Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies
Part 5
--Pour elle, dit Antoinette--(elle montrait sa mère).--Elle est toujours avec nous. Pense... Après tout ce qu'elle a souffert pour nous, il faut lui épargner la pire des douleurs, celle de nous voir mourir malheureux... Ah! (reprit-elle, avec emportement)... Et puis, il ne faut pas se résigner ainsi! Je ne veux pas! Je me révolte, à la fin! Je veux que tu sois heureux un jour!
--Jamais!
--Si, tu seras heureux. Nous avons eu trop de malheur. Cela changera; il le faut. Tu te feras ta vie, tu auras une famille, tu auras du bonheur, je le veux, je le veux!
--Comment vivre? Nous ne pourrons jamais...
--Nous pourrons. Que faut-il? Vivre jusqu'à ce que tu puisses gagner ta vie. Je m'en charge. Tu verras, je saurai. Ah! si maman m'avait laissé faire, j'aurais pu déjà...
--Que vas-tu faire? Je ne veux pas que tu fasses des choses humiliantes. Tu ne pourrais pas, d'ailleurs...
--Je pourrai... Et il n'y a rien d'humiliant,--pourvu que ce soit honnête,--à gagner sa vie en travaillant. Ne t'inquiète pas, je t'en prie! Tu verras, tout s'arrangera, tu seras heureux, nous serons heureux, mon Olivier, _elle_ sera heureuse par nous...
Les deux enfants suivirent seuls le cercueil de leur mère. D'un commun accord, ils avaient décidé de ne rien dire aux Poyet: les Poyet n'existaient plus pour eux, ils avaient été trop cruels pour leur mère, ils avaient contribué à sa mort. Et, quand la concierge leur avait demandé s'ils n'avaient pas d'autres parents, ils avaient répondu:
--Personne.
Devant la fosse nue, ils prièrent, la main dans la main. Ils se raidissaient dans une intransigeance et un orgueil désespérés, qui leur faisaient préférer la solitude à la présence de parents indifférents et hypocrites.--Ils revinrent à pied au milieu de cette foule étrangère à leur deuil, étrangère à leurs pensées, étrangère à tout leur être, et qui n'avait de commun avec eux que la langue qu'ils parlaient. Antoinette donnait le bras à Olivier.
Ils prirent dans la maison, au dernier étage, un tout petit appartement,--deux chambres mansardées, une antichambre minuscule, qui devait leur servir de salle à manger, et une cuisine grande comme un placard. Ils auraient pu trouver mieux dans un autre quartier; mais il leur semblait qu'ici ils étaient encore avec leur mère. La concierge leur témoignait un intérêt apitoyé; mais bientôt elle fut reprise par ses propres affaires, et personne ne s'occupa plus d'eux. Pas un locataire de la maison ne les connaissait; et ils ne savaient même pas qui logeait à côté d'eux.
Antoinette obtint de remplacer sa mère, comme professeur de musique au couvent. Elle chercha d'autres leçons. Elle n'avait qu'une idée: élever son frère, jusqu'à ce qu'il entrât à l'École Normale. Elle avait décidé cela toute seule: elle avait étudié les programmes, elle s'était informée, elle avait tâché d'avoir aussi l'avis d'Olivier,--mais il n'en avait point, elle avait choisi pour lui. Une fois à l'École Normale il serait sûr de son pain, pour le reste de sa vie, et maître de son avenir. Il fallait qu'il y arrivât, il fallait vivre à tout prix jusque-là. C'étaient cinq à six années terribles: on en viendrait à bout. Cette idée prit chez Antoinette une force singulière, elle finit par la remplir tout entière. La vie de solitude et de misère qu'elle allait mener, et qu'elle voyait distinctement se dérouler devant elle, n'était possible que grâce à l'exaltation passionnée, qui s'empara d'elle: sauver son frère! que son frère fut heureux si elle ne pouvait plus l'être!... Cette petite fille de dix-sept à dix-huit ans, frivole et tendre, fut transformée par sa résolution héroïque: il y avait en elle une ardeur de dévouement et un orgueil de la lutte, que personne n'eût soupçonnés, elle-même moins que tout autre. À cet âge de crise de la femme, ces premiers jours de printemps fiévreux, où les forces d'amour gonflent l'être et le baignent, comme un ruisseau caché qui bruit sous le sol, l'enveloppent, l'inondent, le tiennent dans un état d'obsession perpétuelle, l'amour prend toutes les formes; il ne demande qu'à se donner, à s'offrir en pâture: tous les prétextes lui sont bons, et sa sensualité innocente et profonde est prête à se muer en tous les sacrifices. L'amour fit d'Antoinette la proie de l'amitié.
Son frère, moins passionné, n'avait pas ce ressort. D'ailleurs, c'était pour lui qu'on se dévouait, ce n'était pas lui qui se dévouait--ce qui est bien plus aisé et plus doux, quand on aime. Au contraire, il sentait peser sur lui le remords de voir sa sœur s'épuiser de fatigues. Il le lui disait. Elle répondait:
--Ah! mon pauvre petit!... Mais tu ne vois donc pas que c'est cela qui me fait vivre? Sans cette peine que tu me donnes, quelle autre raison aurais-je?...
Il le comprenait bien. Lui aussi, à la place d'Antoinette, il eût été jaloux de cette chère peine; mais être la cause de cette peine!... Son orgueil et son cœur en souffraient. Et quel poids écrasant pour un être faible comme lui, que la responsabilité dont on le chargeait, l'obligation de réussir, puisque sa sœur avait mis sur cette carte sa vie entière comme enjeu! Une telle pensée lui était insupportable, et, loin de redoubler ses forces, l'accablait par moments. Cependant elle l'obligeait malgré tout à résister, à travailler, à vivre: ce dont il n'eût pas été capable, sans cette contrainte. Il avait une prédisposition à la défaite,--au suicide, peut-être:--peut-être y eût-il sombré, si sa sœur n'eût voulu pour lui qu'il fût ambitieux et heureux. Il souffrait de ce que sa nature était combattue; et pourtant, c'était le salut. Lui aussi, traversait un âge de crise, cet âge redoutable, où succombent des milliers de jeunes gens, qui s'abandonnent aux aberrations de leurs sens, et, pour deux ou trois ans de folie, sacrifient irrémédiablement toute leur vie. S'il avait eu le temps de se livrer à sa pensée, il fût tombé dans le découragement, ou dans la dissipation: chaque fois qu'il lui arrivait de regarder en lui, il était repris par ses rêveries maladives, par le dégoût de la vie, de Paris, de l'impure fermentation de ces millions d'êtres qui se mêlent et pourrissent ensemble. Mais la vue de sa sœur dissipait ce cauchemar; et puisqu'elle ne vivait que pour qu'il vécût, il vivrait, oui, il serait heureux, malgré lui...
Ainsi, leur vie fut bâtie sur une foi brûlante, faite de stoïcisme, de religion, et de noble ambition. Tout l'être des deux enfants fut tendu vers ce but unique: le succès d'Olivier. Antoinette accepta toutes les tâches, toutes les humiliations: elle fut institutrice dans des maisons, où on la traitait presque en domestique; elle devait escorter ses élèves en promenade, comme une bonne, trotter pendant des heures avec elles, dans les rues, sous prétexte de leur apprendre l'allemand. Son amour pour son frère, son orgueil même, trouvaient à ces souffrances morales et à ces fatigues une jouissance.
Elle rentrait harassée, pour s'occuper d'Olivier, qui passait la journée au lycée, comme demi-pensionnaire, et ne revenait que le soir. Elle préparait le dîner, sur le fourneau à gaz, ou sur une lampe à esprit-de-vin. Olivier n'avait jamais faim, et tout le dégoûtait, la viande lui causait une répulsion: il fallait le forcer à manger, ou s'ingénier à lui faire de petits plats qui lui plussent; et la pauvre Antoinette n'était pas une fameuse cuisinière! Après qu'elle s'était donné beaucoup de peine, elle avait la mortification de lui entendre déclarer que sa cuisine était immangeable. Ce ne fut qu'après bien des désespoirs devant son fourneau de cuisine,--de ces désespoirs silencieux, que connaissent les jeunes ménagères maladroites, et qui empoisonnent leur vie et leur sommeil parfois, sans que personne en sache rien,--qu'elle réussit à s'y connaître un peu.
Après le dîner, quand elle avait lavé le peu de vaisselle dont ils usaient--(il voulait l'aider dans cette besogne, mais elle n'y consentait point),--elle s'occupait maternellement du travail de son frère. Elle lui faisait réciter ses leçons, elle lisait ses devoirs, elle faisait même certaines recherches pour lui, en prenant garde toujours de ne pas froisser ce petit être susceptible. Ils passaient la soirée à leur unique table, qui leur servait à la fois pour prendre leurs repas, et pour écrire. Il faisait ses devoirs; elle cousait ou faisait de la copie. Quand il était couché, elle s'occupait de l'entretien de ses vêtements, ou travaillait pour elle.
Quelles que fussent leurs difficultés à se tirer d'affaire, ils décidèrent que tout l'argent qu'ils réussiraient à mettre de côté servirait, avant tout, à les libérer de la dette, que leur mère avait contractée vis-à-vis des Poyet. Ce n'était pas que ceux-ci fussent des créanciers gênants: ils n'avaient pas donné signe de vie; ils ne pensaient plus à cet argent, qu'ils croyaient définitivement perdu; ils s'estimaient trop heureux d'être débarrassés à ce prix de leurs parents compromettants. Mais l'orgueil des deux enfants et leur piété filiale souffraient que leur mère dût rien à ces gens qu'ils méprisaient. Ils se privèrent; ils liardèrent sur leurs moindres distractions, sur leurs vêtements, sur leur nourriture, pour arriver à amasser ces deux cents francs,--une somme énorme pour eux. Antoinette eût voulu être seule à se priver. Mais quand son frère devina son intention, rien ne put l'empêcher de faire comme elle. Ils s'épuisaient à cette tâche, heureux quand ils pouvaient mettre de côté quelques sous par jour.
À force de privations, en trois ans, sou par sou, ils parvinrent à réunir la somme. Ce fut une grande joie... Antoinette alla chez les Poyet, un soir. Elle fut reçue sans bienveillance: car ils croyaient qu'elle venait demander des secours. Ils jugèrent bon de prendre les devants, en lui reprochant sèchement de ne leur avoir donné aucune nouvelle, de ne leur avoir même pas appris la mort de sa mère, et de ne venir que quand elle avait besoin d'eux. Elle les interrompit, disant qu'elle n'avait pas l'intention de les déranger: elle venait simplement rapporter l'argent, qu'elle leur avait emprunté; et, déposant sur la table les deux billets de banque, elle demanda quittance. Ils changèrent aussitôt de manières, et feignirent de ne pas vouloir accepter: ils éprouvaient pour elle cette affection subite, que ressent le créancier pour le débiteur qui lui rapporte, après des années, l'argent d'une créance sur laquelle il ne comptait plus. Ils cherchèrent à savoir où elle habitait avec son frère, et comment ils vivaient. Elle évita de répondre, demanda de nouveau la quittance, dit qu'elle était pressée, salua froidement, et partit. Les Poyet furent outrés contre l'ingratitude de cette fille.
Délivrée de cette obsession, Antoinette continua la même vie de privations, mais pour Olivier, maintenant. Elle se cachait davantage, pour qu'il ne le sût pas; elle économisait sur sa toilette, et parfois sur sa faim, pour la toilette de son frère et pour ses distractions, pour rendre sa vie plus douce et plus ornée, pour lui permettre d'aller de temps en temps au concert, ou même au théâtre de musique,--le plus grand bonheur d'Olivier. Il n'eût pas voulu y aller sans elle; mais elle trouvait des prétextes pour s'en dispenser et lui enlever ses remords: elle prétendait qu'elle était trop lasse, qu'elle n'avait pas envie de sortir, et même que cela l'ennuyait. Il n'était pas dupe de ce mensonge d'amour; mais son égoïsme d'enfant l'emportait. Il allait au théâtre; et une fois qu'il était là, ses remords le reprenaient; il y pensait, tout le temps du spectacle: son bonheur était gâté. Un dimanche qu'elle l'avait envoyé au concert du Châtelet, il revint au bout d'une demi-heure, disant à Antoinette qu'arrivé au pont Saint-Michel, il n'avait pas eu le courage d'aller plus loin: le concert ne l'intéressait plus, cela lui faisait trop de peine d'avoir du plaisir sans elle. Rien ne fut plus doux à Antoinette, quoiqu'elle eût du chagrin que son frère se fût privé, à cause d'elle, de sa distraction du dimanche. Mais Olivier ne pensait pas à le regretter: quand il avait vu, en rentrant, le visage de sa sœur rayonner d'une joie qu'elle s'efforçait en vain de cacher, il s'était senti plus heureux qu'il n'aurait pu l'être en entendant la plus belle musique du monde. Ils passèrent cette après-midi, assis en face l'un de l'autre, près de la fenêtre, lui, un livre à la main, elle, avec un ouvrage, ne cousant ni ne lisant guère, et parlant de petits riens qui n'avaient d'intérêt ni pour lui, ni pour elle. Jamais dimanche ne leur parut plus doux. Ils convinrent de ne plus se séparer pour aller au concert: ils n'étaient plus capables d'avoir du bonheur, seuls.
Elle réussit à économiser en cachette assez pour faire à Olivier la surprise d'un piano loué, qui, d'après un système de location, au bout d'un nombre de mois, devait leur appartenir tout à fait. Lourde obligation qu'elle contractait encore! Ces échéances furent souvent un cauchemar; elle ruinait sa santé à trouver l'argent nécessaire. Mais cette folie leur assurait un tel bonheur, à tous deux! La musique était leur paradis, dans cette dure vie. Elle prit une place immense. Ils s'en enveloppaient pour oublier le reste du monde. Ce n'était pas sans danger. La musique est un des grands dissolvants modernes. Sa langueur chaude d'étuve ou d'automne énervant surexcite les sens et tue la volonté. Mais elle était une détente pour une âme contrainte à une activité excessive et sans joie, comme celle d'Antoinette. Le concert du dimanche était la seule lueur qui brillât dans la semaine de travail sans relâche. Ils vivaient du souvenir du dernier concert et de l'espoir du prochain, de ces deux ou trois heures passées hors du temps, hors de Paris. Après une longue attente dehors, par la pluie, ou la neige, ou le vent et le froid, serrés l'un contre l'autre, et tremblant qu'il n'y eût plus de places, ils s'engouffraient dans le théâtre, où ils étaient perdus dans une cohue, à des places étroites et obscures. Ils étouffaient, ils étaient écrasés, et tout près de se trouver mal de chaleur et de gêne;--et ils étaient heureux, heureux de leur propre bonheur et du bonheur de l'autre, heureux de sentir couler dans leur cœur les flots de bonté, de lumière et de force qui ruisselaient des grandes âmes de Beethoven et de Wagner, heureux de voir s'éclairer le cher visage fraternel,--ce visage pâli par les fatigues et les soucis prématurés. Antoinette se sentait si lasse et comme dans les bras d'une mère qui la serrait contre son sein! Elle se blottissait dans le nid doux et tiède; et elle pleurait tout bas. Olivier lui serrait la main. Personne ne prenait garde à eux, dans l'ombre de la salle monstrueuse, où ils n'étaient pas les seules âmes meurtries, qui se réfugiaient sous l'aile maternelle de la Musique.
Antoinette avait aussi la religion qui continuait de la soutenir. Elle était très pieuse, elle ne manquait jamais de faire, chaque jour, de longues et ardentes prières, ni d'aller, chaque dimanche, à la messe. Dans l'injuste misère de sa vie, elle ne pouvait s'empêcher de croire à l'amour de l'Ami divin, qui souffre avec vous, et qui, un jour, vous consolera. Plus encore qu'avec Dieu, elle était en communion intime avec ses morts, et elle les associait en secret à toutes ses épreuves. Mais elle était indépendante d'esprit, et de ferme raison; elle restait à part des autres catholiques, et n'était pas très bien vue d'eux; ils trouvaient en elle un mauvais esprit, ils n'étaient pas loin de la regarder comme une libre penseuse, ou sur le chemin de l'être, parce qu'en bonne petite Française, elle n'entendait pas renoncer à son libre jugement: elle croyait, non par obéissance, comme le vil bétail, mais par amour.
Olivier ne croyait plus. Le lent travail de désagrégation de sa foi, commencé dès les premiers mois à Paris, l'avait détruite tout entière. Il en avait cruellement souffert, car il n'était pas de ceux qui sont assez forts, ou assez médiocres, pour se passer de la foi: aussi avait-il traversé des crises d'angoisse mortelle. Mais il gardait le cœur mystique; et, si incroyant qu'il fût devenu, nulle pensée n'était plus près de lui que celle de sa sœur. Ils vivaient l'un et l'autre dans une atmosphère religieuse. Quand ils rentraient, chacun de son côté, le soir, après avoir été séparés tout le jour, leur petit appartement était pour eux le port, l'asile inviolable, pauvre, glacé, mais pur. Comme ils s'y sentaient loin des pensées corrompues de Paris!...
Ils ne causaient pas beaucoup de ce qu'ils avaient fait: car, lorsqu'on revient fatigué, on n'a guère le cœur à revivre, en la racontant, une pénible journée. Ils s'appliquaient instinctivement à l'oublier ensemble. Surtout pendant la première heure, où ils se retrouvaient au dîner du soir, ils prenaient garde de ne pas se questionner. Ils se disaient bonsoir, des yeux; et parfois, ils ne prononçaient pas une parole, de tout le repas. Antoinette regardait son frère, qui restait à rêvasser devant son assiette, comme autrefois, quand il était petit. Elle lui caressait doucement la main:
--Allons! disait-elle en souriant. Courage!
Il souriait aussi, et se remettait à manger. Le dîner se passait, sans qu'ils fissent un effort pour causer. Ils étaient affamés de silence... À la fin seulement, leur langue se déliait un peu, lorsqu'ils se sentaient reposés, et que chacun, entouré de l'amour discret de l'autre, avait effacé de son être les traces impures de la journée.
Olivier se mettait au piano. Antoinette se déshabituait d'en jouer, afin de le laisser jouer: car c'était l'unique distraction qu'il eût; et il s'y donnait de toutes ses forces. Il était très bien doué pour la musique: sa nature féminine, mieux faite pour aimer que pour agir, épousait les pensées des musiciens qu'il jouait, se fondait avec elles, rendait leurs moindres nuances avec une fidélité passionnée,--autant que le lui permettait, du moins, ses bras et son souffle débiles, que brisait l'effort titanique de _Tristan_, ou des dernières sonates de Beethoven. Aussi se réfugiait-il de préférence en Mozart et en Gluck; et c'était également la musique qu'elle préférait.
Parfois, elle chantait aussi, mais des chansons très simples, de vieilles mélodies. Elle avait une voix de mezzo voilée, grave et fragile. Si timide qu'elle ne pouvait chanter devant personne; à peine devant Olivier: sa gorge se serrait. Il y avait un air de Beethoven sur des paroles écossaises, qu'elle aimait particulièrement: _Le fidèle Johnie_: il était calme, calme... et une tendresse au fond!... Il lui ressemblait. Olivier ne pouvait le lui entendre chanter, sans des larmes aux yeux.
Elle préférait écouter son frère. Elle se hâtait de terminer le ménage, et elle laissait la porte de la cuisine ouverte, afin de mieux entendre Olivier; mais, malgré les précautions qu'elle prenait, il se plaignait impatiemment qu'elle fît du bruit en rangeant la vaisselle. Alors, elle fermait la porte; et, quand elle avait fini, elle venait s'installer dans une chaise basse, non pas près du piano,--(car il ne pouvait souffrir d'avoir quelqu'un auprès de lui, quand il jouait),--mais près de la cheminée; et là, comme un petit chat, pelotonnée sur elle-même, le dos tourné au piano, et les yeux attachés aux yeux d'or du foyer, où se consumait en silence une briquette de charbon, elle s'engourdissait dans les images du passé. Quand neuf heures sonnaient, il lui fallait un effort pour rappeler à Olivier qu'il était temps de finir. Il était pénible de l'arracher, de s'arracher à ces rêveries; mais Olivier avait encore du travail pour le soir, et il ne fallait pas qu'il se couchât trop tard. Il n'obéissait pas tout de suite; il avait besoin d'un certain temps pour pouvoir, au sortir de la musique, se remettre à la tâche. Sa pensée flottait ailleurs. La demie sonnait souvent, avant qu'il fût dégagé des brouillards. Antoinette, penchée sur son ouvrage, de l'autre côté de la table, savait qu'il ne faisait rien; mais elle n'osait pas trop regarder de son côté, de peur de l'impatienter, en ayant l'air de le surveiller.
Il était à l'âge ingrat,--l'âge heureux,--où les journées se passent à flâner. Il avait un front pur, des yeux de fille, roués et naïfs, souvent cernés, une grande bouche, aux lèvres gonflées, comme téteuses, au sourire un peu de travers, vague, distrait, polisson; trop de cheveux, qui descendaient jusqu'aux yeux et formaient presque un chignon sur la nuque, avec une mèche rebelle qui se dressait par derrière; une cravate lâche autour du cou--(sa sœur la lui nouait soigneusement, chaque matin);--un veston, dont les boutons ne tenaient jamais, bien qu'elle passât son temps à les recoudre; pas de manchettes; les mains grandes aux poignets osseux. L'air narquois, ensommeillé, voluptueux, il restait indéfiniment à bayer aux corneilles. Ses yeux, qui baguenaudaient, faisaient tout le tour de la chambre d'Antoinette;--(c'était chez elle qu'était la table de travail);--ils se promenaient sur le petit lit de fer, au-dessus duquel était suspendu un crucifix d'ivoire, avec une branche de buis,--sur les portraits de son père et de sa mère,--sur une vieille photographie, qui représentait la petite ville de province avec sa tour et le miroir de ses eaux. Lorsqu'ils arrivaient à la figure pâlotte de sa sœur, qui travaillait silencieusement, il était pris d'une immense pitié pour elle et d'une colère contre lui-même: il se secouait, irrité de sa flânerie; et il travaillait avec énergie, pour rattraper le temps perdu.
Les jours de congé, il lisait. Ils lisaient, chacun de son côté. Malgré tout leur amour l'un pour l'autre, ils ne pouvaient pas lire ensemble le même livre tout haut. Cela les blessait comme un manque de pudeur. Un beau livre leur semblait un secret, qui ne devait être murmuré que dans le silence du cœur. Quand une page les ravissait, au lieu de la lire à l'autre, ils se passaient le livre, le doigt sur le passage; et ils se disaient:
--Lis.
Alors, pendant que l'autre lisait, celui qui avait déjà lu suivait, les yeux brillants, sur le visage de son ami, les émotions; et il en jouissait avec lui.
Mais souvent, accoudés devant leur livre, ils ne lisaient pas: ils causaient. À mesure que la soirée avançait, ils avaient plus besoin de se confier, et ils avaient moins de peine à parler. Olivier avait des pensées tristes; et il fallait toujours que cet être faible se déchargeât de ses tourments, en les versant dans le sein d'un autre. Il était rongé par des doutes. Antoinette devait lui rendre courage, le défendre contre lui-même: c'était une lutte incessante, qui recommençait chaque jour. Olivier disait des choses amères et lugubres; et quand il les avait dites, il était soulagé: mais il ne s'inquiétait pas de savoir si maintenant elles n'accablaient pas sa sœur. Il s'aperçut bien tard combien il l'épuisait: il lui prenait sa force, et infiltrait en elle ses propres doutes. Antoinette n'en montrait rien. Vaillante et gaie de nature, elle s'obligeait à rester gaie en apparence, alors que sa gaieté était depuis longtemps perdue. Elle avait des moments de lassitude profonde, de révolte contre la vie de sacrifice, à laquelle elle s'était vouée. Mais elle condamnait ces pensées, elle ne voulait pas les analyser; elle les subissait elle ne les acceptait pas. La prière lui venait en aide, sauf quand le cœur ne pouvait prier--(cela arrive),--quand il était desséché. Alors il n'y avait qu'à attendre en silence, tout fiévreux et honteux, que la grâce revînt. Jamais Olivier ne se doutait de ces angoisses. Dans ces moments, Antoinette trouvait un prétexte pour s'éloigner, ou se renfermer dans sa chambre; et elle ne reparaissait que quand la crise était passée; alors, elle était souriante, endolorie, plus tendre qu'avant, ayant comme le remords d'avoir souffert.
Leurs chambres se touchaient. Leurs lits étaient appliqués des deux côtés du même mur: ils pouvaient se parler à mi-voix au travers; et, quand ils avaient des insomnies, de petits coups frappés tout doucement au mur disaient:
--Dors-tu? Je ne dors pas.