prévenu. Cela ne se fait point. Vous allez monter d'abord l'opéra que vous aviez reçu avant le mien.

Le directeur s'exclama, se mit à rire, refusa, couvrit de flatteries Christophe, son caractère, ses œuvres, sou génie, traita l'œuvre de l'autre avec le dernier mépris, assura qu'elle ne valait rien et qu'elle ne ferait pas un sou.

--Alors, pourquoi l'avez-vous reçue?

--On ne fait pas tout ce qu'on veut. Il faut bien donner, de loin en loin, un semblant de satisfaction à l'opinion. Autrefois, ces jeunes gens pouvaient crier; personne ne les entendait. À présent, ils trouvent moyen d'ameuter contre nous une presse nationaliste, qui braille à la trahison et nous appelle mauvais Français, quand on a le malheur de ne pas s'extasier devant leur jeune école. La jeune école! Parlons-en!... Voulez-vous que je vous dise? J'en ai plein le dos! Et le public, aussi. Ils nous rasent, avec leurs _Oremus!_... Pas de sang dans les veines; des petits sacristains qui vous chantent la messe; quand ils font des duos d'amour, on dirait des _De profundis_... Si j'étais assez sot pour monter les pièces qu'on m'oblige à recevoir, je ruinerais mon théâtre. Je les reçois: c'est tout ce qu'on peut me demander.--Parlons de choses sérieuses. Vous, vous faites des salles pleines...

Les compliments reprirent.

Christophe l'interrompit net, et dit avec colère:

--Je ne suis pas dupe. Maintenant que je suis vieux et un homme «arrivé», vous vous servez de moi, pour écraser les jeunes. Lorsque j'étais jeune, vous m'auriez écrasé comme eux. Vous jouerez la pièce de ce garçon, ou je retire la mienne.

Le directeur leva les bras au ciel, et dit:

--Vous ne voyez donc pas que si nous faisions ce que vous voulez, nous aurions l'air de céder à l'intimidation de leur campagne de presse?

--Que m'importe? dit Christophe.

--À votre aise! Vous en serez la première victime.

On mit à l'étude l'œuvre du jeune musicien, sans interrompre les répétitions de l'œuvre de Christophe. L'une était en trois actes, l'autre en deux; on convint de les donner dans le même spectacle. Christophe vit son protégé; il avait voulu être le premier à lui annoncer la nouvelle. L'autre se confondit en promesses de reconnaissance éternelle.

Naturellement, Christophe ne put faire que le directeur ne donnât tous ses soins à sa pièce. L'interprétation, la mise en scène de l'autre furent sacrifiées. Christophe n'en sut rien. Il avait demandé à suivre quelques répétitions de l'œuvre du jeune homme; il l'avait trouvée bien médiocre; il avait hasardé deux ou trois conseils: ils avaient été mal reçus; il s'en était tenu là et il ne s'en mêlait plus. D'autre part, le directeur avait fait admettre au nouveau-venu la nécessité de quelques coupures, s'il voulait que sa pièce passât sans retard. Ce sacrifice, d'abord aisément consenti, ne tarda pas à sembler douloureux à l'auteur.

Le soir de la représentation arrivé, la pièce du débutant n'eut aucun succès; celle de Christophe fit grand bruit. Quelques journaux déchirèrent Christophe; ils parlaient d'un coup monté, d'un complot pour écraser un jeune et grand artiste français; ils disaient que son œuvre avait été mutilée, pour complaire au maitre allemand, qu'ils représentaient bassement jaloux de toutes les gloires naissantes. Christophe haussa les épaules, pensant:

--Il va répondre.

«Il» ne répondit pas. Christophe lui envoya un des entrefilets, avec ces mots:

--Vous avez lu?

L'autre écrivit:

--Comme c'est regrettable! Ce journaliste a toujours été si délicat pour moi! Vraiment, je suis fâché. Le mieux est de ne pas faire attention.

Christophe rit, et pensa:

--Il a raison, le petit pleutre.

Et il en jeta le souvenir dans ce qu'il nommait ses «oubliettes».

Mais le hasard voulut que Georges, qui lisait rarement les journaux et qui les lisait mal, à part les articles de sport, tombât cette fois sur les attaques les plus violentes contre Christophe. Il connaissait le journaliste. Il alla au café où il était sûr de le rencontrer, l'y trouva, le calotta, eut un duel avec lui, et lui égratigna rudement l'épaule avec son épée.

Le lendemain, en déjeunant, Christophe apprit l'affaire, par une lettre d'ami. Il en fut suffoqué. Il laissa son déjeuner et courut chez Georges. Georges lui-même ouvrit. Christophe entra, comme un ouragan, le saisit par les deux bras, et, le secouant avec colère, il se mit à l'accabler sous une volée de reproches furibonds.

--Animal! criait-il, tu t'es battu pour moi! Qui t'a donné la permission? Un gamin, un étourneau, qui se mêle de mes affaires! Est-ce que je ne suis pas capable de m'en occuper, dis-moi? Te voilà bien avancé! Tu as fait à ce gredin l'honneur de te battre avec lui. C'est tout ce qu'il demandait. Tu en as fait un héros. Imbécile! Et si le hasard avait voulu... (Je suis sûr que tu t'es jeté là-dedans, en écervelé, comme toujours)... si tu avais été tué!... Malheureux! je ne te l'aurais pardonné, de ta vie!...

Georges, qui riait comme un fou, à cette dernière menace tomba dans un tel accès d'hilarité qu'il en pleurait:

--Vieil ami, que tu es drôle! Ah! tu es impayable! Voilà que tu m'injuries, pour t'avoir défendu! Une autre fois, je t'attaquerai. Peut-être que tu m'embrasseras.

Christophe s'interrompit; il étreignit Georges, l'embrassa sur les deux joues, et puis, une seconde fois encore, et il dit:

--Mon petit!... Pardon. Je suis une vieille bête... Mais aussi, cette nouvelle m'a bouleversé le sang. Quelle idée de te battre! Est-ce qu'on se bat avec ces gens? Tu vas me promettre tout de suite que tu ne recommenceras plus jamais.

--Je ne promets rien du tout, dit Georges. Je fais ce qui me plaît.

--Je te le défends, entends-tu. Si tu recommences, je ne veux plus te voir, je te désavoue dans les journaux, je te...

--Tu me déshérites, c'est entendu.

--Voyons, Georges, je t'en prie... À quoi cela sert-il?

--Mon bon vieux, tu vaux mille fois mieux que moi, et tu sais infiniment plus de choses; mais pour ces canailles-là, je les connais mieux que toi. Sois tranquille, cela servira; ils tourneront maintenant plus de sept fois dans leur bouche leur langue empoisonnée, avant de t'injurier.

--Eh! que me font ces oisons? Je me moque de ce qu'ils peuvent dire.

--Mais moi, je ne m'en moque pas. Mêle-toi de ce qui te regarde!

Dès lors, Christophe fut dans des transes qu'un article nouveau n'éveillât la susceptibilité de Georges. Il y avait quelque comique à le voir, les jours qui suivirent, s'attabler au café et dévorer les journaux, lui qui ne les lisait jamais, tout prêt, au cas où il y eût trouvé un article injurieux, à faire n'importe quoi (une bassesse, au besoin), pour empêcher que ces lignes ne tombassent sous les yeux de Georges. Après une semaine, il se rassura. Le petit avait raison. Son geste avait donné à réfléchir, pour le moment, aux aboyeurs.--Et Christophe, tout en bougonnant contre le jeune fou qui lui avait fait perdre huit jours de travail, se disait qu'après tout il n'avait guère le droit de lui faire la leçon. Il se souvenait de certain jour, il n'y avait pas si longtemps, où lui-même s'était battu, à cause d'Olivier. Et il croyait entendre Olivier, qui disait:

--Laisse, Christophe, je te rends ce que tu m'as prêté!

Si Christophe prenait aisément son parti des attaques contre lui, un autre était fort loin de ce désintéressement ironique. C'était Emmanuel.

L'évolution de la pensée européenne allait grand train. On eût dit qu'elle s'accélérait avec les inventions mécaniques et les moteurs nouveaux. La provision de préjugés et d'espoirs, qui suffisait naguère à nourrir vingt ans d'humanité, était brûlée en cinq ans. Les générations d'esprits galopaient, les unes derrière les autres, et souvent par-dessus: le Temps sonnait la charge.--Emmanuel était dépassé.

Le chantre des énergies françaises n'avait jamais renié l'idéalisme de son maître, Olivier. Si passionné que fût son sentiment national, il se confondait avec son culte de la grandeur morale. S'il annonçait dans ses vers, d'une voix éclatante, le triomphe de la France, c'était qu'il adorait en elle, par un acte de foi, la pensée la plus haute de l'Europe actuelle, l'Athéna Niké, le Droit victorieux qui prend sa revanche de la Force.--Et voici que la Force s'était réveillée, au cœur même du Droit; et elle resurgissait, dans sa fauve nudité. La génération nouvelle, robuste et aguerrie, aspirait au combat et avait, avant la victoire, une mentalité de vainqueur. Elle était orgueilleuse de ses muscles, de sa poitrine élargie, de ses sens vigoureux et affamés de jouir, de ses ailes d'oiseau de proie qui plane sur les plaines; il lui tardait de s'abattre et d'essayer ses serres. Les prouesses de la race, les vols fous par-dessus les Alpes et les mers, les chevauchées épiques à travers les sables africains, les nouvelles croisades, pas beaucoup moins mystiques, pas beaucoup plus intéressées que celles de Philippe-Auguste et de Villehardouin, achevaient de tourner la tête à la nation. Ces enfants qui n'avaient jamais vu la guerre que dans des livres n'avaient point de peine à lui prêter des beautés. Ils se faisaient agressifs. Las de paix et d'idées, ils célébraient «l'enclume des batailles», sur laquelle l'action aux poings sanglants reforgerait, un jour, la puissance française. Par réaction contre l'abus écœurant des idéologies, ils érigeaient le mépris de l'idéal en profession de foi. Ils mettaient de la forfanterie à exalter le bon sens borné, le réalisme violent, l'égoïsme national, sans pudeur, qui foule aux pieds la justice des autres et les autres nationalités, quand c'est utile à la grandeur delà patrie. Ils étaient xénophobes, antidémocrates, et--même les plus incroyants--prônaient le retour au catholicisme, par besoin pratique de «canaliser l'absolu», d'enfermer l'infini sous la garde d'une puissance d'ordre et d'autorité. Ils ne se contentaient pas de dédaigner--ils traitaient en malfaiteurs publics les doux radoteurs de la veille, les songes-creux idéalistes, les penseurs humanitaires. Emmanuel était du nombre, aux yeux de ces jeunes gens. Il en souffrait cruellement, et il s'en indignait.