Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée

Part 21

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«_Le curieux est de voir comment votre cousine concilie tout ensemble: son esthétisme, ses sports et son esprit pratique (car elle a hérité de sa mère son sens des affaires et son despotisme domestique). Tout cela doit former un mélange incroyable; mais elle s'y trouve à l'aise; ses excentricités les plus folles lui laissent l'esprit lucide, de même qu'elle garde toujours l'œil et la main sûrs dans ses randonnées vertigineuses en auto. C'est une maîtresse femme; son mari, ses invités, ses gens, elle mène tout, tambour battant. Elle s'occupe aussi de politique; elle est pour «Monseigneur»: non que je la croie royaliste; mais ce lui est un prétexte de plus à se remuer. Et quoiqu'elle soit incapable de lire plus de dix pages d'un livre, elle fait des élections Académiques.--Elle a prétendu me prendre sous sa protection. Vous pensez que cela n'a pas été de mon goût. Le plus exaspérant, c'est que, du fait que je suis venu chez elle afin de vous obéir, elle est convaincue maintenant de son pouvoir sur moi... Je me venge, en lui disant de dures vérités. Elle ne fait qu'en rire; elle n'est pas embarrassée pour répondre. «C'est une bonne femme, au fond...» Oui, pourvu qu'elle soit occupée. Elle le reconnaît elle-même: si la machine n'avait plus rien à broyer, elle serait prête à tout, à tout, pour lui fournir de l'aliment.--J'ai été deux fois chez elle. Je n'irai plus, maintenant. C'est assez pour vous prouver ma soumission. Vous ne voulez pas ma mort? Je sors de là brisé, moulu, courbaturé. La dernière fois que je l'ai vue, j'ai eu, dans la nuit qui a suivi, un cauchemar affreux: je rêvais que j'étais son mari, toute ma vie attaché à ce tourbillon vivant... Un sot rêve, et qui ne doit certes pas tourmenter le vrai mari: car, de tous ceux qu'on voit dans le logis, il est peut-être celui qui reste le moins avec elle; et quand ils sont ensemble, ils ne parlent que de sport. Ils s'entendent très bien._

«_Comment ces gens-là ont-ils fait un succès à ma musique? Je n'essaie pas de comprendre. Je suppose qu'elle les secoue, d'une façon nouvelle. Ils lui savent gré de les brutaliser. Ils aiment, pour le moment, l'art qui a un corps bien charnu. Mais l'âme qui est dans ce corps, ils ne s'en doutent même pas; ils passeront de l'engouement d'aujourd'hui à l'indifférence de demain, et de l'indifférence de demain au dénigrement d'après-demain, sans l'avoir jamais connue. C'est l'histoire de tous les artistes. Je ne me fais pas d'illusion sur mon succès, je n'en ai pas pour longtemps, et ils me le feront payer.--En attendant, j'assiste à de curieux spectacles. Le plus enthousiaste de mes admirateurs est... (je vous le donne en mille)... notre ami Lévy-Cœur. Vous vous souvenez de ce joli monsieur, avec qui j'eus autrefois un duel ridicule? Il fait aujourd'hui la leçon à ceux qui ne m'ont pas compris naguère. Il la fait même très bien. De tous ceux qui parlent de moi, il est le plus intelligent. Jugez de ce que valent les autres. Il n'y a pas de quoi être fier, je vous assure!_

«_Je n'en ai pas envie. Je suis trop humilié, lorsque j'entends ces ouvrages, dont on me loue. Je m'y reconnais, et je ne me trouve pas beau. Quel miroir impitoyable est une œuvre musicale, pour qui sait voir! Heureusement qu'ils sont aveugles et sourds. J'ai tant mis dans mes œuvres de mes troubles et de mes faiblesses qu'il me semble parfois commettre une mauvaise action, en lâchant dans le monde ces volées de démons. Je m'apaise, quand je vois le calme du public: il porte une triple cuirasse; rien ne saurait l'atteindre: sans quoi, je serais damné... Vous me reprochez d'être trop sévère pour moi. C'est que vous ne me connaissez pas, comme je me connais. On voit ce que nous sommes. On ne voit pas ce que nous aurions pu être; et l'on nous fait honneur de ce qui est bien moins l'effet de nos mérites que des évènements qui nous portent et des forces qui nous dirigent. Laissez-moi vous conter une histoire._

«_L'autre soir, j'étais entré dans un de ces cafés où l'on fait d'assez bonne musique, quoique d'étrange façon: avec cinq ou six instruments, complétés d'un piano, on joue toutes les symphonies, les messes, les oratorios. De même, on vend à Rome, chez des marbriers, la chapelle Médicis, comme garniture de cheminée. Il paraît que cela est utile à l'art. Pour qu'il puisse circuler à travers tes hommes, il faut bien qu'on en fasse de la monnaie de billon. Au reste, à ces concerts, on ne vous trompe pas sur le compte. Les programmes sont copieux, les exécutants consciencieux. J'ai trouvé là un violoncelliste, avec qui je me suis lié; ses yeux me rappelaient étrangement ceux de mon père. Il m'a fait le récit de sa vie. Petit-fils de paysan, fils d'un petit fonctionnaire, employé de mairie, dans un village du Nord. On voulut faire de lui un monsieur, un avocat; on le mit au collège de la ville voisine. Le petit, robuste et rustaud, mal fait pour ce travail appliqué de petit notaire, ne pouvait tenir en cage; il sautait par-dessus les murs, vaguait à travers les champs, faisait la cour aux filles, dépensait sa grosse force dans des rixes; le reste du temps, flânait, rêvassait à des choses qu'il ne ferait jamais. Une seule chose l'attirait: la musique. Dieu sait comment! Nul musicien, parmi les siens, à l'exception d'un grand-oncle, un peu toqué, un de ces originaux de province, dont l'intelligence et les dons, souvent remarquables, s'emploient, dans leur isolement orgueilleux, à des niaiseries de maniaques. Celui-là avait inventé un nouveau système de notation--(un de plus!)--qui devait révolutionner la musique; il prétendait même avoir une sténographie qui permettait de noter à la fois les paroles, le chant et l'accompagnement; il n'était jamais parvenu lui-même à la relire correctement. Dans la famille, on se moquait du bonhomme; mais on ne laissait pas d'en être fier. On pensait: «C'est un vieux fou. Qui sait? Il a peut-être du génie...»--Ce fut de lui sans doute que la manie musicale se transmit au petit-neveu. Quelle musique pouvait-il bien entendre, dans sa bourgade?... Mais la mauvaise musique peut inspirer un amour aussi pur que la bonne._

«_Le malheur était qu'une telle passion ne semblait pas avouable y dans ce milieu; et l'enfant n'avait pas la solide déraison du grand-oncle. Il se cachait pour lire les élucubrations du vieux maniaque, qui constituèrent le fond de sa baroque éducation musicale. Vaniteux, craintif devant son père et devant l'opinion, il ne voulait rien dire de ses ambitions, à moins d'avoir réussi. Brave garçon, écrasé par la famille, il fit comme tant de petits bourgeois français, qui n'osant, par faiblesse, tenir tête à la volonté des leurs, s'y soumettent en apparence et vivent dans une cachotterie perpétuelle. Au lieu de suivre son penchant, il s'évertua sans goût au travail qu'on lui avait assigné: incapable d'y réussir, comme d'y échouer avec éclat. Tant bien que mal, il parvint à passer les examens nécessaires. Le principal avantage qu'il y voyait était d'échapper à la double surveillance provinciale et paternelle. Le droit l'assommait; il était décidé à rien pas faire sa carrière. Mais tant que son père vécut, il n'osa déclarer sa volonté. Peut-être n'était-il point fâché de devoir attendre encore, avant de prendre parti. Il était de ceux qui, toute leur existence, se leurrent sur ce qu'ils feront plus tard, sur ce qu'ils pourraient faire. Pour le moment, il ne faisait rien. Désorbité, grisé par sa vie nouvelle à Paris, il se livra, avec sa brutalité de jeune paysan, à ses deux passions: les femmes et la musique; affolé par les concerts, non moins que par le plaisir. Il y perdit des années, sans profiter des moyens qu'il aurait eus de compléter son instruction musicale. Son orgueil ombrageux, son mauvais caractère indépendant et susceptible, l'empêchèrent de suivre aucune leçon, de demander aucun conseil._

«_Quand son père mourut, il envoya promener Thémis et Justinien. Il se mit à composer, sans avoir eu le courage d'acquérir la technique nécessaire. Des habitudes invétérées de flânerie paresseuse et le goût du plaisir l'avaient rendu incapable de tout effort sérieux. Il sentait vivement; mais sa pensée, comme sa forme, lui échappait; en fin de compte, il n'exprimait que des banalités. Le pire était qu'il y avait réellement chez ce médiocre quelque chose de grand. J'ai lu deux de ses anciennes compositions. Çà et là, des idées saisissantes, restées à l'état d'ébauches, aussitôt déformées. Des feux follets sur une tourbière... Et quel étrange cerveau! Il a voulu m'expliquer les sonates de Beethoven. Il y voit des romans enfantins et saugrenus. Mais une telle passion, un sérieux si profond! Les larmes lui viennent aux yeux, quand il en parle. Il se ferait tuer pour ce qu'il aime. Il est touchant et burlesque. Dans le moment que fêtais près de lui rire au nez, j'avais envie de l'embrasser... Une honnêteté foncière. Un robuste mépris pour le charlatanisme des cénacles parisiens et pour les fausses gloires,--tout en ne pouvant se défendre d'une naïve admiration de petit bourgeois pour les gens à succès..._

«_Il avait un petit héritage. En quelques mois, il le mangea; et, se trouvant sans ressources, il eut, comme nombre de ses pareils, l'honnêteté criminelle d'épouser une fille sans ressources, qu'il avait séduite; elle avait une belle voix et faisait de la musique, sans amour de la musique. Il fallut vivre de sa voix et du médiocre talent qu'il avait acquis à jouer du violoncelle. Naturellement, ils ne tardèrent pas à voir leur commune médiocrité et à ne plus se supporter. Une fille leur était venue. Le père reporta sur l'enfant son pouvoir d'illusions; il pensa qu'elle serait ce qu'il n'avait pu être. La fillette tenait de sa mère: c'était une pianoteuse, qui n'avait pas ombre de talent; elle adorait son père et s'appliquait à sa tâche, pour lui plaire. Pendant plusieurs années, ils coururent les hôtels des villes d'eaux, ramassant plus d'affronts que de monnaie. L'enfant, chétive et surmenée, mourut. La femme, désespérée, devint plus acariâtre, chaque jour. Et ce fut la misère sans fond, sans espoir d'en sortir, avivée par le sentiment d'un idéal que l'on se sait incapable d'atteindre..._

«_Et je pensais, mon amie, en voyant ce pauvre diable de raté, dont la vie n'a été qu'une suite de déboires: «Voilà ce que j'aurais pu être. Nos âmes d'enfants avaient des traits communs, et certaines aventures de notre vie se ressemblent; j'ai même trouvé quelque parenté dans nos idées musicales; mais les siennes se sont arrêtées en chemin. À quoi a-t-il tenu que je n'aie pas sombré, comme lui? Sans doute, à ma volonté. Mais aussi aux hasards de ta vie. Et même, à ne prendre que ma volonté, est-ce uniquement à mes mérites que je la dois? N'est-ce pas plutôt à ma race, à mes amis, à Dieu qui m'a aidé?...» Ces pensées fendent humble. On se sent fraternel à tous ceux qui aiment l'art et qui souffrent pour lui. Du plus bas au plus haut, la distance n'est pas grande..._

«_Là-dessus, j'ai songé à ce que vous m'écriviez. Vous avez raison: un artiste n'a pas le droit de se tenir à l'écart, tant qu'il peut venir en aide à d'autres. Je resterai donc, je m'obligerai à passer quelques mois par année, soit ici, soit à Vienne ou à Berlin, quoique j'aie peine à me réhabituer à ces villes. Mais il ne faut pas abdiquer. Si je ne réussie pas à être d'une grande utilité, comme j'ai des raisons de le craindre, ce séjour me sera peut-être utile à moi-même. Et je me consolerai en pensant que vous l'avez voulu. Et puis,... (je neveux pas mentir)... je commence à y trouver du plaisir. Adieu, tyran. Vous triomphez. J'en arrive, non seulement à faire ce que vous voulez que je fasse, mais à l'aimer._

CHRISTOPHE.»

* * *

Ainsi, il resta, en partie pour lui plaire, mais aussi parce que sa curiosité d'artiste, réveillée, se laissait reprendre an spectacle de l'art renouvelé. Tout ce qu'il voyait et faisait, il l'offrait en pensée à Grazia; il le lui écrivait. Il savait bien qu'il se faisait illusion sur l'intérêt qu'elle y pouvait trouver; il la soupçonnait d'un peu d'indifférence. Mais il lui était reconnaissant de ne pas trop la lui montrer.

Elle lui répondait régulièrement, une fois par quinzaine. Des lettres affectueuses et mesurées, comme l'étaient ses gestes. En lui contant sa vie, elle ne se départait pas d'une réserve tendre et fière. Elle savait avec quelle violence ses mots se répercutaient dans le cœur de Christophe. Elle aimait mieux lui paraître froide que le pousser à une exaltation, où elle, ne roulait pas le suivre. Mais elle était trop femme pour ignorer le secret de ne point décourager l'amour de son ami et de panser aussitôt, par de douces paroles, la déception intime que des paroles indifférentes avaient causée. Christophe ne tarda pas à deviner cette tactique; et, par une ruse d'amour, il s'efforçait à son tour de contenir ses élans, d'écrire des lettres plus mesurées, afin que les réponses de Grazia s'appliquassent moins à l'être.

À mesure qu'il prolongeait son séjour à Paris, il s'intéressait davantage à l'activité nouvelle qui remuait la gigantesque fourmilière. Il s'y intéressait d'autant plus qu'il trouvait chez les jeunes fourmis moins de sympathie pour lui. Il ne s'était pas trompé: son succès était une victoire à la Pyrrhus. Après une disparition de dix ans, son retour avait fait sensation dans le monde parisien. Mais par une ironie des choses, qui n'est point rare, il se trouvait patronné, cette fois, par ses vieux ennemis les snobs, les gens à la mode; les artistes lui étaient sourdement hostiles, ou se méfiaient de lui. Il s'imposait par son nom qui était déjà du passé, par son œuvre considérable, par son accent de conviction passionnée, par la violence de sa sincérité. Mais si l'on était contraint de compter avec lui, s'il forçait l'admiration ou l'estime, on le comprenait mal et on ne l'aimait point. Il était en dehors de l'art du temps. Un monstre, un anachronisme vivant. Il l'avait toujours été. Ses dix ans de solitude avaient accentué le contraste. Durant son absence, c'était accompli en Europe, et surtout à Paris, comme il l'avait bien vu, un travail de reconstruction. Un nouvel ordre naissait. Une génération se levait, désireuse d'agir plus que de comprendre, affamée de possession plus que de vérité. Elle voulait vivre, elle voulait s'emparer de la vie, fût-ce au prix du mensonge. Mensonges de l'orgueil,--de tous les orgueils: orgueil de race, orgueil de caste, orgueil de religion, orgueil de culture et d'art,--tous lui étaient bons, pourvu qu'ils fussent une armature de fer, pourvu qu'ils lui fournissent l'épée et le bouclier, et qu'abritée par eux, elle marchât à la victoire. Aussi lui était-il désagréable d'entendre la grande voix tourmentée, qui lui rappelait l'existence du doute et de la douleur: ces rafales, qui avaient troublé la nuit à peine enfuie, qui continuaient, en dépit de ses dénégations, à menacer le monde, et qu'elle voulait oublier. Impossible de ne pas entendre; on en était trop près. Alors, ces jeunes gens se détournaient avec dépit et ils criaient à tue-tête, afin de s'assourdir. Mais la voix parlait plus fort. Et ils lui en voulaient.

Au contraire, Christophe les regardait avec amitié. Il saluait l'ascension du monde vers une certitude et un ordre, à tout prix. Ce qu'il y avait de volontairement étroit dans cette poussée ne l'affectait point. Quand on veut aller droit au but, il faut regarder droit devant soi. Pour lui, assis au tournant d'un monde, il jouissait de voir, derrière lui, la splendeur tragique de la nuit et, devant, le sourire de la jeune espérance, l'incertaine beauté de l'aube fraîche et fiévreuse. Il était au point immobile de l'axe du balancier, tandis que le pendule recommençait à monter. Sans le suivre dans sa marche, il écoutait avec joie battre le rythme de vie. Il s'associait aux espoirs de ceux qui reniaient ses angoisses passées. Ce qui serait serait, comme il l'avait rêvé. Dix ans avant, Olivier, dans la nuit et la peine,--pauvre petit coq gaulois,--avait, de son chant frêle, annoncé le jour lointain. Le chanteur n'était plus; mais son chant s'accomplissait. Dans le jardin de France, les oiseaux s'éveillaient. Et, dominant les autres ramages, Christophe entendit soudain, plus forte, plus claire, la voix d'Olivier ressuscité.

Il lisait distraitement, à un étalage de libraire, un livre de poésies. Le nom de l'auteur lui était inconnu. Certains mots le frappèrent; il resta attaché. À mesure qu'il continuait de lire entre les feuilles non coupées, il lui semblait reconnaître une voix, des traits amis... Impuissant à définir ce qu'il sentait, et ne pouvant se décider à se séparer du livre, il l'acheta. Rentré chez lui, il reprit sa lecture. Aussitôt, son obsession le reprit. Le souffle impétueux du poème évoquait, avec une précision de visionnaire, les âmes immenses et séculaires,--ces arbres gigantesques, dont les hommes sont les feuilles et les fruits,--les Patries. De ces pages surgissait la figure surhumaine de la Mère,--celle qui fut avant les vivants d'aujourd'hui, celle qui sera après, celle qui trône, pareille aux Madones byzantines, hautes comme des montagnes, au pied desquelles prient les fourmis humaines. Le poète célébrait le duel homérique de ces grandes Déesses, dont les lances s'entrechoquent, depuis le commencement de l'histoire: cette Iliade millénaire, qui est à celle de Troie ce que la chaîne alpestre est aux collines grecques.

Une telle épopée d'orgueil et d'action guerrière était loin des pensées d'une âme européenne, comme celle de Christophe. Et pourtant, par lueurs, dans cette vision de l'âme française,--la vierge pleine de grâce, qui porte l'égide, Athéna aux yeux bleus qui brillent dans les ténèbres, la déesse ouvrière, l'artiste incomparable, la raison souveraine, dont la lance étincelante terrasse les barbares tumultueux,--Christophe apercevait un regard, un sourire qu'il connaissait, et qu'il avait aimés. Mais au moment de la saisir, la vision s'effaçait. Et tandis qu'il s'irritait a la poursuivre en vain, voici qu'en tournant une page, il entendit un récit, que, peu de jours avant sa mort, lui avait fait Olivier.

Il fut bouleversé. Il courut chez l'éditeur, il demanda l'adresse du poète. On la lui refusa, comme c'est l'usage. Il se fâcha. Inutilement. Enfin, il s'avisa qu'il trouverait le renseignement dans un annuaire. Il le trouva en effet, et aussitôt il alla chez l'auteur. Ce qu'il voulait, il le voulait bien; jamais il n'avait su attendre.

Dans le quartier des Batignolles. À un dernier étage. Plusieurs portes donnaient sur un couloir commun. Christophe frappa à celle qu'on lui indiqua. Ce fut la porte voisine qui s'ouvrit. Une jeune femme point belle, très brune, les cheveux sur le front, le teint brouillé--une figure crispée aux yeux vifs--demanda ce qu'on voulait. Elle avait l'air soupçonneux. Christophe exposa l'objet de sa visite, et, sur une nouvelle question, il donna son nom. Elle sortit de sa chambre et ouvrit l'autre porte, avec une clef qu'elle avait sur elle. Mais elle ne fit pas entrer Christophe tout de suite. Elle lui dit d'attendre dans le corridor, et elle pénétra seule, lui fermant la porte au nez. Enfin Christophe eut accès dans le logement bien gardé. Il traversa une pièce à moitié vide, qui servait de salle à manger: quelques meubles délabrés; près de la fenêtre sans rideaux, une douzaine d'oiseaux piaillaient dans une volière. Dans la pièce voisine, sur un divan râpé, un homme était couché. Il se souleva pour recevoir Christophe. Ce visage émacié, illuminé par l'âme, ces beaux yeux de velours où brûlait une flamme de fièvre, ces longues mains intelligentes, ce corps mal fait, cette voix aiguë qui s'enrouait... Christophe reconnut sur-le-champ... Emmanuel! Le petit ouvrier infirme, qui avait été la cause innocente... Et Emmanuel, brusquement debout, avait aussi reconnu Christophe.

Ils restaient sans parler. Tous deux, en ce moment, ils voyaient Olivier... Ils ne se décidaient pas à se donner la main. Emmanuel avait fait un mouvement de recul. Après dix ans passés, une rancune inavouée, l'ancienne jalousie qu'il avait pour Christophe, ressortait du fond obscur de l'instinct. Il restait là, défiant et hostile.--Mais lorsqu'il vit l'émotion de Christophe, lorsqu'il lut sur ses lèvres le nom qu'ils pensaient tous deux: «Olivier!...» ce fut plus fort que lui: il se jeta dans les bras qui lui étaient tendus.

Emmanuel demanda:

--Je savais que vous étiez à Paris. Mais vous, comment m'avez-vous pu trouver?

Christophe dit:

--J'ai lu votre dernier livre; au travers, j'ai entendu sa voix.

--N'est-ce pas? dit Emmanuel, vous l'avez reconnu? Tout ce que je suis à présent, c'est à lui que je le dois.

(Il évitait de prononcer le nom).

Après un moment, il continua, assombri:

--Il vous aimait plus que moi.

Christophe sourit:

--Qui aime bien ne connaît ni plus ni moins; il se donne tout à tous ceux qu'il aime.

Emmanuel regarda Christophe; le sérieux tragique de ses yeux volontaires s'illumina subitement d'une douceur profonde. Il prit la main de Christophe, et le fit asseoir sur le divan, près de lui.

Ils se dirent leur vie. De quatorze à vingt-cinq ans, Emmanuel avait fait bien des métiers: typographe, tapissier, petit marchand ambulant, commis de librairie, clerc d'avoué, secrétaire d'un homme politique, journaliste... Dans tous, il avait trouvé moyen d'apprendre fiévreusement, çà et là rencontrant l'appui de braves gens frappés par l'énergie du petit homme, plus souvent tombant aux mains d'hommes qui exploitaient sa misère et ses dons, s'enrichissant des pires expériences et réussissant à en sortir sans trop d'amertume, n'y laissant que le reste de sa chétive santé. Des aptitudes singulières pour les langues anciennes, (moins exceptionnelles qu'on ne croirait, dans une race imbue de traditions humanistes), lui avaient valu l'intérêt et l'appui d'un vieux prêtre hellénisant. Ces études, qu'il n'avait pas eu le temps de pousser très avant, lui furent une discipline d'esprit et une école de style. Cet homme sorti de la bourbe du peuple, dont toute l'instruction s'était faite par lui-même, au hasard, et offrait des lacunes énormes, avait acquis un don de l'expression verbale, une maîtrise de la pensée sur la forme, que dix ans d'éducation universitaire sont impuissants à donner à la jeune bourgeoisie. Il en attribuait le bienfait à Olivier. D'autres l'avaient pourtant plus efficacement aidé. Mais d'Olivier venait l'étincelle qui avait allumé, dans la nuit de cette âme, la veilleuse éternelle. Les autres n'avaient fait que verser de l'huile dans la lampe.

Il dit:

--Je n'ai commencé de le comprendre qu'à partir du moment où il s'en est allé. Mais tout ce qu'il m'avait dit était entré en moi. Sa lumière ne m'a jamais quitté.

Il parlait de son œuvre, de la tâche qui lui avait été, prétendait-il, léguée par Olivier: du réveil des énergies françaises, de cette flambée d'idéalisme héroïque, dont Olivier était l'annonciateur; il voulait s'en faire la voix retentissante qui plane sur la mêlée et qui sonne la victoire prochaine; il chantait l'épopée de sa race ressuscitée.