Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée
Part 20
Christophe, livré à lui-même, eût répugné à rentrer dans la cohue. Mais Grazia sentait plus clairement le devoir de Christophe. Et elle exigeait plus de lui que d'elle. Sans doute parce qu'elle l'estimait plus. Mais aussi, parce que ce lui était plus commode. Elle lui déléguait l'énergie. Elle gardait la quiétude.--Il n'avait pas le courage de lui en vouloir. Elle était comme Marie, elle avait la meilleure part. À chacun son rôle, dans la vie. Celui de Christophe était d'agir. Elle, il lui suffisait d'être. Il ne lui demandait rien de plus...
Rien, que de l'aimer un peu moins pour lui et un peu plus pour elle. Car il ne lui savait pas beaucoup de gré d'être, dans son amitié, dénuée d'égoïsme, au point de ne penser qu'à l'intérêt de l'ami,--qui ne demandait qu'à n'y pas penser.
Il partit. Il s'éloigna d'elle. Il ne la quitta point. Comme dit un vieux trouvère, «_l'ami ne quitte son amie que quand son âme y consent_».
_DEUXIÈME PARTIE_
Le cœur lui faisait mal, quand il arriva à Paris. C'était la première fois qu'il y rentrait, depuis la mort d'Olivier. Jamais il n'avait voulu revoir cette ville. Dans le fiacre qui l'emportait de la gare à l'hôtel, il osait à peine regarder par la portière; il passa les premiers jours dans sa chambre, sans se décider à sortir. Il avait l'angoisse des souvenirs, qui le guettaient, à la porte. Mais quelle angoisse, au juste? S'en rendait-il bien compte? Était-ce, comme il voulait croire, la terreur de les voir ressurgir, avec leur visage vivant? Ou celle, plus douloureuse, de les retrouver morts?... Contre ce nouveau deuil, toutes les ruses à demi inconscientes de l'instinct s'étaient armées. C'était pour cette raison--(il ne s'en doutait peut-être pas)--qu'il avait choisi son hôtel dans un quartier éloigné de celui qu'il habitait jadis. Et quand, pour la première fois, il se promena dans les rues, quand il dut diriger à la salle de concerts ses répétitions d'orchestre, quand il se retrouva en contact avec la vie de Paris, il continua quelque temps à se fermer les yeux, à ne pas vouloir voir ce qu'il voyait, à ne voir obstinément que ce qu'il avait vu jadis. Il se répétait d'avance:
«Je connais cela, je connais cela...»
En art comme en politique, la même anarchie intolérante, toujours. Sur la place, la même Foire. Seulement, les acteurs avaient changé de rôles. Les révolutionnaires de son temps étaient devenus des bourgeois; les surhommes, des hommes à la mode. Les indépendants d'autrefois essayaient d'étouffer les indépendants d'aujourd'hui. Les jeunes d'il y a vingt ans étaient à présent plus conservateurs que les vieux qu'ils combattaient naguère; et leurs critiques refusaient le droit de vivre aux nouveaux venus. En apparence, rien n'était différent.
Et tout avait changé...
* * *
«_Mon amie, pardonnez-moi! Vous êtes bonne de ne pas m'en avoir voulu de mon silence. Votre lettre m'a fait un grand bien. J'ai passé quelques semaines dans un terrible désarroi. Tout me manquait. Je vous avais perdue. Ici, le vide affreux de ceux que j'ai perdus. Tous les anciens amis dont je vous ai parlé, disparus. Philomèle--(vous vous souvenez de la voix qui chantait, en ce soir triste et cher où, errant parmi la foule d'une fête, je revis dans un miroir vos yeux qui me regardaient)--Philomèle a réalisé son rêve raisonnable; un petit héritage lui est venu; elle est en Normandie; elle possède une ferme, qu'elle dirige. M. Arnaud a pris sa retraite; il est retourné avec sa femme dans leur province, une petite ville du côté d'Angers. Des illustres de mon temps beaucoup sont morts ou se sont effondrés; seuls, quelques vieux mannequins, qui jouaient il y a vingt ans les jeunes premiers de l'art et de la politique, les jouent encore aujourd'hui, avec le même faux visage. En dehors de ces masques, je ne reconnaissais personne. Ils me faisaient l'effet de grimacer sur un tombeau. C'était un sentiment affreux.--De plus, les premiers temps après mon arrivée, j'ai souffert physiquement de la laideur des choses, de la lumière grise du Nord, au sortir de votre soleil d'or; l'entassement des maisons blafardes, la vulgarité de lignes de certains dômes, de certains monuments, qui ne m'avait jamais frappé jusque-là, me blessait cruellement. L'atmosphère morale ne m'était pas plus agréable._
«_Pourtant, je n'ai pas à me plaindre des Parisiens. L'accueil que j'ai trouvé ne ressemble guère à celui que je reçus autrefois. Il parait que, pendant mon absence, je suis devenu une manière de célébrité. Je ne vous en parle pas, je sais ce qu'elle vaut. Toutes les choses aimables que ces gens disent ou écrivent sur moi me touchent; je leur en suis obligé. Mais que vous dirai-je? Je me sentais plus près de ceux qui me combattaient autrefois que de ceux qui me louent aujourd'hui... La faute en est à moi, je le sais. Ne me grondez pas! J'ai eu un moment de trouble. Il fallait s'y attendre. Maintenant, c'est fini. J'ai compris. Oui, vous avez eu raison de me renvoyer parmi les hommes. J'étais en train de m'ensabler dans ma solitude. Il est malsain de jouer les Zarathustrâ. Le flot de la vie s'en va, s'en va de nous. Vient un moment, où l'on n'est plus qu'un désert. Pour creuser jusqu'au fleuve un nouveau chenal dans le sable, il faut bien des journées de fatigues.--C'est fait. Je n'ai plus le vertige. J'ai rejoint le courant. Je regarde et je vois..._
«_Mon amie, quel peuple étrange que ces Français! Il y a vingt ans, je les croyais finis... Ils recommencent. Mon cher compagnon Jeannin me l'avait bien prédit. Mais je le soupçonnais de se faire illusion. Le moyen d'y croire, alors! La France était, comme leur Paris, pleine de démolitions, de plâtras et de trous. Je disais: «Ils ont tout détruit... Quelle race de rongeurs!»--Une race de castors. Dans l'instant qu'on les croit acharnés sur des ruines, avec ces ruines mêmes ils posent les fondations d'une ville nouvelle. Je le vois à présent que les échafaudages s'élèvent de tous côtés..._
«Wenn ein Ding geschehen, Selbst die Narren es verstehen...[3]
«_À la vérité, c'est toujours le même désordre français. Il faut y être habitué pour reconnaître, dans la cohue qui se heurte en tous sens, les équipes d'ouvriers qui vont chacune à sa tâche. Ce sont des gens, comme vous savez, qui ne peuvent rien faire, sans crier sur les toits ce qu'ils font. Ce sont aussi des gens qui ne peuvent rien faire, sans dénigrer ce que les voisins font. Il y a de quoi troubler les têtes les plus solides. Mais quand on a vécu, ainsi que moi, près de dix ans chez eux, on n'est plus dupe de leur vacarme. On s'aperçoit que c'est leur façon de s'exciter au travail. Tout en parlant, ils agissent; et, chacun des chantiers bâtissant sa maison, il se trouve qu'à la fin la ville est rebâtie. Le plus fort, c'est que l'ensemble des constructions n'est pas trop discordant. Ils ont beau soutenir des thèses opposées, ils ont tous la caboche faite de même. De sorte que, sous leur anarchie, il y a des instincts communs, il y a une logique de race qui leur tient lieu de discipline, et que cette discipline est peut-être, au bout du compte, plus solide que celle d'un régiment prussien._
«_C'est partout le même élan, la même fièvre de bâtisse: en politique, où socialistes et nationalistes travaillent à l'envi à resserrer les rouages du pouvoir relâché; en art, dont les uns veulent refaire un vieil hôtel aristocratique pour des privilégiés, les autres un vaste hall ouvert aux peuples, où chante l'âme collective: reconstructeurs du passé, constructeurs de l'avenir. Quoi qu'ils fassent d'ailleurs, ces ingénieux animaux refont toujours les mêmes cellules. Leur instinct de castors ou d'abeilles leur fait, à travers les siècles, accomplir les mêmes gestes, retrouver les mêmes formes. Les plus révolutionnaires sont peut-être, à leur insu, ceux qui se rattachent aux traditions les plus anciennes. J'ai trouvé dans les syndicats et chez les plus marquants des jeunes écrivains, des âmes du moyen âge._
«_Maintenant que je me suis réhabitué à leurs façons tumultueuses, je tes regarde travailler, avec plaisir. Parlons franc: je suis un trop vieil ours, pour me sentir jamais à l'aise dans aucune de leurs maisons; J'ai besoin de l'air libre. Mais quels bons travailleurs! C'est leur plus haute vertu. Elle relève les plus médiocres et les plus corrompus. Et puis, chez leurs artistes, quel sens de la beauté! Je le remarquais moins autrefois. Vous m'avez appris à voir. Mes yeux se sont ouverts, à la lumière de Rome. Vos hommes de la Renaissance m'ont fait comprendre ceux-ci. Une page de Debussy, un torse de Rodin, une phrase de Suarès, sont de la même lignée que vos_ cinquecentisti.
_Ce n'est pas que beaucoup de choses ne me déplaisent ici. J'ai retrouvé mes vieilles connaissances de la Foire sur la Place, qui m'ont jadis causé tant de saintes colères. Ils n'ont guère changé. Mais moi, hélas! j'ai changé. Je n'ose plus être sévère. Quand je me sens l'envie de juger durement l'un d'entre eux, je me dis: «Tu n'en as pas le droit. Tu as fait pis que ces hommes, toi qui te croyais fort.» J'ai appris aussi à voir que rien n'existait d'inutile, et que les plus vils ont leur rôle dans le plan de la tragédie. Les dilettantes dépravés, les fétides amoralistes, ont accompli leur tâche de termites: il fallait démolir la masure branlante, avant de réédifier. Les Juifs ont obéi à leur mission sacrée, qui est de rester, à travers les autres races, le peuple étranger, le peuple qui tisse, d'un bout à l'autre du monde, le réseau de l'unité humaine. Ils abattent les barrières intellectuelles des nations, pour faire le champ libre à la Raison divine. Les pires corrupteurs, les destructeurs ironiques qui ruinent nos croyances du passé, qui tuent nos morts bien-aimés, travaillent, sans le savoir, à l'œuvre sainte, à la nouvelle vie. C'est de la même façon que l'intérêt féroce des banquiers cosmopolites, au prix de combien de désastres! édifie, qu'ils le veuillent ou non, l'Unité future du monde, côte à côte avec les révolutionnaires qui les combattent, et bien plus sûrement que les niais pacifistes._
«_Vous le voyez. Je vieillis. Je ne mords plus. Mes dents sont usées. Quand je vais au théâtre, je ne suis plus de ces spectateurs naïfs qui apostrophent les acteurs et insultent le traître._
«_Grâce tranquille, je ne vous parle que de moi; et pourtant, je ne pense qu'à vous. Si vous saviez combien mon moi m'importune! Il est oppressif et absorbant. C'est un boulet, que Dieu m'a attaché au cou. Comme j'aurais voulu le déposer à vos pieds! Mais le triste cadeau!... Vos pieds sont faits pour fouler la terre douce et le sable qui chante sous les pas. Je les vois, ces chers pieds, nonchalamment qui passent sur les pelouses parsemées d'anémones... (Êtes-vous retournée à la villa Doria?)... Les voici déjà las! Je vous vois maintenant à demi étendue dans votre retraite favorite, au fond de votre salon, accoudée, tenant un livre que vous ne lisez pas. Vous m'écoutez avec bonté, sans faire bien attention à ce que je vous dis: car je suis ennuyeux; et, pour prendre patience, de temps en temps, vous retournez à vos propres pensées; mais vous êtes courtoise et, veillant à ne pas me contrarier, lorsqu'un mot par hasard vous fait revenir de très loin, vos yeux distraits se hâtent de prendre un air intéressé. Et moi, je suis aussi loin que vous de ce que je dis; moi aussi, j'entends à peine le bruit de mes paroles; et tandis que j'en suis le reflet sur votre beau visage, j'écoute au fond de moi de tout autres paroles, que je ne vous dis pas. Celles-là, Grâce tranquille, tout au rebours des autres, vous les entendez bien; mais vous faites semblant de ne pas les entendre._
«_Adieu. Je crois que vous me reverrez, sous peu. Je ne languirai pas ici. Qu'y ferais-je, à présent que mes concerts sont donnés?--J'embrasse vos enfants, sur leurs bonnes petites joues. L'étoffe en est la vôtre. Il faut bien se contenter!..._
CHRISTOPHE.»
«Grâce tranquille» répondit:
«_Mon ami, j'ai reçu votre lettre dans le petit coin du salon, que vous vous rappelez si bien; et je vous ai lu, comme je sais lire, en laissant de temps en temps votre lettre reposer, et en faisant comme elle. Ne vous moquez pas! C'était afin quelle durât plus longtemps. Ainsi, nous avons passé toute une après-midi. Les enfants m'ont demandé ce que je lisais toujours. J'ai dit que c'était une lettre de vous. Aurora a regardé le papier, avec commisération, et elle a dit: «Comme ça doit être ennuyeux d'écrire une si longue lettre!» J'ai tâché de lui faire comprendre que ce n'était pas un pensum que je vous avais donné, mais une conversation que nous avions ensemble. Elle a écouté sans mot dire, puis elle s'est sauvée avec son frère, pour jouer dans la chambre voisine; et, quelque temps après, comme Lionello était bruyant, j'ai entendu Aurora qui disait: «Il ne faut pas crier; maman fait la conversation avec signor Christophe._»
«_Ce que vous me dites des Français m'intéresse, et ne me surprend pas. Vous vous souvenez que je vous ai reproché d'être injuste envers eux. On peut ne pas les aimer. Mais quel peuple intelligent! Il y a des peuples médiocres, que sauve leur bon cœur ou leur vigueur physique. Les Français sont sauvés par leur intelligence. Elle lave toutes leurs faiblesses. Elle les régénère. Quand on les croit tombés, abattus, pervertis, ils retrouvent une nouvelle jeunesse dans la source perpétuellement jaillissante de leur esprit._
«_Mais il faut que je vous gronde. Vous me demandez pardon de ne me parler que de vous. Vous êtes un_ ingannatore. _Vous ne me dites rien de vous. Rien de ce que vous avez fait. Rien de ce que vous avez vu. Il a fallu que ma cousine Colette--(pourquoi n'allez-vous pas la voir?)--m'envoyât sur vos concerts des coupures de journaux, pour que je fusse informée de vos succès. Vous ne m'en dites qu'un mot, en passant. Êtes-vous si détaché de tout?... Ce n'est pas vrai. Dites-moi que cela vous fait plaisir!... Cela doit vous faire plaisir, d'abord parce que cela me fait plaisir. Je n'aime pas à vous voir un air désabusé. Le ton de votre lettre était mélancolique. Il ne faut pas... C'est bien, que vous soyez plus juste pour les autres. Mais ce n'est pas une raison pour vous accabler, comme vous faites, en disant que vous êtes pire que les pires d'entre eux. Un bon chrétien vous louerait. Moi, je vous dis que c'est mal. Je ne suis pas un bon chrétien. Je suis une bonne Italienne, qui n'aime pas qu'on se tourmente avec le passé. Le présent suffi bien. Je ne sais pas au juste tout ce que vous avez pu faire jadis. Vous m'en avez dit quelques mots, et je crois avoir deviné le reste. Ce n'était pas très beau; mais vous ne m'en êtes pas moins cher. Pauvre Christophe, une femme n'arrive pas à mon âge, sans savoir qu'un brave homme est bien faible souvent! Si on ne savait sa faiblesse, on ne l'aimerait pas autant. Ne pensez plus à ce que vous avez fait. Pensez à ce que vous ferez. Ça ne sert à rien de se repentir. Se repentir, c'est revenir en arrière. Et en bien comme en mal, il faut toujours avancer._ Sempre avanti, Savoia!... _Si vous croyez que je vais vous laisser revenir à Rome! Vous n'avez rien à faire ici. Restez à Paris, créez, agissez, mêlez-vous à la vie artistique. Je ne veux pas que vous renonciez. Je veux que vous fassiez de belles choses, je veux qu'elles réussissent, je veux que vous soyez fort, pour aider les jeunes Christophes nouveaux, qui recommencent les mêmes luttes et passent par les mêmes épreuves. Cherchez-les, aidez-les, soyez meilleur pour vos cadets que vos aînés n'ont été pour vous.--Et enfin, je veux que vous soyez fort, afin que je sache que vous êtes fort: vous ne vous doutez pas de la force que cela me donne à moi-même._
«_Je vais presque chaque jour, avec les petits, à la villa Borghèse. Avant-hier, nous avons été, en voiture, à Ponte Molle, et nous avons fait à pied le tour de Monte Mario. Vous calomniez mes pauvres jambes. Elles sont fâchées contre vous.--«Qu'est-ce qu'il dit, ce monsieur, que nous sommes tout de suite lasses, pour avoir fait dix pas, à la villa Doria? Il ne nous connaît point. Si nous n'aimons pas trop à nous donner de la peine, c'est que nous sommes paresseuses, ce n'est pas que nous ne pouvons pas...» Vous oubliez, mon ami, que je suis une petite paysanne..._
«_Allez voir ma cousine Colette. Lui en voulez-vous encore? C'est une bonne femme, au fond. Et elle ne jure plus que par vous. Il paraît que les Parisiennes sont folles de votre musique. Il ne tient qu'à mon ours de Berne d'être un lion de Paris. Avez-vous reçu des lettres? Vous a-t-on fait des déclarations? Vous ne me parlez d'aucune femme. Seriez-vous amoureux? Racontez-moi. Je ne suis pas jalouse._
_Votre amie G._»
* * *
--«_Si vous croyez que je vous sais gré de votre dernière phrase! Plut à Dieu, Grâce moqueuse, que vous fussiez jalouse! Mais ne comptez pas sur moi, pour vous apprendre à l'être. Je n'ai aucun béguin pour ces folles Parisiennes y comme vous les appelez. Folles? Elles voudraient bien l'être. C'est ce qu'elles sont le moins. N'espérez pas qu'elles me tournent la tête. Il y aurait peut-être plus de chances pour cela, si elles étaient indifférentes à ma musique. Mais, il est trop vrai, elles l'aiment; et le moyen de garder des illusions! Lorsque quelqu'un vous dit qu'il vous comprend, c'est alors qu'on est sûr qu'il ne vous comprendra jamais..._
«_Ne prenez pas trop au sérieux mes boutades. Les sentiments que j'ai pour vous ne me rendent pas injuste pour les autres femmes. Je n'ai jamais eu plus de vraie sympathie pour elles que depuis que je ne les regarde plus avec des yeux amoureux. Le grand effort qu'elles font, depuis trente ans, pour s'évader de la demi-domesticité dégradante et malsaine, où notre stupide égoïsme d'hommes les parquait, pour leur malheur et pour le nôtre, me semble un des hauts faits de notre époque. Dans une ville comme celle-ci, on apprend à admirer cette nouvelle génération de jeunes filles qui, en dépit de tant d'obstacles, se lancent avec une ardeur candide à la conquête de la science et des diplômes,--cette science et ces diplômes, qui doivent, pensent-elles, les affranchir, leur ouvrir les arcanes du monde inconnu, les faire égales aux hommes!..._
«_Sans doute, cette foi est illusoire et un peu ridicule. Mais le progrès ne se réalise jamais de la façon qu'on espérait; il ne s'en réalise pas moins, par de tout autres voies. Cet effort féminin ne sera pas perdu. Il fera des femmes plus complètes, plus humaines, comme elles furent, aux grands siècles. Elles ne se désintéresseront plus des questions vivantes du monde: ce qui était monstrueux, car il n'est pas tolérable qu'une femme, même la plus soucieuse de ses devoirs domestiques, se croie dispensée de songer à ses devoirs dans la cité moderne. Leurs arrière-grand'mères, des temps de Jeanne d'Arc et de Catherine Sforza, ne pensaient pas ainsi. La femme s'est étiolée. Nous lui avons refusé l'air et le soleil. Elle nous les reprend, de vive force. Ah! les braves petites!... Naturellement, de celles qui luttent aujourd'hui, beaucoup mourront, beaucoup seront détraquées. C'est un âge de crise. L'effort est trop violent pour des forces trop amollies. Quand il y a longtemps qu'une plante est sans eau, la première pluie risque de la brûler. Mais quoi! C'est la rançon de tout progrès. Celles qui viendront après, fleuriront de ces souffrances. Les pauvres petites vierges guerrières d'à présent, dont beaucoup ne se marieront jamais, seront plus fécondes pour l'avenir que les générations de matrones qui enfantèrent avant elles: car d'elles sortira, au prix de leurs sacrifices, la race féminine d'un nouvel âge classique._
«_Ce n'est pas dans le salon de votre cousine Colette qu'on a chance de trouver ces laborieuses abeilles. Quelle rage avez-vous de m'envoyer chez cette femme? Il m'a fallu vous obéir; mais ce n'est pas bien! Vous abusez de votre pouvoir. J'avais refusé trois de ses invitations, laissé sans réponse deux lettres. Elle est venue me relancer à une de mes répétitions d'orchestre--(on essayait ma sixième symphonie).--Je l'ai vue, pendant l'entracte, arriver, le nez au vent, humant l'air, criant: «Ça sent l'amour! Ah! comme j'aime cette musique!..._»
«_Elle a changé, physiquement; seuls sont restés les mêmes ses yeux de chatte à la prunelle bombée, son nez fantasque qui grimace et a toujours l'air en mouvement. Mais la face élargie, aux os solides, colorée, renforcie. Les sports l'ont transformée. Elle s'y livre, à corps perdu. Son mari, comme vous savez, est un des gros bonnets de l'Automobile-Club et de l'Aéro-Club. Pas un raid d'aviateurs, pas un circuit de l'air, ou de la terre, ou de l'eau, auquel les Stevens-Delestrade ne se croient obligés d'assister. Ils sont toujours par voies et par chemins. Nulle conversation possible; il n'est question, dans leurs entretiens, que de_ Racing, _de_ Rowing, _de_ Rugby, _de_ Derby. _C'est une race nouvelle de gens du monde. Le temps de_ Pelléas _est passé pour les femmes. La mode n'est plus aux âmes. Les jeunes filles arborent un teint ronge, halé, cuit par les courses à l'air et les jeux au soleil; elles vous regardent avec des yeux d'homme; elles rient, d'un rire un peu gros. Le ton est devenu plus brutal et plus cru. Votre cousine dit parfois, tranquillement, des choses énormes. Elle est grande mangeuse, elle qui mangeait à peine. Elle continue de se plaindre de son mauvais estomac, afin de n'en pas perdre l'habitude; mais elle n'en perd pas non plus un bon coup de fourchette. Elle ne lit rien. On ne lit plus, dans ce monde. Seule, la musique a trouvé grâce. Elle a même profité de la déroute de la littérature. Quand ces gens sont éreintés, la musique leur est un bain turc, vapeur tiède, massage, narguilé. Pas besoin de penser. C'est une transition entre le sport et l'amour. Et c'est aussi un sport. Mais le sport le plus couru, parmi les divertissements esthétiques, est aujourd'hui la danse. Danses russes, danses grecques, danses suisses, danses américaines, on danse tout à Paris: les symphonies de Beethoven, les tragédies d'Eschyle, le_ Clavecin _bien tempéré, les antiques du Vatican_, Orphée, Tristan, _la_ Passion, _et la gymnastique. Ces gens ont le vertigo._