Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies

Part 34

Chapter 343,834 wordsPublic domain

Il s'entêta pourtant, donnant congé de son appartement plein de souvenirs pour lui, afin d'en prendre un autre moins coûteux,--vendant divers objets, dont aucun, à sa surprise, n'avait de valeur,--s'endettant, recourant à l'obligeance de Mooch, malheureusement fort dépourvu alors et malade, cloué chez lui par des rhumatismes,--cherchant un autre éditeur, et partout se heurtant à des conditions aussi léonines que celles de Hecht, ou même à des refus.

C'était le temps où les attaques contre lui étaient le plus vives dans la presse musicale. Un des principaux journaux parisiens était particulièrement acharné; quelqu'un de ses rédacteurs, qui ne signait point de son nom, l'avait pris comme tête de Turc: pas de semaine qu'il ne parût dans les _Echos_ quelque note perfide pour le rendre ridicule. Le critique musical achevait l'œuvre de son confrère masqué: le moindre prétexte lui était bon pour exprimer son animosité. Ce n'étaient encore que les premières escarmouches: il promettait d'y revenir, et de procéder sous peu à une exécution en règle. Ils ne se pressaient point, sachant qu'aucune accusation précise ne vaut pour le public une suite d'insinuations obstinément répétées. Ils jouaient avec Christophe, comme le chat avec la souris. Christophe, à qui les articles étaient envoyés, les méprisait, mais ne laissait pas d'en souffrir. Cependant, il se taisait; et, au lieu de répondre--(l'aurait-il pu, même s'il l'avait voulu?)--il s'obstinait dans sa lutte d'amour-propre inutile et disproportionnée avec son éditeur. Il y perdait son temps, ses forces, son argent, et ses seules armes, puisque de gaieté de cœur, il prétendait renoncer à la publicité que Hecht faisait à sa musique.

Brusquement, tout changea. L'article annoncé dans le journal ne parut point. Les insinuations se turent. La campagne s'arrêta net. Bien plus: deux ou trois semaines après, le critique du journal publiait, d'une façon incidente, quelques lignes élogieuses, qui semblaient attester que la paix était faite. Un grand éditeur de Leipzig écrivit à Christophe pour lui offrir de publier ses œuvres; et le traité fut conclu à des conditions avantageuses. Une lettre flatteuse, qui portait le cachet de l'ambassade d'Autriche, exprima à Christophe le désir qu'on avait d'introduire certaines de ses compositions sur les programmes des soirées de gala, données à l'ambassade. Philomèle, que patronnait Christophe, fut priée de se faire entendre à une de ces soirées; et aussitôt après, elle fut partout demandée dans les salons aristocratiques de la colonie allemande et italienne de Paris. Christophe lui-même, qui ne put se dispenser de venir à un des concerts, trouva le meilleur accueil auprès de l'ambassadeur. Cependant, quelques mots d'entretien lui montrèrent que son hôte, assez peu musicien, ne connaissait rien de ses œuvres. D'où venait donc cet intérêt subit? Une invisible main semblait veiller sur lui, écarter les obstacles, lui aplanir la route. Christophe s'informa. L'ambassadeur fit allusion à deux amis de Christophe, le comte et la comtesse Berény, qui avaient une grande sympathie pour lui. Christophe ignorait jusqu'à leur nom; et le soir qu'il vint à l'ambassade, il n'eut pas l'occasion de leur être présenté. Il n'insista pas pour les connaître. Il traversait une période de dégoût des hommes, où il faisait aussi peu fond sur ses amis que sur ses ennemis: amis et ennemis étaient également incertains; un souffle les changeait; il fallait apprendre à s'en passer, et dire, comme ce vieux homme du XVIIe siècle:

«_Dieu m'a donne des amis; il me les a ôtés. Ils m'ont laissé. Je les laisse, et n'en fais point mention._»

Depuis qu'il avait quitté la maison d'Olivier, Olivier ne lui avait plus donné signe de vie; tout semblait fini entre eux. Christophe ne tenait pas à faire des amitiés nouvelles. Il se représentait le comte et la comtesse Bérény, à l'image de tant de snobs qui se disaient ses amis; et il ne fit rien pour les rencontrer. Il les eût plutôt fuis.

C'était Paris tout entier qu'il eût voulu fuir. Il avait besoin de se réfugier, pour quelques semaines, dans une solitude amie. S'il avait pu se retremper, quelques jours, seulement quelques jours, dans son pays natal! Peu à peu, cette pensée devenait un désir maladif. Il voulait revoir son fleuve, son ciel, la terre de ses morts. Il fallait qu'il les revît. Il ne le pouvait point, sans risquer sa liberté: il était toujours sous le coup de l'arrêt lancé contre lui, lors de sa fuite d'Allemagne. Mais il se sentait prêt à toutes les folies pour rentrer, ne fût-ce qu'un seul jour.

Par bonheur, il en parla à un de ses nouveaux protecteurs. Comme un jeune attaché à l'ambassade d'Allemagne, rencontré à la soirée où l'on donnait ses œuvres, lui disait que son pays était fier d'un musicien tel que lui, Christophe répondit amèrement:

--Il est si fier de moi qu'il me laissera mourir à sa porte, sans m'ouvrir.

Le jeune diplomate se fit expliquer la situation; et, quelques jours après, il revint voir Christophe, et lui dit:

--On s'intéresse à vous en haut lieu. Un très grand personnage, qui a seul pouvoir pour suspendre les effets du jugement qui pèse sur vous, a été mis au courant de votre situation; et il daigne en être touché. Je ne sais pas comment votre musique a pu lui plaire: car--(entre nous)--il n'a pas le goût fort bon; mais il est intelligent, et il a le cœur généreux. Sans qu'il soit possible de lever, pour le moment, l'arrêt rendu contre vous, on consent à fermer les yeux, si vous voulez passer quarante-huit heures dans votre ville, pour revoir les vôtres. Voici un passeport. Vous le ferez viser, à l'arrivée et au départ. Soyez prudent, et n'attirez pas l'attention.

Christophe revit encore une fois sa terre. Il passa les deux jours qui lui étaient accordés, ne s'entretenant qu'avec elle et ceux qui étaient en elle. Il vit la tombe de sa mère. L'herbe y poussait; mais des fleurs y avaient été déposées récemment. Côte à côte dormaient le père et le grand-père. Il s'assit à leurs pieds. La tombe était adossée au mur d'enceinte. Un châtaignier qui poussait de l'autre côté, dans le chemin creux, l'ombrageait. Par-dessus le mur bas, on voyait les moissons dorées, où le vent tiède faisait passer des ondulations molles; le soleil régnait sur la terre assoupie; on entendait le cri des cailles dans les blés, et sur les tombes la douce houle des cyprès. Christophe était seul et rêvait. Son cœur était calme. Assis, les mains jointes autour du genou, et le dos appuyé au mur, il regardait le ciel. Ses yeux se fermèrent, un moment. Comme tout était simple! Il se sentait chez lui, parmi les siens. Il se tenait auprès d'eux, la main dans la main. Les heures s'écoulaient. Vers le soir, des pas firent crier le sable des allées. Le gardien passa, regarda Christophe assis. Christophe lui demanda qui avait mis les fleurs. L'homme répondit que la fermière de Buir passait, une ou deux fois par an.

--Lorchen? dit Christophe.

Ils causèrent.

--Vous êtes le fils? dit l'homme.

--Elle en avait trois, dit Christophe.

--Je parle de celui de Hambourg. Les autres ont mal tourné.

Christophe, la tête un peu renversée en arrière, immobile, se taisait. Le soleil descendait.

--Je vais fermer, dit le gardien.

Christophe se leva, et fit lentement avec lui le tour du cimetière. Le gardien faisait les honneurs de chez lui. Christophe s'arrêtait pour lire les noms inscrits. Que de gens de sa connaissance il retrouvait là, réunis! Le vieux Euler,--son gendre,--plus loin, des camarades d'enfance, de petites filles avec qui il avait joué,--et là, un nom qui lui remua le cœur: Ada... Paix sur tous...

Les flammes du couchant ceinturaient le tranquille horizon. Christophe sortit. Il se promena longtemps encore dans les champs. Les étoiles s'allumaient...

Le lendemain, il revint et, de nouveau, passa l'après-midi à sa place de la veille. Mais le beau calme silencieux de la veille s'était animé. Son cœur chantait un hymne insouciant et heureux. Assis sur la margelle de la tombe, il écrivit sur ses genoux, au crayon, dans un carnet de notes, le chant qu'il entendait. Le jour ainsi passa. Il lui semblait qu'il travaillait dans sa petite chambre d'autrefois, et que la maman était là, de l'autre côté de la cloison. Quand il eut fini et qu'il fallut partir,--il était déjà à quelques pas de la tombe,--il se ravisa, il revint, et enfouit le carnet dans l'herbe, sous le lierre. Quelques gouttes de pluie commençaient à tomber. Christophe pensa:

--Il sera vite effacé. Tant mieux!... Pour toi seule. Pour nul autre.

Il revit aussi le fleuve, les rues familières, où tant de choses étaient changées. Aux portes de la ville, sur les promenades des anciens bastions, un petit bois d'acacias qu'il avait vu planter avait conquis la place, étouffait les vieux arbres. En longeant le mur qui bordait le jardin des De Kerich, il reconnut la borne sur laquelle il grimpait, lorsqu'il était gamin, pour regarder dans le parc; et il fut étonné de voir comme la rue, le mur, le jardin étaient devenus petits. Devant la grille d'entrée, il s'arrêta un moment. Il continuait son chemin, quand une voiture passa. Machinalement, il leva les yeux; et ses yeux rencontrèrent ceux d'une jeune dame, fraîche, grasse, réjouie, qui l'examinait curieusement. Elle fit une exclamation de surprise. À son geste, la voiture s'arrêta. Elle dit:

--Monsieur Krafft!

Il s'arrêta.

Elle dit en riant:

--Minna...

Il courut à elle, presque aussi troublé qu'au jour de la première rencontre[8]. Elle était avec un monsieur, grand, gros, chauve, aux moustaches relevées d'un air vainqueur, qu'elle présenta: «_Herr Reichsgerichtsrat_ von Brombach»,--son mari. Elle voulut que Christophe entrât à la maison. Il cherchait à s'excuser. Mais Minna s'exclamait:

--«Non, non, il devait venir, venir dîner.»

Elle parlait très fort et très vite, et, sans attendre les questions, déjà racontait sa vie. Christophe, abasourdi par sa volubilité et par son bruit, n'entendait qu'à moitié, et il la regardait. C'était là sa petite Minna! Elle était florissante, robuste, rembourrée de toutes parts, une jolie peau, un teint de rose, mais les traits élargis, particulièrement le nez solide et bien nourri. Les gestes, les manières, les gentillesses étaient restées les mêmes; mais le volume avait changé.

Cependant, elle ne cessait de parler: elle racontait à Christophe les histoires de son passé, ses histoires intimes, la façon dont elle avait aimé son mari et dont son mari l'avait aimée. Christophe était gêné. Elle avait un optimisme sans critique, qui lui faisait trouver parfait et supérieur aux autres,--(du moins quand elle était en présence des autres),--sa ville, sa maison, sa famille, son mari, et elle-même. Elle disait de son mari, et devant lui, qu'il était «l'homme le plus grandiose qu'elle eût jamais vu», qu'il y avait en lui «une force surhumaine». «L'homme le plus grandiose» tapotait en riant les joues de Minna, et déclarait à Christophe qu'elle était «une femme hautement éminente». Il semblait que monsieur le _Reichsgerichtsrat_ fût au courant de la situation de Christophe, et qu'il ne sût au juste s'il devait le traiter avec égards ou sans égards, vu sa condamnation d'une part, et, de l'autre, vu l'auguste protection qui le couvrait; il prit le parti de mélanger les deux manières. Pour Minna, elle parlait toujours. Quand elle eut abondamment parlé d'elle à Christophe, elle parla de lui; elle le harcela de questions aussi intimes que l'avaient été les réponses aux questions supposées, qu'il ne lui avait point faites. Elle était ravie de revoir Christophe; elle ne connaissait rien de sa musique; mais elle savait qu'il était connu; elle était flattée qu'il l'eût aimée,--(et qu'elle l'eût refusé).--Elle le lui rappela, en plaisantant, sans beaucoup de délicatesse. Elle lui demanda un autographe pour son album. Elle l'interrogea avec insistance sur Paris. Elle manifestait pour cette ville autant de curiosité que de mépris. Elle prétendait la connaître, ayant vu les Folies-Bergère, l'Opéra, Montmartre et Saint-Cloud. D'après elle, les Parisiennes étaient des cocottes, de mauvaises mères, qui avaient le moins possible d'enfants et ne s'en occupaient point, les laissant au logis pour aller au théâtre ou dans les lieux de plaisir. Elle n'admettait point qu'on la contredît. Au cours de la soirée, elle voulut que Christophe jouât un morceau de piano. Elle le trouva charmant. Mais au fond, elle admirait autant le jeu de son mari.

Christophe eut le plaisir de revoir la mère de Minna, Mme de Kerich. Il avait conservé pour elle une secrète tendresse, parce qu'elle avait été bonne pour lui. Elle n'avait rien perdu de sa bonté, et elle était plus naturelle que Minna; mais elle témoignait toujours à Christophe cette petite ironie affectueuse qui l'irritait jadis. Elle en était restée au point où il l'avait laissée; elle aimait les mêmes choses; et il ne lui semblait pas admissible qu'on pût faire mieux, ni autrement; elle opposait le Jean-Christophe d'autrefois au Jean-Christophe d'aujourd'hui; et elle préférait le premier.

Autour d'elle, personne n'avait changé d'esprit, que Christophe. L'immobilité de la petite ville, son étroitesse d'horizon, lui étaient pénibles. Ses hôtes passèrent une partie de la soirée à l'entretenir de commérages sur le compte de gens qu'il ne connaissait pas. Ils étaient à l'affût des ridicules de leurs voisins, et ils décrétaient ridicule tout ce qui différait d'eux. Cette curiosité malveillante, perpétuellement occupée de riens, finissait par causer à Christophe un malaise insupportable. Il essaya de parler de sa vie, à l'étranger. Mais tout de suite, il se heurta à l'impossibilité de leur faire sentir cette civilisation française, dont il avait souffert, et qui lui devenait chère, en ce moment qu'il la représentait dans son propre pays,--ce libre esprit latin, dont la première loi est l'intelligence: comprendre le plus possible, au risque de faire bon marché de la «moralité». Il retrouvait chez ses hôtes, et surtout chez Minna, cet esprit orgueilleux, qui l'avait blessé autrefois, mais dont il avait perdu le souvenir,--orgueilleux par faiblesse autant que par vertu,--cette honnêteté sans charité, fière de sa vertu, et méprisante des défaillances qu'elle ne pouvait pas connaître, le culte du comme-il-faut, le dédain scandalisé des supériorités «irrégulières». Minna avait une assurance tranquille et sentencieuse d'avoir toujours raison. Aucune nuance dans sa façon de juger les autres. Elle ne se souciait pas de les comprendre, elle n'était occupée que d'elle-même. Son égoïsme se badigeonnait d'une vague teinture métaphysique. Il était constamment question de son «moi», du développement de son «moi». Elle était peut-être une bonne femme, et capable d'aimer. Mais elle s'aimait trop. Surtout, elle se respectait trop. Elle avait l'air de dire perpétuellement le _Pater_ et l'_Ave_ devant son «moi». On avait le sentiment qu'elle eût cessé totalement d'aimer, et pour toujours, l'homme qu'elle aimait le mieux, s'il eût manqué un seul instant--(l'aurait-il regretté mille fois, par la suite),--au respect dû envers la dignité de son «moi»... Au diable ton «moi»! Pense donc un peu au «toi»!...

Cependant, Christophe ne la voyait pas avec des yeux sévères. Lui qui était si irritable à l'ordinaire, il l'écoutait parler avec une patience archangélique. Il se défendait de la juger. Il l'entourait, comme d'une auréole, du religieux souvenir de son enfance; et il s'obstinait à rechercher en elle l'image de la petite Minna. Il n'était pas impossible de la reconnaître en certains de ses gestes; le timbre de sa voix avait certaines sonorités qui réveillaient des échos émouvants. Il s'absorbait en eux, se taisant, n'écoutant pas les paroles qu'elle disait, ayant l'air d'écouter, ne cessant de lui témoigner un respect attendri. Mais il avait du mal à concentrer son esprit: elle faisait trop de bruit; elle l'empêchait d'entendre Minna. À la fin, il se leva, un peu las:

--Pauvre petite Minna! Ils voudraient me faire croire que tu es là, dans cette belle grosse personne, qui crie fort et qui m'ennuie. Mais je sais bien que non. Allons-nous-en, Minna. Qu'avons-nous à faire de ces gens?

Il s'en alla, leur laissant croire qu'il reviendrait le lendemain. S'il avait dit qu'il repartait, le soir, ils ne l'eussent point lâché jusqu'à l'heure du train. Dès les premiers pas dans la nuit, il retrouva l'impression de bien-être qu'il avait, avant d'avoir rencontré la voiture. Le souvenir de la soirée importune s'effaça, comme d'un coup d'éponge: il n'en resta plus rien; la voix du Rhin noya tout. Il allait sur le bord, du côté de la maison où il était né. Il n'eut pas de peine à la reconnaître. Les volets étaient fermés; on dormait. Christophe s'arrêta au milieu de la route; il lui semblait que s'il frappait à la porte, les fantômes connus lui ouvriraient. Il pénétra dans le pré, autour de la maison, près du fleuve, à l'endroit où il allait causer jadis avec Gottfried, le soir. Il s'assit. Et les jours passés revécurent. Et la chère petite fille qui avait bu avec lui le rêve du premier amour était ressuscitée. Ils revivaient ensemble la jeune tendresse, et ses douces larmes et ses espoirs infinis. Et il se dit, avec un sourire de bonhomie:

--La vie ne m'a rien appris. J'ai beau savoir... j'ai beau savoir... J'ai toujours les mêmes illusions.

Qu'il est bon d'aimer et de croire intarissablement! Tout ce que touche l'amour est sauvé de la mort.

--Minna, qui es avec moi,--avec moi, pas avec l'autre,... Minna, qui ne vieilliras jamais!...

La lune, voilée, sortit des nuages, et sur le dos du fleuve fit luire des écailles d'argent. Christophe eut l'impression que le fleuve ne passait pas jadis aussi près du tertre où il était assis. Il s'approcha. Oui, il y avait là naguère, au delà de ce poirier, une langue de sable, une petite pente gazonnée, où il avait joué bien des fois. Le fleuve les avait rongées; il avançait, léchant les racines du poirier. Christophe eut un serrement de cœur. Il revint vers la gare. De ce côté, un nouveau quartier,--maisons pauvres, chantiers en construction, grandes cheminées d'usines,--commençait à s'élever. Christophe songea au bois d'acacias qu'il avait vu, dans l'après-midi, et il pensa:

--Là aussi, le fleuve ronge...

La vieille ville, endormie dans l'ombre, avec tout ce qu'elle renfermait, vivants et morts, lui fut plus chère encore: car il la sentit menacée...

_Hostis habet muros..._

Vite, sauvons les nôtres! La mort guette tout ce que nous aimons. Hâtons-nous de graver le visage qui passe, sur le bronze éternel. Arrachons aux flammes le trésor de la patrie, avant que l'incendie dévore le palais de Priam...

Christophe monta dans le train, qui partit, comme un homme qui fuit devant l'inondation. Mais pareil à ceux-là qui sauvaient du naufrage de leur ville les dieux de la cité, Christophe emportait en lui l'étincelle d'amour qui avait jailli de sa terre, et l'âme sacrée du passé.

Jacqueline et Olivier s'étaient rapprochés, pour un temps. Jacqueline avait perdu son père. Cette mort l'avait profondément remuée. En présence du malheur véritable, elle sentit la misérable niaiserie des autres douleurs; et la tendresse que lui témoignait Olivier ranima son affection pour lui. Elle se trouvait ramenée, de quelques années en arrière, aux tristes jours qui avaient suivi la mort de la tante Marthe, et qui avaient été suivis des jours bénis d'amour. Elle se disait qu'elle était ingrate envers la vie et qu'il fallait lui savoir gré de ne pas vous prendre le peu qu'elle vous avait donné. Ce peu, dont le prix lui était révélé, elle le serrait jalousement contre elle. Un éloignement momentané de Paris, que le médecin avait prescrit pour la distraire de son deuil, un voyage qu'elle fit avec Olivier, une sorte de pèlerinage aux lieux où ils s'étaient aimés pendant la première année de leur mariage, acheva de l'attendrir. Dans la mélancolie de retrouver, au détour du chemin, la chère figure de l'amour, qu'on croyait disparu, et de la voir passer, et de savoir qu'elle disparaîtrait de nouveau,--pour combien de temps? pour toujours, peut-être?--ils l'étreignaient avec une passion désespérée...

--Reste, reste avec nous!

Mais ils savaient bien qu'ils allaient le perdre...

Quand Jacqueline revint à Paris, elle sentait tressaillir dans son corps une petite vie nouvelle, allumée par l'amour. Mais l'amour était déjà passé. Le fardeau qui s'appesantissait en elle ne la rattachait pas à Olivier. Elle n'en éprouvait point la joie qu'elle attendait. Elle s'interrogeait avec inquiétude. Naguère, quand elle se tourmentait, souvent elle avait pensé que la venue d'un petit enfant serait le salut pour elle. Le petit enfant était là, le salut n'était pas venu. Cette pliante humaine qui enfonçait ses racines dans sa chair, elle la sentait avec effroi pousser, boire son sang. Elle restait des journées, absorbée, écoutant, le regard perdu, tout son être aspiré par l'être inconnu qui avait pris possession d'elle. C'était un bourdonnement vague, doux, endormant, angoissant. Elle se réveillait en sursauts de cette torpeur,--moite de sueur, frissonnante, avec un éclair de révolte. Elle se débattait contre le filet où la nature l'avait prise. Elle voulait vivre, elle voulait être libre, il lui semblait que la nature l'avait dupée. Puis, elle avait honte de ces pensées, elle se trouvait monstrueuse, elle se demandait si elle était donc plus mauvaise, ou autrement faite que les autres femmes. Et peu à peu, elle s'apaisait de nouveau, engourdie comme un arbre, dans la sève et le rêve du fruit vivant qui mûrissait en ses entrailles. Qu'allait-il être?...

Lorsqu'elle entendit son premier cri à la lumière, lorsqu'elle vit ce petit corps pitoyable et touchant, tout son cœur se fondit. Elle connut, en une minute d'éblouissement, cette glorieuse joie de la maternité, la plus puissante qui soit au monde: avoir créé de sa souffrance un être de sa chair, un homme. Et la grande vague d'amour qui remue l'univers l'étreignit de la tête aux pieds, la roula, la souleva jusqu'aux cieux... Ô Dieu, la femme qui crée est ton égale; et tu ne connais pas une joie pareille à la sienne: car tu n'as pas souffert...

Puis, la vague retomba; et l'âme retoucha le fond.

Olivier, tremblant d'émotion, se penchait sur l'enfant; et, souriant à Jacqueline, il tâchait de comprendre quel lien de vie mystérieux il y avait entre eux deux et cet être misérable encore à peine humain. Tendrement, avec un peu de dégoût, l'effleura de ses lèvres cette petite tête jaune et ridée. Jacqueline le regardait: jalousement, elle le repoussa; elle saisit l'enfant, et le serra contre son sein, elle le couvrit de baisers. L'enfant cria, elle le rendit; et, la tête tournée contre le mur, elle pleura. Olivier vint vers elle, l'embrassa, but ses larmes; elle l'embrassa aussi, et se força à sourire; puis, elle demanda qu'on la laissât se reposer, avec l'enfant près d'elle... Hélas! qu'y faire, lorsque l'amour est mort? L'homme, qui livre à l'intelligence plus de la moitié de soi-même, ne perd jamais un sentiment fort, sans en conserver dans son cerveau une trace, une idée. Il peut ne plus aimer, il ne peut pas oublier qu'il a aimé. Mais la femme qui a aimé, sans raison, tout entière, et qui cesse d'aimer, sans raison, tout entière, qu'y peut-elle? Vouloir? Se faire illusion? Et quand elle est trop faible pour vouloir, trop vraie pour se faire illusion?...

Jacqueline, accoudée sur son lit, regardait l'enfant avec une tendre pitié. Qu'était-il? Quel qu'il fût, il n'était pas d'elle tout entier. Il était aussi «l'autre». Et «l'autre», elle ne l'aimait plus. Pauvre petit! Cher petit! Elle s'irritait contre cet être qui voulait la rattacher à un passé mort; et, se penchant sur lui, elle l'embrassait, elle l'embrassait...