Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies
Part 37
--Pourtant, ce n'est pas notre faute: quand une femme vit ainsi, ce n'est pas par caprice, c'est qu'elle y est forcée; elle doit gagner son pain et apprendre à se passer de l'homme, puisqu'il ne veut pas d'elle quand elle est pauvre. Elle est condamnée à la solitude, sans en avoir aucun des bénéfices: car, chez nous, elle ne peut, comme l'homme, jouir de son indépendance, le plus innocemment, sans éveiller le scandale: tout lui est interdit.--J'ai une petite amie, professeur dans un lycée de province. Elle serait enfermée dans une geôle sans air qu'elle ne serait pas plus seule et plus étouffée. La bourgeoisie ferme ses portes à ces femmes qui s'efforcent de vivre en travaillant; elle affiche pour elles un dédain soupçonneux; la malveillance guette leurs moindres démarches. Leurs collègues du lycée de garçons les tiennent à l'écart, soit parce qu'ils ont peur des cancans de la ville, soit par hostilité secrète, ou par sauvagerie, l'habitude du café, des conversations débraillées, la fatigue après le travail du jour, le dégoût, par satiété, des femmes intellectuelles. Elles-mêmes, elles ne peuvent plus se supporter, surtout si elles sont forcées de loger ensemble, au collège. La directrice est souvent la moins capable de comprendre les jeunes âmes affectueuses, que découragent les premières années de ce métier aride et cette solitude inhumaine; elle les laisse agoniser en secret, sans chercher à les aider; elle trouve qu'elles sont des orgueilleuses. Nul ne s'intéresse à elles. Leur manque de fortune et de relations les empêche de se marier. La quantité de leurs heures de travail les empêche de se créer une vie intellectuelle qui les attache et les console. Quand une telle existence n'est pas soutenue par un sentiment religieux ou moral exceptionnel,--(je dirai même, anormal, maladif: car il n'est pas naturel de se sacrifier totalement),--c'est une mort vivante...--À défaut du travail de l'esprit, la charité offre-t-elle plus de ressources aux femmes? Que de déboires elle réserve à celles qui ont une âme trop sincère pour se satisfaire de la charité officielle ou mondaine, des parlottes philanthropiques, de ce mélange odieux de frivolité, de bienfaisance et de bureaucratie, de cette façon de jouer avec la misère, entre deux flirts, en papotant! Quand l'une d'elles, écœurée, à l'incroyable audace de se risquer seule au milieu de cette misère qu'elle ne connaît que par ouï-dire, quelle vision pour elle! presque impossible à supporter! C'est un enfer. Que peut-elle pour y venir en aide? Elle est noyée dans cet océan d'infortunes. Elle lutte cependant, elle s'efforce de sauver quelques-uns de ces malheureux, elle s'épuise pour eux, elle se noie avec eux. Trop heureuse, si elle a réussi à en sauver un ou deux! Mais elle, qui la sauvera? Qui s'inquiète de la sauver? Car elle souffre, elle aussi, de la souffrance des autres et de la sienne; à mesure qu'elle donne sa foi, elle en a moins pour elle; toutes ces misères s'accrochent à elle; et elle n'a rien à quoi se tenir. Personne ne lui tend la main. Et parfois, on lui jette la pierre... Vous avez connu, Christophe, cette femme admirable qui s'était donnée à l'œuvre de charité la plus humble et la plus méritoire: elle recueillait chez elle les prostituées des rues qui viennent d'accoucher, les malheureuses filles dont l'Assistance publique ne veut pas, ou qui ont peur de l'Assistance publique; elle s'efforçait de les guérir physiquement et moralement, de les garder avec leurs enfants, de réveiller chez elles le sentiment maternel, de leur refaire un foyer, une vie de travail honnête. Elle n'avait pas trop de toutes ses forces pour cette tâche sombre, pleine de déboires et d'amertume,--(on en sauve si peu, si peu veulent être sauvées! Et tous ces petits enfants qui meurent! Ces innocents, condamnés en naissant!...)--Cette femme qui avait pris sur elle toute la douleur des autres, cette innocente qui expiait volontairement le crime de l'égoïsme humain,--comment croyez-vous qu'on la jugeât, Christophe? La malveillance publique l'accusait de gagner de l'argent avec son œuvre, et même avec ses protégées. Elle dut quitter le quartier, partir, découragée...--Jamais vous n'imaginerez assez la cruauté de la lutte qu'ont à livrer les femmes indépendantes contre la société d'aujourd'hui, conservatrice et sans cœur, qui est moribonde, et qui dépense le peu d'énergie qui lui reste à empêcher les autres de vivre.
--Ma pauvre amie, ce n'est pas le lot seulement des femmes. Nous connaissons tous ces luttes. Je connais aussi le refuge.
--Lequel?
--L'art.
--Bon pour vous, non pour nous. Et même parmi les hommes, combien sont-ils, ceux qui peuvent en profiter?
--Voyez notre amie Cécile. Elle est heureuse.
--Qu'en savez-vous? Ah! que vous avez vite fait de juger! Parce qu'elle est vaillante, parce qu'elle ne s'attarde pas sur ce qui l'attriste, parce qu'elle le cache aux autres, vous dites qu'elle est heureuse! Oui, elle est heureuse d'être bien portante et de pouvoir lutter. Mais vous ne savez pas ses luttes. Croyez-vous qu'elle était faite pour cette vie décevante de l'art? L'art! Quand on pense qu'il y a de pauvres femmes qui aspirent à la gloire d'écrire, ou de jouer, ou de chanter, comme au faîte au bonheur! Faut-il qu'elles soient dénuées de tout, qu'elles ne sachent plus à quelle affection se prendre!... L'art! qu'avons-nous à faire de l'art, si nous n'avons tout le reste, avec? Il n'y a qu'une chose au monde qui peut faire oublier tout le reste, tout le reste: c'est un cher petit enfant.
--Et quand on l'a, vous voyez qu'il ne suffit même pas.
--Oui, pas toujours... Les femmes ne sont pas très heureuses. Il est difficile d'être une femme. Beaucoup plus que d'être un homme. Vous ne vous en doutez pas assez. Vous, vous pouvez vous absorber en une passion d'esprit, en une activité. Vous vous mutilez, mais vous en êtes plus heureux. Une femme saine ne le peut pas sans souffrance. Il est inhumain d'étouffer une partie de soi-même. Nous, quand nous sommes heureuses d'une façon, nous regrettons l'autre façon. Nous avons plusieurs âmes. Vous, vous n'en avez qu'une, plus vigoureuse, souvent brutale, et même monstrueuse. Je vous admire. Mais ne soyez pas trop égoïstes! Vous l'êtes beaucoup, sans vous en douter. Vous nous faites bien du mal, sans vous en douter.
--Que faire? Ce n'est pas notre faute.
--Non, ce n'est pas votre faute, mon bon Christophe. Ce n'est ni votre faute, ni la nôtre. Au bout du compte, voyez-vous, c'est que la vie n'est pas du tout une chose simple. On dit qu'il n'y a qu'à vivre d'une façon naturelle. Mais qu'est-ce qui est naturel?
--C'est vrai. Rien n'est naturel dans notre vie. Le célibat n'est pas naturel. Le mariage ne l'est pas non plus. Et l'union libre livre les faibles à la rapacité des forts. Notre société même n'est pas une chose naturelle; nous l'avons fabriquée. On dit que l'homme est un animal sociable. Quelle bêtise! Il a bien fallu qu'il le devînt, pour vivre. Il s'est fait sociable pour son utilité, sa défense, son plaisir, sa grandeur. Cette nécessité l'a amené à souscrire certains pactes. Mais la nature regimbe et se venge de la contrainte. La nature n'a pas été faite pour nous. Nous tâchons de la réduire. C'est une lutte: il n'est pas étonnant que nous soyons souvent battus. Comment sortir de là?--En étant forts.
--En étant bons.
--Oh! Dieu! être bon, arracher son corset d'égoïsme, respirer, aimer la vie, la lumière, son humble tâche, le petit coin du sol où l'on enfonce ses racines! Ce qu'on ne peut avoir en horizons, s'efforcer de l'avoir en profondeur et en hauteur, comme un arbre à l'étroit qui monte vers le soleil!
--Oui. Et d'abord, s'aimer les uns les autres. Si l'homme voulait sentir davantage qu'il est le frère de la femme, et non pas seulement sa proie, ou qu'elle doit être la sienne! S'ils voulaient, tous les deux, dépouiller leur orgueil et penser, chacun, un peu moins à soi, et un peu plus à l'autre!... Nous sommes faibles: aidons-nous. Ne disons pas à celui qui est tombé: «Je ne te connais plus.» Mais: «Courage, ami. Nous sortirons de là.»
Ils se turent, assis devant le foyer, le petit minet entre eux, tous trois immobiles, absorbés, et regardant le feu. La flamme, près de s'éteindre, caressait de son battement d'aile le fin visage de Mme Arnaud, que rosissait une exaltation intérieure qui ne lui était pas coutumière. Elle s'étonnait de s'être ainsi livrée. Jamais elle n'en avait tant dit. Jamais plus elle n'en dirait tant.
Elle posa sa main sur celle de Christophe, et dit:
--Que faites-vous de l'enfant?
C'était à cela qu'elle pensait, depuis le commencement. Elle parlait, elle parlait, elle était une autre femme, elle était comme grisée. Mais à cela seul elle pensait. Dès les premiers mots de Christophe, elle s'était bâti un roman dans son cœur. Elle pensait à l'enfant que la mère avait laissé, au bonheur de l'élever, de tresser autour de cette petite âme ses rêves et son amour. Et elle se disait:
--Non, c'est mal, je ne dois pas me réjouir de ce qui est le malheur des autres.
Mais c'était plus fort qu'elle. Elle parlait, elle parlait, et son cœur silencieux était baigné d'espoir.
Christophe dit:
--Oui, sans doute, nous y avons pensé. Le pauvre petit! Ni Olivier, ni moi ne sommes capables de l'élever. Il faut les soins d'une femme. J'avais songé qu'une amie voudrait bien nous aider...
Mme Arnaud respirait à peine.
Christophe dit:
--Je voulais vous en parler. Et puis, Cécile est venue justement, tout à l'heure. Quand elle a su la chose, quand elle a vu l'enfant, elle était si émue, elle a montré tant de joie, elle m'a dit: «Christophe...»
Le sang de Mme Arnaud s'arrêta; elle n'entendit pas la suite; tout se brouilla devant ses yeux. Elle avait envie de crier:
--Non, non, donnez-le-moi!...
Christophe parlait. Elle n'entendait pas ce qu'il disait. Mais elle fit effort sur elle-même. Elle pensa aux confidences de Cécile. Elle pensa:
--Elle en a plus besoin que moi. Moi, j'ai mon cher Arnaud... et puis toutes mes choses... Et puis, je suis plus vieille...
Et elle sourit, et dit:
--C'est bien.
Mais la flamme du foyer s'était éteinte; et aussi la roseur du visage. Et sur le cher visage las, il n'y avait plus que l'expression habituelle de bonté résignée.
--Mon amie m'a trahi.
Sous cette pensée, Olivier succombait. En vain, Christophe le secouait rudement, par affection.
--Que veux-tu? disait-il. Une trahison d'ami, c'est une épreuve journalière, comme la maladie, la pauvreté, la lutte avec les sots. Il faut être armé contre elle. Si on ne peut y résister, c'est qu'on n'est qu'un pauvre homme.
--Ah! c'est tout ce que je suis. Je n'y mets pas d'orgueil... Un pauvre homme, oui, qui a besoin de tendresse et qui meurt, s'il ne l'a plus.
--Ta vie n'est pas finie: il y a d'autres êtres à aimer.
--Je ne crois plus à aucun. Il n'y a pas d'amis.
--Olivier!
--Pardon. Je ne doute pas de toi. Quoiqu'il y ait des moments où je doute de tout... de moi... Mais toi, tu es fort, tu n'as besoin de personne, tu peux te passer de moi.
--Elle s'en passe encore mieux.
--Tu es cruel, Christophe.
--Mon cher petit, je te brutalise; mais c'est pour que tu te révoltes. Que diable! c'est honteux, de sacrifier ceux qui t'aiment, et ta vie, à quelqu'un qui se moque de toi.
--Que m'importent ceux qui m'aiment! C'est elle que j'aime.
--Travaille! Ce qui t'intéressait autrefois...
--... ne m'intéresse plus. Je suis las. Il me semble que je suis sorti de la vie. Tout m'apparaît loin, loin... Je vois, mais je ne comprends plus... Penser qu'il y a des hommes qui ne se lassent point de recommencer, chaque jour, leur mécanisme d'horloge, leur tâche insipide, leurs discussions de journaux, leur pauvre chasse au plaisir, des hommes qui se passionnent pour ou contre un ministère, un livre, une cabotine... Ah! que je me sens vieux! Je n'ai ni haine, ni rancune, contre qui que ce soit: tout m'ennuie. Je sens qu'il n'y a rien... Écrire? Pourquoi écrire? Qui vous comprend? Je n'écrivais que pour un être; tout ce que j'étais, je l'étais pour lui... Il n'y a rien. Je suis fatigué, Christophe, fatigué. Je voudrais dormir.
--Eh bien, dors, mon petit. Je te veillerai.
Mais c'était ce qu'Olivier pouvait le moins. Ah! si celui qui souffre pouvait dormir des mois, jusqu'à ce que sa peine s'efface de son être renouvelé, jusqu'à ce qu'il soit un autre! Mais nul ne peut lui faire ce don; et il n'en voudrait pas. La pire souffrance lui serait d'être privé de sa souffrance. Olivier était comme un fiévreux, qui se nourrit de sa fièvre. Une véritable fièvre, dont les accès reparaissaient, aux mêmes heures, surtout le soir, à partir du moment où la lumière tombe. Et le reste du temps, elle le laissait brisé, intoxiqué par l'amour, rongé par le souvenir, ressassant la même pensée, pareil à un idiot qui remâche la même bouchée sans pouvoir l'avaler, toutes les forces du cerveau pompées par la seule idée fixe.
Il n'avait pas la ressource, comme Christophe, de maudire son mal, en calomniant de bonne foi celle qui en était cause. Plus clairvoyant et plus juste, il savait qu'il avait sa part de responsabilité et qu'il n'était pas le seul à souffrir: Jacqueline aussi était victime;--elle était sa victime. Elle s'était livrée à lui: qu'en avait-il fait? S'il n'était pas de force à la rendre heureuse, pourquoi l'avait-il liée à lui? Elle était dans son droit, en rompant les liens qui la meurtrissaient.
--Ce n'est pas sa faute, pensait-il. C'est la mienne. Je l'ai mal aimée. Pourtant, je l'aimais bien. Mais je n'ai pas su l'aimer, puisque je n'ai pas su me faire aimer.
Ainsi, il s'accusait; et peut-être avait-il raison. Mais il ne sert pas à grand'chose de faire le procès du passé: cela n'empêcherait point de le recommencer, si c'était à recommencer; et cela empêche de vivre. L'homme fort est celui qui oublie le mal qu'on lui a fait,--et aussi, hélas! celui qu'il a fait, dès l'instant qu'il s'est rendu compte qu'il ne peut le réparer. Mais l'on n'est pas fort par raison, on l'est par passion. L'amour et la passion sont deux parents éloignés; rarement ils vont ensemble. Olivier aimait; il n'était fort que contre lui-même. Dans l'état de passivité où il était tombé, il offrait prise à tous les maux. Influenza, bronchite, pneumonie s'abattirent sur lui. Il fut malade, une partie de l'été. Christophe, aidé de Mme Arnaud, le soigna avec dévouement; et ils réussirent à enrayer la maladie. Mais contre le mal moral, ils étaient impuissants; et ils sentaient peu à peu la fatigue déprimante de cette tristesse perpétuelle et le besoin de la fuir.
Le malheur fait tomber dans une étrange solitude. Les hommes en ont une horreur instinctive. On dirait qu'ils ont peur qu'il ne soit contagieux: à tout le moins, il ennuie; on se sauve de lui. Qu'il est peu d'êtres qui vous pardonnent de souffrir! C'est toujours la vieille histoire des amis de Job. Eliphaz de Theman accuse Job d'impatience. Baldad de Suli soutient que les malheurs de Job sont la peine de ses péchés. Sophar de Naamath le taxe de présomption. «_Et à la fin, Elin fils de Barachel de Buz de la famille de Ram, entra dans une grande colère, et se fâcha contre Job, parce que Job assurait qu'il était juste devant Dieu._»--Peu de gens vraiment tristes. Beaucoup d'appelés, peu d'élus. Olivier était de ceux-ci. Comme disait un misanthrope, «il paraissait se complaire à être maltraité. On ne gagne rien à ce personnage d'homme malheureux: on se fait détester.»
Olivier ne pouvait parler de ce qu'il sentait à personne, même à ses plus intimes. Il s'apercevait que cela les assommait. Même son cher Christophe était impatienté de cette peine tenace. Il se savait trop maladroit à y porter remède. Pour dire la vérité, cet homme au cœur généreux, qui avait fait pour son compte l'épreuve de la souffrance, ne parvenait pas à sentir la souffrance d'Olivier. Telle est l'infirmité de la nature humaine! Soyez bon, pitoyable, intelligent, ayez souffert mille morts: vous ne sentirez pas la douleur de votre ami qui a mal aux dents. Si la maladie se prolonge, on est tenté de trouver que le malade exagère ses plaintes. Combien plus, lorsque le mal est invisible, au fond de l'âme! Celui qui n'est pas en cause trouve irritant que l'autre se fasse tant de bile pour un sentiment qui ne lui importe guère. Et enfin, l'on se dit, pour mettre sa conscience en repos:
--Qu'y puis-je? Toutes les raisons ne servent de rien.
Toutes les raisons, cela est vrai. On ne peut faire du bien qu'en aimant celui qui souffre, en l'aimant bêtement, sans chercher à le convaincre, sans chercher à le guérir, en l'aimant et en le plaignant. L'amour est le seul baume aux blessures de l'amour. Mais l'amour n'est pas inépuisable, même chez ceux qui aiment le mieux; ils n'en ont qu'une provision limitée. Quand les amis ont dit ou écrit une fois tout ce qu'ils ont pu trouver de paroles d'affection, quand à leurs propres yeux ils ont fait leur devoir, ils se retirent prudemment, ils font le vide autour du patient, ainsi que d'un coupable. Et comme ils ne sont pas sans une honte secrète de l'aider aussi peu, ils l'aident de moins en moins; ils cherchent à se faire oublier, à oublier eux-mêmes. Et si le malheur importun s'obstine, si un écho indiscret pénètre jusqu'à leur retraite, ils en viennent à juger sévèrement cet homme sans courage, qui supporte mal l'épreuve. Soyez sûrs que s'il succombe, il se trouvera au fond de leur pitié sincère cette sentence dédaigneuse:
--Le pauvre diable! J'avais de lui une meilleure opinion.
Dans cet égoïsme universel, quel ineffable bien peut faire une simple parole de tendresse, une attention délicate, un regard qui a pitié et qui vous aime! On sent alors le prix de la bonté. Et que tout le reste est pauvre, à côté!... Elle rapprochait Olivier de Mme Arnaud, plus que de son Christophe. Cependant Christophe s'obligeait à une patience méritoire; il lui cachait, par affection, ce qu'il pensait de lui. Mais Olivier, avec l'acuité de son regard que la souffrance affinait, apercevait le combat qui se livrait en son ami, et combien sa tristesse lui était à charge. C'était assez pour l'écarter à son tour de Christophe, et lui souffler l'envie de lui crier:
--Va-t'en!
Ainsi, le malheur sépare souvent les cœurs qui s'aiment. Comme le vanneur trie le grain, il range d'un côté ce qui veut vivre, de l'autre ce qui veut mourir. Terrible loi de vie, plus forte que l'amour! La mère qui voit mourir son fils, l'ami qui voit son ami se noyer,--s'ils ne peuvent les sauver, n'en continuent pas moins de se sauver soi-mêmes, ils ne meurent pas avec eux. Et pourtant, ils les aiment mille fois mieux que leur vie...
Malgré son grand amour, Christophe était obligé de fuir Olivier. Il était trop fort, il se portait trop bien, il étouffait dans cette peine sans air. Qu'il était honteux de lui! Il enrageait de ne pouvoir rien pour son ami; et comme il avait besoin de se venger sur quelqu'un, il en voulait à Jacqueline. En dépit des paroles clairvoyantes de Mme Arnaud, il continuait de la juger durement, comme il sied à une âme jeune, violente et entière, qui n'a pas encore assez appris de la vie, pour n'être pas impitoyable envers ses faiblesses.
Il allait voir Cécile et l'enfant qui lui avait été confié. Cécile était transfigurée par sa maternité d'emprunt; elle paraissait toute jeune, heureuse, affinée, attendrie. Le départ de Jacqueline n'avait pas fait naître en elle un espoir inavoué de bonheur. Elle savait que le souvenir de Jacqueline éloignait d'elle Olivier plus encore que Jacqueline présente. D'ailleurs, le souffle qui l'avait troublée était passé: c'était un moment de crise, que la vue de l'égarement de Jacqueline avait contribué à dissiper; elle était rentrée dans son calme habituel, et elle ne comprenait plus très bien ce qui l'en avait fait sortir. Le meilleur de son besoin d'aimer trouvait à se satisfaire dans l'amour de l'enfant. Avec le merveilleux pouvoir d'illusion--d'intuition--de la femme, elle retrouvait celui qu'elle aimait, au travers de ce petit être; ainsi, elle l'avait faible et livré, tout à elle: il lui appartenait; et elle pouvait l'aimer, passionnément l'aimer, d'un amour aussi pur que l'étaient le cœur de cet innocent et ses limpides yeux bleus, gouttelettes de lumière... Non qu'il ne se mêlât à sa tendresse un regret mélancolique. Ah! ce n'est jamais la même chose qu'un enfant de notre sang!... Mais c'est bon, tout de même.
Christophe regardait maintenant Cécile avec d'autres yeux. Il se rappelait un mot ironique de Françoise Oudon:
--Comment se fait-il que toi et Philomèle, qui seriez si bien faits pour être mari et femme, vous ne vous aimiez pas?
Mais Françoise, mieux que Christophe, en savait la raison: quand on est un Christophe, il est rare qu'on aime qui peut vous faire du bien; on aime plutôt qui peut vous faire du mal. Les contraires s'attirent; la nature cherche sa destruction, elle va à la vie intense qui se brûle, de préférence à la vie prudente qui s'économise. Et l'on a raison, quand on est un Christophe, dont la loi n'est pas de vivre le plus longtemps possible, mais le plus fort.
Christophe cependant, moins pénétrant que Françoise, se disait que l'amour est une force inhumaine. Il met ensemble ceux qui ne peuvent se souffrir. Il rejette ceux qui sont de même sorte. Ce qu'il inspire est peu de chose, au prix de ce qu'il détruit. Heureux, il dissout la volonté. Malheureux, il brise le cœur. Quel bien fait-il jamais?
Et comme il médisait ainsi de l'amour, il vit son sourire tendre et ironique, qui lui disait:
--Ingrat!
Christophe n'avait pu se dispenser de venir encore à une soirée de l'ambassade d'Autriche. Philomèle chantait les _lieder_ de Schubert, de Hugo Wolf, et de Christophe. Elle était heureuse de son succès et de celui de son ami, maintenant fêté par l'élite. Même dans le grand public, le nom de Christophe s'imposait; les Lévy-Cœur n'avaient plus le droit de feindre de l'ignorer. Ses œuvres étaient jouées aux concerts; il avait une pièce reçue à l'Opéra-Comique. D'invisibles sympathies s'intéressaient à lui. Le mystérieux ami, qui plus d'une fois avait travaillé pour lui, continuait de seconder ses désirs. Plus d'une fois, Christophe avait senti cette main affectueuse, qui l'aidait en ses démarches: quelqu'un veillait sur lui, et se cachait jalousement. Christophe avait tâché de le découvrir; mais il semblait que l'ami se fût dépité de ce que Christophe n'eût pas cherché plus tôt à le connaître, et il restait insaisissable. Christophe était distrait d'ailleurs par d'autres préoccupations: il pensait à Olivier, il pensait à Françoise; le matin même, il venait de lire dans un journal qu'elle était tombée gravement malade à San Francisco: il se la représentait seule dans une ville étrangère, dans une chambre d'hôtel, se refusant à voir personne, à écrire à ses amis, serrant les dents, attendant, seule, la mort.