Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies
Part 6
Si mince était la cloison qu'ils étaient comme deux amis chastement couchés côte à côte dans le même lit. Mais la porte entre leurs chambres était toujours fermée, la nuit, par une pudeur instinctive et profonde,--un sentiment sacré;--elle ne restait ouverte que lorsque Olivier était malade: ce qui arrivait trop souvent.
Sa débile santé ne se rétablissait pas. Elle semblait plutôt s'altérer davantage. Il souffrait constamment: de la gorge, de la poitrine, de la tête, du cœur; le moindre rhume chez lui risquait de dégénérer en bronchite; il prit la scarlatine, et faillit en mourir; même sans être malade, il présentait de bizarres symptômes de maladies graves, qui heureusement n'éclataient pas: il avait des points douloureux au poumon, ou au cœur. Un jour, le médecin qui l'auscultait diagnostiqua une péricardite, ou une péripneumonie; et le grand docteur spécialiste, que l'on consulta ensuite, confirma ces appréhensions. Cependant, il n'en fut rien. C'étaient surtout les nerfs, qui étaient malades chez lui; et l'on sait que ce genre de souffrances prend les formes les plus inattendues; on en est quitte pour des journées d'inquiétudes. Mais qu'elles étaient cruelles pour Antoinette! Que de nuits sans sommeil! Dans son lit, d'où elle se levait souvent pour épier à la porte la respiration de son frère, elle était prise de terreurs. Elle pensait qu'il allait mourir, elle le savait, elle en était sûre: elle se dressait, frémissante, et elle joignait les mains, elle les serrait, elle les crispait contre sa bouche, pour ne pas crier:
--Mon Dieu! mon Dieu! suppliait-elle, ne me l'enlevez pas! Non, cela... cela, vous n'en avez pas le droit!... Je vous en prie, je vous en prie!... Ô ma chère maman! Viens à mon secours! Sauve-le, fais qu'il vive!...
Elle se tendait de tout son corps.
--Ah! mourir en chemin, quand on avait tant fait déjà, quand on était sur le point d'arriver, quand il allait être heureux... non, cela ne se pouvait pas, ce serait trop cruel!...
Olivier ne tarda pas h lui donner d'autres inquiétudes.
Il était profondément honnête, comme elle, mais de volonté faible et d'intelligence trop libre et trop complexe pour n'être pas un peu trouble, sceptique, indulgente à ce qu'il savait mal, et attirée par le plaisir. Antoinette était si pure qu'elle fut longtemps avant de comprendre ce qui se passait dans l'esprit de son frère. Elle le découvrit brusquement, un jour.
Olivier la croyait sortie. Elle avait une leçon, d'ordinaire, à cette heure; mais, au dernier moment, elle avait reçu un mot de son élève, l'avertissant qu'on se passerait d'elle aujourd'hui. Elle en avait eu un secret plaisir, bien que ce fussent quelques francs supprimés de son maigre budget; elle était très lasse, et elle s'étendit sur son lit: elle jouissait de pouvoir se reposer un jour sans remords. Olivier rentra du lycée; un camarade l'accompagnait. Ils s'installèrent dans la chambre à côté, et se mirent à causer. On entendait tout ce qu'ils disaient: ils ne se gênaient point, croyant qu'ils étaient seuls. Antoinette écoutait en souriant la voix joyeuse de son frère. Mais bientôt, elle cessa de sourire, et son sang s'arrêta. Ils parlaient de choses brutales, avec une crudité d'expressions abominable: ils semblaient s'y complaire. Elle entendait rire Olivier, son petit Olivier; et de ses lèvres, qu'elle croyait innocentes, sortaient d'obscènes paroles, qui la glaçaient d'horreur. Une douleur aiguë la perçait jusqu'au fond de son être. Cela dura longtemps: ils ne pouvaient se lasser de parler, et elle ne pouvait s'empêcher d'écouter. Enfin, ils sortirent; et Antoinette resta seule. Alors, elle pleura: quelque chose était mort en elle; l'image idéale qu'elle se faisait de son frère,--de son enfant,--était souillée: c'était une souffrance mortelle. Elle ne lui en dit rien, quand ils se retrouvèrent, le soir. Il vit qu'elle avait pleuré, et il ne put savoir pourquoi. Il ne comprit pas pourquoi elle avait changé de manières à son égard. Il fallut quelque temps, avant qu'elle se ressaisît.
Mais le coup le plus douloureux qu'il lui porta, ce fut un soir qu'il ne rentra pas. Elle l'attendit toute la nuit, sans se coucher. Elle ne souffrait pas seulement dans sa pureté morale; elle souffrait jusque dans les retraites les plus mystérieuses de son cœur,--ces retraites profondes, où s'agitent des sentiments redoutables, sur lesquels elle jetait, pour ne pas voir, un voile, qu'il n'est pas permis d'écarter.
Olivier avait voulu surtout affirmer son indépendance. Il revint, au matin, se composant une attitude, prêta répondre insolemment à sa sœur, si elle lui faisait une observation. Il se glissa dans l'appartement, sur la pointe des pieds, pour ne pas l'éveiller. Mais, quand il la vit, debout, l'attendant, pâle, les yeux rouges, ayant pleuré, quand il vit qu'au lieu de lui faire un reproche, elle s'occupait de lui en silence, préparait son déjeuner, avant son départ pour le lycée, et qu'elle ne lui disait rien, mais semblait accablée, et que tout son être était un reproche vivant, il n'y résista pas: il se jeta à ses genoux, il se cacha la tête dans sa robe; et ils pleurèrent tous deux. Il était honteux de lui, dégoûté de la nuit qu'il venait de passer; il se sentait avili. Il voulut parler: elle l'empêcha de parler, lui mettant la main sur la bouche; et il baisa cette main. Ils ne dirent rien de plus: ils se comprenaient. Olivier se jura d'être celui qu'Antoinette attendait qu'il fût. Mais elle ne put oublier de sitôt sa blessure: elle était comme une convalescente. Il y avait une gêne entre eux. Son amour était toujours aussi fort; mais elle avait vu dans l'âme de son frère quelque chose qui lui était maintenant étranger, et qu'elle redoutait.
Elle était d'autant plus bouleversée par ce qu'elle entrevoyait dans le cœur d'Olivier qu'à la même époque elle avait à souffrir des poursuites de certains hommes. Quand elle rentrait, le soir, à la nuit tombante, surtout quand il lui fallait sortir après dîner pour chercher ou rapporter un travail de copie, ce lui était une angoisse insupportable d'être accostée, suivie, et d'entendre des propositions grossières. Toutes les fois qu'elle pouvait emmener son frère avec elle, elle le faisait, sous prétexte de le forcer à se promener; mais il ne s'y prêtait pas volontiers, et elle n'osait insister; elle ne voulait pas troubler son travail. Son âme virginale et provinciale ne pouvait se faire à ces mœurs. Paris, la nuit, était pour elle une forêt où elle se sentait traquée par des bêtes immondes; elle tremblait de sortir du gîte. Cependant, il fallait sortir. Elle fut longtemps avant d'en prendre son parti; et elle en souffrit toujours. Et quand elle pensait que son petit Olivier serait--était peut-être--comme un de ces hommes qui lui faisaient la chasse, elle avait peine, en rentrant, à lui donner la main pour lui dire bonsoir. Il n'imaginait pas ce qu'elle pouvait avoir contre lui...
Sans être très jolie, elle avait un grand charme, et attirait les regards, quoiqu'elle ne fît rien pour cela. Très simplement vêtue, presque toujours en deuil, pas très grande, fluette, l'air délicat, ne parlant guère, glissant silencieusement au travers de la foule, en fuyant l'attention, elle la retenait par l'expression de suavité profonde de ses doux yeux fatigués et de sa petite bouche pure. Elle s'apercevait quelquefois qu'elle plaisait: elle en était confuse,--contente tout de même... Qui dira ce qui peut entrer, à son insu, de gentiment, de chastement coquet, dans une âme tranquille, qui sent le contact sympathique d'autres âmes? Cela se traduisait par une légère gaucherie dans les gestes, un regard timide, jeté de côté; et c'était à la fois plaisant et touchant. Ce trouble était un attrait de plus. Elle excitait les désirs; et, comme elle était une fille pauvre et sans protecteur dans la vie, on ne se gênait pas pour les lui dire.
Elle allait quelquefois dans un salon de riches Israélites, les Nathan, qui s'intéressaient à elle pour l'avoir rencontrée chez une famille amie, où elle donnait des leçons; et même, elle n'avait pu se dispenser, malgré sa sauvagerie, d'assister une ou deux fois, à leurs soirées. M. Alfred Nathan était un professeur connu à Paris, savant éminent, en même temps très mondain, avec ce mélange baroque de science et de frivolité, si commun dans la société juive. Chez Mme Nathan se mêlaient dans d'égales proportions une bienfaisance réelle et une mondanité excessive. Tous deux avaient été prodigues envers Antoinette de démonstrations de sympathie bruyante, sincère, d'ailleurs intermittente.--Antoinette avait trouvé plus de bonté parmi les Juifs que parmi ses coreligionnaires. Ils ont bien des défauts; mais ils ont une grande qualité, la première de toutes: ils sont vivants, ils sont humains; rien d'humain ne leur est étranger, ils s'intéressent à ceux qui vivent. Même quand il leur manque une vraie et chaude sympathie, ils ont une curiosité perpétuelle qui leur fait rechercher les âmes et les pensées de quelque prix, fussent-elles le plus différentes des leurs. Ce n'est pas qu'ils fassent, en général, grand'chose pour les aider: car ils sont sollicités par trop d'intérêts à la fois, et plus livrés que quiconque aux vanités mondaines, tout en s'en disant libres. Du moins, ils font quelque chose; et c'est beaucoup dans l'apathie de la société contemporaine. Ils y sont un ferment d'action, un levain de vie.--Antoinette, qui s'était heurtée, chez les catholiques, à un mur d'indifférence glaciale, sentait le prix de l'intérêt, si superficiel fut-il, que lui témoignaient les Nathan. Mme Nathan avait entrevu la vie de dévouement d'Antoinette; elle était sensible à son charme physique et moral; elle avait prétendu la prendre sous sa protection. Elle n'avait pas d'enfants; mais elle aimait la jeunesse, et elle en réunissait souvent chez elle; elle avait insisté pour qu'Antoinette vînt aussi, qu'elle sortit de son isolement, qu'elle prît quelque distraction. Et comme il lui était facile de deviner que la sauvagerie d'Antoinette tenait en partie à la gêne où elle se trouvait, elle avait voulu lui offrir de jolies toilettes, que l'orgueil d'Antoinette avait refusées; mais l'aimable protectrice s'y était prise de telle sorte qu'elle avait trouvé moyen de la forcer à accepter quelques-uns de ces petits cadeaux, qui sont si chers à l'innocente vanité féminine. Antoinette en était à la fois reconnaissante et confuse. Elle se forçait à venir, de loin en loin, aux soirées de Mme Nathan; et, comme elle était jeune, elle y trouvait, malgré tout, du plaisir.
Mais dans ce monde un peu mêlé, où venaient beaucoup de jeunes gens, la petite protégée de Mme Nathan, pauvre et jolie, fut aussitôt le point de mire de deux ou trois polissons, qui jetèrent leur dévolu sur elle, avec une parfaite assurance. Ils spéculaient d'avance sur sa timidité. Elle fut même l'enjeu de paris entre eux.
Elle reçut, un jour, des lettres anonymes,--ou, plus exactement, signées d'un noble pseudonyme,--qui lui faisaient une déclaration: lettres d'amour, d'abord flatteuses, pressantes, fixant un rendez-vous; puis, très vite, plus hardies, essayant de la menace, et bientôt de l'injure, de basses calomnies: elles la déshabillaient, détaillaient les secrets de son corps, le salissaient de leur grossière convoitise; elles tâchaient de jouer de la naïveté d'Antoinette, en lui faisant redouter un outrage public, si elle ne venait pas au rendez-vous assigné. Elle pleurait de douleur d'avoir pu s'être attiré de telles propositions; ces injures brûlaient l'orgueil de son corps et de son cœur. Elle ne savait comment sortir de là. Elle ne voulait pas en parler à son frère: elle savait qu'il en souffrirait trop, et qu'il donnerait à l'affaire un caractère plus grave. Elle n'avait pas d'amis. Recourir à la police? Elle s'y refusait, par crainte du scandale. Il fallait en finir, pourtant. Elle sentait que son silence ne suffirait pas à la défendre, que le drôle qui la poursuivait serait tenace, et qu'il irait jusqu'à l'extrême limite où il verrait du danger pour lui.
Il venait de lui envoyer une sorte d'ultimatum, lui enjoignant de se trouver, le lendemain, au musée du Luxembourg. Elle y alla.--À force de se torturer l'esprit, elle s'était convaincue que son persécuteur avait dû la rencontrer chez Mme Nathan. Certains mots d'une des lettres faisaient allusion à un fait, qui n'avait pu se passer que là. Elle pria Mme Nathan de lui rendre un grand service, de l'accompagner en voiture, jusqu'à la porte du musée, et de l'attendre, un moment. Elle entra. Devant le tableau convenu, le maître-chanteur l'aborda, triomphant, et se mit à lui parler, avec une courtoisie affectée. Elle le regarda fixement, en silence. Quand il eut fini, il lui demanda en plaisantant pourquoi elle l'examinait ainsi. Elle répondit:
--Je regarde un lâche.
Il ne fut pas interloqué pour si peu, et commença à devenir familier. Elle dit:
--Vous avez voulu me menacer d'un scandale. Je viens vous l'offrir, ce scandale. Le voulez-vous?
Elle était frémissante, parlait haut, se montrait prête à attirer l'attention sur eux. On les regardait. Il sentit qu'elle ne reculerait devant rien. Il baissa le ton. Elle lui lança, une dernière fois:
--Vous êtes un lâche! et lui tourna le dos.
Ne voulant pas avoir l'air battu, il la suivit. Elle sortit du musée, avec l'homme sur ses talons. Elle se dirigea droit vers la voiture qui attendait, ouvrit brusquement la portière; et son suiveur se trouva nez à nez avec Mme Nathan, qui le reconnut et le salua de son nom. Il perdit contenance, et s'esquiva.
Antoinette dut raconter l'histoire à sa compagne. Elle ne le fit qu'à regret, et avec une extrême réserve. Il lui était pénible d'introduire une étrangère dans le secret des souffrances de sa pudeur blessée. Mme Nathan lui reprocha de ne l'avoir pas avertie plus tôt. Antoinette la supplia de n'en rien dire à personne. L'aventure en resta là; et l'amie d'Antoinette n'eut même pas besoin de fermer son salon au personnage: car il ne revint plus.
À peu près dans le même temps, Antoinette eut un autre chagrin, d'un genre bien différent.
Un très honnête homme, d'une quarantaine d'années, chargé d'un poste consulaire en Extrême-Orient, et qui était revenu passer quelques mois de congé en France, rencontra Antoinette chez les Nathan: il s'éprit d'elle. La rencontre avait été arrangée d'avance, à l'insu d'Antoinette, par Mme Nathan, qui s'était mis en tête de marier sa petite amie. Il était Israélite. Il n'était pas beau. Il était un peu chauve et voûté; mais il avait de bons yeux, des manières affectueuses, et un cœur qui savait compatir à la souffrance, ayant souffert aussi. Antoinette n'était plus la petite fille romanesque d'autrefois, l'enfant gâtée, qui rêvait de la vie, comme d'une promenade que l'on fait par une belle journée avec un amoureux; elle la voyait maintenant comme un dur combat, qu'il fallait recommencer chaque jour, sans jamais se reposer, sous peine de perdre en un instant tout le terrain conquis, pouce par pouce, en des années de fatigue; et elle pensait qu'il serait doux de pouvoir s'appuyer sur le bras d'un ami, de partager sa peine avec lui, de pouvoir un peu fermer les yeux, tandis qu'il veillerait sur elle. Elle savait que c'était un rêve; mais elle n'avait pas encore eu le courage de renoncer tout à fait à ce rêve. Au fond, elle n'ignorait pas qu'une fille sans dot n'avait rien à espérer dans le monde où elle vivait. La vieille bourgeoisie française est connue dans le monde entier pour l'esprit d'intérêt sordide, qu'elle apporte au mariage. Les Juifs sont moins bassement avides d'argent. Il n'est pas rare de voir chez eux un jeune homme riche choisir une jeune fille pauvre, ou une jeune fille qui a de la fortune chercher passionnément un homme qui ait de l'intelligence. Mais chez le bourgeois français, catholique et provincial, le sac cherche le sac. Et pour quoi faire, les malheureux? Ils n'ont que des besoins médiocres; ils ne savent que manger, bâiller, dormir,--économiser. Antoinette les connaissait. Elle les avait vus, depuis l'enfance. Elle les avait vus avec les lunettes de la richesse et avec celles de la pauvreté. Elle n'avait plus d'illusions sur ce qu'elle en pouvait attendre. Aussi, la démarche de l'homme qui lui demanda de l'épouser lui fut-elle d'une douceur inespérée. Sans l'aimer d'abord, elle se sentit pénétrée pour lui, peu à peu, d'une reconnaissance et d'une tendresse profondes. Elle eût accepté sa demande, s'il n'avait fallu le suivre aux colonies, et abandonner son frère. Elle refusa; et son ami, tout en comprenant la noblesse de ses raisons, ne le lui pardonna point: l'égoïsme de l'amour n'admet point qu'on ne lui sacrifie pas jusqu'aux vertus qui lui sont le plus chères dans l'être aimé. Il cessa de la voir; il ne lui écrivit plus, après qu'il fut parti, elle n'eut plus aucune nouvelle de lui, jusqu'au jour où elle apprit,--cinq ou six mois plus tard,--par une lettre de faire-part dont l'adresse était de sa main, qu'il avait épousé une autre femme.
Ce fut une grande tristesse pour Antoinette. Une fois de plus navrée, elle offrit sa souffrance à Dieu; elle voulut se persuader qu'elle était justement punie d'avoir perdu de vue, un instant, sa tâche unique, qui était de se dévouer à son frère; et elle s'y absorba.
Elle se retira tout à fait du monde. Elle avait cessé d'aller chez les Nathan, qui étaient en froid avec elle, depuis qu'elle avait refusé le parti qu'ils lui offraient: eux non plus n'avaient pas admis ses raisons. Mme Nathan, qui avait décrété d'avance que ce mariage se ferait et qu'il serait parfait, avait été froissée dans son amour-propre qu'il ne se fît pas, par la faute d'Antoinette. Elle trouvait ses scrupules fort estimables, assurément, mais d'une sentimentalité exagérée; et du jour au lendemain, elle se désintéressa de cette petite oie. Son besoin de faire le bien aux gens avec ou malgré leur consentement venait d'élire une autre protégée, qui absorbait pour l'instant toute la somme d'intérêt et de dévouement qu'elle avait à dépenser.
Olivier ne savait rien des romans douloureux qui se passaient dans le cœur de sa sœur. C'était un garçon sentimental et léger, qui vivait dans ses rêvasseries. Il était bien aléatoire de rien fonder sur lui, malgré son esprit vif et charmant, et son cœur qui était un trésor de tendresse, comme celui d'Antoinette. Constamment, il compromettait des mois d'efforts par des inconséquences, des découragements, des flâneries, des amours de tête, où il perdait son temps et ses forces. Il s'éprenait de jolies figures entrevues, de petites filles coquettes, avec qui il avait causé une fois dans un salon, et qui ne faisaient aucune attention à lui. Il s'engouait pour une lecture, un poème, une musique: il s'y enfonçait pendant des mois, d'une façon exclusive, au détriment de ses études. Il fallait le surveiller sans cesse, en ayant grand soin qu'il ne s'en aperçût point, de peur de le blesser. Des coups de tête étaient toujours à redouter. Il avait cette surexcitation fébrile, ce manque d'équilibre, cette trépidation inquiète, que l'on rencontre chez ceux que guette la phtisie. Le médecin n'avait pas caché le danger à Antoinette. Cette plante déjà maladive, transplantée de province à Paris, aurait eu besoin de bon air et de lumière. Antoinette ne pouvait les lui donner. Ils n'avaient pas assez d'argent pour s'éloigner de Paris, pendant les vacances. Le reste de l'année, ils étaient pris, toute la semaine, par leur tâche; et, le dimanche, ils étaient si fatigués qu'ils n'avaient pas envie de sortir, sinon pour aller au concert.
Certains dimanches d'été, Antoinette faisait pourtant un effort, et entraînait Olivier dans les bois des environs, du côté de Chaville ou de Saint-Cloud. Mais les bois étaient remplis de couples bruyants, de chansons de café-concert, et de papiers graisseux: ce n'était pas la divine solitude qui repose et purifie. Et le soir, pour rentrer, la cohue des trains, l'empilement suffocant dans les honteux wagons de la banlieue, bas, étroits, et obscurs, le bruit, les rires, les chants, la grivoiserie, la puanteur, la fumée du tabac. Antoinette et Olivier, qui n'avaient, ni l'un ni l'autre, l'âme populaire, revenaient dégoûtés, démoralisés. Olivier suppliait Antoinette de ne plus recommencer les promenades; et Antoinette n'avait plus le cœur de le faire, avant un certain temps. Elle persistait pourtant, bien que ce lui fût désagréable plus encore qu'à Olivier; mais elle croyait que c'était nécessaire à la santé de son frère. Elle l'obligeait à se promener de nouveau. Ces nouvelles expériences n'étaient pas plus heureuses; et Olivier les lui reprochait amèrement. Alors, ils restaient bloqués dans la ville étouffante, et, de leur cour de prison, ils soupiraient après les champs.
La dernière année d'études était venue. Les examens de l'École Normale étaient au bout. Il était temps. Antoinette se sentait bien lasse. Elle comptait sur le succès: son frère avait pour lui toutes les chances. Au lycée, on le regardait comme un des meilleurs candidats; tous ses professeurs s'accordaient à louer son travail et son intelligence, à part une indiscipline d'esprit, qui lui rendait difficile de se plier à quelque plan que ce fût. Mais la responsabilité qui pesait sur Olivier l'accablait tellement qu'il en perdait ses moyens, à mesure qu'il approchait de l'examen. Une extrême fatigue, la crainte d'échouer, et une timidité maladive le paralysaient d'avance. Il tremblait, à la pensée de paraître en public devant ses juges. Il avait toujours souffert de sa timidité: en classe, il rougissait, il avait la gorge serrée, quand il lui fallait parler; tout au plus si, dans les premiers temps, il pouvait répondre à l'appel de son nom. Encore lui était-il beaucoup plus facile de répondre à l'improviste que lorsqu'il savait qu'on allait l'interroger: alors, il en était malade; sa tête ne cessait de travailler, lui représentant tous les détails de ce qui allait se passer; et plus il avait à attendre, plus il en était obsédé. On pouvait dire qu'il n'y avait pas d'examen qu'il n'eut passé au moins deux fois: car il le passait en rêve, dans les nuits qui précédaient, et il y dépensait son énergie: aussi, ne lui en restait-il plus pour l'examen réel.
Mais il n'arriva même pas à ce terrible oral, dont la pensée, la nuit, lui donnait des sueurs froides. À l'écrit, sur un sujet de philosophie, capable de le passionner en temps ordinaire, il n'arriva même pas à écrire deux pages en six heures. Pendant les premières heures, il avait un vide dans le cerveau, il ne pensait rien, rien. C'était comme un mur noir, contre lequel il venait se briser. Une heure avant la fin de l'épreuve, le mur se fendit, et quelques rayons de lumière jaillirent à travers les fentes. Alors il écrivit quelques lignes excellentes, mais insuffisantes à le faire classer. À l'accablement où il était, Antoinette prévit l'échec inévitable, et elle en fut aussi abattue que lui; mais elle ne le montra pas. Elle avait d'ailleurs, même dans les situations désespérées, un pouvoir d'espérance inlassable.
Olivier fut refusé.
Il était atterré. Antoinette feignait de sourire, comme si ce n'était pas grave; mais ses lèvres tremblaient. Elle consola son frère, elle lui dit que c'était une malechance facilement réparable, qu'il serait sûrement reçu, l'an prochain, et dans un meilleur rang. Elle ne lui dit pas combien il eût fallu pour elle qu'il réussît, cette année, combien elle se sentait usée de corps et d'âme, quelles inquiétudes elle avait de ne pouvoir recommencer une année comme celle-là. Cependant, il le fallait. Si elle disparaissait, avant qu'Olivier fût reçu, jamais il n'aurait le courage, seul, de continuer la lutte: il serait dévoré par la vie.