Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies

Part 36

Chapter 363,445 wordsPublic domain

Elle ne s'ennuyait point. Il lui suffisait de peu pour nourrir son intérêt. La moindre tâche journalière. Une toute petite plante, dont elle nettoyait avec des soins maternels le plumage frêle, chaque matin. Son tranquille chat gris, qui avait fini par prendre un peu de ses manières, comme font les animaux domestiques qu'on aime bien: il passait la journée, comme elle, au coin du feu, ou sur sa table auprès de la lampe, surveillant ses doigts qui travaillaient, et parfois levant vers elle ses étranges prunelles qui l'observaient un moment, puis s'éteignaient indifférentes. Les meubles même lui tenaient compagnie. Chacun d'eux était une figure familière. Elle avait un plaisir enfantin à leur faire la toilette, à essuyer doucement la poussière qui s'était attachée à leurs flancs, à les replacer avec mille égards dans leur coin habituel. Elle tenait avec eux un entretien silencieux. Elle souriait au beau meuble ancien, le seul qu'elle possédât, un fin bureau à cylindre Louis XVI. Elle éprouvait, chaque jour, la même joie à le voir. Elle n'était pas moins occupée à faire la revue de son linge: elle passait des heures debout sur une chaise, la tête et les bras enfoncés dans la grande armoire paysanne, regardant et rangeant, tandis que le chat, intrigué, des heures la regardait.

Mais le bonheur était quand, les affaires finies, après avoir déjeuné seule, Dieu sait comment--(elle n'avait pas grand appétit),--après avoir fait dehors les courses indispensables, sa journée terminée, elle rentrait vers quatre heures, et s'installait à sa fenêtre, ou près du feu, avec son ouvrage et son minet. Parfois, elle trouvait un prétexte pour ne pas sortir du tout; elle était heureuse quand elle pouvait rester enfermée, surtout l'hiver, lorsqu'il neigeait. Elle avait horreur du froid, du vent, de la boue, de la pluie, étant elle aussi une petite chatte très propre, délicate et douillette. Elle eût mieux aimé ne pas manger que sortir pour chercher son déjeuner, quand par hasard les fournisseurs l'oubliaient. En ce cas, elle grignotait une tablette de chocolat, ou un fruit du buffet. Elle se gardait bien de le dire à Arnaud. C'étaient là ses escapades. Alors, pendant ces journées de lumière à demi-éteinte, et quelquefois aussi pendant de beaux jours ensoleillés,--(au dehors, le ciel bleu resplendissait, le bruit de la rue bourdonnait autour de l'appartement dans le silence et l'ombre: c'était comme un mirage qui enveloppait l'âme),--installée dans son coin préféré, son tabouret sous les pieds, son tricot dans les mains, elle s'absorbait, immobile, tandis que ses doigts marchaient. Elle avait près d'elle un de ses livres aimés. Un de ces humbles volumes à couverture rouge, une traduction de romans anglais. Elle lisait très peu, à peine un chapitre par jour; et le volume, sur ses genoux, restait longtemps ouvert à la même page, ou même ne s'ouvrait point; elle le connaissait déjà; elle le rêvait. Ainsi, les longs romans de Dickens et de Thackeray se prolongeaient pendant des semaines, dont sa rêverie faisait des années. Ils la berçaient de leur tendresse. Les gens d'aujourd'hui, qui lisent vite et mal, ne savent plus la force merveilleuse qui rayonne des livres que l'on boit lentement. Mme Arnaud n'avait aucun doute que la vie de ces êtres de romans ne fût aussi réelle que la sienne, Il en était à qui elle eût voulu se dévouer: la tendre jalouse lady Castlewood, l'amoureuse silencieuse, au cœur maternel et virginal, lui était une sœur; le petit Dombey était son cher petit garçon; elle était Dora, la femme-enfant, qui va mourir; elle tendait les bras vers ces âmes d'enfants, qui traversent le monde avec des yeux braves et purs; autour d'elle, passait un cortège d'aimables gueux et d'originaux inoffensifs, poursuivant leurs chimères ridicules et touchantes,--et à leur tête, l'affectueux génie du bon Dickens, riant et pleurant à ses rêves. À ces moments, quand elle regardait par la fenêtre, elle reconnaissait parmi les passants telle silhouette chérie ou redoutée du monde imaginaire. Derrière les murs des maisons, elle devinait les mêmes vies. Si elle n'aimait pas à sortir, c'était qu'elle avait peur de ce monde, plein de mystères. Elle apercevait autour d'elle des drames qui se cachent, des comédies qui se jouent. Ce n'était pas toujours une illusion. Dans son isolement, elle était parvenue à ce don d'intuition mystique, qui fait voir dans les regards qui passent bien des secrets de leur vie d'hier et de demain, qu'ils ignorent souvent. Elle mêlait à ces visions véridiques des souvenirs romanesques, qui les déformaient. Elle se sentait noyée dans cet immense univers. Il lui fallait rentrer chez elle, pour reprendre pied.

Mais qu'avait-elle besoin de lire ou de voir les autres? Elle n'avait qu'à regarder en elle. Cette existence pâle, éteinte--vue du dehors,--comme elle s'illuminait, du dedans! Quelle vie pleine! Que de souvenirs, de trésors, dont nul ne soupçonnait l'existence!... Avaient-ils jamais eu quelque réalité?--Sans doute, ils étaient réels, puisqu'ils l'étaient pour elle... Ô pauvres vies, que transfigure la baguette magique du rêve!

Mme Arnaud remontait le cours des années, jusqu'à sa petite enfance; chacune des grêles fleurettes de ses espoirs évanouis refleurissait en silence... Premier amour d'enfant pour une jeune fille, dont le charme l'avait fascinée dès le premier regard; elle l'aimait, comme on aime d'amour, quand on est infiniment pur; elle mourait d'émotion, à se sentir touchée par elle; elle eût voulu baiser ses pieds, être sa fille, se marier avec elle: l'idole s'était mariée, n'avait pas été heureuse, avait eu un enfant qui était mort, était morte... Autre amour, vers douze ans, pour une fillette de son âge qui la tyrannisait, une blondine endiablée, rieuse, autoritaire, qui s'amusait à la faire pleurer et qui ensuite la couvrait de baisers; elles formaient ensemble mille projets romanesques pour l'avenir: celle-là s'était faite Carmélite, brusquement, sans que l'on sût pourquoi; on la disait heureuse... Puis, une grande passion pour un homme beaucoup plus âgé. De cette passion, personne n'avait rien su, pas même celui qui en était l'objet. Elle y avait dépensé une ardeur de dévouement, des trésors de tendresse... Puis, une autre passion: on l'aimait, cette fois. Mais par une timidité singulière, une défiance de soi, elle n'avait pas osé croire qu'on l'aimât, laissé voir qu'elle aimait. Et le bonheur avait passé, sans qu'elle l'eût saisi... Puis... Mais que sert de conter aux autres ce qui n'a de sens que pour soi! Tant de menus faits, qui avaient pris une signification profonde: une attention d'ami; un gentil mot d'Olivier, dit sans qu'il y prît garde; les bonnes visites de Christophe et le monde enchanté qu'évoquait sa musique; un regard d'inconnu: oui, même, chez cette excellente femme, honnête et pure, des infidélités involontaires de pensée qui la troublaient et dont elle rougissait, qu'elle écartait faiblement, et qui lui faisaient tout de même,--étant si innocentes,--un peu de soleil au cœur... Elle aimait bien son mari, quoiqu'il ne fût pas tout à fait celui qu'elle rêvait. Mais il était bon; et un jour qu'il lui avait dit:

--Ma chère femme, tu ne sais pas tout ce que tu es pour moi. Tu es toute ma vie...

Son cœur s'était fondu; et, ce jour-là, elle s'était sentie unie à lui, tout entière, pour toujours. Chaque année les avait attachés plus étroitement l'un à l'autre. Ils avaient fait de beaux rêves ensemble. Rêves de travaux, de voyages, d'enfants. Qu'en était-il advenu?... Hélas!... Mme Arnaud les rêvait encore. Il y avait un petit enfant, auquel elle avait si souvent, si profondément songé, qu'elle le connaissait presque comme s'il était là. Elle y avait travaillé, des années, sans cesse l'embellissant de ce qu'elle voyait de plus beau, de ce qu'elle aimait de plus cher... Silence!...

C'était tout. C'étaient des mondes. Combien de tragédies ignorées, même des plus intimes, au fond des vies les plus calmes, les plus médiocres en apparence! Et la plus tragique:--_qu'il ne se passe rien_ dans ces vies d'espoirs, qui crient désespérément vers ce qui est leur droit, leur bien promis par la nature, et refusé,--qui se dévorent dans une angoisse passionnée,--et qui n'en montrent rien au dehors!

Mme Arnaud, pour son bonheur, n'était pas occupée que d'elle-même. Sa vie ne remplissait qu'une part de ses rêveries. Elle vivait aussi la vie de ceux qu'elle connaissait, ou qu'elle avait connus, elle se mettait à leur place, elle pensait à Christophe, à son amie Cécile. Elle y pensait aujourd'hui. Les deux femmes s'ôtaient prises d'affection l'une pour l'autre. Chose curieuse, des deux c'était la robuste Cécile qui avait besoin de s'appuyer sur la fragile Mme Arnaud. Au fond, cette grande fille joyeuse et bien portante était moins forte qu'elle n'en avait l'air. Elle passait par une crise. Les cœurs les plus tranquilles ne sont pas à l'abri des surprises. Un sentiment très tendre s'était insinué en elle; elle ne voulait point le reconnaître d'abord; mais il avait grandi jusqu'à ce qu'elle fût forcée d'en convenir:--elle aimait Olivier. Les manières douces et affectueuses du jeune homme, le charme un peu féminin de sa personne, ce qu'il avait de faible et de livré, tout de suite l'avaient attirée:--(une nature maternelle aime qui a besoin d'elle).--Ce qu'elle avait ensuite appris des chagrins du ménage lui avait inspiré pour Olivier une pitié dangereuse. Sans doute, ces raisons n'eussent pas suffi. Qui peut dire pourquoi un être s'éprend d'un autre? Ni l'un ni l'autre n'y est pour rien, souvent; c'est l'heure: elle livre par surprise un cœur qui n'est point sur ses gardes à la première affection qui se trouve sur son chemin.--Dès le moment qu'elle ne put en douter, Cécile s'efforça courageusement d'arracher l'aiguillon d'un amour qu'elle jugeait coupable et absurde; elle se fit souffrir longtemps, et elle ne guérit point. Personne ne s'en fût douté: elle mettait sa vaillance à avoir l'air heureuse. Mme Arnaud était seule à savoir ce qu'il lui en coûtait. Cécile venait poser sa tête à la nuque robuste sur la mince poitrine de Mme Arnaud. Elle versait quelques larmes en silence, elle l'embrassait, et puis elle s'en allait en riant. Elle avait une adoration pour cette frêle amie, en qui elle sentait une énergie morale et une foi supérieure à la sienne. Elle ne se confiait pas. Mais Mme Arnaud savait deviner à demi-mot. Le monde lui semblait un malentendu mélancolique. Impossible de le résoudre. On ne peut que l'aimer, avoir pitié, rêver.

Et quand la ruche des rêves bourdonnait trop en elle, quand la tête lui tournait, elle allait à son piano, et laissait ses mains frôler les touches, au hasard, à voix basse, pour envelopper de la lumière apaisée des sons le mirage de la vie...

Mais la brave petite femme n'oubliait pas l'heure des devoirs journaliers; et quand Arnaud rentrait, il trouvait la lampe allumée, le souper prêt, et la figure pâlotte et souriante de sa femme qui l'attendait. Et il ne se doutait point des voyages qu'elle avait faits.

Le difficile avait été de maintenir ensemble, sans heurts, les deux vies: la vie quotidienne, et l'autre, la grande vie de l'esprit, aux horizons lointains. Ce ne fut pas toujours aisé. Heureusement, Arnaud vivait, lui aussi, une vie en partie imaginaire, dans les livres, les œuvres d'art, dont le feu éternel entretenait la flamme tremblante de son âme. Mais il était, ces dernières années, de plus en plus préoccupé par les petits tracas de sa profession, les injustices, les passe-droits, les ennuis avec ses collègues ou avec ses élèves; il était aigri; il commençait à parler de politique, à déblatérer contre le gouvernement et contre les Juifs; il rendait Dreyfus responsable de ses mécomptes universitaires. Son humeur chagrine se communiqua un peu à Mme Arnaud. Elle approchait de la quarantaine. Elle passait par un âge, où sa force vitale était troublée, cherchait son équilibre. Il se fit dans sa pensée de grandes déchirures. Pendant un temps, ils perdirent l'un et l'autre toute raison d'exister: car ils n'avaient plus où attacher leur toile d'araignée. Si faible que soit le support de réalité, il en faut un au rêve. Tout support leur manquait. Ils ne trouvaient plus à s'appuyer l'un sur l'autre. Au lieu de l'aider, il s'accrochait à elle. Et elle se rendait compte qu'elle ne suffisait pas à le soutenir: alors, elle ne pouvait plus se soutenir elle-même. Seul, un miracle était capable de la sauver. Elle l'appelait...

Il vint des profondeurs de l'âme. Mme Arnaud sentit sourdre de son cœur solitaire le besoin sublime et absurde de créer malgré tout, malgré tout de tisser sa toile à travers l'espace, pour la joie de tisser, s'en remettant au vent, au souffle de Dieu, de la porter là où elle devait aller. Et le souffle de Dieu la rattacha à la vie, lui trouva des appuis invisibles. Alors, le mari et la femme recommencèrent tous deux de filer patiemment la magnifique et vaine toile de leurs songes, faite du plus pur de leur sang.

Mme Arnaud était seule, chez elle... Le soir venait.

La sonnette de la porte retentit. Mme Arnaud, réveillée de sa songerie avant l'heure habituelle, tressaillit. Elle rangea soigneusement son ouvrage, et alla ouvrir. Christophe entra. Il était très ému. Elle lui prit affectueusement les mains.

--Qu'avez-vous, mon ami? demanda-t-elle.

--Ah! dit-il, Olivier est revenu.

--Revenu?

--Ce matin, il est arrivé, il m'a dit: «Christophe, viens à mon secours!» Je l'ai embrassé. Il pleurait. Il m'a dit: «Je n'ai plus que toi. Elle est partie.»

Mme Arnaud, saisie, joignit les mains, et dit:

--Les malheureux!

--Elle est partie, répéta Christophe. Partie avec son amant.

--Et son enfant? demanda Mme Arnaud.

--Mari, enfant, elle a tout laissé.

--La malheureuse! redit Mme Arnaud.

--Il l'aimait, dit Christophe, il l'aimait uniquement. Il ne se relèvera pas de ce coup. Il me répète: «Christophe, elle m'a trahi... ma meilleure amie m'a trahi.» J'ai beau lui dire: «Puisqu'elle t'a trahi, c'est qu'elle n'était pas ton amie. Elle est ton ennemie. Oublie-la, ou tue-la!»

--Oh! Christophe, que dites-vous! c'est horrible!

--Oui, je sais, cela vous paraît à tous une barbarie préhistorique: tuer! Il faut entendre votre joli monde parisien protester contre les instincts de brute qui poussent le mâle à tuer sa femelle qui le trompe, et prêcher l'indulgente raison! Les bons apôtres! Il est beau de voir s'indigner contre le retour à l'animalité ce troupeau de chiens mêlés. Après avoir outragé la vie, après lui avoir enlevé tout son prix, ils l'entourent d'un culte religieux... Quoi! cette vie sans cœur et sans honneur, cette matière, un battement de sang dans un morceau de chair, voilà ce qui leur semble digne de respect! Ils n'ont pas assez d'égards pour cette viande de boucherie, c'est un crime d'y toucher. Tuez l'âme, si vous voulez, mais le corps est sacré...

--Les assassins de l'âme sont les pires assassins; mais le crime n'excuse pas le crime, et vous le savez bien.

--Je le sais, mon amie. Vous avez raison. Je ne pense pas ce que je dis... Qui sait! Je le ferais, peut-être.

--Non, vous vous calomniez. Vous êtes bon.

--Quand la passion me tient, je suis cruel comme les autres. Voyez comme je viens de m'emporter!... Mais lorsqu'on voit pleurer un ami qu'on aime, comment ne pas haïr qui le fait pleurer? Et sera-t-on jamais trop sévère pour une misérable qui abandonne son enfant pour courir après un amant?

--Ne parlez pas ainsi, Christophe. Vous ne savez pas.

--Quoi! vous la défendez?

--Je la plains.

--Je plains ceux qui souffrent. Je ne plains pas ceux qui font souffrir.

--Eh! croyez-vous qu'elle n'ait pas souffert, elle aussi? Croyez-vous que ce soit de gaieté de cœur qu'elle ait abandonné son enfant, et détruit sa vie? Car sa vie aussi est détruite. Je la connais bien peu, Christophe. Je ne l'ai vue que deux fois, et seulement en passant; elle ne m'a rien dit d'amical, elle n'avait pas de sympathie pour moi. Et pourtant, je la connais mieux que vous. Je suis sûre qu'elle n'est pas mauvaise. Pauvre petite! Je devine ce qui a pu se passer en elle...

--Vous, mon amie, dont la vie est si digne, si raisonnable!...

--Moi, Christophe. Oui, vous ne savez pas, vous êtes bon, mais vous êtes un homme, un homme dur, comme tous les hommes, malgré votre bonté,--un homme durement fermé à tout ce qui n'est pas vous. Vous ne vous doutez pas de celles qui vivent auprès de vous. Vous les aimez, à votre façon; mais vous ne vous inquiétez pas de les comprendre. Vous êtes si facilement satisfaits de vous-mêmes! Vous êtes persuadés que vous nous connaissez... Hélas! Si vous saviez quelle souffrance c'est parfois pour nous de voir, non que vous ne nous aimez point, mais comment vous nous aimez, et que voilà ce que nous sommes pour ceux qui nous aiment le mieux! Il y a des moments, Christophe, où nous nous enfonçons les ongles dans la paume pour ne pas crier: «Oh! ne nous aimez pas, ne nous aimez pas! Tout, plutôt que de nous aimer ainsi!»... Connaissez-vous cette parole d'un poète: «Même dans sa maison, au milieu de ses enfants, la femme, entourée d'honneurs simulés, endure un mépris mille fois plus lourd que les pires misères»? Pensez à cela, Christophe...

--Ce que vous dites me bouleverse. Je ne comprends pas bien. Mais ce que j'entrevois... Alors, vous-même...

--J'ai connu ces tourments.

--Est-ce possible?... N'importe! Vous ne me ferez pas croire que vous eussiez jamais agi comme cette femme.

--Je n'ai pas d'enfant, Christophe. Je ne sais pas ce que j'aurais fait, à sa place.

--Non, cela ne se peut pas, j'ai foi en vous, je vous respecte trop, je jure que cela ne se peut pas.

--Ne jurez pas! J'ai été bien près de faire comme elle... J'ai de la peine, de détruire la bonne idée que vous avez de moi. Mais il faut que vous appreniez un peu à nous connaître, si vous ne voulez pas être injuste.--Oui, j'ai été à deux doigts d'une folie pareille. Et si je ne l'ai point faite, vous y êtes pour quelque chose. Il y a de cela deux ans. J'étais dans une période de tristesse qui me rongeait. Je me disais que je ne servais à rien, que personne ne tenait à moi, que personne n'avait besoin de moi, que mon mari aurait pu se passer de moi, que c'était pour rien que j'avais vécu... J'étais sur le point de me sauver, de faire Dieu sait quoi! Je suis montée chez vous... Est-ce que vous vous souvenez?... Vous n'avez pas compris pourquoi je venais. Je venais vous faire mes adieux... Et puis, je ne sais pas ce qui s'est passé, je ne sais pas ce que vous m'avez dit, je ne me rappelle plus exactement... mais je sais qu'il y a certains mots de vous... (vous ne vous doutiez pas...) ... ils m'ont été une lumière... Il suffisait de la moindre chose, a ce moment, pour me perdre ou me sauver... Quand je suis sortie de chez vous, je suis rentrée chez moi, je me suis enfermée, j'ai pleuré tout le jour... Et après, c'était bien: la crise était passée.

--Et aujourd'hui, demanda Christophe, vous le regrettez?

--Aujourd'hui? dit-elle. Ah! si j'avais fait cette folie, je serais au fond de la Seine. Je n'aurais pu supporter cette honte, et le mal que j'aurais fait à mon pauvre homme.

--Alors, vous êtes heureuse?

--Oui, autant qu'on peut être heureux, en cette vie. C'est une chose si rare, d'être deux qui se comprennent, qui s'estiment, qui savent qu'ils sont sûrs l'un de l'autre, non par une simple croyance d'amour qui est souvent une illusion, mais par l'expérience d'années passées ensemble, d'années grises, médiocres, même avec--surtout avec le souvenir de ces dangers que l'on a surmontés. À mesure que l'on vieillit, cela devient meilleur.

Elle se tut, et brusquement rougit.

--Mon Dieu, comment ai-je pu raconter?... Qu'est-ce que j'ai fait?... Oubliez, Christophe, je vous en prie! Personne ne doit savoir...

--Ne craignez rien, dit Christophe, en lui serrant la main. C'est une chose sacrée.

Mme Arnaud, malheureuse d'avoir parlé, se détourna un moment. Puis, elle dit:

--Je n'aurais pas dû vous raconter... Mais, voyez-vous, c'était pour vous montrer que même dans les ménages les plus unis, même chez les femmes... que vous estimez, Christophe..., il y a de ces heures, non pas seulement d'aberration, comme vous dites, mais de souffrance réelle, intolérable, qui peuvent conduire à des folies et détruire toute une vie, voire deux. Il ne faut pas être trop sévère. On se fait bien souffrir, même quand on s'aime le mieux.

--Faut-il donc vivre seuls, chacun de son côté?

--C'est encore pis pour nous. La vie de la femme qui doit vivre seule, lutter comme l'homme (et souvent contre l'homme), est quelque chose d'affreux, dans une société qui n'est pas faite à cette idée, et qui y est, en grande partie, hostile...

Elle resta silencieuse, le corps légèrement penché en avant, les yeux fixés sur la flamme du foyer; puis, elle reprit doucement, de sa voix un peu voilée, qui hésitait par instants, s'arrêtait, puis continuait son chemin: