Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée

Part 12

Chapter 123,885 wordsPublic domain

--Qu'en voulez-vous faire?

--Donnez.

Il lui donna la main. Elle la saisit et la serra, à le faire crier. Ils jouèrent, comme deux paysans, à se faire le plus de mal possible. Ils étaient heureux, sans arrière-pensée. Tout le reste du monde, les chaînes de leur vie, les tristesses du passé, l'appréhension de l'avenir, l'orage qui s'amassait en eux, tout avait disparu.

Ils avaient fait plusieurs lieues; ils ne sentaient point la fatigue. Brusquement, elle s'arrêta, elle se jeta par terre, s'étendit sur les chaumes, ne dit plus rien. Couchée sur le dos, les bras derrière la tête, elle regardait le ciel. Quelle paix! Quelle douceur!... À quelques pas, une fontaine cachée sourdait, d'un jet intermittent, comme une artère qui bat, tantôt faible, tantôt plus forte. L'horizon était nacré. Une buée flottait sur la terre violette, d'où montaient les arbres nus et noirs. Soleil de fin d'hiver, jeune soleil blond pâle qui s'endort. Comme des flèches brillantes, des oiseaux fendaient l'air. Les voix gentilles des cloches paysannes s'appelaient, se répondaient, de village en village... Assis près d'elle, Christophe contemplait Anna. Elle ne songeait pas à lui. Sa belle bouche riait en silence. Il pensait:

--_Est-ce bien vous? Je ne vous reconnais plus._

--_Moi non plus, moi non plus. Je crois que je suis une autre. Je n'ai plus peur; je n'ai plus peur de Lui... Ah! comme Il m'étouffait, comme Il m'a fait souffrir! Il me semble que j'étais clouée dans mon cercueil.... Maintenant, je respire; ce corps, ce cœur est à moi. Mon corps. Mon libre corps. Mon libre cœur. Ma force, ma beauté, ma joie! Et je ne les connaissais pas, je ne me connaissais pas! Qu'aviez-vous fait de moi?..._»

Ainsi, il croyait l'entendre soupirer doucement. Mais elle ne pensait à rien, sinon qu'elle était heureuse, et que tout était bien.

Le soir tombait déjà. Sous des rideaux de brume grise et lilas, dès quatre heures, le soleil, fatigué de vivre, disparaissait. Christophe se leva, et s'approcha d'Anna. Il se pencha sur elle. Elle tourna vers lui son regard, encore plein du vertige du grand ciel sur lequel elle était suspendue. Quelques secondes passèrent avant qu'elle le reconnût. Alors, ses yeux le fixèrent avec un sourire énigmatique, qui lui communiqua leur trouble. Afin d'y échapper, un instant il ferma les yeux. Quand il les rouvrit, elle le regardait toujours; et il lui parut qu'il y avait des jours qu'ils se regardaient ainsi. Ils lisaient dans l'âme l'un de l'autre. Mais ils ne voulurent pas savoir ce qu'ils avaient lu.

Il lui tendit la main. Elle la prit, sans un mot. Ils revinrent au village, dont on voyait là-bas, dans le creux du vallon, les tours coiffées en as de pique; l'une d'elle portait sur le faîte de son toit de tuile moussue, comme une toque sur le front, un nid vide de cigogne. Au carrefour de deux chemins, près de l'entrée du village, ils passèrent devant une fontaine sur laquelle une petite sainte catholique, une Madeleine en bois, gracieuse, un peu mignarde, se tenait debout, tendant les bras. Répondant à son geste, Anna, d'un mouvement instinctif, lui tendit ses bras aussi, et, montant sur la margelle, elle remplit les mains de la jolie déesse avec des branches de houx et des grappes de sorbiers aux baies rouges, que le bec des oiseaux et le gel avaient épargnées.

Ils croisaient sur la route des groupes de paysans et de paysannes endimanchés. Des femmes à la peau très brune, aux joues très colorées, avec d'épais chignons, enroulés en coquilles, robes claires, chapeaux fleuris. Elles avaient des gants blancs et des poignets rouges. Elles chantaient des chants honnêtes, avec des voix aiguës, placides, pas très justes. À l'intérieur d'une étable, une vache meuglait. Un enfant qui avait la coqueluche toussait dans une maison. D'un peu plus loin venaient des sons de clarinette nasillarde et de cornet à piston. On dansait sur la place du village, entre le cabaret et le cimetière. Juchés sur une table, quatre musiciens jouaient. Anna et Christophe s'assirent devant l'auberge et regardèrent les danseurs. Les couples se heurtaient et s'apostrophaient à grand bruit. Les filles poussaient des cris, pour le plaisir de crier. Les buveurs marquaient la mesure sur les tables, avec leurs poings. En un autre temps, cette joie lourde eût dégoûté Anna; ce soir, elle en jouissait; elle avait ôté son chapeau, et regardait, la figure animée. Christophe pouffait de la gravité burlesque de la musique et des musiciens. Il chercha dans ses poches, prit un crayon et, sur l'envers d'une note d'auberge, il se mit à tracer des barres et des points: il écrivait des danses. La feuille fut bientôt remplie; il en demanda d'autres, qu'il couvrit, comme la première, de sa grosse écriture impatiente et maladroite. Anna, la joue près de la sienne, lisait par-dessus son épaule, chantonnant à mi-voix; elle tâchait de deviner la fin des phrases, et elle battait des mains, quand elle avait deviné, ou quand ses prévisions étaient déroutées par une saillie inattendue. Après avoir fini, Christophe porta aux musiciens ce qu'il venait d'écrire. C'étaient de braves Souabes, qui savaient leur métier: ils déchiffrèrent sans broncher. Les airs avaient un humour sentimental et burlesque, avec des rythmes heurtés, comme ponctués d'éclats de rire. Impossible de résister à leur impétueuse bouffonnerie: les jambes dansaient malgré soi. Anna se jeta dans la ronde, elle saisit au hasard deux mains, elle tourna comme une folle; une épingle d'écaille sauta de ses cheveux; des boucles se défirent et tombèrent sur ses joues. Christophe ne la quittait pas des yeux; il admirait ce bel animal robuste, qu'une discipline impitoyable avait condamné jusque-là au silence et à l'immobilité; elle lui apparaissait comme nul ne l'avait vue, comme elle était réellement sous le masque emprunté: une Bacchante, ivre de force. Elle l'appela. Il courut à elle et l'empoigna. Ils dansèrent, jusqu'à ce qu'ils allassent se jeter, en tournant, contre un mur. Ils s'arrêtèrent, étourdis. La nuit était complète. Ils se reposèrent un moment, puis prirent congé de la compagnie. Anna, d'ordinaire si roide avec les gens du peuple, par gêne ou par mépris, tendit la main gentiment aux musiciens, à l'hôte, aux garçons du village, à côté de qui elle était dans la ronde.

Ils se retrouvèrent seuls, sous le ciel brillant et glacé, refaisant à travers champs le chemin qu'ils avaient suivi le matin. Anna était encore tout animée. Peu à peu, elle parla moins, puis elle cessa de parler, prise par la fatigue ou par l'émotion mystérieuse de la nuit. Elle s'appuyait affectueusement sur Christophe. En redescendant la pente qu'elle avait grimpée, quelques heures avant, elle soupira. Ils arrivaient à la station. Près de la première maison, il s'arrêta pour la regarder. Elle le regarda aussi, et lui sourit avec mélancolie.

Dans le train, même foule qu'en venant. Ils ne purent causer. Assis en face d'elle, il la couvait des yeux. Elle avait les yeux baissés; elle les leva vers lui; puis elle les détourna, et il ne parvint plus à les attirer de son côté. Elle regardait dehors, dans la nuit. Un vague sourire flottait sur ses lèvres, avec un peu de fatigue aux coins. Puis, le sourire disparut. L'expression devint morne. Il crut qu'elle s'endormait dans le rythme du train, et il essaya de lui parler. Elle répondit froidement, d'un mot, sans tourner la tête. Il tâcha de se persuader que la fatigue était cause de ce changement; mais il savait bien que la raison était autre. À mesure qu'on se rapprochait de la ville, il voyait le visage d'Anna se figer, la vie s'éteindre, ce beau corps à la grâce sauvage rentrer dans sa gaine de pierre. En descendant du wagon, elle ne s'appuya pas sur la main qu'il lui tendait. Ils revinrent en silence.

Quelques jours après, vers quatre heures du soir, ils étaient seuls ensemble. Braun était sorti. Depuis la veille, la ville était enveloppée dans un brouillard vert pâle. Le grondement du fleuve invisible montait. Les éclairs des trams électriques éclataient dans la brume. La lumière du jour s'éteignait, étouffée; elle ne semblait plus d'aucun temps: c'était une de ces heures où se perd toute conscience du réel, une heure qui est hors des siècles. Après la brise mordante des jours précédents, l'air humide, subitement adouci, était devenu tiède et mou. La neige gonflait le ciel, qui ployait sous le poids.

Ils étaient seuls ensemble, dans le salon dont le goût froid et étriqué reflétait celui de la maîtresse. Ils ne disaient rien. Il lisait. Elle cousait. Il se leva et alla à la fenêtre; il appuya sa grosse figure contre les carreaux, et resta à rêver; cette lumière blafarde qui se répercutait du ciel sombre à la terre livide lui causait un étourdissement; sa pensée était inquiète; il essayait de la fixer: elle lui échappait. Une angoisse l'envahit: il se sentait engloutir; et dans le vide de son être, du fond des ruines amoncelées, un vent brûlant se levait en lents tourbillons. Il tournait le dos à Anna. Elle ne le voyait pas, elle s'absorbait dans sa tâche; mais un frisson lui passait par le corps; elle se piqua plusieurs fois avec son aiguille, elle ne le sentit point. Ils étaient tous les deux fascinés par l'approche du danger.

Il s'arracha de son engourdissement et fit quelques pas à travers la chambre. Le piano l'attirait et lui faisait peur. Il évitait de le regarder. En passant à côté, sa main ne put résister; elle toucha une note. Le son vibra comme une voix. Anna tressaillit et laissa tomber son ouvrage. Déjà Christophe s'était assis et jouait. Il perçut, sans la voir, qu'Anna s'était levée, qu'elle venait, qu'elle était là. Avant de se rendre compte de ce qu'il faisait, il reprit l'air religieux et passionné qu'elle avait chanté, la première fois qu'elle s'était révélée à lui; il improvisa sur le thème de fougueuses variations. Sans qu'il eût dit un mot, elle commença à chanter. Ils perdirent le sentiment de ce qui les entourait. La frénésie sacrée de la musique les emporta dans ses serres....

Ô musique, qui ouvres les abîmes de l'âme! Tu ruines l'équilibre habituel de l'esprit. Dans la vie ordinaire, les âmes ordinaires sont des chambres fermées. Se fanent, au dedans, les forces sans emploi, les vertus et les vices dont l'usage nous gêne; la sage raison pratique, le lâche sens commun, tiennent les clefs de la chambre. Ils n'en montrent que quelques placards, bourgeoisement rangés. Mais la musique tient le magique rameau qui fait tomber les serrures. Les portes s'ouvrent. Les démons du cœur paraissent. Et l'âme se voit nue...--Tant que chante la sirène, le dompteur tient sous son regard les fauves. La puissante raison d'un grand musicien fascine les passions qu'il déchaîne. Mais quand la musique s'est tue, quand le dompteur n'est plus là, les passions qu'il a réveillées rugissent dans la cage ébranlée, et elles cherchent leur proie...

La mélodie finit. Silence... Elle avait, en chantant, appuyé sa main sur l'épaule de Christophe. Ils n'osaient plus remuer; et ils tremblaient... Soudain--ce fut un éclair--elle se pencha sur lui, il se leva vers elle; leurs bouches se joignirent; son souffle entra en lui...

Elle le repoussa et s'enfuit. Il resta sans bouger, dans l'ombre. Braun rentra. Ils se mirent à table. Christophe était incapable de penser. Anna semblait absente; elle regardait «ailleurs». Peu après le souper, elle alla dans sa chambre. Christophe, qui n'aurait pu rester seul avec Braun, se retira aussi.

Vers minuit, le docteur, déjà couché, fut appelé auprès d'un malade. Christophe l'entendit descendre l'escalier et sortir. Il neigeait depuis six heures. Les maisons et les rues étaient ensevelies. L'air comme rembourré d'ouate. Ni pas, ni voitures au dehors. La ville semblait morte. Christophe ne dormait pas. Il sentait une terreur, qui croissait de minute en minute. Il ne pouvait bouger: cloué dans son lit, sur le dos, les yeux ouverts. Une clarté métallique, qui sortait de la terre et des toits blancs, frottait les parois de la chambre.... Un bruit imperceptible le fit tressaillir. Il fallait son oreille fiévreuse pour l'entendre. Un frôlement sur le plancher du couloir. Christophe se dressa dans son lit. Le bruit léger se rapprocha, s'arrêta; une planche craqua. On était derrière la porte; on attendait.... Immobilité complète, pendant plusieurs secondes, plusieurs minutes peut-être... Christophe ne respirait plus, il était baigné de sueur. Des flocons de neige, au dehors, effleuraient la vitre, comme une aile. Une main tâtonna sur la porte, qui s'ouvrit. Sur le seuil, une blancheur apparut, s'avança lentement; à quelques pas du lit, fit une pause. Christophe ne distinguait rien; mais il l'entendait respirer, et son propre cœur qui battait... Elle vint près du lit. Elle s'arrêta encore. Leurs visages étaient si près que leurs haleines se mêlaient. Leurs regards se cherchaient, sans se trouver, dans l'ombre.... Elle tomba sur lui. Ils s'étreignirent en silence, sans un mot, avec rage....

Une heure, deux heures, un siècle après. La porte de la maison s'ouvrit. Anna se détacha de l'étreinte qui les nouait, glissa du lit, et quitta Christophe, sans une parole, comme elle était venue. Il entendit ses pieds nus s'éloigner, frôlant le parquet de leur toucher rapide. Elle regagna sa chambre, où Braun la trouva couchée, paraissant dormir. Ainsi, elle resta toute la nuit, les yeux ouverts, sans un souffle, immobile, dans le lit étroit, près de Braun endormi. Que de nuits elle avait déjà passées ainsi!

Christophe ne dormit pas non plus. Il était désespéré. Cet homme apportait aux choses de l'amour et surtout du mariage un sérieux tragique. Il haïssait la légèreté de ces écrivains, dont l'art se fait un piment de l'adultère. L'adultère lui inspirait une répulsion, où se combinaient sa brutalité plébéienne et sa hauteur morale. Il éprouvait tout ensemble un respect religieux et un dégoût physique pour la femme qui appartient à un autre. La promiscuité de chiens où vit une certaine élite européenne lui soulevait le cœur. L'adultère, consenti par le mari, est une ordure; à l'insu du mari, c'est un mensonge ignoble de valet crapuleux, qui se cache pour trahir et pour salir son maître. Que de fois il avait méprisé sans pitié ceux qu'il avait vus coupables de cette lâcheté! Il avait rompu avec des amis qui s'étaient ainsi déshonorés à ses yeux... Et voici qu'à son tour, il s'était souillé de la même ignominie! Les circonstances de son crime le rendaient plus odieux. Il était venu dans cette maison, malade et misérable. Un ami l'avait recueilli, secouru, consolé. Jamais sa bonté ne s'était démentie. Rien ne l'avait lassée. Il lui devait de vivre encore. Et en reconnaissance, il venait de lui voler son honneur et son bonheur, son humble bonheur domestique! Il l'avait trahi bassement, et avec qui? Avec une femme qu'il ne connaissait pas, qu'il ne comprenait pas, qu'il n'aimait pas... Qu'il n'aimait pas? Tout son sang se révolta. L'amour était un mot trop faible pour exprimer le torrent de feu qui le brûlait, dès qu'il pensait à elle. Ce n'était pas de l'amour, et c'était mille fois plus que l'amour... Il passa la nuit dans une tempête. Il se levait, il se trempait la figure dans l'eau glacée, il étouffait et il frissonnait. La crise se termina par un accès de fièvre.

Quand il se leva, brisé, il pensa combien elle devait être, plus encore que lui, accablée de honte. Il alla à sa fenêtre. Le soleil brillait sur la neige éblouissante. Dans le jardin, Anna étendait du linge sur une corde. Attentive à sa tâche, rien ne semblait la troubler. Elle avait une dignité de démarche et de gestes qui lui était nouvelle et qui lui faisait trouver, sans y penser, des mouvements de statue.

Au dîner de midi, ils se revirent. Braun était absent, pour toute la journée. Jamais Christophe n'eût supporté de se rencontrer avec lui. Il voulait parler à Anna. Mais ils n'étaient pas seuls: la domestique allait et venait; ils devaient se surveiller. Christophe cherchait en vain le regard d'Anna. Elle ne le regardait pas. Nul indice de trouble, et toujours dans ses moindres mouvements, cette assurance et cette noblesse inhabituelles. Après dîner, il espéra qu'ils pourraient enfin causer; mais la domestique s'attardait à desservir; et lorsqu'ils passèrent dans la chambre voisine, elle s'arrangea de façon à les y suivre; elle avait toujours quelque chose à prendre ou à rapporter; elle furetait dans le corridor, près de la porte entr'ouverte, qu'Anna ne se pressait point de fermer: on eût dit qu'elle les épiait. Anna s'assit près de la fenêtre, avec son éternel ouvrage. Christophe, enfoncé dans un fauteuil, le dos tourné au jour, avait un livre ouvert, qu'il ne lisait pas. Anna, qui pouvait l'entrevoir de profil, aperçut d'un coup d'œil son visage tourmenté, qui regardait le mur; et elle sourit, cruelle. Du toit de la maison, de l'arbre du jardin, la neige qui fondait s'égouttait sur le sable avec un tintement fin. Au loin, des rires d'enfants qui se poursuivaient dans la rue, à coup de boules de neige. Anna semblait assoupie. Le silence torturait Christophe; il eût crié de souffrance.

Enfin, la domestique descendit à l'étage au-dessous, et sortit de la maison. Christophe se leva, il se tourna vers Anna, il allait dire:

--Anna! Anna! qu'avons-nous fait?

Anna le regardait; ses yeux, obstinément baissés, venaient de se rouvrir; ils posaient sur Christophe leur feu dévorant. Christophe reçut le choc dans ses yeux, et chancela; tout ce qu'il voulait dire fut raturé, d'un trait. Ils allèrent l'un à l'autre, et de nouveau ils se saisirent...

L'ombre du soir se répandait. Leur sang grondait encore. Elle était allongée sur le lit, sa robe arrachée, les bras étendus, sans même faire un geste pour recouvrir son corps. Il s'était enfoncé la figure dans l'oreiller, et gémissait. Elle se souleva vers lui, elle lui prit la tête, lui caressant les yeux, la bouche avec ses doigts; elle approcha son visage, elle plongea son regard dans le regard de Christophe. Ses yeux avaient une profondeur de lac; ils souriaient, indifférents aux peines. La conscience s'effaça. Il se tut. Des frissons les remuaient comme de grandes ondes...

Cette nuit-là, seul, rentré dans sa chambre, Christophe songea à se tuer.

Le jour suivant, à peine levé, il chercha Anna. C'était lui maintenant, dont les yeux évitaient les yeux de l'autre. Dès qu'il les rencontrait, ce qu'il avait à dire fuyait de sa pensée. Il fit effort pourtant et commença à parler de la lâcheté de leur acte. À peine eut-elle compris qu'elle lui ferma violemment la bouche avec sa main. Elle s'écarta de lui, les sourcils contractés, les lèvres serrées, avec une expression mauvaise. Il continua. Elle jeta par terre l'ouvrage qu'elle tenait, et ouvrit la porte, voulut sortir. Il lui empoigna les mains, il referma la porte, il dit amèrement qu'elle était bien heureuse de pouvoir effacer de son esprit l'idée du mal commis. Elle se débattait furieusement, et elle cria avec colère:

--Tais-toi!... Lâche! Tu ne vois donc pas que je souffre!... Je ne veux pas que tu parles. Laisse-moi!

Sa figure s'était creusée, son regard était haineux et peureux, comme une bête à qui l'on a fait mal; s'ils avaient pu, ses yeux l'auraient tué.--Il la lâcha. Elle courut, pour se mettre à l'abri, à l'autre coin de la pièce. Il n'avait pas envie de la poursuivre. Il avait le cœur serré d'amertume et d'effroi. Braun rentra. Ils le regardaient, stupides. Hors leur souffrance, rien n'existait.

Christophe sortit. Braun et Anna se mirent à table. Au milieu du dîner, Braun se leva brusquement pour ouvrir la fenêtre: Anna s'était évanouie.

Christophe disparut, pour quinze jours, de la ville, prétextant un voyage. Anna resta, toute la semaine, enfermée dans sa chambre, sauf aux heures des repas. Elle était reprise par sa conscience, ses habitudes, toute cette vie passée dont elle s'ôtait crue dégagée, dont on ne se dégage jamais. Elle avait beau se fermer les yeux. Chaque jour, le souci cheminait davantage, allait plus loin dans le cœur; il finit par s'y installer. Le dimanche suivant, elle refusa encore d'aller au temple. Mais le dimanche d'après, elle y retourna, et elle ne le quitta plus. Elle était, non soumise, mais vaincue. Dieu était l'ennemi,--un ennemi dont elle ne pouvait se délivrer. Elle allait à lui, avec la sourde colère d'un esclave, forcé d'obéir. Son visage, pendant le culte, ne laissait voir qu'une froideur hostile; mais dans les profondeurs de l'âme, toute sa vie religieuse était une lutte farouche, d'une exaspération muette, contre le Maître, dont le reproche la persécutait. Elle feignait de ne pas l'entendre. Il fallait qu'elle l'entendît; et elle discutait âprement avec Dieu, les mâchoires serrées, le front barré d'une ride entêtée, le regard dur. Elle pensait à Christophe avec haine. Elle ne lui pardonnait pas de l'avoir un instant arrachée à la prison de l'âme, et de l'y laisser retomber, en proie à ses bourreaux. Elle ne dormait plus; elle ressassait, jour et nuit, les mêmes pensées torturantes; elle ne se plaignait pas; elle allait, obstinée, continuant de diriger tout dans la maison, de faire toute sa tâche, et gardant jusqu'au bout le caractère intraitable et têtu de sa volonté dans la vie quotidienne, dont elle accomplissait les besognes avec une régularité de machine. Elle s'amaigrissait, elle semblait rongée par un mal intérieur. Braun l'interrogea, avec une affection inquiète; il voulut l'ausculter. Elle le repoussa rageusement. Plus elle avait de remords envers lui, plus elle se montrait dure.

Christophe avait résolu de ne plus revenir. Il se brisait de fatigues. Il faisait de grandes courses, des exercices pénibles, il ramait, il marchait, il grimpait des montagnes. Rien ne parvenait â éteindre le feu.

Il était livré à la passion. Elle est, chez les génies, une nécessité de la nature. Même les plus chastes, Beethoven, Bruckner, il faut qu'ils aiment constamment; toutes les forces humaines en eux sont exaltées; et comme en eux les forces sont captées par l'imagination, leur cerveau est la proie de passions perpétuelles. Ce sont, le plus souvent, des flammes passagères; l'une détruit l'autre; et toutes sont absorbées dans l'incendie de l'esprit créateur. Mais que l'ardeur de la forge cesse de remplir l'âme, et l'âme sans défense est livrée aux passions dont elle ne peut se priver; elle les veut, elle les crée; il faut qu'elles la dévorent...--Et puis, avec l'âpre désir qui laboure la chair, il y a le besoin de tendresse qui pousse l'homme meurtri et déçu par la vie vers les bras maternels de la consolatrice. Un grand homme est plus enfant qu'un autre; plus qu'un autre, il a besoin de se confier à une femme, de reposer son front sur la paume des mains douces, dans le creux de la robe tendue entre les genoux...

Mais Christophe ne comprenait pas... Il ne croyait pas à la fatalité de la passion,--cette bêtise des romantiques! Il croyait au devoir et au pouvoir de lutter, à la force de sa volonté... Sa volonté! Où était-elle? Il n'en restait plus trace. Il était possédé. L'aiguillon du souvenir le harcelait, jour et nuit. L'odeur du corps d'Anna enfiévrait sa bouche et ses narines. Il était une lourde barque, désemparée, sans gouvernail, livrée au vent. En vain, il s'épuisait à fuir: il se retrouvait toujours ramené à la même place; et il criait au vent:

--Brise-moi donc! Que veux-tu de moi?

Pourquoi, pourquoi cette femme?... Pourquoi l'aimait-il? Pour ses qualités de cœur et d'esprit? Il ne manquait pas d'autres plus intelligentes et meilleures. Pour sa chair? Il avait eu d'autres maîtresses, que ses sens préféraient. Alors? qu'est-ce qui le tenait?--«On aime, parce qu'on aime.»--Oui, mais il y a une raison, même si elle dépasse la raison ordinaire! Folie? c'est ne rien dire. Pourquoi cette folie?