Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée

Part 24

Chapter 243,901 wordsPublic domain

Pour la fête de Christophe, elle habilla sa petite fille, comme elle-même elle était, au temps où ils s'étaient rencontrés jadis, pour la première fois; et elle fit jouer à l'enfant le morceau que Christophe, jadis, lui faisait répéter.

Cette grâce, cette tendresse, cette bonne amitié, se mêlaient à des sentiments contradictoires. Elle était frivole, elle aimait la société, elle avait plaisir à être courtisée, même par des sots; elle était assez coquette, sauf avec Christophe,--même avec Christophe. Lorsqu'il était tendre avec elle, elle était volontiers froide et réservée. Lorsqu'il était froid et réservé, elle se faisait tendre et elle lui adressait d'affectueuses agaceries. La plus honnête des femmes. Mais dans la plus honnête il y a, par moments, une fille. Elle tenait à ménager le monde, à se conformer aux conventions. Bien douée pour la musique, elle comprenait les œuvres de Christophe; mais elle ne s'y intéressait pas beaucoup--(et il le savait bien).--Pour une vraie femme latine, l'art n'a de prix qu'autant qu'il se ramène à la vie, et la vie à l'amour... L'amour qui couve au fond du corps voluptueux, engourdi... Qu'a-t-elle à faire des symphonies tourmentées, des méditations tragiques, des passions intellectuelles du Nord? Il lui faut une musique ou ses désirs cachés s'épanouissent, avec un minimum d'efforts, un opéra qui soit la vie passionnée, sans la fatigue des passions, un art sentimental, sensuel et paresseux.

Elle était faible et changeante; elle ne pouvait s'appliquer à une étude sérieuse que par intermittences; il lui fallait se distraire; rarement, elle faisait le lendemain ce qu'elle avait annoncé, la veille. Que de puérilités, de petits caprices déconcertants! La trouble nature de la femme, son caractère maladif et déraisonnable, par périodes... Elle s'en rendait compte et tâchait alors de s'isoler. Elle connaissait ses faiblesses, elle se reprochait de n'y pas mieux résister, puisqu'elles chagrinaient son ami; quelquefois, elle lui fit, sans qu'il le sût, de réels sacrifices; mais au bout du compte, la nature était la plus forte. Au reste, Grazia ne pouvait souffrir que Christophe eût l'air de lui commander; et il arriva qu'une ou deux fois, pour affirmer son indépendance, elle fît le contraire de ce qu'il lui demandait. Ensuite, elle le regrettait; la nuit, elle avait des remords de ne pas rendre Christophe plus heureux; elle l'aimait beaucoup plus qu'elle ne le lui montrait; elle sentait que cette amitié était la meilleure part de sa vie. Comme il est ordinaire, entre deux êtres très différents qui s'aiment, ils étaient le mieux unis, quand ils n'étaient pas ensemble. En vérité, si un malentendu avait séparé leurs destinées, la faute n'en était pas tout entière à Christophe, ainsi qu'il le croyait bonnement. Même lorsque Grazia, jadis, aimait le plus Christophe, l'eût-elle épousé? Elle lui aurait peut-être donné sa vie; mais lui aurait-elle donné de vivre toute sa vie avec lui? Elle savait (elle se gardait de l'avouer à Christophe) elle savait qu'elle avait aimé son mari et qu'encore aujourd'hui, après tout le mal qu'il lui avait fait, elle l'aimait comme jamais elle n'avait aimé Christophe... Secrets du cœur, secrets du corps, dont on n'est pas très fière, et qu'on cache à ceux qui vous sont chers, autant par respect pour eux que par une pitié complaisante pour soi... Christophe était trop homme pour les deviner; mais il lui arrivait, par éclairs, d'entrevoir combien celle qui l'aimait le mieux tenait peu à lui,--et qu'il ne faut compter tout à fait sur personne, sur personne, dans la vie. Son amour n'en était pas altéré. Il n'en éprouvait même aucune amertume. La paix de Grazia s'étendait sur lui. Il acceptait. Ô vie, pourquoi te reprocher ce que tu ne peux donner? N'es-tu pas très belle et très sainte, comme tu es? Il faut aimer ton sourire, Joconde...

Christophe contemplait longuement le beau visage de l'amie; il y lisait bien des choses du passé et de l'avenir. Durant les longues années où il avait vécu seul, voyageant, parlant peu, mais regardant beaucoup, il avait acquis une divination du visage humain, cette langue riche et complexe que des siècles ont formée. Mille fois plus complexe que le langage parlé. La race s'exprime en elle... Contrastes perpétuels entre les lignes d'une figure et les mots qu'elle dit! Tel profil de jeune femme, au dessin net, un peu sec, à la façon de Burne Jones, tragique, comme rongé par une passion secrète, une jalousie, une douleur shakespearienne... Elle parle: c'est une petite bourgeoise, sotte comme un panier, coquette et égoïste avec médiocrité, n'ayant aucune idée des redoutables forces inscrites dans sa chair. Cependant, cette passion, cette violence sont en elle. Sous quelle forme se traduiront-elles, un jour? Sera-ce par une âpreté au gain, une jalousie conjugale, une belle énergie, une méchanceté maladive? On ne sait. Il se peut même qu'elle les transmette à un autre de son sang, avant que soit venue l'heure de l'explosion. Mais c'est un élément qui plane sur la race, comme une fatalité.

Grazia aussi portait le poids de ce trouble héritage, qui, de tout le patrimoine des vieilles familles, est ce qui risque le moins de se dissiper en route. Elle, du moins, le connaissait. Grande force, de savoir sa faiblesse, de se rendre, sinon maître, pilote de l'âme de la race à laquelle on est lié, qui vous emporte comme un vaisseau,--de faire son instrument de la fatalité, de s'en servir, comme d'une voilure, qu'on tend ou cargue, suivant le vent. Lorsque Grazia fermait les yeux, elle entendait en elle plus d'une voix inquiétante, dont le timbre lui était connu. Mais dans son âme saine, les dissonances finissaient par se fondre; elles formaient, sous la main de sa raison harmonieuse, une musique profonde et veloutée.

Par malheur, il ne dépend pas de nous de transmettre à ceux de notre sang, le meilleur de notre sang.

Des deux enfants de Grazia, l'une, la fillette, Aurora, qui avait onze ans, lui ressemblait; elle était moins jolie, d'une sève un peu rustique; elle boitait légèrement: c'était une bonne petite, affectueuse et gaie, qui avait une excellente santé, beaucoup de bonne volonté, peu de dons naturels, sauf celui de l'oisiveté, la passion de ne rien faire. Christophe l'adorait. Il goûtait, en la voyant à côté de Grazia, le charme d'un être double, qu'on saisit à la fois à deux âges dé sa vie... Deux fleurs d'une même tige: une Sainte Famille de Léonard, la Vierge et la sainte Anne, une gamme du même sourire. On embrasse d'un regard l'entière floraison d'une âme féminine; et cela est beau et mélancolique: car on la voit passer... Rien de plus naturel pour un cœur passionné que d'aimer d'amour brûlant et chaste les deux sœurs à la fois, ou la mère et la fille. La femme que Christophe aimait, il eût voulu l'aimer dans toute la suite de sa race. Chacun de ses sourires, de ses pleurs, des plis de son cher visage, n'était-il pas un être, le ressouvenir d'une vie écoulée, avant que se fussent ouverts ses yeux à la lumière, l'annonciateur d'un être qui viendrait plus tard, quand ses beaux yeux seraient fermés?

Le petit garçon, Lionello, avait neuf ans. Beaucoup plus joli que sa sœur, et d'une race plus fine, trop fine, exsangue et usée, il ressemblait au père; il était intelligent, riche en mauvais instincts, caressant et dissimulé. Il avait de grands yeux bleus, de longs cheveux blonds de fille, le teint blême, la poitrine délicate, une nervosité maladive, dont il jouait, à l'occasion, étant comédien né, étrangement habile à trouver le faible des gens. Grazia avait pour lui une prédilection, par cette préférence naturelle des mères pour l'enfant moins bien portant,--aussi par cet attrait de femmes bonnes et honnêtes pour des fils qui ne sont ni l'un ni l'autre (car en eux se soulage toute une part de leur vie qu'elles ont refoulée). Et il s'y mêle encore un souvenir de l'homme qui les a tait souffrir et jouir, qu'elles ont méprisé peut-être, mais aimé. Toute cette flore capiteuse de l'âme, qui pousse dans la serre obscure et tiède du subconscient.

Malgré l'attention de Grazia à partager entre ses deux enfants également sa tendresse, Aurora sentait la différence, et elle en souffrait un peu. Christophe la devinait, elle devinait Christophe; ils se rapprochaient, d'instinct. Au lieu qu'entre Christophe et Lionello grondait une antipathie, que l'enfant déguisait sous une exagération de gentillesses zézayantes,--que Christophe repoussait, comme un sentiment honteux. Il se faisait violence; il s'efforçait de chérir cet enfant d'un autre, comme si c'était celui qu'il lui eût été ineffablement doux d'avoir de l'aimée. Il ne voulait pas reconnaître la mauvaise nature de Lionello, tout ce qui lui rappelait «l'autre»; il s'appliquait à ne trouver en lui que l'âme de Grazia. Grazia, plus clairvoyante, ne se faisait aucune illusion sur son fils; et elle ne l'en aimait que davantage.

Cependant, le mal, qui depuis des années couvait chez l'enfant, éclata. La phtisie. Grazia prit la résolution d'aller s'enfermer avec Lionello dans un sanatorium des Alpes. Christophe demanda à l'accompagner. Pour ménager l'opinion, elle l'en dissuada. Il fut peiné de l'importance excessive qu'elle attachait aux conventions.

Elle partit. Elle avait laissé sa fille chez Colette. Elle ne tarda pas à se sentir terriblement isolée, parmi ces malades qui ne parlent que de leur mal, dans cette nature sans pitié, dont le visage impassible se dresse au-dessus des loques humaines. Pour fuir le spectacle déprimant de ces malheureux qui, le crachoir à la main, s'épient les uns les autres et suivent sur le voisin les progrès de la mort, elle quitta le Palace hôpital et elle loua un chalet où elle était seule avec son petit malade. Au lieu d'améliorer, l'altitude aggravait l'état de Lionello. La fièvre était plus forte. Grazia passa des nuits d'angoisses. Christophe en ressentait au loin l'intuition aiguë, quoique son amie ne lui écrivît rien: car elle se raidissait dans sa fierté; elle eût souhaité que Christophe fût là; mais elle lui avait interdit de la suivre; elle ne pouvait consentir à avouer maintenant: «Je suis trop faible, j'ai besoin de vous...»

Un soir qu'elle se tenait sur la galerie du chalet, à cette heure du crépuscule si cruelle pour les cœurs tourmentés, elle vit... elle crut voir sur le sentier qui montait de la station du funiculaire... Un homme marchait, d'un pas précipité; il s'arrêtait, hésitant, le dos un peu voûté. Il leva la tête et regarda le chalet. Elle se jeta à l'intérieur, afin qu'il ne la vît pas; elle comprimait son cœur avec ses mains, et, tout émue, elle riait. Bien qu'elle ne fût guère religieuse, elle se mit à genoux, elle cacha sa figure dans ses bras: elle avait besoin de remercier quelqu'un... Cependant, il n'arrivait pas. Elle retourna à la fenêtre, et regarda, cachée derrière ses rideaux. Il s'était arrêté, adossé à la barrière d'un champ, près de la porte du chalet. Il n'osait pas entrer. Et elle, plus troublée que lui, souriait, et disait tout bas:

--Viens... Viens...

Enfin, il se décida, et sonna. Déjà, elle était à la porte. Elle ouvrit. Il avait les yeux d'un bon chien, qui craint d'être battu. Il dit:

--Je suis venu... Pardon...

Elle lui dit:

--Merci!

Alors, elle lui avoua combien elle l'attendait.

Christophe l'aida à soigner le petit, dont l'état empirait. Il y mit tout son cœur. L'enfant lui témoignait une animosité irritée; il ne prenait plus la peine de la cacher; il trouvait à dire des paroles méchantes. Christophe attribuait tout au mal. Il avait une patience qui ne lui était pas coutumière. Ils passèrent au chevet de l'enfant une suite de jours pénibles, surtout une nuit de crise, au sortir de laquelle Lionello, qui semblait perdu, fut sauvé. Et ce fut alors pour eux un bonheur si pur,--tous deux, veillant le petit malade endormi,--que brusquement elle se leva, elle prit son manteau à capuchon, elle entraîna Christophe au dehors, sur la route, dans la neige, le silence et la nuit, sous les froides étoiles. Appuyée à son bras, aspirant avec enivrement la paix glacée du monde, ils échangeaient à peine quelques syllabes. Nulle allusion à leur amour. Seulement, quand ils rentrèrent, sur le pas de la porte, elle lui dit:

--Mon cher, cher ami!... les yeux illuminés de bonheur pour leur enfant sauvé...

Ce fut tout. Mais ils sentirent que leur lien était devenu sacré.

De retour à Paris après la longue convalescence, installée dans un petit hôtel qu'elle avait loué à Passy, elle ne prit plus aucun soin de «ménager l'opinion»; elle se sentait le courage de la braver, pour son ami. Leur vie était désormais si intimement mêlée qu'elle se fût jugée lâche de cacher l'amitié qui les unissait, au risque--inévitable--que cette amitié fût calomniée. Elle recevait Christophe, à toute heure du jour; elle se montrait avec lui, en promenade, au théâtre; elle lui parlait familièrement devant tous. Personne ne doutait qu'ils ne fussent amants. Colette elle-même trouvait qu'ils s'affichaient trop. Grazia arrêtait les allusions, d'un sourire, et, tranquillement, passait outre.

Pourtant, elle n'avait donné à Christophe aucun droit nouveau sur elle. Ils n'étaient rien qu'amis; il lui parlait toujours avec le même respect affectueux. Mais entre eux, rien n'était caché; ils se consultaient sur tout; et insensiblement, Christophe exerçait dans la maison une sorte d'autorité familiale: Grazia l'écoutait et suivait ses conseils. Depuis l'hiver passé dans le sanatorium, elle n'était plus la même; les inquiétudes et les fatigues avaient éprouvé gravement sa santé, jusque-là robuste. L'âme s'en était ressentie. Malgré quelques retours des caprices d'antan, elle avait un je ne sais quoi de plus sérieux, de plus recueilli, un plus constant désir d'être bonne, de s'instruire et de ne pas faire de peine. Elle était attendrie de l'affection de Christophe, de son désintéressement, de sa pureté de cœur; et elle songeait à lui faire, quelque jour, le grand bonheur qu'il n'osait plus rêver: devenir sa femme.

Jamais il n'en avait reparlé, depuis le refus qu'elle lui avait opposé; il ne se le croyait pas permis. Mais il gardait le regret de l'espoir impossible. Quelque respect qu'il eût pour les paroles de l'amie, la façon désabusée dont elle jugeait le mariage ne l'avait pas convaincu; il persistait à croire que l'union de deux êtres qui s'aiment, d'un amour profond et pieux, est le faîte du bonheur humain.--Ses regrets furent ravivés par la rencontre du vieux ménage Arnaud.

Madame Arnaud avait plus de cinquante ans. Son mari, soixante-cinq ou six. Tous deux paraissaient en avoir beaucoup plus. Lui, s'était épaissi; elle, tout amincie, un peu ratatinée; si fluette autrefois déjà, elle n'était plus qu'un souffle. Ils s'étaient retirés dans une maison de province, après qu'Arnaud eut pris sa retraite. Nul lien ne les rattachait plus au siècle que le journal qui venait, dans la torpeur de la petite ville et de leur vie qui s'endormait, leur apporter l'écho tardif des rumeurs du monde. Ils y lurent, une fois, le nom de Christophe. Madame Arnaud lui écrivit quelques lignes affectueuses, un peu cérémonieuses, pour lui dire la joie qu'ils avaient de sa gloire. Aussitôt, il prit le train, sans s'annoncer.

Il les trouva dans leur jardin, assoupis sous le dais rond d'un frêne, par une chaude après-midi d'été. Ils étaient comme les deux vieux époux de Bœcklin, qui s'endorment sous la tonnelle, la main dans la main. Le soleil, le sommeil, la vieillesse les accablent; ils tombent, ils sont déjà plus qu'à mi-corps enfoncés dans le rêve d'au-delà. Et, dernière lueur de vie, persiste jusqu'au bout leur tendresse, le contact de leurs mains, de la chaleur de leur corps qui s'éteint...--Ils eurent une grande joie de la visite de Christophe, pour tout ce qu'il leur rappelait du passé. Ils causèrent des jours anciens, qui de loin leur semblaient lumineux. Arnaud se complaisait à parler; mais il avait perdu la mémoire des noms. Madame Arnaud les lui soufflait. Elle se taisait volontiers, elle aimait mieux écouter que parler; mais les images d'autrefois s'étaient conservées fraîches, dans son cœur silencieux; par lueurs, elles transparaissaient, comme des cailloux qui brillent dans un ruisseau. Il en était une, que Christophe reconnut dans les yeux qui le regardaient, avec une affectueuse compassion; mais le nom d'Olivier ne fut pas prononcé. Le vieil Arnaud avait pour sa femme des attentions maladroites et touchantes; il était soucieux qu'elle ne prit froid, qu'elle ne prît chaud; il couvait d'un amour inquiet ce cher visage fané, dont le sourire fatigué s'efforçait de le rassurer. Christophe les observait, ému, avec un peu d'envie... Vieillir ensemble. Aimer dans sa compagne jusqu'à l'usure des ans. Se dire: «Ces petits plis, près de l'œil, sur le nez, je les connais, je les ai vus se former, je sais quand ils sont venus. Ces pauvres cheveux gris, ils se sont décolorés, jour par jour, avec moi, un peu par moi, hélas! Ce fin visage s'est gonflé et rougi, à la forge des fatigues et des peines qui nous ont brûlés. Mon âme, que je t'aime mieux encore d'avoir souffert et vieilli avec moi! Chacune de tes rides m'est une musique du passé.»... Charmantes vieilles gens, qui après la longue veille de la vie, côte à côte, vont s'endormir côte à côte dans la paix de la nuit! Leur vue était bienfaisante et douloureuse pour Christophe. Oh! que la vie, que la mort eût été belle, ainsi!

Quand il revit Grazia, il ne put s'empêcher de lui raconter sa visite. Il ne lui dit pas les pensées que cette visite avait éveillées. Mais elle les lut en lui. Il était absorbé, en parlant. Il détournait les yeux; et il se taisait, par moments. Elle le regardait, elle souriait, et le trouble de Christophe se communiquait à elle.

Ce soir-là, quand elle se retrouva seule dans sa chambre, elle resta à rêver. Elle se redisait le récit de Christophe; mais l'image qu'elle voyait au travers n'était pas celle des vieux époux endormis sous le frêne: c'était le rêve timide et ardent de son ami. Et son cœur était plein d'amour. Couchée, la lumière éteinte, elle pensait:

--Oui, c'est une chose absurde, absurde et criminelle, de perdre l'occasion d'un tel bonheur. Quelle joie au monde vaut celle de rendre heureux celui qu'on aime?... Quoi! Est-ce que je l'aime?

Elle se tut, écoutant, émue, son cœur qui répondait:

--Je l'aime.

À ce moment, une toux sèche, rauque, précipitée, éclata dans la chambre voisine, où dormaient les enfants. Grazia dressa l'oreille; depuis la maladie du petit, elle était toujours inquiète. Elle l'interrogea. Il ne répondit pas et continua de tousser. Elle sauta du lit, elle vint auprès de lui. Il était irrité, il geignait, il disait qu'il n'était pas bien, et il s'interrompait pour tousser.

--Où as-tu mal?

Il ne répondait pas; il gémissait qu'il avait mal.

--Mon trésor, je t'en prie, dis-moi où tu as mal.

--Je ne sais pas.

--As-tu mal, ici?

--Oui. Non. Je ne sais pas. J'ai mal partout.

Là-dessus, il était pris d'une nouvelle quinte de toux, violente, exagérée. Grazia était effrayée; elle avait le sentiment qu'il se forçait à tousser; mais elle se le reprochait, en voyant le petit, en sueur et haletant. Elle l'embrassait, elle lui disait de tendres paroles, il semblait se calmer; mais aussitôt qu'elle essayait de le quitter, il recommençait à tousser. Elle dut rester à son chevet, grelottante: car il ne permettait même pas qu'elle s'éloignât, pour se vêtir, il voulait qu'elle lui tînt la main; et il ne la lâcha point, jusqu'à ce que le sommeil le prît. Alors, elle se recoucha, glacée, inquiète, harassée. Et il lui fut impossible de retrouver ses rêves.

L'enfant avait un pouvoir singulier de lire dans la pensée de sa mère. On trouve assez souvent--mais à ce degré, rarement,--ce génie instinctif chez des êtres du même sang: à peine ont-ils besoin de se regarder, pour savoir ce que l'autre pense; ils le devinent, à mille indices imperceptibles. Cette disposition naturelle, que fortifie la vie en commun, était aiguisée, chez Lionello, par une méchanceté toujours en éveil. Il avait la clairvoyance que donne le désir de nuire. Il détestait Christophe. Pourquoi? Pourquoi un enfant prend-il en aversion tel ou tel qui ne lui a rien fait? Souvent, c'est le hasard. Il suffit que l'enfant ait commencé, un jour, par se persuader qu'il déteste quelqu'un, pour en prendre l'habitude; et plus on le raisonne, plus il s'obstine; après avoir joué la haine, il finit par haïr vraiment. Mais il est, d'autres fois, des raisons plus profondes qui dépassent l'esprit de l'enfant; il ne les soupçonne pas... Dès les premiers jours qu'il avait vu Christophe, le fils du comte Berény avait senti de l'animosité contre celui que sa mère avait aimé. On eût dit qu'il avait eu l'intuition de l'instant précis où Grazia songea à épouser Christophe. À partir de ce moment, il ne cessa plus de les surveiller. Il était toujours entre eux, il refusait de quitter le salon, lorsque Christophe venait; ou bien il s'arrangeait de façon à faire brusquement irruption dans la pièce où ils se trouvaient ensemble. Bien plus, quand sa mère était seule et pensait à Christophe, il s'asseyait près d'elle; et il l'épiait. Ce regard la gênait, la faisait presque rougir. Elle se levait, pour cacher son trouble.--Il prenait plaisir à dire de Christophe, devant elle, des choses blessantes. Elle le priait de se taire. Il insistait. Et si elle voulait le punir, il menaçait de se rendre malade. C'était une tactique dont il usait, avec succès depuis l'enfance. Tout petit, un jour, qu'on l'avait grondé, il avait inventé, comme vengeance, de se déshabiller et de se coucher nu sur le carreau, afin de prendre un gros rhume.--Une fois que Christophe venait d'apporter une œuvre musicale qu'il avait composée pour la fête de Grazia, Lionello s'empara du manuscrit et le fit disparaître. On en retrouva les lambeaux déchirés, dans un coffre à bois. Grazia perdit patience; elle gronda sévèrement l'enfant. Alors, il pleura, cria, tapa des pieds, se roula par terre; et il eut une crise de nerfs. Grazia, épouvantée, l'embrassa, le supplia, promit tout ce qu'il voulut.

De ce jour, il fut le maître: car il sut qu'il l'était; et, à maintes reprises, il eut recours à l'arme qui lui avait réussi. On ne savait jamais jusqu'à quel point ses crises étaient naturelles, ou simulées. Il ne se contentait plus d'en user par vengeance, quand on le contrariait, mais par pure méchanceté, lorsque sa mère et Christophe avaient le projet de passer la soirée ensemble. Il en vint même à jouer ce jeu dangereux, par désœuvrement, par cabotinage, et afin d'essayer jusqu'où allait son pouvoir. Il était d'une ingéniosité extrême à inventer de bizarres accidents nerveux: tantôt, au milieu d'un dîner, il était pris de tremblements convulsifs, il renversait son verre ou cassait son assiette; tantôt, montant un escalier, sa main s'agrippait à la rampe; ses doigts se crispaient; il prétendait qu'il ne pouvait plus les rouvrir; ou bien, il avait une douleur lancinante au côté, et il se roulait avec des cris; ou bien, il étouffait. Naturellement, il finit par se donner une vraie maladie nerveuse. Mais il n'avait pas perdu sa peine. Christophe et Grazia étaient affolés. La paix de leurs réunions,--ces calmes causeries, ces lectures, cette musique, dont ils se faisaient une fête,--tout cet humble bonheur était désormais ruiné.

De loin en loin, le petit drôle leur laissait quelque répit, soit qu'il fût fatigué de son rôle, soit que sa nature d'enfant le reprît et qu'il pensât à autre chose. (Il était sûr maintenant d'avoir gagné la partie.)

Alors, vite, vite, ils en profitaient. Chaque heure qu'ils dérobaient ainsi leur était d'autant plus précieuse qu'ils n'étaient pas certains d'en jouir jusqu'au bout. Qu'ils se sentaient près l'un de l'autre! Pourquoi ne pouvaient-ils rester toujours ainsi?... Un jour, Grazia elle-même avoua ce regret. Christophe lui saisit la main.

--Oui, pourquoi? demanda-t-il.