Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies

Part 32

Chapter 323,902 wordsPublic domain

--J'ai lu, dit-elle, que les acteurs ne sentent rien. Et, en vérité, ceux que je vois sont de grands enfants vaniteux, qui ne sont guère tourmentés que de petites questions d'amour-propre. Je ne sais pas si ce sont eux qui ne sont pas de vrais comédiens, ou si c'est moi. Je crois bien que c'est moi. En tout cas, je paye pour les autres.

Elle s'arrêta de parler. Il était trois heures de la nuit. Elle se leva pour partir. Christophe lui dit d'attendre au matin, pour rentrer; il lui proposa de s'étendre sur son lit. Elle préféra rester dans le fauteuil près du feu éteint, continuant de causer, dans le silence de la maison.

--Vous serez fatiguée demain.

--J'ai l'habitude. Mais vous... Que faites-vous demain?

--Je suis libre. Une leçon vers onze heures... Et puis, je suis solide.

--Raison de plus pour solidement dormir.

--Oui, je dors comme une masse. Pas de peine qui y résiste. Je suis furieux parfois de si bien dormir. Tant d'heures perdues!... Je suis enchanté de me venger du sommeil, pour une fois, de lui voler une nuit.

Ils continuèrent de causer, à mi-voix, avec de longs silences. Et Christophe s'endormit. Françoise sourit, lui appuya la tête, pour qu'il ne tombât point... Elle rêvassait, assise près de la fenêtre, et regardant le jardin obscur, qui bientôt s'éclaira. Vers sept heures, elle éveilla doucement Christophe, et lui dit au revoir.

Dans le cours du mois, elle revint, à des heures où Christophe était sorti: elle trouva porte close. Christophe lui remit une clef de l'appartement, afin qu'elle pût entrer, quand elle voudrait. Plus d'une fois en effet, elle vint lorsque Christophe n'était pas là. Elle laissait sur la table un petit bouquet de violette, ou quelques mots sur une feuille de papier, un griffonnage, un croquis, une caricature,--comme signe de son passage.

Et un soir, au sortir du théâtre, elle vint chez Christophe, pour renouveler leur bonne causerie. Elle le trouva au travail; ils causèrent. Dès les premiers mots, ils sentirent qu'ils n'étaient ni l'un ni l'autre dans les dispositions bienfaisantes de la dernière fois. Elle voulut repartir; mais il était trop tard. Non que Christophe l'en empêchât. C'était sa volonté à elle qui ne le lui permettait plus. Ils restèrent donc, sentant le désir qui montait.

Et ils se prirent.

À la suite de cette nuit, elle disparut, pour des semaines. Lui, en qui cette nuit avait rallumé une ardeur sensuelle, qui depuis des mois dormait, il ne put se passer d'elle. Elle lui avait fait défense de venir dans sa maison; il alla au théâtre. Il était aux dernières places, caché; et il était brûlé d'amour et d'émotion; il frissonnait jusqu'aux moelles; la fièvre tragique qu'elle mettait à ses rôles le consumait avec elle. Il finit par lui écrire:

--«Mon amie, vous m'en voulez donc? Pardonnez moi, si je vous ai déplu.»

Au reçu de cet humble mot, elle accourut chez lui, elle se jeta dans ses bras.

--C'eût été mieux de rester bons amis, simplement. Mais puisque c'était impossible, inutile de résister à l'inévitable. Advienne que pourra!

Ils mêlèrent leur vie. Chacun d'eux conservait pourtant son appartement et sa liberté. Françoise eût été incapable de se plier à une cohabitation régulière avec Christophe. D'ailleurs, sa situation ne s'y prêtait guère. Elle venait chez Christophe, passait avec lui une partie des journées et des nuits; mais chaque jour, elle retournait chez elle, et elle y passait aussi des nuits.

Pendant les mois de vacances, où le théâtre était fermé, ils louèrent ensemble une maison, aux environs de Paris, du côté de Gif. Ils y vécurent des jours heureux, malgré quelques voiles de tristesse. Jours de confiance et de travail. Ils avaient une belle chambre claire, haut perchée, avec un large horizon libre, au-dessus des champs. La nuit, par les carreaux, ils voyaient, de leur lit, les ombres étranges des nuages passer sur le ciel d'une clarté mate et sombre. Dans les bras l'un de l'autre, à demi endormis, ils entendaient les grillons ivres de joie chanter, les pluies d'orage tomber; l'haleine de la terre d'automne--chèvrefeuille, clématite, glycine, herbe fauchée,--pénétrait la maison et leurs corps. Silence de la nuit. Sommeil à deux. Silence. Très loin, les aboiements des chiens. Chants des coqs. L'aube point. L'angélus grêle tinte au clocher lointain, dans le petit-jour gris et froid, qui fait frissonner les corps dans la tiédeur du nid et les fait se serrer plus amoureusement. Réveil des cris d'oiseaux dans la treille agrippée au mur. Christophe ouvre les yeux, retient son souffle, et, le cœur attendri, regarde auprès de lui le cher visage las de l'amie endormie, et sa pâleur d'amour...

Leur amour n'était point une passion égoïste. C'était une amitié profonde, où le corps voulait aussi sa part. Ils ne se gênaient pas. Chacun travaillait, de son côté. Le génie de Christophe, sa bonté, sa trempe morale, étaient chers à Françoise. Elle se sentait son aînée en certaines choses, et elle en avait un plaisir maternel. Elle regrettait de ne rien comprendre à ce qu'il jouait: elle était fermée à la musique, sauf à de rares moments où elle était prise d'une émotion sauvage, qui tenait moins à la musique qu'aux passions qu'il imprégnaient alors, elle et tout ce qui l'entourait, le paysage, les gens, les couleurs et les sons. Mais elle n'en sentait pas moins le génie de Christophe au travers de cette langue mystérieuse qu'elle ne comprenait pas. C'était comme si elle voyait jouer un grand acteur, en une langue étrangère. Son génie propre en était ravivé. Et Christophe, quand il créait une œuvre, projetait ses pensées, incarnait ses passions dans cette femme, sous cette forme adorée; et il les voyait plus belles qu'elles n'étaient en lui. Richesse inappréciable que l'intimité d'une telle âme, si féminine, faible, bonne, cruelle, et géniale par éclairs. Elle lui apprit beaucoup sur la vie et les hommes, sur les femmes, qu'il connaissait bien mal, et qu'elle jugeait avec une clairvoyance aiguë. Surtout, il lui dut de comprendre mieux le théâtre; elle le fit pénétrer dans l'esprit de cet art admirable, le plus parfait des arts, le plus sobre, le plus plein. Elle lui révéla cet instrument magique du rêve humain; elle lui apprit qu'il ne fallait pas écrire pour soi seul, comme c'était sa tendance,--(la tendance de trop d'artistes, qui, à l'exemple de Beethoven, se refusent à écrire «_pour un sacré violon, lorsque l'Esprit leur parle_»).--Un grand poète dramatique ne rougit pas de travailler pour une scène précise, et d'adapter sa pensée aux acteurs dont il dispose; il ne croit pas se rapetisser ainsi: car il sait que s'il est beau de rêver, il est grand de réaliser. Le théâtre, comme la fresque, c'est l'art à sa juste place,--l'art vivant.

Les pensées que Françoise exprimait ainsi s'accordaient avec celles de Christophe, qui tendait, à ce moment de sa carrière, vers un art collectif, en communion avec les autres hommes. L'expérience de Françoise lui faisait saisir la collaboration mystérieuse qui se tresse entre le public et l'acteur. Si réaliste que fût Françoise, et dénuée d'illusions, elle percevait ce pouvoir de suggestion réciproque, ces ondes de sympathie qui relient l'acteur à la foule, ce silence puissant des milliers d'âmes d'où jaillit la voix de l'interprète unique. Certes, elle ne le ressentait que par lueurs intermittentes, rarissimes, jamais renouvelées pour une même pièce, aux mêmes endroits. Le reste du temps, c'était le métier sans âme, le mécanisme intelligent et froid. Mais ce qui compte, c'est l'exception,--l'éclair, qui, l'espace d'une seconde, illumine le gouffre, l'âme commune aux millions d'êtres dont la force s'exprime en un seul.

C'était cette âme commune, que devait incarner le grand artiste. Son idéal était le vivant objectivisme de l'aède, qui se dépouille de soi, pour vêtir les passions collectives qui soufflent sur le monde. Françoise en éprouvait d'autant plus le besoin qu'elle était incapable de ce désintéressement: car elle se jouait toujours elle-même.--La floraison désordonnée du lyrisme individuel a, depuis un siècle et demi, quelque chose de maladif. La grandeur morale consiste à beaucoup sentir et à beaucoup dominer, à être sobre de discours et chaste avec sa pensée, à ne la point étaler, à parler d'un regard, d'une parole profonde, sans exagérations d'enfant, sans effusions de femme, pour ceux qui savent comprendre à demi-mot, pour les hommes. La musique moderne qui parle tant de soi et fait à tout venant ses confidences indiscrètes est un manque de pudeur et un manque de goût. Elle ressemble à ces malades qui ne se lassent point de parler de leurs maladies aux autres, avec des détails répugnants et risibles. Françoise, qui n'était pas musicienne, n'était pas loin de voir un signe de décadence dans le développement de la musique aux dépens de la poésie, comme un polype qui la dévore. Christophe protestait; mais, à la réflexion, il se demandait s'il n'y avait pas là quelque vrai. Les premiers _lieder_ écrits sur des poésies de Gœthe étaient sobres et exacts; bientôt Schubert y mêle sa sentimentalité romanesque; Schumann, ses langueurs de petite demoiselle; et, jusqu'à Hugo Wolf, le mouvement s'accentue vers une déclamation appuyée, des analyses indécentes, une prétention de ne plus laisser un seul recoin de son âme sans lumière. Tout voile est déchiré sur les mystères du cœur. Ce qui était dit sobrement par un Sophocle drapé du Latran, est hurlé par des Ménades impudiques, qui montrent leur nudité.

Christophe avait un peu honte de cet art, dont il se sentait lui-même contaminé; et, sans vouloir revenir au passé,--(désir absurde et contre nature),--il se retrempait dans l'âme des maîtres qui avaient eu la discrétion hautaine de leur pensée et le sens d'un grand art collectif: il relisait Hændel, qui, dédaigneux du piétisme larmoyant de sa race, écrivait ses _Anthems_ colossaux et ses oratorios épiques, chants des peuples pour des peuples. Le difficile était de trouver des sujets d'inspiration qui pussent, comme la Bible au temps de Hændel, éveiller des émotions communes chez les peuples d'aujourd'hui. L'Europe d'aujourd'hui n'avait plus un livre commun: pas un poème, pas une prière, pas un acte de foi qui fût le bien de tous. Ô honte qui devrait écraser tous les écrivains, les artistes, les penseurs d'aujourd'hui! Pas un n'a écrit, pas un n'a pensé pour tous. Le seul Beethoven a laissé quelques pages d'un nouvel Évangile consolateur; mais les musiciens seuls peuvent le lire, et la plupart des hommes ne l'entendront jamais. Wagner a tenté d'élever sur la colline de Bayreuth un art religieux, qui relie tous les hommes. Mais sa grande âme était trop marquée de toutes les tares de la musique et de la pensée décadentes de son temps: sur la colline sacrée, ce ne sont pas les pêcheurs de Galilée qui sont venus, ce sont les pharisiens.

Christophe sentait bien ce qu'il fallait faire; mais il lui manquait un poète, il devait se suffire à lui-même, se restreindre à la seule musique. Et la musique, quoi qu'on dise, n'est pas une langue universelle: il faut l'arc des mots pour faire pénétrer la flèche des sons dans l'esprit de tous.

Christophe projetait d'écrire une suite de symphonies, inspirées de la vie quotidienne. Il concevait une Symphonie Domestique, à sa façon, qui n'était pas celle de Richard Strauss. Il n'y matérialisait pas en un tableau cinématographique la vie de famille, au moyen d'un alphabet conventionnel, où des thèmes musicaux expriment, par la volonté de l'auteur, des personnages divers. Jeu docte et enfantin de grand contrepointiste!... Il ne cherchait pas à décrire des personnages ou des actions, mais à dire des émotions, qui fussent connues de chacun, et où chacun pût trouver un écho de son âme propre. Le premier morceau exprimait le grave et naïf bonheur d'un jeune couple amoureux, sa tendre sensualité, sa confiance dans l'avenir. Le second morceau était une élégie sur la mort d'un enfant. Christophe avait fui avec dégoût toute recherche réaliste dans l'expression de la douleur; les figures individuelles disparaissaient; il n'y avait qu'une grande misère,--la vôtre, la mienne, celle de tout homme, en face d'un malheur qui est ou qui peut être le lot de tous. L'âme atterrée par le deuil se relevait peu à peu, par un douloureux effort, pour offrir sa peine en sacrifice. Elle reprenait courageusement son chemin, dans le morceau suivant qui s'enchaînait au second,--une fugue volontaire, dont le dessin intrépide et le rythme obstiné finissaient par s'emparer de l'être, et menaient, au milieu des luttes et des larmes, à une marche puissante, pleine d'une foi indomptable. Le dernier morceau peignait le soir de la vie. Les thèmes du commencement reparaissaient avec leur confiance touchante et leur tendresse qui ne pouvait vieillir, mais plus mûrs, un peu meurtris, émergeant des ombres de la douleur, couronnés de lumière, et poussant vers le ciel, comme une riche floraison, un hymne de religieux amour à la vie infinie.

Christophe cherchait aussi dans les livres du passé de grands sujets simples et humains, parlant au cœur de tous. Il en choisissait deux: _Joseph_ et _Niobé._ Mais là, Christophe se heurtait à la question périlleuse de l'union de la poésie et de la musique. Ses conversations avec Françoise le ramenaient aux projets, esquissés autrefois avec Corinne[6], d'une forme de drame musical tenant le milieu entre l'opéra récitatif et le drame parlé,--l'art de la parole libre unie à la musique libre,--art dont ne se doute presque aucun artiste d'aujourd'hui, et que nie la critique routinière, imbue de tradition wagnérienne. Œuvre neuve: car il ne s'agit pas de marcher dans les traces de Beethoven, de Weber, de Schumann, de Bizet, quoiqu'ils aient pratiqué le mélodrame avec génie; il ne s'agit pas de plaquer une déclamation quelconque sur une musique quelconque et de produire, coûte que coûte, avec des trémolos, de grossiers effets sur des publics grossiers; il s'agit de créer un genre nouveau, où des voix musicales se marient à des instruments apparentés à ces voix, et mêlent discrètement à leurs stances harmonieuses l'écho des rêveries et des plaintes de la musique. Une telle forme ne saurait s'appliquer qu'à un ordre limité de sujets, à des moments de l'âme, intimes et recueillis, afin d'en évoquer le parfum poétique. Nul art qui doive être plus discret et plus aristocratique. Il est donc naturel qu'il ait peu de chances de fleurir dans une époque qui, en dépit des prétentions des artistes, sent la vulgarité foncière de parvenus.

Peut-être Christophe n'était-il pas mieux fait que les autres pour cet art; ses qualités même, sa force plébéienne, y faisaient obstacle. Il ne pouvait que le concevoir, et en réaliser quelques ébauches avec l'aide de Françoise.

Il mit ainsi en musique des pages de la Bible, presque littéralement transcrites,--la scène immortelle où Joseph se fait reconnaître par ses frères, et, après tant d'épreuves, n'en pouvant plus d'émotion et de tendresse, murmure tout bas ces mots qui ont arraché des larmes au vieux Tolstoy:

«_Je ne peux plus... Écoutez, je suis Joseph; mon père vit-il encore? Je suis votre frère, votre frère perdu... Je suis Joseph..._»

Cette belle et libre union ne pouvait durer. Ils avaient ensemble des moments de plénitude puissante; mais ils étaient trop différents. Et tous deux, violents, se heurtaient fréquemment. Ces heurts n'étaient jamais vulgaires: car Christophe avait le respect de Françoise. Et Françoise, qui pouvait être cruelle, était bonne pour ceux qui étaient bons envers elle; pour rien au monde, elle n'eût voulu leur faire de mal. L'un et l'autre avaient d'ailleurs un fond de joyeuse humeur. Elle se moquait d'elle-même. Elle ne s'en rongeait pas moins: car l'ancienne passion la tenait toujours; elle continuait de penser au pleutre qu'elle aimait; elle ne pouvait supporter cet état humiliant, ni surtout que Christophe le soupçonnât.

Christophe, qui la voyait silencieuse et crispée s'absorber des jours entiers dans sa mélancolie, s'étonnait qu'elle ne fût pas heureuse. Elle était parvenue au but; elle était une grande artiste, admirée, adulée...

--Oui, disait-elle; si j'étais une de ces fameuses comédiennes, qui ont des âmes de boutiquières, et qui font du théâtre, comme elles feraient des affaires. Celles-là sont contentes, quand elles ont «réalisé» une belle situation, un riche mariage bourgeois, et--_le nec plus ultra_--décroché la croix des braves. Moi, je voulais plus. Quand on n'est pas un sot, le succès paraît encore plus vide que l'insuccès. Tu dois bien le savoir!

--Je le sais, dit Christophe. Ah! mon Dieu! ce n'était pas ainsi que je me figurais la gloire, lorsque j'étais enfant. De quelle ardeur je la désirais! Qu'elle me semblait lumineuse! Je l'adorais, de loin, comme quelque chose de religieux... N'importe! Il y a dans le succès une vertu divine: c'est le bien qu'il permet de faire.

--Quel bien? On est vainqueur. Mais à quoi bon? Rien n'est changé. Théâtres, concerts, tout est toujours le même. Ce n'est qu'une mode nouvelle qui succède à une autre mode. Ils ne vous comprennent pas, ou seulement en courant; et déjà, ils pensent à autre chose... Toi-même, comprends-tu les autres artistes? En tout cas, tu n'en es pas compris. Comme ils sont loin de toi, ceux que tu aimes le mieux! Souviens-toi de ton Tolstoy...

Christophe lui avait écrit; il s'était enthousiasmé pour ses livres; il voulait mettre en musique un de ses contes populaires, il lui en avait demandé l'autorisation, il lui avait envoyé ses _lieder._ Tolstoy n'avait pas répondu, pas plus que Gœthe à Schubert et à Berlioz, qui lui envoyaient leurs chefs-d'œuvre. Il s'était fait jouer la musique de Christophe; et elle l'avait irrité: il n'y comprenait rien. Il traitait Beethoven de décadent, et Shakespeare de charlatan. En revanche, il s'engouait de petits maîtres mignards, des musiques de clavecin qui charmaient le Roi-Perruque; et il regardait la _Confession d'une femme de chambre_ comme un livre chrétien...

--Les grands hommes n'ont pas besoin de nous, dit Christophe. C'est aux autres qu'il faut penser.

--Qui? Le public bourgeois, ces ombres qui vous masquent la vie? Jouer, écrire pour ces gens? Perdre sa vie pour eux! Quelle amertume!

--Bah! dit Christophe. Je les vois comme toi; et cela ne m'attriste pas. Ils ne sont pas si mauvais!

--Brave optimiste allemand! Maître Pangloss!

--Ils sont des hommes, comme moi. Pourquoi ne me comprendraient-ils pas? ...--Et quand ils ne me comprendraient pas, vais-je m'en désoler? Sur ces milliers de gens, il s'en trouvera toujours un ou deux, qui seront avec moi: cela me suffit, il ne faut qu'une lucarne pour respirer l'air du dehors... Pense à ces naïfs spectateurs, à ces adolescents, à ces vieilles âmes candides, que ta beauté tragique soulève au-dessus de leurs jours médiocres. Souviens-toi de toi-même, quand tu étais enfant! N'est-il pas bon de faire aux autres,--quand ce ne serait qu'à un,--le bonheur et le bien qu'un autre vous fit jadis?

--Tu crois qu'il y en a vraiment un? J'ai fini par en douter... Les meilleurs de ceux qui nous aiment, comment nous aiment-ils? Comment nous voient-ils? Savent-ils voir, seulement? Ils nous admirent, en nous humiliant; ils ont autant de plaisir à voir jouer n'importe quelle cabotine; ils nous mettent au rang de sots que l'on méprise. Tous ceux qui ont le succès sont égaux, à leurs yeux.

--Et pourtant, ce sont les plus grands de tous qui restent les plus grands, pour la postérité.

--Simple effet de recul! Les montagnes s'élèvent, à mesure qu'on s'éloigne. On voit mieux leur hauteur; mais on en est plus loin... Et qui nous dit, d'ailleurs, que ce sont les plus grands? Est-ce que tu connais les autres, ceux qui ont disparu?

--Au diable! dit Christophe. Quand bien même personne ne sentirait ce que je suis, je le suis. J'ai ma musique, je l'aime, j'y crois; elle est plus vraie que tout.

--Tu es libre dans ton art, tu peux faire ce que tu veux. Mais moi, que puis-je? Je suis forcée de jouer ce qu'on m'impose, et de le ressasser jusqu'à l'écœurement. Nous n'en sommes pas tout à fait arrivés, en France, à l'état de bête de somme de ces acteurs américains, qui jouent dix mille fois _Rip_ ou _Robert-Macaire_, qui, vingt-cinq ans de leur vie, tournent la meule d'un rôle inepte. Mais nous sommes sur le chemin. Misérables théâtres! Le public ne supporte le génie qu'à des doses infinitésimales, rasé, rogné, épilé, frotté des onguents à la mode... Un «génie à la mode!» est-ce que ce n'est pas crevant?... Quel gâchage de forces! Vois ce qu'ils ont fait d'un Mounet. Qu'a-t-il eu à jouer, dans sa vie? Deux ou trois rôles qui valent la peine de vivre: un Œdipe, un Polyeucte. Le reste, quelle niaiserie! Et penser à tout ce qu'il y aurait eu, pour lui, de grand et de glorieux à faire!... Ce n'est pas mieux, hors de France. Qu'ont-ils fait d'une Duse? À quoi s'est consumée sa vie? À quels rôles inutiles!

--Votre vrai rôle, dit Christophe, est d'imposer au monde les fortes œuvres d'art.

--On s'épuise en vain. Et cela n'en vaut pas la peine. Dès qu'une de ces fortes œuvres touche la scène, elle perd sa grande poésie, elle devient mensongère. Le souffle du public la flétrit. Public de villes étouffées, dans ses terriers puants, il ne sait plus ce que c'est que le plein air, la nature, la saine poésie: il lui faut une poésie fardée, comme nos museaux.--Ah! et puis... et puis... quand même on y réussirait!... Non, cela ne remplit pas la vie, cela ne remplit pas ma vie...

--Tu penses encore à lui.

--À qui?

--Tu le sais. À ce drôle.

--Oui.

--Et si tu l'avais, cet homme, et s'il t'aimait, avoue, tu ne serais pas heureuse, tu trouverais moyen encore de te tourmenter.

--C'est vrai... Ah! qu'est-ce que j'ai donc?... J'ai eu trop à lutter, je me suis trop rongée, je ne peux plus retrouver le calme, j'ai en moi une inquiétude, une fièvre...

--Elle devait être en toi, même avant tes épreuves.

--C'est possible... Oui, déjà, quand j'étais petite fille... Elle me dévorait.

--Qu'est-ce que tu voudrais donc?

--Est-ce que je sais? Plus que je ne puis.

--Je connais cela, dit Christophe. J'étais ainsi, adolescent.

--Oui, mais tu es devenu homme. Moi, je resterai une éternelle adolescente. Je suis un être incomplet.

--Personne n'est complet. Le bonheur est de connaître ses limites et de les aimer.

--Je ne peux plus. J'en suis sortie. La vie m'a forcée, fourbue, estropiée. Il me semble pourtant que j'aurais pu être une femme normale et saine et belle tout de même, sans être comme le troupeau.

--Tu peux l'être encore. Je te vois si bien, ainsi!

--Dis-moi comment tu me vois.

Il la décrivit, dans des conditions où elle se fût développée d'une façon naturelle et harmonieuse, où elle eût été heureuse, aimante et aimée. Elle éprouvait une douceur à l'entendre. Mais après, elle dit:

--Non, c'est impossible maintenant.

--Eh bien, fit-il, il faut se dire alors, comme le bon vieux Hændel, quand il devint aveugle:

Et il alla le lui chanter, au piano. Elle l'embrassa, son cher fou optimiste. Il lui faisait du bien. Mais elle lui faisait du mal: elle le craignait, du moins. Elle avait des crises de désespoir, et elle ne pouvait les lui cacher; l'amour la rendait faible. La nuit, quand ils étaient dans le lit, et qu'elle dévorait son angoisse en silence, il la devinait, et il suppliait l'amie proche et lointaine de partager avec lui le poids qui l'écrasait; alors, elle ne pouvait résister, elle se livrait, en pleurant, dans ses bras; et il passait ensuite des heures à la consoler, bonnement, sans se fâcher. Mais cette inquiétude perpétuelle ne laissait point de l'assommer, à la longue. Françoise tremblait que sa fièvre ne finît par se communiquer à lui. Elle l'aimait trop pour supporter l'idée qu'il souffrît, par elle. On lui offrait un engagement en Amérique; elle accepta, pour se forcer à partir. Elle le quitta, humilié. Elle ne l'était pas moins. Ne pas pouvoir être heureux l'un par l'autre!