Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée
Part 16
Christophe tressauta. Il partit précipitamment. La parole l'avait pénétré d'un trait de feu.
Il s'enfonça dans la forêt, il remonta la pente, dans la direction de sa maison. Dans son trouble, il perdit le chemin; il se trouva au milieu des grands bois de sapins. Ombre et silence. Quelques taches de soleil d'un blond roux, venues on ne savait d'où, tombaient dans l'épaisseur de l'ombre. Christophe était hypnotisé par ces plaques de lumière. Tout semblait nuit, autour. Il allait sur le tapis d'aiguilles, buttant contre les racines qui saillaient comme des veines gonflées. Au pied des arbres, pas une plante, pas une mousse. Dans les branches, pas un chant d'oiseau. Les rameaux du bas étaient morts. Toute la vie s'était réfugiée en haut, où était le soleil. Bientôt, cette vie même s'éteignît. Christophe entra dans une partie du bois que rongeait un mal mystérieux. Des sortes de lichens longs et fins, comme des toiles d'araignées, enveloppaient de leurs résilles les branches de sapins rouges, les ligotaient des pieds à la tête, passaient d'un arbre à l'autre, étouffaient la forêt. On eût dit des algues sous-marines aux tentacules sournoises. Et c'était le silence des profondeurs océaniques. En haut, le soleil pâlissait. Des brouillards, qui s'étaient insidieusement glissés au travers de la forêt morte, cernèrent Christophe. Tout disparut; plus rien. Pendant une demi-heure, Christophe erra au hasard, dans le réseau de brume blanche, qui peu h peu se resserrait, noircissait, lui entrait dans la gorge; il croyait marcher droit, et il tournait en cercle sous les gigantesques toiles d'araignées qui pendaient des sapins étouffés; le brouillard, en les traversant, y laissait attachées des gouttes grelottantes. Enfin, les mailles se détendirent, une trouée se fit, et Christophe réussit à sortir de la forêt sous-marine. Il retrouva les bois vivants et la lutte silencieuse des sapins et des hêtres. Mais c'était toujours même immobilité. Ce silence qui couvait depuis des heures angoissait. Christophe s'arrêta pour l'entendre...
Soudain, ce fut au loin une houle qui venait. Un coup de vent précurseur se levait du fond de la forêt. Comme un cheval au galop, il arriva sur les cimes des arbres, qui ondulèrent. Tel le Dieu de Michel-Ange, qui passe dans une trombe. Il passa au-dessus de la tête de Christophe. La forêt et le cœur de Christophe frémirent. C'était l'annonciateur...
Le silence retomba. Christophe, en proie à une terreur sacrée, hâtivement rentra, les jambes flageolantes. Sur le seuil de la maison, comme un homme poursuivi, il jeta un coup d'œil inquiet derrière lui. La nature semblait morte. Les forêts qui couvraient les pentes de la montagne dormaient, appesanties sous une lourde tristesse. L'air immobile avait une transparence magique. Nul bruit. Seule, la musique funèbre d'un torrent--l'eau qui ronge le roc--sonnait le glas de la terre. Christophe se coucha, avec la fièvre. Dans l'étable voisine, les bêtes, inquiètes comme lui, s'agitaient...
La nuit. Il s'était assoupi. Dans le silence, la houle de nouveau, lointaine, se leva. Le vent revenait, en ouragan cette fois,--le _fœhn_ du printemps, qui réchauffe de sa brûlante haleine la terre frileuse qui dort encore, le _fœhn_ qui fond les glaces et amasse les pluies fécondes. Il grondait comme le tonnerre, de l'autre côté du ravin, dans les forêts. Il se rapprocha, s'enfla, monta les pentes au pas de charge; la montagne entière mugit. Dans l'étable, un cheval hennit et les vaches meuglèrent. Christophe, dressé sur son lit, les cheveux hérissés, écoutait. La rafale arriva, hulula, fit grincer les girouettes, fit voler des tuiles du toit, fit trembler la maison. Un pot de fleurs tomba et se brisa. La fenêtre de Christophe, mal fermée, s'ouvrit avec fracas. Et le vent chaud entra. Christophe le reçut en pleine face et sur sa poitrine nue. Il sauta du lit, la bouche ouverte, suffoqué. C'était comme si dans son âme vide se ruait le Dieu vivant. La Résurrection!... L'air entrait dans sa gorge, le flot de vie nouvelle le pénétrait jusqu'aux entrailles. Il se sentait éclater, il voulait crier, crier de douleur et de joie; et il ne sortait de sa bouche que des sons inarticulés. Il trébuchait, il frappait les murs de ses bras, au milieu des papiers que l'ouragan faisait voler. Il s'abattit, au milieu de la chambre, en criant:
--Ô toi, toi! Tu es enfin revenu!
--Tu es revenu, tues revenu! Ô toi, que j'avais perdu. Pourquoi m'as-tu abandonné?
--Pour accomplir ma tâche, que tu as abandonnée.
--Quelle tâche?
--Combattre.
--Qu'as-tu besoin de combattre? N'es-tu pas le maître de tout?
--Je ne suis pas le maître.
--N'es-tu pas Tout ce qui Est?
--Je ne suis pas tout ce qui est. Je suis la Vie qui combat le Néant. Je ne suis pas le Néant. Je suis le Feu qui brûle dans la Nuit. Je ne suis pas la Nuit. Je suis le Combat éternel; et nul destin éternel ne plane sur le combat. Je suis la Volonté libre, qui lutte éternellement. Lutte et brûle avec moi.
--Je suis vaincu. Je ne suis plus bon à rien.
--Tu es vaincu? Tout te semble perdu? D'autres seront vainqueurs. Ne pense pas à toi, pense à ton armée.
--Je suis seul, je n'ai que moi, et je n'ai pas d'armée.
--Tu n'es pas seul, et tu n'es pas à toi. Tu es une de mes voix, tu es un de mes bras. Parle et frappe pour moi. Mais si le bras est rompu, si la voix est brisée, moi, je reste debout; je combats par d'autres voix, d'autres bras que les tiens. Vaincu, tu fais partie de l'armée qui n'est jamais vaincue. Souviens-toi, et tu vaincras jusque dans ta mort.
--Seigneur, je souffre tant!
--Crois-tu que je ne souffre pas aussi! Depuis les siècles, la mort me traque et le néant me guette. Ce n'est qu'à coups de victoires que je me fraie le chemin. Le fleuve de la vie est rouge de mon sang.
--Combattre, toujours combattre?
--Il faut toujours combattre. Dieu combat, lui aussi. Dieu est un conquérant. Il est un lion qui dévore. Le néant l'enserre, et Dieu le terrasse. Et le rythme du combat fait l'harmonie suprême. Cette harmonie n'est pas pour tes oreilles mortelles. Il suffit que tu saches qu'elle existe. Fais ton devoir en paix, et laisse faire aux Dieux.
--Je n'ai plus de forces.
--Chante pour ceux qui sont forts.
--Ma voix est brisée.
--Prie.
--Mon cœur est souillé.
--Arrache-le. Prends le mien.
--Seigneur, ce n'est rien de s'oublier soi-même, de rejeter son âme morte. Mais puis-je rejeter mes morts, puis-je oublier mes aimés?
--Abandonne-les, morts, avec ton âme morte. Tu les retrouveras, vivants, avec mon âme vivante.
--Ô toi qui m'as laissé, me laisseras-tu encore?
--Je te laisserai encore. N'en doute point. C'est à toi de ne me plus laisser.
--Mais si ma vie s'éteint?
--Allumes-en d'autres.
--Si la mort est en moi?
--La vie est ailleurs. Va, ouvre-lui tes portes. Insensé, qui t'enfermes dans ta maison en ruines! Sors de toi. Il est d'autres demeures.
--Ô vie, ô vie! Je vois... Je te cherchais en moi, dans mon âme vide et close. Mon âme se brise; par les fenêtres de mes blessures, l'air afflue; je respire, je te retrouve, ô vie!...
--Je te retrouve... Tais-toi, et écoute.
Et Christophe entendit, comme un murmure de source, le chant de la vie qui remontait en lui. Penché sur le bord de sa fenêtre, il vit la forêt, morte hier, qui dans le vent et le soleil bouillonnait, soulevée comme la mer. Sur l'échine des arbres, des vagues de vent, frissons de joie, passaient; et les branches ployées tendaient leurs bras d'extase vers le ciel éclatant. Et le torrent sonnait comme un rire de cloche. Le même paysage, hier dans le tombeau, était ressuscité; la vie venait d'y rentrer, en même temps que l'amour dans le cœur de Christophe. Miracle de l'âme que la grâce a touchée! Elle se réveille à la vie! Et tout revit autour d'elle. Le cœur se remet à battre. Les fontaines taries recommencent à couler.
Et Christophe rentra dans la bataille divine... Comme ses propres combats, comme les combats des hommes se perdent au milieu de cette mêlée gigantesque, où pleuvent les soleils comme des flocons de neige que l'ouragan balaie!... Il avait dépouillé son âme. Ainsi que dans ces rêves suspendus dans l'espace, il planait au-dessus de lui-même, il se voyait d'en haut, dans l'ensemble des choses; et, d'un regard, lui apparut le sens de ses souffrances. Ses luttes faisaient partie du grand combat des mondes. Sa déroute était un épisode, aussitôt réparé. Il combattait pour tous, tous combattaient pour lui. Ils partageaient ses peines, il partageait leur gloire.
--«Compagnons, ennemis, marchez, piétinez-moi, que je sente sur mon corps passer les roues des canons qui vaincront! Je ne pense pas au fer qui me laboure la chair, je ne pense pas au pied qui me foule la tête, je pense à mon Vengeur, au Maître, au Chef de l'innombrable armée. Mon sang est le ciment de sa victoire future...»
Dieu n'était pas pour lui le Créateur impassible, le Néron qui contemple, du haut de sa tour d'airain, l'incendie de la Ville que lui-même alluma. Dieu souffre. Dieu combat. Avec ceux qui combattent et pour tous ceux qui souffrent. Car il est la Vie, la goutte de lumière qui, tombée dans la nuit, s'étend et boit la nuit. Mais la nuit est sans bornes, et le combat divin ne s'arrête jamais; et nul ne peut savoir quelle en sera l'issue. Symphonie héroïque, où les dissonances même qui se heurtent et se mêlent forment un concert serein! Comme la forêt de hêtres qui livre dans le silence des combats furieux, ainsi la Vie guerroie dans l'éternelle paix.
Ces combats, cette paix, résonnaient dans Christophe. Il était un coquillage où l'océan bruit. Des appels de trompettes, des rafales de sons, des cris d'épopées passaient sur l'envolée de rythmes souverains. Car tout se muait en sons dans cette âme sonore. Elle chantait la lumière. Elle chantait la nuit. Et la vie. Et la mort. Pour ceux qui étaient vainqueurs. Pour lui-même, vaincu. Elle chantait. Tout chantait. Elle n'était plus que chant.
Comme les pluies de printemps, les torrents de musique s'engouffraient dans ce sol crevassé par l'hiver. Hontes, chagrins, amertumes, révélaient à présent leur mystérieuse mission: elles avaient décomposé la terre, et elles l'avaient fertilisée; le soc de la douleur, en déchirant le cœur, avait ouvert de nouvelles sources de vie. La lande refleurissait. Mais ce n'étaient plus les fleurs de l'autre printemps. Une autre âme était née.
Elle naissait, à chaque instant. Car elle n'était pas encore ossifiée, comme les âmes parvenues au terme de leur croissance, les âmes qui vont mourir. Elle n'était pas la statue, mais le métal en fusion. Chaque seconde faisait d'elle un nouvel univers. Christophe ne songeait pas à fixer ses limites. Il s'abandonnait à cette joie de l'homme qui, rejetant derrière lui le poids de son passé, part pour un long voyage, le sang jeune, le cœur libre, et aspire l'air marin, et croit que le voyage n'aura jamais de fin. Il était repris par la force créatrice qui coule dans le monde; et la richesse du monde le remplissait d'extase. Il aimait, il _était_ son prochain comme lui-même. Et tout lui était «prochain», de l'herbe qu'il foulait à la main qu'il serrait. Un arbre, l'ombre d'un nuage sur la montagne, l'haleine des prairies, la ruche du ciel nocturne, bourdonnante des essaims de soleils... c'était un tourbillon de sang... Il ne cherchait pas à parler, ni penser... Rire, pleurer, se fondre dans cette merveille vivante!... Écrire, pourquoi écrire? Est-ce qu'on peut écrire l'indicible?... Mais que cela fût possible ou non, il fallait qu'il écrivît. C'était sa loi. Les idées le frappaient, par éclairs, en quelque lieu qu'il fût. Impossible d'attendre. Alors, il écrivait, avec n'importe quoi, sur n'importe quoi; et il eût été incapable souvent de dire ce que signifiaient ces phrases qui jaillissaient de lui; et voici que pendant qu'il écrivait, d'autres idées lui venaient, d'autres... il écrivait, il écrivait, sur ses manches de chemise, sur la coiffe de son chapeau; si vite qu'il écrivît, sa pensée allait plus vite, il devait user d'une sorte de sténographie...
Ce n'étaient là que des notes informes. La difficulté commença lorsqu'il voulut couler ces idées dans les formes musicales ordinaires; il fit la découverte qu'aucun des moules anciens ne pouvait leur convenir; s'il voulait fixer ses visions avec fidélité, il devait commencer par oublier tout ce qu'il avait jusque-là entendu ou écrit, faire table rase de tout formalisme appris, de la technique traditionnelle, rejeter ces béquilles de l'esprit impotent, ce lit tout fait pour la paresse de ceux qui, fuyant la fatigue de penser par eux-mêmes, se couchent dans la pensée des autres. Naguère, lorsqu'il se croyait arrivé à la maturité de sa vie et de son art,--(en fait, il n'était qu'au bout d'une de ses vies),--il s'exprimait dans une langue préexistante à sa pensée; son sentiment se soumettait à une logique de développement préétablie, qui d'avance lui dictait une partie de ses phrases et le menait docilement, par les chemins frayés, au terme convenu où le public l'attendait. À présent, plus de route, c'était au sentiment de la frayer; l'esprit n'avait qu'à suivre. Son rôle n'était même plus de décrire la passion; il devait faire corps avec elle et tâcher d'en épouser la loi intérieure.
Du même coup, tombaient les contradictions où Christophe se débattait depuis longtemps, sans vouloir en convenir. Car, bien qu'il fût un pur artiste, il avait mêlé souvent à son art des préoccupations étrangères à l'art; il lui attribuait une mission sociale. Et il ne s'apercevait pas qu'il y avait deux hommes en lui: l'artiste qui créait, sans se soucier d'aucune fin morale, et l'homme d'action, raisonneur, qui voulait que son art fût moral et social. Ils se mettaient parfois l'un l'autre dans un étrange embarras. À présent que toute idée créatrice s'imposait à lui, comme une réalité supérieure avec sa loi organique, il était arraché à la servitude de la raison pratique. Certes, il n'abdiquait rien de son mépris pour le veule immoralisme du temps; certes, il pensait toujours que l'art impur est le plus bas degré de l'art, parce qu'il en est une maladie, un champignon qui pousse sur un tronc pourri; mais si l'art pour le plaisir est l'art mis au bordel, Christophe ne lui opposait pas l'utilitarisme plat de l'art pour la morale, ce Pégase hongre qui traîne la charrue. L'art le plus haut, le seul digne de ce nom, est au-dessus des lois d'un jour: il est une comète lancée dans l'infini. Que cette force soit utile, ou qu'elle semble inutile, même dangereuse, dans l'ordre pratique, elle est la force, elle est le feu; elle est l'éclair jailli du ciel: par là, elle est sacrée, par là, elle est bienfaisante. Ses bienfaits peuvent être, par fortune, même de l'ordre pratique; mais ses vrais, ses divins bienfaits sont, comme la foi, de l'ordre surnaturel. Elle est pareille au soleil, dont elle est issue. Le soleil n'est ni moral, ni immoral. Il est Celui qui Est. Il vainc la nuit. Ainsi, l'art.
Alors Christophe, qui lui était livré, eut la stupeur de voir surgir de lui des puissances inconnues, qu'il n'eût pas soupçonnées: tout autres que ses passions, ses tristesses, son âme consciente...--une âme étrangère, indifférente à ce qu'il avait aimé et souffert, à sa vie entière, une âme joyeuse, fantasque, sauvage, incompréhensible! Elle le chevauchait, elle lui labourait les flancs à coups d'éperons. Et, dans les rares moments où il pouvait reprendre haleine, il se demandait, relisant ce qu'il venait d'écrire:
--Comment cela, cela a-t-il pu sortir de mon corps?
Il était en proie à ce délire de l'esprit, que connaît tout génie, à cette volonté indépendante de la volonté, «_cette énigme indicible du monde et de la vie_», que Gœthe appelait «_le démoniaque_», et contre laquelle il restait armé, mais qui le soumettait.
Et Christophe écrivait, écrivait. Pendant des jours, des semaines. Il y a des périodes où l'esprit, fécondé, peut se nourrir uniquement de soi, et continue de produire, d'une façon presque indéfinie. Il suffit d'un effleurement, d'un pollen apporté par le vent, pour que lèvent les germes intérieurs, les myriades de germes... Christophe n'avait pas le temps de penser, il n'avait pas le temps de vivre. Sur les ruines de la vie, l'âme créatrice régnait.
Et puis, cela s'arrêta. Christophe sortit de là, brisé, brûlé, vieilli de dix ans,--mais sauvé. Il avait quitté Christophe, il avait émigré en Dieu.
Des touffes de cheveux blancs étaient brusquement apparues dans la chevelure noire, comme ces fleurs d'automne qui montent des prairies en une nuit de septembre. Des rides nouvelles sabraient les joues. Mais les yeux avaient reconquis leur calme, et la bouche s'était résignée. Il était apaisé. Il comprenait, maintenant. Il comprenait la vanité de son orgueil, la vanité de l'orgueil humain, sous le poing redoutable de la Force qui meut les mondes. Nul n'est maître de soi, avec certitude. Il faut veiller. Car si l'on s'endort, la Force se rue en nous et nous emporte... dans quels abîmes? Ou le torrent se retire et nous laisse dans son lit à sec. Il ne suffit même pas de vouloir, pour lutter. Il faut s'humilier devant le Dieu inconnu, qui _fiat ubi vult_, qui souffle quand il veut, où il veut, l'amour, la mort, ou la vie. La volonté de l'homme ne peut rien sans la sienne. Une seconde lui suffit pour anéantir des années de labeur et d'efforts. Et, s'il lui plaît, il peut faire surgir l'éternel de la boue. Nul, plus que l'artiste qui crée, ne se sent à sa merci: car, s'il est vraiment grand, il ne dit que ce que l'Esprit lui dicte.
Et Christophe comprit la sagesse du vieux Haydn, se mettant à genoux, chaque matin, avant de prendre la plume... _Vigila et Ora._ Veillez et priez. Priez le Dieu, afin qu'il soit avec vous. Restez en communion amoureuse et pieuse avec l'Esprit de vie!
Vers la fin de l'été, un ami parisien qui passait en Suisse découvrit la retraite de Christophe. Il vint le voir. C'était un critique musical, qui s'était toujours montré le meilleur juge de ses compositions. Il était accompagné d'un peintre connu, qui se disait mélomane et admirateur, lui aussi, de Christophe. Ils lui apprirent le succès considérable de ses œuvres: on les jouait partout, en Europe. Christophe témoigna peu d'intérêt à cette nouvelle: le passé était mort pour lui, ces œuvres ne comptaient plus. Sur la demande de son visiteur, il lui montra ce qu'il avait écrit récemment. L'autre n'y comprit rien. Il pensa que Christophe était devenu fou.
--Pas de mélodie, pas de mesure, pas de travail thématique; une sorte de noyau liquide, de matière en fusion qui n'est pas refroidie, qui prend toutes les formes et qui n'en a aucune; ça ne ressemble a rien: des lueurs dans un chaos.
Christophe sourit:
--C'est à peu près cela, dit-il. «_Les yeux du chaos qui luisent à travers le voile de l'ordre..._»
Mais l'autre ne comprit pas le mot de Novalis.
(--Il est vidé, pensa-t-il.)
Christophe ne chercha pas à se faire comprendre.
Quand ses hôtes prirent congé, il les accompagna un peu, afin de leur faire les honneurs de sa montagne. Mais il n'alla pas bien loin. À propos d'une prairie, le critique musical évoquait des décors de théâtre parisien; et le peintre notait des tons, sans indulgence pour la maladresse de leurs combinaisons, qu'il trouvait d'un goût suisse, tarte à la rhubarbe, aigres et plates, à la Hodler; il affichait d'ailleurs, à l'égard de la nature, une indifférence qui n'était pas tout à fait simulée. Il feignait de l'ignorer.
--La nature! qu'est-ce que c'est que ça? Connais pas! Lumière, couleur, à la bonne heure! La nature, je m'en fous...
Christophe leur serra la main et les laissa partir. Tout cela ne l'affectait plus. Ils étaient de l'autre côté du ravin. C'était bien. Il ne dirait à personne:
--Pour venir jusqu'à moi, prenez le même chemin.
Le feu créateur qui l'avait brûlé pendant des mois était tombé. Mais Christophe en gardait dans son cœur la chaleur bienfaisante. Il savait que le feu renaîtrait: si ce n'était en lui, ce serait dans un autre. Où que ce fût, il l'aimerait autant: ce serait toujours le même feu. En cette fin de journée de septembre, il le sentait répandu dans la nature entière.
Il remonta vers sa maison. Un orage avait passé. C'était maintenant le soleil. Les prairies fumaient. Des pommiers, les fruits mûrs tombaient dans l'herbe humide. Tendues aux branches des sapins, des toiles d'araignées, brillantes encore de pluie, étaient pareilles aux roues archaïques de chariots mycéniens. À l'orée de la forêt mouillée, le pivert secouait son rire saccadé. Et des myriades de petites guêpes, qui dansaient dans les rayons de soleil, remplissaient la voûte des bois de leur pédale d'orgue continue et profonde.
Christophe se trouva dans une clairière, au creux d'un plissement de la montagne, un vallon fermé, d'un ovale régulier, que le soleil couchant inondait de sa lumière: terre rouge; au milieu, un petit champ doré, blés tardifs, et joncs couleur de rouille. Tout autour, une ceinture de bois, que l'automne mûrissait: hêtres de cuivre rouge, châtaigniers blonds, sorbiers aux grappes de corail, flammes des cerisiers aux petites langues de feu, broussailles de myrtils aux feuilles orange, cédrat, brun, amadou brûlé. Tel, un buisson ardent. Et du centre de cette coupe enflammée, une alouette, ivre de grain et de soleil, montait.
Et l'âme de Christophe était comme l'alouette. Elle saurait qu'elle retomberait tout à l'heure, et bien des fois encore. Mais elle savait aussi qu'infatigable ment elle remonterait dans le feu, chantant son tireli, qui parle à ceux qui sont en bas de la lumière des cieux.
[Footnote 1: Allusion à un discours ridicule d'un rhéteur de la Chambre.]
LA NOUVELLE JOURNÉE
PRÉFACE AU DERNIER VOLUME
_J'ai écrit la tragédie d'une génération qui va disparaître. Je n'ai cherché à rien dissimuler de ses vices et de ses vertus, de sa tristesse pesante y de son orgueil chaotique, de ses efforts héroïques et de ses accablements sous l'écrasant fardeau d'une tâche surhumaine: toute une_ Somme _du monde, une morale, une esthétique, une foi, une humanité nouvelle à refaire.--Voilà ce que nous fûmes._
_Hommes d'aujourd'hui, jeunes hommes, à votre tour! Faites-vous de nos corps un marchepied, et allez de l'avant. Soyez plus grands et plus heureux que nous._
_Moi-même, je dis adieu à mon âme passée; je la rejette derrière moi, comme une enveloppe vide. La vie est une suite de morts et de résurrections. Mourons, Christophe, pour renaître!_
R. R.
Octobre 1912.
La vie passe. Le corps et l'âme s'écoulent comme un flot. Les ans s'inscrivent sur la chair de l'arbre qui vieillit. Le monde entier des formes s'use et se renouvelle. Toi seule ne passes pas, immortelle Musique. Tu es la mer intérieure. Tu es l'âme profonde. Dans tes prunelles claires, la vie ne mire pas son visage morose. Au loin de toi s'enfuient, troupeau des nuées, les jours, brûlants, glacés, fiévreux, que l'inquiétude chasse, que jamais rien ne fixe. Toi seule ne passes pas. Tu es en dehors du monde. Tu es un monde, à toi seule. Tu as ton soleil, qui mène ta ronde des planètes, ta gravitation, tes nombres et tes lois. Tu as la paix des étoiles, qui tracent dans le champ des espaces nocturnes leur sillon lumineux,--charrues d'argent que mène l'invisible bouvier.
Musique, amie sereine, ta lumière lunaire est douce aux yeux fatigués par le brutal éclat du soleil d'ici-bas. L'âme qui se détourne de l'abreuvoir commun, où les hommes pour boire remuent la vase avec leurs pieds, se presse sur ton sein et suce à tes mamelles le ruisseau de lait du rêve. Musique, vierge mère, qui portes en ton corps immaculé toutes les passions, qui contiens dans le lac de tes yeux couleur de joncs, couleur de l'eau vert-pâle qui coule des glaciers, tout le bien, tout le mal,--tu es par delà le mal, tu es par delà le bien; qui chez toi fait son nid vit en dehors des siècles; la suite de ses jours ne sera qu'un seul jour; et la mort qui tout mord s'y brisera les dents.