Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée

Part 22

Chapter 223,862 wordsPublic domain

Ses poèmes étaient bien le produit de cette étrange race qui, à travers les siècles, a conservé si fort son vieil arôme celtique, tout en mettant un orgueil bizarre à vêtir sa pensée des défroques et des lois du conquérant romain. On y trouvait tout purs cette audace gauloise, cet esprit de raison folle, d'ironie, d'héroïsme, ce mélange de jactance et de bravoure, qui allait tirer la barbe aux sénateurs de Rome, pillait le temple de Delphes, et lançait en riant ses javelots contre le ciel. Mais il avait fallu que ce petit gniaf parisien incarnât ses passions, comme avaient fait ses grands-pères à perruque, et comme feraient sans doute ses arrière-petits-neveux, dans les corps des héros et des dieux de la Grèce, morts depuis deux mille ans. Instinct curieux de ce peuple, qui s'accorde avec son besoin d'absolu: en posant sa pensée sur les traces des siècles, il lui semble qu'il impose sa pensée pour les siècles. La contrainte de cette forme classique ne faisait qu'imprimer un élan plus violent aux passions d'Emmanuel. La calme confiance d'Olivier en les destins de la France s'était transformée, chez son petit protégé, en une foi brûlante, affamée d'action et sûre du triomphe. Il le voulait, il le voyait, il le clamait. C'était par cette foi exaltée et par cet optimisme qu'il avait soulevé les âmes du public français. Son livre avait été aussi efficace qu'une bataille. Il avait ouvert la brèche dans le scepticisme et dans la peur. Toute la jeune génération s'y était ruée à sa suite, vers les destins nouveaux...

Il s'animait en parlant; ses yeux brûlaient, sa figure blême se marbrait de plaques roses, et sa voix était criarde. Christophe ne pouvait s'empêcher de remarquer le contraste entre ce feu dévorant et le corps misérable qui lui servait de bûcher. Il ne faisait qu'entrevoir l'émouvante ironie de ce sort. Le chantre de l'énergie, le poète qui célébrait la génération des sports intrépides, de l'action, de la guerre, pouvait à peine marcher sans essoufflement, était sobre, suivait un régime strict, buvait de l'eau, ne devait pas fumer, vivait sans maîtresses, portait toutes les passions en lui, et était réduit par sa santé à l'ascétisme.

Christophe contemplait Emmanuel; et il éprouvait un mélange d'admiration et de pitié fraternelle. Il n'en voulait rien montrer; mais sans doute ses yeux en trahirent quelque chose; ou l'orgueil d'Emmanuel, qui gardait dans son flanc une blessure toujours ouverte, crut lire dans les yeux de Christophe la commisération, oui lui était plus odieuse que la haine. Sa flamme tomba, d'un coup. Il cessa de parler. Christophe essaya vainement de ramener la confiance. L'âme s'était refermée. Christophe vit qu'il l'avait blessé.

Le silence hostile se prolongeait. Christophe se leva. Emmanuel le reconduisit, sans un mot, à la porte. Sa démarche accusait son infirmité; il le savait; il mettait son orgueil à y sembler indifférent; mais il pensait que Christophe l'observait, et sa rancune s'en aggravait.

Au moment où il serrait froidement la main à son hôte, pour le congédier, une jeune dame élégante sonnait à la porte. Elle était escortée d'un gandin prétentieux, que Christophe reconnut pour l'avoir remarqué à des premières théâtrales, souriant, caquetant, saluant de la patte, baisant la patte des dames, et, de sa place à l'orchestre, décochant des sourires jusqu'au fond du théâtre: faute de savoir son noua, il l'appelait «le daim».--Le daim et sa compagne, à la vue d'Emmanuel, se jetèrent sur le «cher maître», avec des effusions obséquieuses et familières. Christophe, qui s'éloignait, entendit la voix sèche d'Emmanuel répondre qu'il ne pouvait recevoir, qu'il était occupé. Il admira le don que possédait cet homme d'être désagréable. Il ignorait ses raisons de faire mauvais visage aux riches snobs qui venaient le gratifier de leurs visites indiscrètes: ils étaient prodigues de belles phrases et d'éloges; mais ils ne s'occupaient pas plus d'alléger sa misère que les fameux amis de César Franck ne cherchèrent jamais à le décharger des leçons de piano, que jusqu'au dernier jour il dut donner pour vivre.

Christophe retourna plusieurs fois chez Emmanuel. Il ne réussit plus à faire renaître l'intimité de la première visite. Emmanuel ne témoignait aucun plaisir à le voir, et se tenait sur une réserve soupçonneuse. Par moments, le besoin d'expansion de son génie l'emportait; un mot de Christophe le faisait vibrer jusqu'aux racines; alors, il s'abandonnait à un accès d'enthousiasme; et son idéalisme jetait sur son âme cachée de splendides lueurs. Puis, brusquement, il retombait; il se crispait dans un silence hargneux; et Christophe retrouvait l'ennemi.

Trop de choses les séparaient. La moindre n'était pas leur différence d'âge. Christophe s'acheminait vers la pleine conscience et la maîtrise de soi. Emmanuel était encore en formation, et plus chaotique que Christophe n'avait jamais été. L'originalité de sa figure tenait aux éléments contradictoires qu'on y trouvait aux prises: un stoïcisme puissant, qui tâchait de dompter une nature rongée de désirs ataviques,--(le fils d'un alcoolique et d'une prostituée);--une imagination frénétique, qui se cabrait sous le mors d'une volonté d'acier; un immense égoïsme et un immense amour des autres,--(on ne savait jamais quel des deux serait vainqueur);--un idéalisme héroïque et une avidité de gloire qui le rendait maladivement inquiet des autres supériorités. Si la pensée d'Olivier, si son indépendance, son désintéressement se retrouvaient en lui, si Emmanuel était supérieur à son maître par sa vitalité plébéienne, qui ne connaissait pas l'écœurement de l'action, par le génie poétique et par la rude écorce, qui le défendait contre tous les dégoûts, il était loin d'atteindre à la sérénité du frère d'Antoinette; son caractère était vaniteux, tourmenté; et le trouble d'autres êtres venait s'ajouter au sien.

Il vivait dans une union orageuse avec une jeune femme qu'il avait pour voisine: celle qui avait reçu Christophe, la première fois. Elle aimait Emmanuel et s'occupait de lui jalousement, faisait son ménage, recopiait ses œuvres, les écrivait sous sa dictée. Elle n'était pas belle et portait le fardeau d'une âme passionnée. Sortie du peuple, longtemps ouvrière dans un atelier de cartonnage, puis employée des postes, elle avait passé une enfance étouffée dans le cadre ordinaire des ouvriers pauvres de Paris: âmes et corps entassés, travail harassant, promiscuité perpétuelle, pas d'air, pas de silence, jamais de solitude, impossibilité de se recueillir, de défendre la retraite de son cœur. Esprit fier, qui couvait une ferveur religieuse pour un idéal confus de vérité, elle s'était usé les yeux à copier pendant la nuit, et parfois sans lumière, à la clarté de la lune, _les Misérables_ de Hugo. Elle avait rencontré Emmanuel, à un moment où il était plus malheureux qu'elle, malade et sans ressources; elle s'était vouée à lui. Cette passion était le premier, le seul amour de sa vie. Aussi elle s'y attachait, avec une ténacité d'affamée. Son affection était pesante pour Emmanuel, qui la partageait moins qu'il ne la subissait. Il était touché de ce dévouement; il savait qu'elle lui était la meilleure des amies, le seul être pour qui il fût tout, et qui ne pût se passer de lui. Mais ce sentiment même l'écrasait. Il avait besoin de liberté, il avait besoin d'isolement; ces yeux qui mendiaient avidement un regard l'obsédaient; il lui parlait avec dureté, il avait envie de lui dire: «Va-t'en!» Il était irrité par sa laideur et par ses brusqueries. Si peu qu'il connût la société mondaine et quelque mépris qu'il lui témoignât,--(car il souffrait de s'y voir plus laid et plus ridicule),--il était sensible à l'élégance, il subissait l'attrait de femmes qui avaient pour lui (il n'en doutait pas) le sentiment qu'il avait pour son amie. Il tâchait de témoigner à celle-ci une affection qu'il n'avait pas, ou du moins que ne cessaient d'obscurcir des bourrasques de haine involontaire. Il n'y parvenait point; il portait dans sa poitrine un grand cœur généreux, avide de faire le bien, et un démon de violence, trop apte à faire le mal. Cette lutte intérieure et la conscience qu'il avait de ne pouvoir la terminer à son avantage le jetaient dans une sourde irritation, dont Christophe recevait les éclats.

Emmanuel ne pouvait se défendre envers Christophe d'une double antipathie: l'une, issue de sa jalousie ancienne (ces passions d'enfance, dont la poussée subsiste, même quand on en a oublié la cause); l'autre, inspirée par un brûlant nationalisme. Il incarnait en la France tous les rêves de justice, de pitié, de fraternité humaine, conçus par les meilleurs de l'époque précédente. Il ne l'opposait pas au reste de l'Europe, comme une ennemie dont la fortune croît sur les ruines des autres nations; il la mettait à leur tête, comme la souveraine légitime qui règne pour le bien de tous,--épée de l'idéal, guide du genre humain. Plutôt qu'elle commit une injustice, il l'eût préférée morte. Mais il ne doutait point d'elle. Il était exclusivement français, de culture et de cœur, uniquement nourri de la tradition française, dont il retrouvait les raisons profondes en son instinct. Il méconnaissait, avec sincérité, la pensée étrangère, pour laquelle il avait une condescendance dédaigneuse,--une irritation, si l'étranger n'acceptait point cette situation humiliée.

Christophe voyait tout cela; mais plus âgé et plus instruit par la vie, il ne s'en affectait point. Si cet orgueil de race ne laissait pas d'être blessant, Christophe n'en était pas atteint; il faisait la part des illusions de l'amour filial, et il ne songeait pas à critiquer les exagérations d'un sentiment sacré. Au reste, l'humanité même trouve son profit à la croyance vaniteuse des peuples dans leur mission. De toutes les raisons qu'il avait de se sentir éloigné d'Emmanuel, une seule lui était pénible: la voix d'Emmanuel, qui s'élevait parfois à des intonations suraiguës. L'oreille de Christophe en souffrait cruellement. Il ne pouvait s'empêcher de faire des grimaces. Il tâchait qu'Emmanuel ne les vit point. Il s'appliquait à entendre la musique, et non pas l'instrument. Une telle beauté d'héroïsme rayonnait du poète infirme, quand il évoquait les victoires de l'esprit, devancières d'autres victoires, la conquête de l'air, le «dieu volant» qui soulevait les foules et, comme l'étoile de Bethléem, les entraînait à sa suite, extasiées, vers quels lointains espaces ou quelles revanches prochaines! La splendeur de ces visions d'énergie n'empêchait pas Christophe d'en sentir le danger, de prévoir où menaient ce pas de charge et la clameur grandissante de cette nouvelle _Marseillaise._ Il pensait, avec un peu d'ironie, (sans regret du passé ni peur de l'avenir), que le chant aurait des échos que le chantre ne prévoyait pas, et qu'un jour viendrait où les hommes soupireraient après le temps disparu de la Foire sur la place... Qu'on était libre alors! L'âge d'or de la liberté! Jamais on n'en connaîtrait plus de pareil. Le monde s'acheminait vers un âge de force, de santé, d'action virile, et peut-être de gloire, mais d'autorité dure et d'ordre étroit. L'aurons-nous assez appelé de nos vœux, l'âge de fer, l'âge classique! Les grands âges classiques,--Louis XIV ou Napoléon,--nous paraissent, à distance, les cimes de l'humanité. Et peut-être la nation y réalise-t-elle le plus victorieusement son idéal d'État. Mais allez donc demander aux héros de ces temps ce qu'ils en ont pensé! Votre Nicolas Poussin s'en est allé vivre et mourir à Rome; il étouffait chez vous. Votre Pascal, votre Racine ont dit adieu au monde. Et parmi les plus grands, que d'autres vécurent à l'écart, disgraciés, opprimés! Même l'âme d'un Molière cachait bien des amertumes.--Pour votre Napoléon, que vous regrettez tant, vos pères ne semblent pas s'être doutés de leur bonheur; et le maître lui-même ne s'y est pas trompé; il savait que quand il disparaîtrait, le monde ferait: «Ouf!»... Autour de l'_Imperator_, quel désert de pensée! Sur l'immensité de sable, le soleil africain...

Christophe ne disait point tout ce qu'il ruminait. Quelques allusions avaient suffi à mettre Emmanuel en fureur; il ne les renouvela point. Mais il avait beau garder pour lui ses pensées, Emmanuel savait qu'il les pensait. Bien plus, il avait obscurément conscience que Christophe voyait plus loin que lui. Et il n'en était que plus irrité. Les jeunes gens ne pardonnent pas à leurs aînés, qui les contraignent à voir ce qu'ils seront dans vingt ans.

Christophe lisait dans son cœur et se disait:

--Il a raison. À chacun sa foi! Il faut croire ce qu'on croit. Dieu me garde de troubler sa confiance dans l'avenir!

Mais sa seule présence était une cause de trouble. De deux personnalités qui sont ensemble, quelque effort qu'elles fassent toutes deux pour s'effacer, l'une écrase toujours l'autre, et l'autre en garde en soi la rancune humiliée. L'orgueil d'Emmanuel souffrait de la supériorité d'expérience et de caractère de Christophe. Et peut-être se défendait-il de l'amour qu'il sentait grandir pour lui...

Il devint plus farouche. Il ferma sa porte. Il ne répondit pas aux lettres.--Christophe dut renoncer à le voir.

On était arrivé aux premiers jours de juillet. Christophe faisait le compte de ce que ces mois lui avaient apporté: beaucoup d'idées nouvelles, peu d'amis. Des succès brillants et dérisoires: retrouver son image, le reflet de son œuvre, affaiblis ou caricaturés, dans des cerveaux médiocres, cela n'a rien de réjouissant. Et de ceux dont il eût aimé à être compris, la sympathie lui manquait; ils n'avaient pas accueilli ses avances; il ne pouvait se joindre à eux, quelque désir qu'il eût de s'associer à leurs espoirs, de leur être un allié; on eût dit que leur amour-propre inquiet se défendît de son amitié et trouvât plus de satisfaction à l'avoir pour ennemi. Bref, il avait laissé passer le flot de sa génération, sans passer avec elle; et le flot de la génération suivante ne voulait pas de lui. Il était isolé, et ne s'en étonnait pas, toute sa vie l'y ayant habitué. Mais il jugeait que maintenant il avait conquis le droit, après ce nouvel essai, de retourner dans son ermitage suisse, en attendant de réaliser un projet qui, depuis peu, prenait plus de consistance. À mesure qu'il vieillissait, il était tourmenté du désir de revenir s'installer au pays. Il n'y connaissait plus personne, il y trouverait sans doute encore moins de parenté d'esprit que dans cette ville étrangère; mais ce n'en est pas moins le pays: vous ne demandez pas à ceux de votre sang de penser comme vous; il existe entre eux et vous mille secrets liens; les sens ont appris à lire dans le même livre du ciel et de la terre, le cœur parle la même langue.

Il raconta gaiement ses mécomptes à Grazia, et dit son intention de retourner en Suisse; il demandait, en plaisantant, la permission de quitter Paris et annonçait son départ pour la semaine suivante. Mais, à la fin de la lettre, un _post-scriptum_ disait:

«J'ai changé d'avis. Mon départ est remis.»

Christophe avait en Grazia une confiance entière; il lui livrait le secret de ses plus intimes pensées. Et pourtant, il y avait un compartiment de son cœur, dont il gardait la clef: c'étaient les souvenirs qui n'appartenaient pas seulement à lui, mais à ceux qu'il avait aimés. Ainsi, il se taisait sur ce qui touchait à Olivier. Sa réserve n'était pas voulue. Les mots ne pouvaient sortir, quand il allait parler à Grazia de l'ami. Elle ne l'avait point connu...

Or, ce matin-là, tandis qu'il écrivait à son amie, on frappa à la porte. Il alla ouvrir, en maugréant d'être dérangé. Un jeune garçon de quatorze à quinze ans demanda monsieur Krafft. Christophe, bourru, le fit entrer. Il était blond, les yeux bleus, les traits fins, pas très grand, la taille mince. Debout devant Christophe, il restait sans parler, un peu intimidé. Très vite il se remit, et il leva ses yeux limpides, qui le considéraient avec curiosité. Christophe sourit, en regardant le charmant visage; et le jeune garçon sourit aussi.

--Eh bien, lui dit Christophe, qu'est-ce que vous voulez?

--Je suis venu, dit l'enfant...

(Il se troubla de nouveau, il rougit et se tut.)

--Je vois bien que vous êtes venu, dit Christophe en riant. Mais pourquoi êtes-vous venu? Regardez-moi, est-ce que vous avez peur de moi?

Le jeune garçon retrouva son sourire, secoua la tête et dit:

--Non.

--Bravo! Alors, dites-moi d'abord qui vous êtes.

--Je suis, dit l'enfant...

Il s'arrêta encore. Ses yeux, qui faisaient curieusement tout le tour de la chambre, venaient de découvrir, sur la cheminée de Christophe, une photographie d'Olivier. Christophe suivit machinalement la direction de son regard.

--Allons! fit-il. Courage!

L'enfant dit:

--Je suis son fils.

Christophe tressauta; il se souleva de son siège, saisit le jeune garçon par les deux bras, et l'attira à lui; retombé sur sa chaise, il le tenait, étroitement serré; leurs figures se touchaient presque; et il le regardait, il le regardait en répétant:

--Mon petit... mon pauvre petit...

Brusquement, il lui prit la tête entre ses mains, et il l'embrassa sur le front, sur les yeux, sur les joues, sur le nez, sur les cheveux. Le jeune garçon, effrayé et choqué par la violence de ces démonstrations, se dégagea de ses bras. Christophe le laissa. Il se cacha le visage dans ses mains, il appuya son front contre le mur, et il resta ainsi pendant quelques instants. Le petit avait reculé au fond de la chambre. Christophe releva la tête. Sa figure était apaisée; il regarda l'enfant, avec un sourire affectueux:

--Je t'ai effrayé, dit-il. Pardon... Vois-tu, c'est que je l'aimais bien.

Le petit se taisait, encore effarouché.

--Comme tu lui ressembles! dit Christophe... Et pourtant, je ne t'aurais pas reconnu. Qu'y a-t-il de changé?

Il demanda:

--Comment t'appelles-tu?

--Georges.

--C'est vrai. Je me souviens. Christophe-Olivier-Georges... Tu as quel âge?

--Quatorze ans.

--Quatorze ans! Il y a si longtemps déjà?... Cela me paraît hier,--ou dans la nuit des temps... Comme tu lui ressembles! Ce sont les mêmes traits. Le même, et cependant un autre. La même couleur des yeux, et pas le même regard. Le même sourire, la même bouche, et pas le même son de voix. Tu es plus fort, tu te tiens plus droit. Tu as la figure plus pleine, mais tu rougis comme lui. Viens, assieds-toi, causons. Qui t'a envoyé chez moi?

--Personne.

--C'est de toi-même que tu es venu? Comment me connais-tu?

--On m'a parlé de vous.

--Qui?

--Ma mère.

--Ah! dit Christophe. Est-ce qu'elle sait que tu es venu chez moi?

--Non.

Christophe se tut, un moment; puis il demanda:

--Où habitez-vous?

--Près du parc Monceau.

--Tu es venu à pied? Oui? C'est une bonne course. Tu dois être fatigué.

--Je ne suis jamais fatigué.

--À la bonne heure! Montre-moi tes bras.

(Il les palpa.)

--Tu es un solide petit gars... Et qu'est-ce qui t'a donné l'idée de venir me voir?

--C'est que papa vous aimait plus que tout.

--C'est elle qui te l'a dit?

(Il se reprit:)

--C'est ta mère qui te l'a dit?

--Oui.

Christophe sourit, pensif. Il songeait: «Elle aussi!... Comme ils l'aimaient, tous! Pourquoi donc ne le lui ont-ils pas montré?...»

Il continua:

--Pourquoi as-tu attendu si longtemps pour venir?

--Je voulais venir plus tôt. Mais je croyais que vous ne vouliez pas me voir.

--Moi!

--Il y a plusieurs semaines, aux concerts Chevillard, je vous ai aperçu; j'étais avec ma mère, à quelques fauteuils de vous; je vous ai salué; vous m'avez regardé de travers, en fronçant le sourcil, et vous ne m'avez pas répondu.

--Moi, je t'ai regardé?... Mon pauvre petit, tu as pu penser?... Je ne t'ai pas vu. J'ai les yeux fatigués. Voilà pourquoi je fronce le sourcil... Tu me crois donc bien méchant?

--Je crois que vous pouvez l'être _aussi_, quand vous voulez.

--Vraiment? dit Christophe. En ce cas, si tu pensais que je ne voulais pas te voir, comment as-tu osé venir?

--Parce que moi, je voulais vous voir.

--Et si je t'avais mis à la porte?

--Je ne me serais pas laissé faire.

Il disait cela, d'un petit air décidé, confus et provocant tout ensemble.

Christophe éclata de rire; et Georges fit comme lui.

--C'est moi que tu aurais mis à la porte!... Voyez-vous cela! Quel luron!... Non, décidément, tu ne ressembles pas à ton père.

Le visage mobile du jeune garçon s'assombrit.

--Vous trouvez que je ne lui ressemble pas? Mais vous disiez, tout à l'heure!... Alors, vous croyez qu'il ne m'aurait pas aimé? Alors, vous ne m'aimez pas?

--Et qu'est-ce que cela peut te faire, que je t'aime?

--Cela me fait beaucoup.

--Parce que?

--Parce que je vous aime.

En une minute, ses yeux, sa bouche, tous ses traits se coloraient de dix expressions diverses. Comme en un jour d'avril, l'ombre des nuages qui courent sur les champs, au souffle des vents printaniers. Christophe éprouvait une joie délicieuse à le voir, à l'entendre; il lui semblait être lavé des soucis du passé; ses tristes expériences, ses épreuves, ses souffrances et celles d'Olivier, tout était effacé: il renaissait tout neuf dans ce jeune surgeon de la vie d'Olivier.

Ils causèrent. Georges ne connaissait rien de la musique de Christophe, avant ces derniers mois; mais depuis que Christophe était à Paris, il ne manquait pas un concert où l'on jouait de ses œuvres. Il en parlait, le visage animé, les yeux brillants, riants, et les larmes tout proche: un amoureux!... Il confia à Christophe qu'il adorait la musique, et que, lui aussi, il voulait en faire. Mais Christophe s'aperçut, après quelques questions, que le petit en ignorait les éléments. Il s'informa de ses études. Le jeune Jeannin était au lycée; il dit, allègrement, qu'il n'était pas un fameux élève.

--Où es-tu le plus fort? En lettres ou en sciences?

--C'est a peu près la même chose partout.

--Mais comment? Mais comment? Est-ce que tu serais un cancre?

Il rit franchement et dit:

--Je crois que oui.

Puis, il ajouta confidentiellement:

--Mais je sais bien que non, tout de même.

Christophe ne put s'empêcher de rire:

--Alors, pourquoi ne travailles-tu pas? Est-ce que rien ne t'intéresse?

--Au contraire! tout m'intéresse.

--Eh bien, alors?

--Tout est intéressant, on n'a pas le temps...

--Tu n'as pas le temps? Et que diable fais-tu?

Il esquissa un geste vague:

--Beaucoup de choses. Je fais de la musique, je fais du sport, je vais voir des expositions, je lis...

--Tu ferais mieux de lire tes livres de classe.

--On ne lit jamais en classe ce qui est intéressant... Et puis, nous voyageons. Le mois dernier, j'ai été en Angleterre, pour voir le match entre Oxford et Cambridge.

--Cela doit bien avancer tes études!

--Bah! on apprend plus, ainsi, qu'en restant au lycée.

--Et ta mère, que dit-elle de cela?

--Ma mère est très raisonnable. Elle fait tout ce que je veux.

--Mauvais diable!... Tu as de la chance de ne pas m'avoir pour père.

--C'est vous qui n'auriez pas eu de chance...

Impossible de résister à son air enjôleur.

--Et dis-moi, grand voyageur, fit Christophe, connais-tu mon pays?

--Oui.

--Je suis sûr que tu ne sais pas un mot d'allemand.

--Je sais très bien, au contraire.

--Voyons un peu.

Ils se mirent à causer en allemand. Le petit baragouinait, d'une façon incorrecte, mais avec un aplomb drôlatique; très intelligent, d'un esprit éveillé, il devinait plus qu'il ne comprenait; il devinait souvent, de travers; il était le premier à rire de ses bévues. Il racontait ses voyages, ses lectures, avec entrain. Il avait beaucoup lu, hâtivement, superficiellement, en passant la moitié des pages, en inventant ce qu'il n'avait pas lu, mais toujours talonné par une curiosité vive et fraîche, qui cherchait partout des raisons d'enthousiasme. Il sautait d'un sujet à l'autre; et sa figure s'animait, en parlant de spectacles ou d'œuvres qui l'avaient ému. Ses connaissances étaient sans aucun ordre. On ne savait pas comment il avait lu un livre de dixième rang, et ignorait tout des œuvres les plus célèbres.