Jean-Christophe, Volume 4 Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée
Part 11
--Où a-t-elle été pêcher cela?... Comment! il faut que tu dises ton mot, toi? Qu'est-ce que diable tu en sais?
Anna rougit légèrement, et se tut. Braun reprit:
--Quand on aime, on veut détruire?....Voilà une monstrueuse sottise! Détruire ce qui vous est cher, c'est se détruire soi-même... Mais, tout au contraire, quand on aime, le sentiment naturel est de faire du bien à qui vous fait du bien, de le choyer, de le défendre, d'être bon pour lui, d'être bon pour toutes choses! Aimer, c'est le paradis sur terre.
Anna, les yeux fixés dans l'ombre, le laissa parler, et, secouant la tête, elle dit froidement:
--On n'est pas bon quand on aime.
Christophe ne renouvelait pas l'épreuve d'entendre chanter Anna. Il craignait... une désillusion, ou quoi? Il n'eût pas su le dire. Anna avait la même crainte. Elle évitait de se trouver dans le salon, quand il commençait à jouer.
Mais un soir de novembre qu'il lisait auprès du feu, il vit Anna assise, son ouvrage sur ses genoux, et plongée dans une de ses songeries. Elle regardait le vide, et Christophe crut voir passer dans son regard des lueurs de l'ardeur étrange de l'autre soir. Il ferma son livre. Elle se sentit observée et se remit à coudre. Sous ses paupières baissées, elle voyait toujours tout. Il se leva et dit:
--Venez.
Elle fixa sur lui ses yeux ou flottait encore un peu de trouble, comprit, et le suivit.
--Où allez-vous? demanda Braun.
--Au piano, répondit Christophe.
Il joua. Elle chanta. Aussitôt, il la retrouva telle qu'elle lui était apparue, une première fois. Elle entrait de plain-pied dans ce monde héroïque, comme s'il était le sien. Il continua l'expérience, prenant un second morceau, puis un troisième plus emporté, déchaînant en elle le troupeau des passions, l'exaltant, s'exaltant; puis, arrivés au paroxysme, il s'arrêta net, et lui demanda, les yeux dans les yeux:
--Mais enfin, qui êtes-vous?
Anna répondit:
--Je ne sais pas.
Il dit brutalement;
--Qu'est-ce que vous avez dans le corps, pour chanter ainsi?
Elle répondit:
--J'ai ce que vous me faites chanter.
--Oui? Eh bien, il n'y est pas déplacé. Je me demande si c'est moi qui l'ai créé, ou si c'est vous. Vous pensez donc des choses comme cela, vous?
--Je ne sais pas. Je crois qu'on, n'est plus soi, quand on chante.
--Et moi, je crois que c'est alors seulement que vous êtes vous.
Ils se turent. Elle avait les joues moites d'une légère buée. Son sein se soulevait, en silence. Elle fixait la lumière des flambeaux, et grattait machinalement la bougie qui avait coulé sur le rebord du chandelier. Il tapotait les touches, en la regardant. Ils se dirent encore quelques mots gênés, d'un ton rude, puis essayèrent de paroles banales, et se turent tout à fait, craignant d'approfondir.
Le lendemain, ils se parlèrent à peine, ils se regardaient à la dérobée, avec une sorte de peur. Mais ils prirent l'habitude de faire, le soir, de la musique ensemble. Ils en firent même bientôt dans l'après-midi; et chaque jour, davantage. Toujours la même passion incompréhensible s'emparait d'elle, dès les premiers accords, la brûlait de la tête aux pieds, et faisait de cette bourgeoise piétiste, pour le temps que durait la musique, une Vénus impérieuse, l'incarnation de toutes les fureurs de l'âme.
Braun, étonné de l'engouement subit d'Anna pour le chant, n'avait pas pris la peine de chercher l'explication de ce caprice de femme; il assistait à ces petits concerts, marquait la mesure avec sa tête, donnait son avis, et était parfaitement heureux, quoiqu'il eût préféré une musique plus douce: cette dépense de forces lui paraissait exagérée. Christophe respirait dans l'air un danger; mais la tête lui tournait: affaibli par la crise qu'il venait de traverser, il ne résistait pas; il perdait conscience de ce qui se passait en lui, et il ne voulait pas savoir ce qui se passait dans Anna. Une après-midi, au milieu d'un morceau, débordant d'ardeurs frénétiques, elle s'interrompit et, sans explication, elle sortit de la pièce. Christophe l'attendit: elle ne reparut plus. Une demi-heure après, comme il passait dans le corridor, près de la chambre d'Anna, par la porte entr'ouverte il l'aperçut au fond, absorbée dans des prières mornes, la figure glacée.
Cependant, un peu, très peu de confiance s'insinuait entre eux. Il tâchait de la faire parler de son passé; elle ne disait que des choses banales; à grand'peine, il lui arrachait morceau par morceau quelques détails précis. Grâce à la bonhomie, facilement indiscrète, de Braun, il réussit à entrevoir le secret de sa vie.
Elle était née dans la ville. De son nom de famille, elle s'appelait Anna-Maria Senfl. Son père, Martin Senfl, appartenait à une vieille maison de marchands, séculaire et millionnaire, où l'orgueil de caste et le rigorisme religieux étaient montés en graine. D'esprit aventureux, il avait, comme beaucoup de ses compatriotes, passé plusieurs années au loin, en Orient, en Amérique du Sud; il avait même fait des explorations hardies au centre de l'Asie, où le poussaient à la fois les intérêts commerciaux de sa maison, l'amour de la science, et son propre plaisir. À rouler à travers le monde, non seulement il n'avait pas amassé mousse, mais il s'était défait de celle qui le couvrait, de tous ses vieux préjugés. Si bien que, de retour au pays, étant de tempérament chaud et d'esprit entêté, il épousa, aux protestations indignées des siens, la fille d'un fermier des environs, de réputation douteuse, qu'il avait commencé par prendre comme maîtresse. Ce mariage avait été le seul moyen qu'il eût trouvé pour garder à soi cette belle fille, dont il ne pouvait plus se passer. La famille, après avoir mis vainement son veto, se ferma tout entière à celui qui méconnaissait son autorité sacro-sainte. La ville,--tous ceux qui comptaient, se montrant, comme d'habitude, solidaires pour ce qui touchait à la dignité morale de la communauté, prirent parti en masse contre le couple imprudent. L'explorateur apprit à ses dépens qu'il n'y a pas moins de péril à contrecarrer les préjugés des gens, au pays des sectateurs du Christ que chez ceux du Grand Lama. Il n'était pas assez fort pour pouvoir se passer de l'opinion du monde. Il avait plus qu'entamé sa portion de fortune; il ne trouva d'emploi nulle part: tout lui était fermé. Il s'usa en colères inutiles contre les avanies de la ville implacable. Sa santé, minée par les excès et par les fièvres, n'y résista point. Il mourut d'un coup de sang, cinq mois après le mariage. Quatre mois plus tard, sa femme, bonne personne, mais faible et de peu de cervelle, qui depuis ses noces n'avait passé aucun jour sans pleurer, mourait en couches, jetant sur la rive qu'elle quittait la petite Anna.
La mère de Martin vivait. Elle n'avait rien pardonné, même sur le lit de mort, à son fils, ni à celle qu'elle n'avait pas voulu reconnaître pour sa bru. Mais quand celle-ci ne fut plus,--la vengeance divine étant assouvie,--elle prit l'enfant et la garda. C'était une femme d'une dévotion étroite; riche et avare, elle tenait un magasin de soieries dans une rue sombre de la vieille ville. Elle traita la fille de son fils moins comme sa petite-fille que comme une orpheline qu'on recueille par charité et qui vous doit en échange une demi-domesticité. Pourtant, elle lui fit donner une éducation soignée; mais elle ne se départit jamais envers elle d'une rigueur méfiante; il semblait qu'elle considérât l'enfant comme coupable du péché de ses parents et qu'elle s'acharnât à poursuivre le péché en elle. Elle ne lui permit aucune distraction; elle traquait la nature comme un crime, dans ses gestes, ses paroles, jusque dans ses pensées. Elle tua la joie dans cette jeune vie. Anna fut habituée, de bonne heure, à s'ennuyer au temple et à ne pas le montrer; elle fut environnée des terreurs de l'enfer; ses yeux d'enfant aux paupières sournoises les voyaient, chaque dimanche, à la porte du vieux _Münster_, sous la forme des statues immodestes et contorsionnées qu'un feu brûle entre les jambes et sur qui montent, le long des cuisses, des crapauds et des serpents. Elle s'accoutuma à refouler ses instincts, à se mentir à elle-même. Dès qu'elle fut d'âge à aider sa grand'mère, elle fut employée, du matin au soir, dans l'obscur magasin. Elle prit les habitudes qui régnaient autour d'elle, cet esprit d'ordre, d'économie morose, de privations inutiles, cette indifférence ennuyée, cette conception méprisante et maussade de la vie, conséquence naturelle des croyances religieuses chez ceux qui ne sont pas naturellement religieux. Elle s'absorba dans la dévotion, au point de paraître exagérée même à la vieille femme; elle abusait des jeûnes et des macérations; pendant un certain temps, elle s'avisa de porter un corset garni d'épingles qui s'enfonçaient dans sa chair, à chaque mouvement. On la voyait pâlir; on ne savait ce qu'elle avait. À la fin, comme elle défaillait, on fit venir un médecin. Elle refusa de se laisser examiner--(elle fût morte plutôt que de se déshabiller devant un homme);--mais elle avoua; et le médecin fit une scène si violente qu'elle promit de ne plus recommencer. La grand'mère, pour plus de sûreté, soumit dès lors sa toilette à des inspections. Anna ne trouvait pas à ces tortures, comme on aurait pu croire, une jouissance mystique; elle avait peu d'imagination, elle n'eût pas compris la poésie d'un François d'Assise ou d'une sainte Thérèse. Sa dévotion était triste et matérielle. Quand elle se persécutait, ce n'était pas pour les avantages qu'elle en attendait dans la vie future, c'était par un ennui cruel qui se retournait contre elle, trouvant un plaisir presque méchant au mal qu'elle se faisait. Par une exception singulière, cet esprit dur et froid, comme celui de l'aïeule, s'ouvrait a la musique, sans qu'elle sût jusqu'à quelle profondeur. Elle était fermée aux autres arts; elle n'avait peut-être jamais regardé un tableau; elle semblait n'avoir aucun sens de la beauté plastique, tant elle manquait de goût, par indifférence orgueilleuse; l'idée d'un beau corps n'éveillait en elle que l'idée de la nudité, c'est-à-dire, comme chez le paysan dont parle Tolstoy, un sentiment de répugnance; ce dégoût était d'autant plus fort chez Anna qu'elle percevait obscurément, dans ses rapports avec les êtres qui lui plaisaient, le sourd aiguillon du désir beaucoup plus que la tranquille impression de jugements esthétiques. Elle ne se doutait pas plus de sa beauté que de la force de ses instincts refoulés; ou plutôt, elle ne voulait pas le savoir, et, avec l'habitude du mensonge intérieur, elle réussissait à se donner le change.
Braun la rencontra, à un dîner de mariage où elle se trouvait, d'une façon exceptionnelle: car on ne l'invitait guère, à cause de la mauvaise réputation que continuait de lui faire l'indécence de son origine. Elle avait vingt-deux ans. Il la remarqua. Ce n'était point qu'elle cherchât à se faire remarquer. Assise à côté de lui, à table, raide et mal fagotée, elle ouvrit à peine la bouche pour parler. Mais Braun, qui ne cessa de causer avec elle, c'est-à-dire tout seul, pendant tout le repas, revint enthousiasmé. Avec sa pénétration ordinaire, il avait été frappé de la candeur virginale de sa voisine; il avait admiré son bon sens et son calme; il appréciait aussi sa belle santé et les solides qualités de ménagère qu'elle paraissait avoir. Il fit visite à la grand'mère, revint, fit sa demande, et fut agréé. Point de dot: Mme Senfl léguait à la ville, pour des missions commerciales, la fortune de sa maison.
À aucun moment, la jeune femme n'avait eu d'amour pour son mari: c'était là une pensée dont il ne lui semblait pas qu'il dût être question dans une vie honnête, et qu'il allait plutôt écarter comme coupable. Mais elle savait le prix de la bonté de Braun; elle lui était reconnaissante, sans le lui montrer, de ce qu'il l'avait épousée malgré son origine douteuse. Elle avait d'ailleurs un fort sentiment de l'honneur conjugal. Depuis sept ans qu'ils étaient mariés, rien n'avait troublé leur union. Ils vivaient l'un à côté de l'autre, ne se comprenaient point, et ne s'en inquiétaient point: ils étaient, aux yeux du monde, le type d'un ménage modèle. Ils sortaient peu de chez eux. Braun avait une clientèle assez nombreuse; mais il n'avait pas réussi à y faire agréer sa femme. Elle ne plaisait point; et la tache de sa naissance n'était pas encore tout à fait effacée. Anna, de son côté, ne faisait nul effort pour être admise. Elle gardait rancune des dédains qui avaient attristé son enfance. Puis, elle était gênée dans le monde, et ne se plaignait pas qu'on l'oubliât. Elle faisait et recevait les visites indispensables, qu'exigeait l'intérêt de son mari. Les visiteuses étaient de petites bourgeoises curieuses et médisantes. Leurs commérages n'avaient aucun intérêt pour Anna; elle ne prenait pas la peine de dissimuler son indifférence. Cela ne se pardonne point. Aussi, les visites s'espaçaient, et Anna restait seule. C'était ce qu'elle voulait: rien ne venait plus troubler le rêve qu'elle ruminait, et le bourdonnement obscur de sa chair.
Depuis quelques semaines, Anna semblait souffrante. Son visage se creusait. Elle fuyait la présence de Christophe et de Braun. Elle passait ses journées dans sa chambre; elle s'enfonçait dans ses pensées; elle ne répondait pas quand on lui parlait. Braun ne s'affectait pas trop, à l'ordinaire, de ces caprices de femme. Il les expliquait à Christophe. Comme presque tous les hommes destinés à être dupes des femmes, il se flattait de les connaître très bien. Et il les connaissait assez bien, en effet: ce qui ne sert à rien. Il savait qu'elles ont souvent des accès de rêverie têtue, de mutisme opiniâtre et hostile; et il pensait qu'il faut alors les laisser tranquilles, ne pas chercher à faire le jour, ni surtout à ce qu'elles le fassent dans le dangereux monde subconscient où baigne leur esprit. Néanmoins, il commençait à s'inquiéter pour la santé d'Anna. Il jugea que son étiolement venait de son genre de vie, éternellement renfermée, sans jamais sortir de la ville, à peine de la maison. Il voulut qu'elle se promenât. Il ne pouvait guère l'accompagner: le dimanche, elle était prise par ses devoirs de piété; les autres jours, il avait ses consultations. Quant à Christophe, il évitait de sortir avec elle. Une ou deux fois, ils avaient fait une courte promenade ensemble, aux portes de la ville: ils s'étaient ennuyés à périr. La conversation chômait. La nature semblait ne pas exister pour Anna; elle ne voyait rien; tous les pays étaient pour elle de l'herbe et des pierres; son insensibilité glaçait. Christophe avait tâché de lui faire admirer un beau site. Elle regarda, sourit froidement, et dit, faisant effort pour lui être agréable:
--Oh! oui, c'est mystique...
De la même façon qu'elle eût dit:
--Il y a beaucoup de soleil.
D'irritation, Christophe s'était enfoncé les ongles dans la paume des mains. Depuis, il ne lui demandait plus rien; et lorsqu'elle sortait, il trouvait un prétexte pour rester chez lui.
En réalité, il était faux qu'Anna fût insensible à la nature. Elle n'aimait pas ce qu'on est convenu d'appeler les beaux paysages: elle ne les distinguait pas des autres. Mais elle aimait la campagne, n'importe laquelle--la terre et l'air. Seulement, elle ne s'en doutait pas plus que de ses autres sentiments forts; et qui vivait avec elle s'en doutait encore moins.
À force d'insister, Braun décida sa femme à faire une course d'une journée aux environs. Elle céda par ennui, afin d'avoir la paix. On arrangea la promenade pour un dimanche. Au dernier moment, le docteur, qui s'en faisait une joie enfantine, fut retenu par un cas de maladie urgente. Christophe partit avec Anna.
Beau temps d'hiver sans neige: air pur et froid, ciel clair, grand soleil, avec une bise glacée. Ils prirent un petit chemin de fer local, qui rejoignait une de ces lignes de collines bleues formant autour de la ville une lointaine auréole. Leur compartiment était plein; ils furent séparés l'un de l'autre. Ils ne se parlaient pas. Anna était sombre: la veille, elle avait déclaré, à la surprise de Braun, qu'elle n'irait pas au culte du lendemain. Pour la première fois de sa vie, elle y manquait. Était-ce une révolte?... Qui eût pu dire les combats qui se livraient en elle? Elle regardait fixement la banquette devant elle; elle était blême...
Ils descendirent du train. Leur froideur ennemie ne se dissipa point, durant le commencement de la promenade. Ils marchaient côte à côte; elle allait d'un pas ferme, ne faisant attention à rien; elle avait les mains libres; ses bras se balançaient; ses talons sonnaient sur la terre gelée.--Peu à peu, sa figure s'anima. La rapidité de sa marche rougissait ses joues pâles. Sa bouche s'entr'ouvrait pour boire la fraîcheur de l'air. Au détour d'un sentier qui montait en lacets, elle se mit a escalader la colline, en ligne droite, comme une chèvre; le long d'une carrière, au risque de tomber, elle s'accrochait aux arbustes. Christophe la suivit. Elle grimpait plus vite, glissant, se rattrapant, avec les mains, aux herbes. Christophe lui cria de s'arrêter. Elle ne répondit pas, et continua de monter, courbée à quatre pattes. Ils traversèrent les brouillards qui traînaient au-dessus de la vallée, comme une gaze argentée, se déchirant aux buissons; ils se trouvèrent dans le chaud soleil d'en haut. Arrivée au sommet, elle se retourna; sa figure s'était éclairée; sa bouche, ouverte, respirait. Elle regarda, ironique, Christophe qui gravissait la pente, enleva son manteau, le lui jeta au nez, puis, sans attendre qu'il soufflât, elle reprit sa course. Christophe lui fit la chasse. Ils prenaient goût au jeu; l'air les grisait. Elle se lança sur une pente rapide; les pierres roulaient sous ses pieds; elle ne trébuchait point, elle glissait, sautait, filait comme une flèche. De temps en temps, elle jetait un coup d'œil en arrière, pour mesurer l'avance qu'elle avait sur Christophe. Il se rapprochait d'elle. Elle se jeta dans un bois. Les feuilles mortes craquaient sous leurs pas; les branches qu'elle avait écartées le fouettaient au visage. Elle butta contre les racines d'un arbre. Il la saisit. Elle se débattit, luttant des pieds et des mains, lui donnant de forts coups, cherchant à le faire tomber; elle criait et riait. Sa poitrine haletait, appuyée contre lui; leurs joues se frôlèrent; il but la sueur qui mouillait les tempes d'Anna; il respira l'odeur de ses cheveux humides. D'une robuste poussée, elle se dégagea, et le regarda, sans trouble, de ses yeux qui le défiaient. Il était stupéfait de la force qui était en elle, et dont elle ne faisait rien dans la vie ordinaire.
Ils allèrent au prochain village, foulant allègrement le chaume sec, qui rebondissait sous leurs pas. Devant eux s'envolaient les corbeaux qui fouillaient les champs. Le soleil brûlait, et la bise mordait. Christophe tenait le bras d'Anna. Elle avait une robe peu épaisse; il sentait sous l'étoffe le corps moite et baigné de chaleur. Il voulut qu'elle remît son manteau; elle refusa et, par bravade, défit l'agrafe du col. Ils s'attablèrent à une auberge, dont l'enseigne portait l'image d'un «homme sauvage» (_Zum wilden Mann_). Devant la porte, poussait un petit sapin. La salle était décorée de quatrains allemands, de deux chromos, l'une sentimentale: _Au printemps_ (_Im Frühling_), l'autre patriotique: _La bataille de Saint-Jacques_, et d'un crucifix avec un crâne au pied de la croix. Anna avait un appétit vorace, que Christophe ne lui connaissait pas. Ils burent gaillardement du petit vin blanc. Après le repas, ils repartirent à travers champs, comme deux bons compagnons. Nulle pensée équivoque. Ils ne songeaient qu'au plaisir de la marche, de leur sang qui chantait, de l'air qui les fouettait. La langue d'Anna s'était déliée. Elle ne se méfiait plus; elle disait, au hasard, tout ce qui lui venait à l'esprit.
Elle parla de son enfance: sa grand'mère l'emmenait chez une amie qui habitait près de la cathédrale; tandis que les vieilles dames causaient, on l'envoyait dans le grand jardin, sur lequel pesait l'ombre du _Münster._ Elle s'asseyait dans un coin et elle ne bougeait plus; elle écoutait les frémissements des feuilles, elle épiait le fourmillement des insectes; et elle avait plaisir et peur.--Elle omettait de dire qu'elle avait peur des diables: son imagination en était obsédée; on lui avait conté qu'ils rôdaient autour des églises, sans oser y entrer; et elle croyait les voir sous la forme des bêtes: araignées, lézards, fourmis, tout le petit monde difforme qui grouillait sous les feuilles, sur la terre, ou dans les fentes des murs.--Ensuite, elle parla de la maison où elle vivait, de sa chambre sans soleil; elle s'en souvenait avec plaisir; elle y passait des nuits sans dormir, à se raconter des choses...
--Quelles choses?
--Des choses folles.
--Racontez.
Elle secoua la tête, pour dire que non.
--Pourquoi?
Elle rougit, puis rit, et ajouta:
--Et aussi le jour, pendant que je travaillais.
Elle y pensa un moment, rit de nouveau, et conclut:
--C'étaient des choses folles, des choses mauvaises.
Il dit, en plaisantant:
--Vous n'aviez donc pas peur?
--De quoi?
--D'être damnée?
Sa figure se glaça.
--Il ne faut pas parler de cela, dit-elle.
Il détourna la conversation. Il admira la force qu'elle avait montrée tout à l'heure, en luttant. Elle reprit son expression confiante et raconta ses prouesses de fillette--(elle disait: «de garçon», car, lorsqu'elle était enfant, elle eût voulu se mêler aux jeux et aux batailles des garçons).--Une fois, se trouvant avec un petit camarade, plus grand qu'elle de la tête, elle lui avait brusquement lancé un coup de poing, espérant qu'il répondrait. Mais il s'était sauvé, en criant qu'elle le battait. Une autre fois, à la campagne, elle avait grimpé sur le dos d'une vache noire qui paissait; la bête effarée l'avait jetée contre un arbre; Anna avait failli se tuer. Elle s'avisa aussi de sauter par la fenêtre d'un premier étage, parce qu'elle s'était défiée elle-même de le faire; elle eut la chance d'en être quitte, avec une entorse. Elle inventait des exercices bizarres et dangereux, quand on la laissait seule à la maison; elle soumettait son corps à des épreuves étranges et variées.
--Qui croirait cela de vous, dit-il, quand on vous voit si grave?...
--Oh! dit-elle, si l'on me voyait, certains jours dans ma chambre, quand je suis seule?
--Quoi! encore à présent?
Elle rit. Elle lui demanda--sautant d'un sujet à l'autre--s'il chassait. Il protesta que non. Elle dit qu'elle avait une fois tiré un coup de fusil sur un merle et qu'elle l'avait touché. Il s'indigna.
--Bon! dit-elle, qu'est-ce que cela fait?
--Vous n'avez donc pas de cœur?
--Je n'en sais rien.
--Ne pensez-vous pas que les bêtes sont des êtres comme nous?
--Si, dit-elle. Justement, je voulais vous demander: est-ce que vous croyez que les bêtes ont une âme?
--Oui, je le crois.
--Le pasteur dit que non. Et moi, je pense qu'ils en ont une. D'abord, ajouta-t-elle avec un grand sérieux, je crois que j'ai été animal, dans une vie antérieure.
Il se mit à rire.
--Il n'y a pas de quoi rire, dit-elle. (Elle riait aussi.) C'est là une des histoires que je me racontais, lorsque j'étais petite. Je m'imaginais être chat, chien, oiseau, poulain, génisse. Je me sentais leurs désirs. J'aurais voulu être, une heure, dans leur poil ou leur plume; il me semblait que j'y étais. Vous ne comprenez pas cela?
--Vous êtes une étrange bête. Mais si vous vous sentez cette parenté avec les bêtes, comment pouvez-vous leur faire du mal?
--On fait toujours du mal à quelqu'un. Les uns me font du mal, je fais du mal à d'autres. C'est dans l'ordre. Je ne me plains pas. Il ne faut pas être si douillet, dans la vie! Je me fais bien du mal à moi, par plaisir!
--À vous?
--À moi. Regardez. Un jour, avec un marteau, je me suis enfoncé un clou dans cette main.
--Pourquoi?
--Pour rien.
(Elle ne disait pas qu'elle avait voulu se crucifier.)
--Donnez-moi la main, dit-elle.