Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée
Part 19
--Vous m'en voulez d'être comme je suis? Il ne faut pas m'idéaliser, mon ami. Je suis une femme, je ne vaux pas mieux qu'une autre. Je ne cherche pas le monde; mais j'avoue qu'il m'est agréable, de même que j'ai plaisir à aller quelquefois à des théâtres pas très bons, à lire des livres insignifiants, que vous dédaignez, mais qui me reposent et qui m'amusent. Je ne puis me refuser à rien.
--Comment pouvez-vous supporter ces imbéciles?
--La vie m'a enseigné à n'être pas difficile. On ne doit pas trop lui demander. C'est déjà beaucoup, je vous assure, quand on a affaire à de braves gens, pas méchants, assez bons... (naturellement, à condition de ne rien attendre d'eux! Je sais bien que si j'en avais besoin, je ne trouverais plus grand monde...) Pourtant, ils me sont attachés; et quand je rencontre un peu de réelle affection, je fais bon marché du reste. Vous m'en voulez, n'est-ce pas? Pardonnez-moi d'être médiocre. Je sais faire du moins la différence de ce qu'il y a de meilleur et de moins bon en moi. Et ce qui est avec vous, c'est le meilleur.
--Je voudrais tout, dit-il, d'un ton boudeur.
Il sentait bien, pourtant, qu'elle disait vrai. Il était si sûr de son affection qu'après avoir hésité pendant des semaines, un jour il lui demanda:
--Est-ce que vous ne voudrez jamais...?
--Quoi donc?
--Être à moi.
Il se reprit:
--... que je sois à vous?
Elle sourit:
--Mais vous êtes à moi, mon ami.
--Vous savez bien ce que je veux dire.
Elle était un peu troublée; mais elle lui prit les mains et le regarda franchement:
--Non, mon ami, dit-elle avec tendresse.
Il ne put parler. Elle vit qu'il était affligé.
--Pardon, je vous fais de la peine. Je savais que vous me diriez cela. Il faut nous parler en toute vérité, comme de bons amis.
--Des amis, dit-il tristement. Rien de plus?
--Ingrat! Que voulez-vous de plus? M'épouser?... Vous souvenez-vous d'autrefois, lorsque vous n'aviez d'yeux que pour ma belle cousine? J'étais triste alors que vous ne compreniez pas ce que je sentais pour vous. Toute notre vie aurait pu être changée. Maintenant, je pense que c'est mieux, ainsi; c'est mieux que nous n'ayons pas exposé notre amitié à l'épreuve de la vie en commun, de cette vie quotidienne, où ce qu'il y a de plus pur finit par s'avilir...
--Vous dites cela, parce que vous m'aimez moins.
--Oh! non, je vous aime toujours autant.
--Ah! c'est la première fois que vous me le dites.
--Il ne faut plus qu'il y ait rien de caché entre nous. Voyez-vous, je ne crois plus beaucoup au mariage. Le mien, je le sais, n'est pas un exemple suffisant. Mais j'ai réfléchi et regardé autour de moi. Ils sont rares, les mariages heureux. C'est un peu contre nature. On ne peut enchaîner ensemble les volontés de deux êtres qu'en mutilant l'une d'elles, sinon toutes les deux; et ce ne sont même point là, peut-être, des souffrances où l'âme ait profit à être trempée.
--Ah! dit-il, j'y vois une si belle chose, au contraire, l'union de deux sacrifices, deux âmes mêlées en une!
--Une belle chose, dans votre rêve. En réalité, vous souffririez plus que qui que ce soit.
--Quoi! vous croyez que je ne pourrai jamais avoir une femme, une famille, des enfants?... Ne me dites pas cela! Je les aimerais tant! Vous ne croyez pas ce bonheur possible pour moi?
--Je ne sais pas. Je ne crois pas... Peut-être avec une bonne femme, pas très intelligente, pas très belle, qui vous serait dévouée, et ne vous comprendrait pas.
--Que vous êtes mauvaise!... Mais vous avez tort de vous moquer. C'est bon, une bonne femme, même qui n'a pas d'esprit.
--Je crois bien! Voulez-vous que je vous en trouve une?
--Taisez-vous, je vous prie, vous me percez le cœur. Comment pouvez-vous parler ainsi?
--Qu'est-ce que j'ai dit?
--Vous ne m'aimez donc pas du tout, pas du tout, pour penser à me marier avec une autre?
--Mais c'est au contraire parce que je vous aime, que je serais heureuse de faire ce qui pourrait vous rendre heureux.
--Alors, si c'est vrai...
--Non, non, n'y revenez pas! Je vous dis que ce serait votre malheur...
--Ne vous inquiétez pas de moi. Je jure d'être heureux! Mais dites la vérité: vous croyez que vous, vous seriez malheureuse avec moi?
--Oh! malheureuse? mon ami, non. Je vous estime et je vous admire trop, pour être jamais malheureuse avec vous... Et puis, je vous dirai: je crois bien que rien ne pourrait me rendre tout à fait malheureuse, à présent. J'ai vu trop de choses, je suis devenue philosophe... Mais à parler franchement,--(n'est-ce pas? vous me le demandez, vous ne vous fâcherez pas?)--eh bien, je connais ma faiblesse, je serais peut-être assez sotte, au bout de quelques mois, pour n'être pas tout à fait heureuse avec vous; et cela, je ne le veux pas, justement parce que j'ai pour vous la plus sainte affection; et je ne veux pas que rien au monde puisse la ternir.
Lui, tristement:
--Oui, vous dites ainsi, pour m'adoucir la pilule. Je vous déplais. Il y a des choses, en moi, qui vous sont odieuses.
--Mais non, je vous assure! N'ayez pas l'air si penaud. Vous êtes un bon et cher homme.
--Alors, je ne comprends plus. Pourquoi ne pourrions-nous pas nous convenir?
--Parce que nous sommes trop différents, d'un caractère trop accusé, tous deux, trop personnels.
--C'est pour cela que je vous aime.
--Moi aussi. Mais c'est aussi pour cela que nous nous trouverions en conflit.
--Mais non!
--Mais si! Ou bien, comme je sais que vous valez plus que moi, je me reprocherais de vous gêner, avec ma petite personnalité; et alors, je l'étoufferais, je me tairais, et je souffrirais.
Les larmes viennent aux yeux de Christophe.
--Oh! cela, je ne veux point. Jamais! J'aime mieux tous les malheurs, plutôt que vous souffriez par ma faute, pour moi.
--Mon ami, ne vous affectez pas... Vous savez, je dis ainsi, je me flatte peut-être... Peut-être que je ne serais pas assez bonne pour me sacrifier à vous.
--Tant mieux!
--Mais alors, c'est vous que je sacrifierais, et c'est moi qui me tourmenterais, à mon tour... Vous voyez bien, c'est insoluble, d'un côté comme de l'autre. Restons comme nous sommes. Est-ce qu'il y a quelque chose de meilleur que notre amitié?
Il hoche la tête, en souriant avec un peu d'amertume.
--Oui, tout cela, c'est qu'au fond vous n'aimez pas assez.
Elle sourit aussi, gentiment, un peu mélancolique. Elle dit, avec un soupir:
--Peut-être. Vous avez raison. Je ne suis plus toute jeune, mon ami. Je suis lasse. La vie use, quand on n'est pas très fort, comme vous... Oh! vous, il y a des moments, quand je vous regarde, vous avez l'air d'un gamin de dix-huit ans.
--Hélas! avec cette vieille tête, ces rides, ce teint flétri!
--Je sais bien que vous avez souffert, autant que moi, peut-être plus. Je le vois. Mais vous me regardez quelquefois, avec des yeux d'adolescent; et je sens sourdre de vous un flot de vie toute fraîche. Moi, je me suis éteinte. Quand je pense, hélas! a mon ardeur d'autrefois! Comme dit l'autre, c'était le bon temps alors, j'étais bien malheureuse! À présent, je n'ai plus assez de force pour l'être. Je n'ai qu'un filet de vie. Je ne serais plus assez téméraire pour oser l'épreuve du mariage. Ah! autrefois, autrefois!... Si quelqu'un que je connais m'avait fait signe!...
--Eh bien, eh bien, dites...
--Non, ce n'est pas la peine...
--Ainsi, autrefois, si j'avais... Oh! mon Dieu!
--Quoi! si vous aviez? Je n'ai rien dit.
--J'ai compris. Vous êtes cruelle.
--Eh bien, autrefois, j'étais folle, voilà tout.
--Ce que vous dites là est encore pis.
--Pauvre Christophe! Je ne puis dire un mot qui ne lui fasse du mal. Je ne dirai donc plus rien.
--Mais si! Dites-moi... Dites quelque chose!...
--Quoi?
--Quelque chose de bon.
Elle rit.
--Ne riez pas.
--Et vous, ne soyez pas triste.
--Comment voulez-vous que je ne le sois pas?
--Vous n'en avez pas de raison, je vous assure.
--Pourquoi?
--Parce que vous avez une amie qui vous aime bien.
--C'est vrai?
--Si je vous le dis, ne le croyez-vous pas?
--Dites-le encore!
--Vous ne serez plus triste, alors? Vous ne serez plus insatiable? Vous saurez vous contenter de notre chère amitié?
--Il faut bien!
--Ingrat, ingrat! Et vous dites que vous aimez? Au fond, je crois que je vous aime plus que vous ne m'aimez.
--Ah! si cela se pouvait!
Il dit cela, d'un tel élan d'égoïsme amoureux qu'elle rit. Lui aussi. Il insistait:
--Dites!
Un instant, elle se tut, le regarda, puis soudain approcha son visage de celui de Christophe, et l'embrassa. Cela fut si inattendu! Il en fut bouleversé d'émotion. Il voulut la serrer dans ses bras. Déjà, elle s'était dégagée. À la porte du salon, elle le regarda, un doigt sur ses lèvres, faisant: «Chut!»--et disparut.
À partir de ce jour, il ne lui reparla plus de son amour, et il fut moins gêné dans ses relations avec elle. À des alternatives de silence guindé et de violences mal comprimées succéda une intimité simple et recueillie. C'est le bienfait de la franchise en amitié. Plus de sous-entendus, plus d'illusions ni de craintes. Ils connaissaient, chacun, le fond de la pensée de l'autre. Lorsque Christophe se retrouvait avec Grazia dans la société de ces indifférents qui l'irritaient, quand l'impatience le reprenait d'entendre son amie échanger avec eux de ces choses un peu niaises, qui sont l'ordinaire es salons, elle s'en apercevait, le regardait, souriait. C'était assez, il savait qu'ils étaient ensemble; et la paix redescendait en lui.
La présence de ce qu'on aime arrache à l'imagination son dard envenimé; la fièvre du désir tombe; l'âme s'absorbe dans la chaste possession de la présence aimée.--Grazia rayonnait d'ailleurs sur ceux qui l'entouraient le charme silencieux de son harmonieuse nature. Toute exagération, même involontaire, d'un geste ou d'un accent, la blessait, comme quelque chose qui n'était pas simple et qui n'était pas beau. Par là, elle agit à la longue sur Christophe. Après avoir rongé le frein mis à ses emportements, il y gagna peu à peu une maîtrise de soi, une force d'autant plus grande qu'elle ne se dépensait plus en vaines violences.
Leurs âmes se mêlaient. Le demi-sommeil de Grazia, souriante en son abandon à la douceur de vivre, se réveillait au contact de l'énergie morale de Christophe. Elle se prit, pour les choses de l'esprit, d'un intérêt plus direct et moins passif. Elle, qui ne lisait guère, qui relisait plutôt indéfiniment les mêmes vieux livres avec une affection paresseuse, elle commença d'éprouver la curiosité d'autres pensées et bientôt leur attrait. La richesse du monde d'idées modernes, qu'elle n'ignorait pas, mais où elle n'avait aucun goût à s'aventurer seule, ne l'intimidait plus, maintenant qu'elle avait, pour l'y guider, un compagnon. Insensiblement, elle se laissait amener, tout en s'en défendant, à comprendre cette jeune Italie, dont les ardeurs iconoclastes lui avaient longtemps déplu.
Mais le bienfait de cette mutuelle pénétration des âmes était surtout pour Christophe. On a souvent observé qu'en amour, le plus faible des deux est celui qui donne le plus: non que l'autre aime moins; mais plus fort, il faut qu'il prenne davantage. Ainsi, Christophe s'était enrichi déjà de l'esprit d'Olivier. Mais son nouveau mariage mystique était bien plus fécond: car Grazia lui apportait en dot le trésor le plus rare, que jamais Olivier n'avait possédé: la joie. La joie de l'âme et des yeux. La lumière. Le sourire de ce ciel latin, qui baigne la laideur des plus humbles choses, qui fleurit les pierres des vieux murs, et communique à la tristesse même son calme rayonnement.
Elle avait pour allié le printemps renaissant. Le rêve de la vie nouvelle couvait dans la tiédeur de l'air engourdi. La jeune verdure se mariait aux oliviers gris d'argent. Sous les arcades rouge sombre des aqueducs ruinés, fleurissaient des amandiers blancs. Dans la Campagne réveillée ondulaient les flots d'herbe et les flammes des pavots triomphants. Sur les pelouses des villas coulaient des ruisseaux d'anémones mauves et des nappes de violettes. Les glycines grimpaient autour des pins parasols; et lèvent qui passait sur la ville apportait le parfum des roses du Palatin.
Ils se promenaient ensemble. Quand elle consentait à sortir de sa torpeur d'Orientale, où elle s'absorbait pendant des heures, elle devenait tout autre; elle aimait à marcher: grande, les jambes longues, la taille robuste et flexible, elle avait la silhouette d'une Diane de Primatice.--Le plus souvent, ils allaient à une de ces villas, épaves du naufrage où la splendide Rome du _settecento_ a sombré sous les flots de la barbarie piémontaise. Ils avaient une prédilection pour la villa Mattei, ce promontoire de la Rome antique, au pied duquel viennent mourir les dernières vagues de la Campagne déserte. Ils suivaient l'allée de chênes, dont la voûte profonde encadre la chaîne bleue, la suave chaîne Albaine, qui s'enfle doucement comme un cœur qui palpite. Rangées le long du chemin, des tombes d'époux romains montraient, à travers le feuillage, leurs faces mélancoliques et la fidèle étreinte de leurs mains. Ils s'asseyaient au bout de l'allée, sous un berceau de roses, adossés à un sarcophage blanc. Devant eux, le désert. Paix profonde. Le chuchotement d'une fontaine aux gouttes lentes, qui semblait expirer de langueur... Ils causaient à mi-voix. Le regard de Grazia s'appuyait avec confiance sur celui de l'ami. Christophe disait sa vie, ses luttes, ses peines passées; elles n'avaient plue rien de triste. Près d'elle, sous son regard, tout était simple, tout était comme cela devait être... À son tour, elle racontait. Il entendait a peine ce qu'elle disait; mais nulle de ses pensées n'était perdue pour lui. Il épousait son âme. Il voyait avec ses yeux. Il voyait partout ses yeux, ses yeux tranquilles où brûlait un feu profond; il les voyait dans les beaux visages mutilés des statues antiques et dans l'énigme de leurs regards muets; il les voyait dans le ciel de Rome, qui riait amoureusement autour des cyprès laineux et entre les doigts des _lecci_, noirs, luisants, criblés des flèches du soleil.
Par les yeux de Grazia, le sens de l'art latin s'infiltra dans son cœur. Jusque-là, Christophe était demeuré indifférent aux œuvres italiennes. L'idéaliste barbare, le grand ours qui venait de la forêt germanique, n'avait pas encore appris à goûter la saveur voluptueuse des beaux marbres dorés, comme un rayon de miel. Les antiques du Vatican lui étaient franchement hostiles. Il avait du dégoût pour ces têtes stupides, ces proportions efféminées ou massives, ce modelé banal et arrondi, ces Gitons et ces gladiateurs. À peine quelques statues-portraits trouvaient-elles grâce à ses yeux; et leurs modèles étaient sans intérêt pour lui. Il n'était pas beaucoup plus tendre pour les Florentins blêmes et leurs grimaces, pour les madones malades, les Vénus préraphaélites, pauvres de sang, phtisiques, maniérées et rongées. Et la stupidité bestiale des matamores et des athlètes rouges et suants, qu'a lâchés sur le monde l'exemple de la Sixtine, lui semblait de la chair à canon. Pour le seul Michel-Ange, il avait une piété secrète, pour ses souffrances tragiques, pour son mépris divin, et pour le sérieux de ses chastes passions. Il aimait d'amour pur et barbare, comme fut celui du maître, la religieuse nudité de ses adolescents, ses vierges fauves et farouches, telles des bêtes traquées, l'Aurore douloureuse, la Madone, aux yeux sauvages, dont l'enfant mord le sein, et la belle Lia, qu'il eût voulue pour femme. Mais dans l'âme du héros tourmenté, il ne trouvait rien de plus que l'écho magnifié de la sienne.
Grazia lui ouvrit les portes d'un monde d'art nouveau. Il entra dans la sérénité souveraine de Raphaël et de Titien. Il vit la splendeur impériale du génie classique, qui règne, comme un lion, sur l'univers des formes conquis et maîtrisé. La foudroyante vision du grand Vénitien, qui va droit jusqu'au cœur et fend de son éclair les brouillards incertains dont se voile la vie, la toute puissance dominatrice de ces esprits latins, qui savent non seulement vaincre, mais se vaincre soi-mêmes, qui s'imposent, vainqueurs, la plus stricte discipline, et, sur le champ de bataille, savent parmi les dépouilles de l'ennemi terrassé choisir exactement et emporter leur proie,--les portraits olympiens et les _Stanze_ de Raphaël, remplirent le cœur de Christophe d'une musique plus riche que celle de Wagner. Musique des lignes sereines, des nobles architectures, des groupes harmonieux. Musique qui rayonne de la beauté parfaite du visage, des mains, des pieds charmants, des draperies et des gestes. Intelligence. Amour. Ruisseau d'amour qui sourd des âmes et des corps de ces adolescents. Puissance de l'esprit et de la volupté. Jeune tendresse, ironique sagesse, odeur obsédante et chaude de la chair amoureuse, sourire lumineux où les ombres s'effacent, où la passion s'endort. Forces frémissantes de la vie qui se cabrent et que dompte, comme les chevaux du Soleil, la main calme du maître...
Et Christophe se demandait:
--«Est-il donc impossible d'unir, comme ils ont fait, la force et la paix romaines? Aujourd'hui, les meilleurs n'aspirent à l'une des deux qu'au détriment de l'autre. De tous, les Italiens semblent avoir le plus perdu le sens de cette harmonie, que Poussin, que Lorrain, que Gœthe ont entendue. Faut-il, une fois déplus, qu'un étranger leur en révèle le prix?... Et qui l'enseignera à nos musiciens? La musique n'a pas eu encore son Raphaël. Mozart n'est qu'un enfant, un petit bourgeois allemand, qui a les mains fiévreuses et l'âme sentimentale, et qui dit trop de mots et qui fait trop de gestes, et qui parle et qui pleure et qui rit, pour un rien. Et ni Bach le gothique, ni le Prométhée de Bonn, qui lutte avec le vautour, ni sa postérité de Titans qui entassent Pélion sur Ossa et invectivent contre le ciel, n'ont jamais entrevu le sourire du Dieu...»
Depuis qu'il l'avait vu, Christophe rougissait de sa propre musique; ses agitations vaines, ses passions boursouflées, ses plaintes indiscrètes, cet étalage de soi, ce manque de mesure, lui paraissaient à la fois pitoyables et honteux. Un troupeau sans berger, un royaume sans roi.--Il faut être le roi de l'âme tumultueuse...
Durant ces mois, Christophe semblait avoir oublié la musique. Il n'en sentait pas le besoin. Son esprit, fécondé par Rome, était en gestation. Il passait les journées dans un état de songe et de demi-ivresse. La nature, comme lui, était en ce premier printemps, où se mêle à la langueur du réveil un vertige voluptueux. Elle et lui, ils rêvaient, enlacés, ainsi que des amants qui, dans le sommeil, s'étreignent. L'énigme fiévreuse de la Campagne ne lui était plus hostile; il s'était rendu maître de sa beauté tragique; il tenait dans ses bras Déméter endormie.
Au cours du mois d'avril, il reçut de Paris la proposition de venir diriger une série de concerts. Sans l'examiner davantage, il allait refuser; mais il crut devoir en parler d'abord à Grazia. Il éprouvait une douceur à la consulter sur sa vie; il se donnait ainsi l'illusion qu'elle la partageait.
Elle lui causa, cette fois, une grande déception. Elle se fit expliquer bien posément l'affaire; puis, elle lui conseilla d'accepter. Il en fut attristé; il y vit la preuve de son indifférence.
Grazia n'était peut-être pas sans regrets de donner ce conseil. Mais pourquoi Christophe le lui demandait-il? Puisqu'il s'en remettait à elle de décider pour lui, elle se jugeait responsable des actes de son ami. Par suite de l'échange qui s'était fait entre leurs pensées, elle avait pris à Christophe un peu de sa volonté; il lui avait révélé le devoir et la beauté d'agir. Du moins, elle avait reconnu ce devoir pour son ami; et elle ne voulait pas qu'il y manquât. Mieux que lui, elle connaissait le pouvoir de langueur que recèle le souffle de cette terre italienne, et qui, tel l'insidieux poison de son tiède _scirocco_, se glisse dans les veines, endort la volonté. Que de fois elle en avait senti le charme maléfique, sans avoir l'énergie de résister! Toute sa société était plus ou moins atteinte de cette _malaria_ de l'âme. De plus forts qu'eux, jadis, en avaient été victimes; elle avait rongé l'airain de la louve romaine. Rome respire la mort: elle a trop de tombeaux. Il est plus sain d'y passer que d'y vivre. On y sort trop facilement du siècle: c'est un goût dangereux pour les forces encore jeunes qui ont une vaste carrière à remplir. Grazia se rendait compte que le monde qui l'entourait n'était pas un milieu vivifiant pour un artiste. Et quoiqu'elle eût pour Christophe plus d'amitié que pour tout autre... (osait-elle se l'avouer?)... elle n'était pas fâchée, au fond, qu'il s'éloignât. Hélas! il la fatiguait, partout ce qu'elle aimait en lui, par ce trop-plein d'intelligence, par cette abondance de vie accumulée pendant des années et qui débordait: sa quiétude en était troublée. Et il la fatiguait aussi, peut-être, parce qu'elle sentait toujours la menace de cet amour, beau et touchant, mais obsédant, contre lequel il fallait rester en éveil; il était plus prudent de le tenir à distance. Elle se gardait bien d'en convenir avec elle-même; elle ne croyait avoir en vue que l'intérêt de Christophe.
Les bonnes raisons ne lui manquaient pas. Dans l'Italie d'alors, un musicien avait peine à vivre; l'air lui était mesuré. La vie musicale était comprimée. L'usine du théâtre étendait ses cendres grasses et ses fumées brûlantes sur ce sol, dont naguère les fleurs de musique embaumaient toute l'Europe. Qui refusait de s'enrôler dans l'équipe des vociférateurs, qui ne pouvait ou ne voulait entrer dans la fabrique, était condamné à l'exil ou à vivre étouffé. Le génie n'était nullement tari. Mais on le laissait stagner et se perdre. Christophe avait rencontré plus d'un jeune musicien, chez qui revivait l'âme des maîtres mélodieux de la race et cet instinct de beauté qui pénétrait l'art savant et simple du passé. Mais qui se souciait d'eux? Ils ne pouvaient ni se faire jouer, ni se faire éditer. Nul intérêt pour la pure symphonie. Point d'oreilles pour la musique qui n'a pas le museau graissé de fard!... Alors, ils chantaient pour eux-mêmes, d'une voix découragée, qui finissait par s'éteindre. À quoi bon? Dormir...--Christophe n'eût pas demandé mieux que de les aider. En admettant qu'il l'eût pu, leur amour-propre ombrageux ne s'y prêtait pas. Quoi qu'il fît, il était pour eux un étranger; et pour des Italiens de vieille race, malgré leur accueil affectueux, tout étranger reste, au fond, un barbare. Ils estimaient que la misère de leur art était une question qui devait se régler en famille. Tout en prodiguant à Christophe les marques d'amitié, ils ne l'admettaient pas dans leur famille.--Que lui restait-il? Il ne pouvait pourtant pas rivaliser avec eux et leur disputer leur maigre place au soleil!...
Et puis, le génie ne peut se passer d'aliment. Le musicien a besoin de musique,--de musique à entendre, de musique à faire entendre. Une retraite temporaire a son prix pour l'esprit, qu'elle force au recueillement. À condition qu'il en sorte. La solitude est noble, mais mortelle pour l'artiste qui n'aurait plus la force de s'y arracher. Il faut vivre de la vie de son temps, même bruyante et impure; il faut incessamment donner et recevoir, et donner, et donner, et recevoir encore... L'Italie, du temps de Christophe, n'était plus ce grand marché de l'art qu'elle fut autrefois, qu'elle redeviendra peut-être. Les foires de la pensée, où s'échangent les âmes des nations, sont au Nord, aujourd'hui. Qui veut vivre doit y vivre.