Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies

Part 30

Chapter 303,827 wordsPublic domain

Les premiers mois passés à Paris furent un temps assez heureux pour Jacqueline, et par suite pour Olivier. D'abord, elle fut occupée de leur installation; ils avaient trouvé dans une vieille rue de Passy un aimable petit appartement qui donnait sur un carré de jardin. Le choix des meubles et des papiers fut un jeu de quelques semaines. Jacqueline y dépensait une somme d'énergie, et presque de passion, exagérée: il semblait que son bonheur éternel dépendît d'une nuance de tenture ou du profil de quelque vieux bahut. Puis elle refit connaissance avec son père, sa mère, ses amis. Comme elle les avait totalement oubliés durant son année d'amour, ce fut une véritable redécouverte: d'autant que si son âme s'était mêlée à celle d'Olivier, un peu de celle d'Olivier s'était mêlée à la sienne, et qu'elle revoyait ses anciennes connaissances avec des yeux nouveaux. Elles lui parurent avoir beaucoup gagné. Olivier n'y perdit pas trop, d'abord. Ils se faisaient valoir mutuellement. Le recueillement moral, le clair-obscur poétique de son compagnon, faisaient trouver à Jacqueline plus d'agrément dans ces gens du monde qui ne pensent qu'à jouir, briller et plaire; et les défauts séduisants mais dangereux de ce monde qu'elle connaissait d'autant mieux qu'elle y appartenait, lui faisaient apprécier la sécurité du cœur de son ami. Elle s'amusait beaucoup à ces comparaisons, et aimait à les prolonger, pour justifier son choix.--Elles les prolongeait si bien qu'à de certains moments elle ne savait plus pourquoi elle avait fait ce choix. Ces moments ne duraient point, par bonheur. Même, comme elle en avait remords, elle n'était jamais aussi tendre avec Olivier, qu'après. Moyennant quoi, elle recommençait. Quand elle en eut pris l'habitude, elle cessa de s'en amuser; et la comparaison devint plus agressive: au lieu de se compléter, les deux mondes opposés se firent la guerre. Elle se demanda pourquoi Olivier ne possédait pas les qualités, voire un peu les défauts, qu'elle goûtait à présent chez ses amis parisiens. Elle ne le lui disait point; mais Olivier sentait le regard de la petite compagne qui l'observait sans indulgence: il en était inquiet et mortifié.

Néanmoins, il n'avait pas encore perdu sur Jacqueline l'ascendant que l'amour lui donnait; et le jeune ménage eût continué assez longtemps sa vie d'intimité tendre et laborieuse, sans les circonstances qui vinrent en modifier les conditions matérielles et rompirent son fragile équilibre.

_Quivi trovammo Pluto il gran nemico..._

Une sœur de Mme Langeais vint à mourir. Elle était veuve d'un riche industriel, et n'avait point d'enfants. Tout son bien passa aux Langeais. La fortune de Jacqueline en fut plus que doublée. Quand l'héritage arriva, Olivier se souvint des paroles de Christophe sur l'argent, et dit:

--Nous étions bien sans cela, peut-être sera-ce un mal.

Jacqueline se moqua de lui:

--Bêta! dit-elle. Comme si cela pouvait jamais faire du mal! D'abord, nous ne changerons rien à notre vie.

La vie resta en effet la même, en apparence. Si bien la même qu'après un certain temps on entendait Jacqueline se plaindre de n'être pas assez riche: preuve évidente qu'il y avait quelque chose de changé. Et de fait, bien que leurs revenus eussent triplé, tout était dépensé, sans qu'ils sussent à quoi. C'était à se demander comment ils avaient pu faire auparavant. L'argent fuyait, absorbé par mille frais nouveaux, qui semblaient aussitôt habituels et indispensables. Jacqueline avait fait connaissance avec les grands tailleurs; elle avait congédié la couturière familiale, qui venait à la journée et qu'on connaissait depuis l'enfance. Où était le temps des petites toques de quatre sous, qu'on fabriquait avec un rien, et qui étaient jolies,--de ces robes dont l'élégance n'était pas impeccable, mais qui étaient éclairées de son reflet gracieux, qui étaient un peu d'elle-même? Le doux charme d'intimité qui rayonnait de tout ce qui l'entourait, s'effaçait chaque jour. Sa poésie s'était fondue. Elle devenait banale.

On changea d'appartement. Celui qu'on avait eu tant de peine et de plaisir à installer sembla étroit et laid. Au lieu des modestes petites chambres, toutes rayonnantes d'âme, aux fenêtres desquelles un arbre ami balançait sa silhouette gracile, on prit un appartement vaste, confortable, bien distribué, que l'on n'aimait pas, que l'on ne pouvait aimer, où l'on mourait d'ennui. Aux vieux objets familiers on substitua des meubles, des tentures, qui étaient des étrangers. Il n'y eut plus nulle part de place pour le souvenir. Les premières années de vie commune furent balayées de la pensée... Grand malheur pour deux êtres unis, quand se brisent les liens qui les rattachent à leur passé d'amour! L'image de ce passé est une sauvegarde contre les découragements et les hostilités, qui succèdent fatalement aux premières tendresses... La facilité des dépenses avait rapproché Jacqueline, à Paris et en voyage,--(car maintenant qu'ils étaient riches, ils voyageaient souvent)--d'une classe de gens riches et inutiles, dont la société lui inspirait une sorte de mépris pour le reste des hommes, pour ceux qui travaillent. Avec son merveilleux pouvoir d'adaptation, elle s'assimilait sur-le-champ ces âmes stériles et gangrenées. Impossible de réagir. Aussitôt, elle se cabrait, irritée, traitant de «bassesse bourgeoise» l'idée qu'on pût--qu'on dût--être heureux par le devoir domestique et dans l'_aurea mediocritas._ Elle avait perdu jusqu'à la compréhension des heures passées, où dans l'amour elle s'était généreusement donnée.

Olivier n'était pas assez fort pour lutter. Lui aussi avait changé. Il avait laissé son professorat, il n'avait plus de tâche obligée. Il écrivait seulement; et l'équilibre de sa vie en était modifié. Jusque-là, il avait souffert de ne pouvoir être tout à l'art. Maintenant, il était tout à l'art, et il se sentait perdu dans le monde des nuées. L'art qui n'a pas pour contrepoids un métier, pour support une forte vie pratique, l'art qui ne sent point dans sa chair l'aiguillon de la tâche journalière, l'art qui n'a point besoin de gagner son pain, perd le meilleur de sa force et de sa réalité. Il est la fleur du luxe. Il n'est plus--(ce qu'il est chez les plus grands des artistes),--le fruit sacré de la peine humaine... Olivier connaissait le désœuvrement: «À quoi bon?...» Rien ne le pressait plus: il laissait rêver sa plume, il flânait, il était désorienté. Il avait perdu contact avec ceux de sa classe, qui creusaient patiemment, durement, leur sillon. Il était tombé dans un monde différent, où il était mal à l'aise, et qui pourtant ne lui déplaisait pas. Faible, aimable et curieux, il observait complaisamment ce monde non sans grâce, mais sans consistance; et il ne s'apercevait pas qu'il se laissait teinter par lui: sa foi n'était plus aussi sûre.

La transformation était moins rapide chez lui que chez Jacqueline. La femme a le redoutable privilège de pouvoir changer tout d'un coup tout entière. Ces morts et ces renouvellements instantanés de l'être terrifient ceux qui l'aiment. Il est pourtant naturel, pour un être plein de vie que ne tient pas en bride la volonté, de ne plus être demain ce qu'il fut aujourd'hui. Telle une eau qui s'écoule. Qui l'aime doit la suivre, ou bien doit être fleuve et l'emporter dans son cours. Dans les deux cas, il faut changer. Épreuve dangereuse: on ne connaît vraiment l'amour qu'après l'y avoir soumis. Et son harmonie est si délicate, dans les premières années de vie commune, qu'il suffit souvent de la plus légère altération en l'un des deux amants, pour tout détruire. Combien plus, un changement brusque de fortune ou de milieu! Il faut être bien fort--ou bien indifférent--pour y résister.

Jacqueline et Olivier n'étaient ni indifférents, ni forts. Ils se voyaient l'un l'autre dans une lumière nouvelle; et le visage ami leur devenait étranger. Aux heures où ils faisaient cette triste découverte, ils se cachaient l'un de l'autre, par une piété d'amour: car ils s'aimaient toujours. Olivier avait le refuge de son travail, dont l'exercice régulier lui procurait le calme. Jacqueline n'avait rien. Elle ne faisait rien. Elle restait indéfiniment au lit, ou à sa toilette, assise pendant des heures, à demi dévêtue, immobile, absorbée; et une sourde tristesse goutte à goutte s'amassait, comme une brume glaciale. Elle était incapable de faire diversion à l'idée fixe de l'amour... L'amour! La plus divine des choses humaines, quand il est un don de soi. La plus sotte et la plus décevante, quand il est une chasse au bonheur... Impossible à Jacqueline de concevoir un autre but à la vie. Dans des moments de bonne volonté, elle essaya de s'intéresser aux autres, à leurs misères: elle n'y parvint point. Les souffrances des autres lui causaient une répulsion invincible; ses nerfs n'en supportaient pas le spectacle ni la pensée. Pour tranquilliser sa conscience, elle avait fait deux ou trois fois quelque chose qui ressemblait à du bien: le résultat avait été médiocre.

--Voyez donc, disait-elle à Christophe. Quand on veut faire le bien, on fait le mal. Il vaut mieux s'abstenir. Je n'ai pas la vocation.

Christophe la regardait: et il pensait à une de ses amies de rencontre, une grisette égoïste, immorale, incapable d'affection vraie, mais qui, dès qu'elle voyait souffrir, se sentait des entrailles de mère pour l'indifférent de la veille ou pour un inconnu. Les soins les plus répugnants ne la rebutaient point: elle éprouvait même un singulier plaisir, à ceux qui demandaient le plus d'abnégation. Elle ne s'en rendait pas compte: il semblait qu'elle y trouvât l'emploi de toute sa force d'idéal obscure, inexprimée; son âme, atrophiée dans le reste de sa vie, respirait, à ces rares instants; d'adoucir un peu de souffrance, elle ressentait un bien-être; et sa joie alors était presque déplacée.--La bonté de cette femme, qui était égoïste, l'égoïsme de Jacqueline, qui pourtant était bonne: ni vice, ni vertu; hygiène pour toutes deux. Mais l'une se portait mieux.

Jacqueline était écrasée par l'idée de la souffrance. Elle eût préféré la mort à la douleur physique. Elle eût préféré la mort à la perte d'une des sources de sa joie: sa beauté ou sa jeunesse. Qu'elle n'eût pas tout le bonheur auquel elle croyait avoir droit,--(car elle croyait au bonheur, c'était chez elle une foi, entière et absurde, une foi religieuse),--que d'autres eussent plus de bonheur, cela lui paraissait la plus horrible des injustices. Le bonheur n'était pas seulement la foi, il était la vertu. Être malheureux lui semblait une infirmité. Toute sa vie s'orientait peu à peu d'après ce principe. Son vrai caractère avait surgi des voiles idéalistes, dont vierge elle s'enveloppait avec une pudeur craintive. Par réaction contre cet idéalisme passé, elle regardait les choses d'un regard net et cru. Elle ne les estimait que dans la mesure où elles s'accordaient avec l'opinion du monde et avec la commodité de la vie. Elle en était venue à l'état d'esprit de sa mère: elle allait à l'église, et pratiquait, avec une ponctualité indifférente. Elle ne se tourmentait plus de savoir si cela était vrai: elle avait d'autres tourments plus positifs; et elle pensait avec une pitié ironique à ses révoltes mystiques d'enfant.--Son esprit positif d'aujourd'hui n'était pas plus réel que son idéalisme d'hier. Elle se forçait. Elle n'était ni ange, ni bête. Elle était une pauvre femme qui s'ennuie.

Elle s'ennuyait, s'ennuyait... elle s'ennuyait d'autant plus qu'elle ne pouvait se donner comme excuse qu'elle n'était pas aimée, du qu'elle ne pouvait souffrir Olivier. Sa vie lui paraissait bloquée, murée, sans avenir; elle aspirait à un bonheur nouveau, sans cesse renouvelé,--rêve enfantin que ne légitimait point la médiocrité de son aptitude au bonheur. Elle était comme tant d'autres femmes, tant de ménages désœuvrés, qui ont toutes les raisons d'être heureux, et qui ne cessent de se torturer. On en voit, qui sont riches, qui ont de beaux enfants, une bonne santé, qui sont intelligents et capables de sentir les belles choses, qui possèdent tous les moyens d'agir, de faire du bien, d'enrichir leur vie et celle des autres. Et ils passent leur temps à gémir qu'ils ne s'aiment pas, qu'ils en aiment d'autres, ou qu'ils n'en aiment pas d'autres,--perpétuellement occupés d'eux-mêmes, de leurs rapports sentimentaux ou sexuels, de leurs prétendus droits au bonheur, de leurs égoïsmes contradictoires, et discutant, discutant, discutant, jouant la comédie du grand amour, la comédie de la grande souffrance, et finissant par y croire... Qui leur dira:

--Vous n'êtes aucunement intéressants. Il est indécent de se plaire, quand on a tant de moyens de bonheur!

Qui leur arrachera leur fortune, leur santé, tous ces dons merveilleux, dont ils sont indignes! Qui remettra sous le joug de la misère et de la peine véritable ces esclaves incapables d'être libres, que leur liberté affole! S'ils avaient à gagner durement leur pain, ils seraient contents de le manger. Et s'ils voyaient en face le visage terrible de la souffrance, ils n'oseraient plus en jouer la comédie révoltante...

Mais, au bout du compte, ils souffrent. Ils sont des malades. Comment ne pas les plaindre?--La pauvre Jacqueline était aussi innocente de se détacher d'Olivier qu'Olivier l'était de ne pas la tenir attachée. Elle était ce que la nature l'avait faite. Elle ne savait pas que le mariage est un défi à la nature, et que, quand on a jeté le gant à la nature il faut s'attendre à ce qu'elle le relève, et s'apprêter à soûl tenir vaillamment le combat qu'on a provoqué. Elle s'apercevait qu'elle s'était trompée. Elle en était irritée contre elle-même; et cette déception se tournait en hostilité contre tout ce qu'elle avait aimé, contre la foi d'Olivier, qui avait été aussi la sienne. Une femme intelligente a, plus qu'un homme, par éclairs, l'intuition des choses éternelles; mais il lui est plus difficile de s'y maintenir. L'homme qui a conçu ces pensées, les nourrit de sa vie. La femme en nourrit sa vie; elle les absorbe, elle ne les crée point. Constamment il faut jeter dans son esprit et dans son cœur un nouvel aliment: ils ne se suffisent pas. Faute de croire et d'aimer elle détruit,--à moins qu'elle n'ait reçu cette grâce du ciel: le calme, vertu suprême.

Jacqueline avait cru passionnément, naguère, à l'union conjugale, fondée sur une foi commune, au bonheur de lutter de peiner et d'édifier ensemble. Mais cette foi, elle n'y avait cru que lorsque le soleil de l'amour la dorait; à mesure que le soleil tombait, la foi lui apparaissait comme une montagne aride, sombre, dressée sur le ciel vide; et Jacqueline se sentait sans force, pour poursuivre la route: à quoi bon atteindre au sommet? Qu'y avait-il de l'autre côté? Quelle immense duperie!... Jacqueline ne pouvait plus comprendre comment Olivier continuait de se laisser duper par ces chimères qui dévoraient la vie; et elle se disait qu'il n'était ni très intelligent, ni très vivant. Elle étouffait dans son atmosphère, irrespirable pour elle; et l'instinct de conservation la poussait, pour se défendre, à attaquer. Elle travaillait à réduire en poussière les croyances ennemies de celui qu'elle aimait encore; elle usait de toutes ses armes d'ironie et de volupté; elle l'enlaçait des lianes de ses désirs et de ses menus soucis; elle aspirait à faire de lui un reflet d'elle-même,... d'elle-même qui ne savait plus ce qu'elle voulait, ce qu'elle était! Elle se trouvait humiliée de ce qu'Olivier, ne réussît point; et il ne lui importait plus que ce fût à tort ou à raison: car elle en venait à croire qu'en fin de compte ce qui distingue le raté de l'homme de talent, c'est le succès. Olivier sentait peser sur lui ces doutes, et il en perdait le meilleur de ses forces. Cependant, il luttait de son mieux, comme tant d'autres ont lutté et lutteront, vainement pour la plupart, dans cette lutte inégale où l'instinct égoïste de la femme s'appuie, contre l'égoïsme intellectuel de l'homme, sur la faiblesse de l'homme, sur ses déceptions et sur son sens commun, qui est le nom dont il couvre l'usure de la vie et sa propre lâcheté.--Du moins, Jacqueline et Olivier étaient supérieurs à la plupart des combattants. Car Olivier n'eût jamais trahi son idéal, comme ces milliers d'hommes qui se laissent entraîner par les sollicitations de leur paresse, de leur vanité et de leur amour mêlés, à renier leur âme éternelle. Et s'il l'eût fait, Jacqueline l'eût méprisé. Mais, dans son aveuglement, elle s'acharnait à détruire cette force d'Olivier, qui était aussi la sienne, leur sauvegarde à tous deux; et par une stratégie instinctive, elle minait les amitiés sur lesquelles cette force s'appuyait.

Depuis l'héritage, Christophe était dépaysé dans la compagnie du jeune ménage. L'affectation de snobisme et d'esprit pratique un peuplât, que Jacqueline malignement exagérait, dans ses conversations avec lui, arrivait à ses fins. Il se révoltait parfois, et disait des choses dures, qui étaient mal prises. Elles n'eussent pourtant jamais amené une brouille entre les deux amis: ils étaient trop attachés l'un à l'autre. Pour rien au monde, Olivier n'eût voulu sacrifier Christophe. Mais il ne pouvait l'imposer à Jacqueline; et faible par amour, il était incapable de lui faire de la peine. Christophe, qui vit ce qui se passait en lui, lui facilita le choix, en se retirant de lui-même. Il avait compris qu'il ne pouvait rendre aucun service à Olivier, en restant: il lui nuisait plutôt. Il trouva des prétextes pour s'éloigner de lui; et la faiblesse d'Olivier accepta ces mauvaises raisons; mais il devinait le sacrifice de Christophe, et il était déchiré de remords.

Christophe ne lui en voulait pas. Il pensait qu'on n'a pas tort de dire que la femme est la moitié de l'homme. Car un homme marié n'est plus qu'une moitié d'homme.

Il tâcha de réorganiser sa vie, en se passant d'Olivier. Mais il avait beau se persuader que la séparation ne serait que momentanée: malgré son optimisme, il eut de tristes heures. Il avait perdu l'habitude d'être seul. Certes, il l'avait été, pendant le séjour d'Olivier en province; mais alors, il pouvait se faire illusion; il se disait que l'ami était loin, mais qu'il reviendrait. Maintenant, l'ami était revenu, et il était plus loin que jamais. Cette affection, qui avait rempli sa vie pendant plusieurs années, lui manquait tout d'un coup; c'était comme s'il avait perdu le meilleur de ses raisons d'agir. Depuis qu'il aimait Olivier, il avait pris l'habitude de l'associer à tout ce qu'il pensait. Le travail ne pouvait suffire à combler le vide: car Christophe s'était accoutumé à mêler au travail l'image de l'ami. Et maintenant que l'ami se désintéressait de lui, Christophe était comme quelqu'un qui a perdu son équilibre: afin de le rétablir, il cherchait une autre affection.

Celles de Mme Arnaud et de Philomèle lui restaient. Mais, en ce moment, ces tranquilles amies ne pouvaient lui suffire.

Cependant, les deux femmes semblaient deviner le chagrin de Christophe, et elles sympathisaient en secret avec lui. Christophe fut bien surpris, un soir, de voir entrer chez lui Mme Arnaud. Elle ne s'était jamais hasardée encore à lui faire visite. Elle paraissait agitée. Christophe n'y prit pas garde; il attribua ce trouble à sa timidité. Elle s'assit, et elle ne disait rien. Christophe, pour la mettre à l'aise, fit les honneurs de son appartement; on causa d'Olivier, dont les souvenirs remplissaient la chambre. Christophe en parlait gaiement, sans rien qui décelât ce qui s'était passé. Mais Mme Arnaud ne put s'empêcher de le regarder avec un peu de pitié et de lui dire:

--Vous ne vous voyez presque plus?

Il pensa qu'elle était venue pour le consoler; et il en eut de l'impatience: car il n'aimait point qu'on se mêlât de ses affaires. Il répondit:

--Quand il nous plaît.

Elle rougit, et dit:

--Oh! ce n'était pas une question indiscrète!

Il regretta sa brusquerie, et il lui prit les mains:

--Pardon, dit-il. J'ai toujours peur qu'on ne l'attaque. Pauvre petit! Il en souffre autant que moi... Non, nous ne nous voyons plus.

--Et il ne vous écrit pas?

--Non, fit Christophe, un peu honteux...

--Comme la vie est triste! dit Mme Arnaud, après un moment.

Christophe releva la tête.

--Non, la vie n'est pas triste, dit-il. Elle a des heures tristes.

Mme Arnaud reprit, avec une amertume voilée:

--On s'est aimé, on ne s'aime plus. À quoi cela a-t-il servi?

--On s'est aimé.

Elle dit encore:

--Vous vous êtes sacrifié à lui. Si du moins votre sacrifice servait à celui qu'on aime! Mais il n'en est pas plus heureux!

--Je ne me suis pas sacrifié, dit Christophe avec colère. Et si je me sacrifie, c'est que cela me fait plaisir. Il n'y a pas à discuter. On fait ce qu'on doit faire. Si on ne le faisait pas, c'est pour le coup qu'on serait malheureux! Rien de stupide comme ce mot de sacrifice! Je ne sais quels clergymen, avec leur pauvreté de cœur, y ont mêlé une idée de tristesse protestante, morose et engoncée. Il semble que pour qu'un sacrifice soit bon, il faut qu'il soit embêtant... Au diable! Si un sacrifice est une tristesse pour vous, non une joie, ne le faites pas, vous n'en êtes pas digne. Ce n'est pas pour le roi de Prusse qu'on se sacrifie, c'est pour soi. Si vous ne sentez pas le bonheur qu'il y a à vous donner, allez vous promener! Vous ne méritez pas de vivre.

Mme Arnaud écoutait Christophe, sans oser le regarder. Brusquement, elle se leva, et dit:

--Adieu.

Alors, il pensa qu'elle était venue pour lui confier quelque chose; et il dit:

--Oh! pardon, je suis un égoïste, je ne parle que de moi. Restez encore, voulez-vous?

Elle dit:

--Non, je ne peux pas... Merci...

Elle partit.

Ils restèrent quelque temps, sans se voir. Elle ne lui donnait plus signe de vie; et il n'allait pas chez elle, non plus que chez Philomèle. Il les aimait bien; mais il craignait de s'entretenir des choses qui l'attristaient. Et puis, leur existence calme, médiocre, leur air trop raréfié, ne lui convenaient pas, pour l'instant. Il avait besoin de voir des figures nouvelles; il lui fallait se ressaisir à un intérêt, à un amour nouveau.

Pour sortir de soi, il se mit à fréquenter le théâtre, qu'il avait négligé depuis longtemps. Le théâtre lui semblait d'ailleurs une école intéressante pour le musicien qui veut observer et noter les accents des passions.

Ce n'était pas qu'il eût plus de sympathie pour les pièces françaises qu'au début de son séjour à Paris. Sans parler de son peu de goût pour leurs éternels sujets, fades et brutaux, de psycho-physiologie amoureuse, la langue théâtrale des Français lui semblait archifausse, surtout dans le drame poétique. Ni leur prose, ni leurs vers ne répondaient à la langue vivante du peuple, à son génie. La prose était un langage fabriqué, de chroniqueur mondain chez les meilleurs, de feuilletoniste vulgaire chez les pires. La poésie donnait raison à la boutade de Gœthe:

«_La poésie est bonne pour ceux qui n'ont rien à dire._»

Elle était une prose prolixe et contournée; les images cherchées, qu'on y avait greffées, sans aucun besoin du cœur, produisait surtout être sincère l'effet d'un mensonge. Christophe ne faisait pas plus de cas de ces drames poétiques que des opéras italiens hurleurs et doucereux, aux vocalises empanachées. Les acteurs l'intéressaient beaucoup plus que les pièces. Aussi bien, les auteurs s'appliquaient-ils à les imiter. «_On ne pouvait se flatter qu'une pièce serait jouée avec quelque succès, si l'on n'avait eu l'attention de modeler ses caractères sur les vices des comédiens._» La situation n'avait guère changé depuis le temps où Diderot écrivait ces lignes. Les mimes étaient devenus les modèles de l'art. Aussitôt que l'un d'eux arrivait au succès, il avait son théâtre, ses auteurs tailleurs complaisants, et ses pièces faites sur mesure.