Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies
Part 3
Les enfants ne pouvaient se douter du danger. Antoinette était trop intelligente pour ne pas avoir, comme sa mère, le pressentiment de quelque malheur; mais elle était toute au plaisir de son amour naissant: elle ne voulait pas penser aux choses inquiétantes; elle se persuadait que les nuages se dissiperaient d'eux-mêmes,--ou qu'il serait assez temps pour les voir, quand on ne pourrait plus faire autrement.
Celui qui eût été le plus près de comprendre ce qui se passait dans l'âme du malheureux banquier, était le petit Olivier. Il sentait que son père souffrait; et il souffrait en secret avec lui. Mais il n'osait rien dire: il ne pouvait rien, il ne savait rien. Et puis, lui aussi écartait sa pensée de ces choses tristes, qui lui échappaient: comme sa mère et sa sœur, il avait une tendance superstitieuse à croire que le malheur, qu'on ne veut pas voir venir, peut-être ne viendra pas. Les pauvres gens, qui se sentent menacés, font comme l'autruche: ils se cachent la tête derrière une pierre, et ils s'imaginent que le malheur ne les voit pas.
Des bruits inquiétants commençaient à se répandre. On disait que le crédit de la banque était entamé. Le banquier avait beau affecter l'assurance avec ses clients, certains plus soupçonneux redemandèrent leurs fonds. M. Jeannin se sentit perdu; il se défendit en désespéré, jouant de l'indignation, se plaignant avec hauteur, avec amertume, qu'on se défiât de lui; il alla jusqu'à faire à d'anciens clients des scènes violentes, qui le coulèrent définitivement dans l'opinion. Les demandes de remboursement affluèrent. Acculé, aux abois, il perdit complètement la tête. Il fit un court voyage, alla jouer ses derniers billets de banque dans une ville d'eaux voisine, se fit tout rafler en un quart d'heure, et revint.
Son départ inopiné avait achevé de bouleverser la petite ville, où l'on disait déjà qu'il était en fuite; Mme Jeannin avait eu grand'peine à tenir tête à l'inquiétude furieuse des gens: elle les suppliait de prendre patience, elle leur jurait que son mari allait revenir. Ils n'y croyaient guère, bien qu'ils voulussent y croire. Aussi, quand on sut qu'il était revenu, ce fut un soulagement général: beaucoup ne furent pas loin de penser qu'ils s'étaient inquiétés à tort, et que les Jeannin étaient trop malins pour ne pas se tirer toujours d'un mauvais pas, en admettant qu'ils y fussent tombés. L'attitude du banquier confirmait cette impression. Maintenant qu'il n'avait plus de doute sur ce qu'il lui restait à faire, il semblait fatigué, mais très calme. Sur l'avenue de la gare, en descendant du train, il causa tranquillement avec quelques amis qu'il rencontra, de la campagne qui manquait d'eau depuis des semaines, des vignes qui étaient superbes, et de la chute du ministère qu'annonçaient les journaux du soir.
Arrivé à la maison, il feignit de ne point tenir compte de l'agitation de sa femme, accourue auprès de lui, et qui lui racontait avec une volubilité confuse ce qui s'était passé pendant son absence. Elle tâchait de lire sur ses traits s'il avait réussi à détourner le danger inconnu; elle ne lui demanda pourtant rien, par orgueil: elle attendait qu'il lui en parlât le premier. Mais il ne dit pas un mot de ce qui les tourmentait tous deux. Il écarta silencieusement le désir qu'elle avait de se confier à lui et d'attirer ses confidences. Il parla de la chaleur, de sa fatigue, il se plaignit d'un mal de tête fou; et l'on se mit à table, comme à l'ordinaire.
Il causait peu, las, absorbé, le front plissé; il tapotait des doigts sur la nappe; il s'efforçait de manger, se sachant observé, et regardait avec des yeux lointains ses enfants intimidés par le silence, et sa femme raidie dans son amour-propre blessé, qui, sans le regarder, épiait tous ses gestes. Vers la fin du dîner, il sembla se réveiller; il essaya de causer avec Antoinette et avec Olivier; il leur demanda ce qu'ils avaient fait, pendant son voyage; mais il n'écoutait pas leurs réponses, il n'écoutait que le son de leur voix; et, bien qu'il eût les yeux fixés sur eux, son regard était ailleurs. Olivier le sentit: il s'arrêtait au milieu de ses petites histoires, et il n'avait pas envie de continuer. Mais chez Antoinette, après un moment de gêne, la gaieté avait pris le dessus: elle bavardait, comme une pie joyeuse, posant sa main sur la main de son père, ou lui touchant le bras, pour qu'il écoutât bien ce qu'elle lui racontait. M. Jeannin se taisait; ses yeux allaient d'Antoinette à Olivier, et le pli de son front se creusait. Au milieu d'un récit de la fillette, il n'y tint plus, il se leva de table, et alla vers la fenêtre, pour cacher son émotion. Les enfants plièrent leurs serviettes, et se levèrent aussi. Mme Jeannin les envoya jouer au jardin; on les entendit aussitôt se poursuivre dans les allées, en poussant des cris aigus. Mme Jeannin regardait son mari, qui lui tournait le dos, et elle allait autour de la table, comme pour ranger quelque chose. Brusquement, elle se rapprocha de lui, et lui dit, d'une voix étouffée par la peur que les domestiques n'entendissent et par sa propre angoisse:
--Enfin, Antoine, qu'est-ce que tu as? Tu as quelque chose... Si! tu caches quelque chose... Est-ce qu'il y a un malheur? Est-ce que tu es souffrant?
Mais M. Jeannin, encore une fois, l'écarta, haussant les épaules avec impatience, et disant d'un ton dur:
--Non! Non, je te dis! Laisse-moi!
Elle s'éloigna, indignée; elle se disait, dans sa colère aveugle, qu'il pouvait bien arriver n'importe quoi à son mari, qu'elle ne s'en inquiéterait plus.
M. Jeannin descendit au jardin. Antoinette continuait ses folies et houspillait son frère, afin de le faire courir. Mais l'enfant déclara tout à coup qu'il ne voulait plus jouer; et il s'accouda sur le mur de la terrasse, à quelques pas de son père. Antoinette essaya de le taquiner encore; mais il la repoussa, en boudant: alors, elle lui dit quelques impertinences; et, puisqu'il n'y avait plus rien à faire ici pour s'amuser, elle rentra à la maison, et se mit à son piano.
M. Jeannin et Olivier restèrent seuls.
--Qu'est-ce que tu as, petit? Pourquoi ne veux-tu plus jouer? demanda le père, doucement.
--Je suis fatigué, papa.
--Bien. Alors, asseyons-nous un peu sur le banc, tous les deux.
Ils s'assirent. Une belle nuit de septembre. Le ciel limpide et obscur. L'odeur sucrée des pétunias se mêlait à l'odeur fade et un peu corrompue du canal sombre, qui dormait au pied du mur de la terrasse. Des papillons du soir, de grands sphinx blonds, battaient des ailes autour des fleurs, avec un ronflement de petit rouet. Les voix calmes des voisins assis devant leurs portes, de l'autre côté du canal, résonnaient dans le silence. Dans la maison, Antoinette jouait sur son piano des cavatines à fioritures italiennes. M. Jeannin tenait la main d'Olivier dans sa main. Il fumait. L'enfant voyait dans l'obscurité qui lui dérobait peu a peu les traits de son père la petite lumière de la pipe, qui se rallumait, s'éteignait par bouffées, se rallumait, finit par s'éteindre tout à fait. Ils ne causaient point. Olivier demanda le nom de quelques étoiles. M. Jeannin, assez ignorant des choses de la nature, comme presque tous les bourgeois de province, n'en connaissait aucun, à part les grandes constellations, que personne n'ignore; mais il feignit de croire que c'était de celles-là que l'enfant s'informait; et il les lui nomma. Olivier ne réclama point: il avait toujours plaisir à entendre et à répéter à mi-voix leurs beaux noms mystérieux. D'ailleurs, il cherchait moins à savoir qu'à se rapprocher instinctivement de son père. Ils se turent. Olivier, la tête appuyée au dossier du banc, la bouche ouverte, regardait les étoiles; et il s'engourdissait: la tiédeur de la main de son père le pénétrait. Brusquement, cette main se mit à trembler. Olivier trouva cela drôle, et dit, d'une voix riante et ensommeillée:
--Oh! comme ta main tremble, papa!
M. Jeannin retira sa main.
Après un moment, Olivier, dont la petite tête continuait à travailler toute seule, dit:
--Est-ce que tu es fatigué, aussi, papa?
--Oui, mon petit.
La voix affectueuse de l'enfant reprit:
--Il ne faut pas tant te fatiguer, papa.
M. Jeannin attira à lui la tête d'Olivier, et l'appuya contre sa poitrine, en murmurant:
--Mon pauvre petit!...
Mais déjà les pensées d'Olivier avaient pris un autre cours. L'horloge de la tour sonnait huit heures. Il se dégagea, et dit:
--Je vais lire.
Le jeudi, il avait la permission de lire, une heure après dîner, jusqu'au moment de se coucher: c'était son plus grand bonheur; et rien au monde n'eût été capable de lui en faire sacrifier une minute.
M. Jeannin le laissa partir. Il se promena encore, de long en large, sur la terrasse obscure. Puis il rentra, à son tour.
Dans la chambre, autour de la lampe, les enfants et la mère étaient réunis. Antoinette cousait un ruban à un corsage, sans cesser un instant de parler ou de chantonner, au grand mécontentement d'Olivier, qui, assis devant son livre, les sourcils froncés et les coudes sur la table, s'enfonçait les poings dans les oreilles pour ne rien entendre. Mme Jeannin ravaudait des bas, et causait avec la vieille bonne, qui, debout à côté d'elle, lui faisait le compte des dépenses de la journée, et profitait de l'occasion pour bavarder; elle avait toujours des histoires amusantes à raconter, dans un argot impayable, qui les faisait éclater de rire, et qu'Antoinette s'efforçait d'imiter. M. Jeannin les regarda en silence. Personne ne fit attention à lui. Il resta indécis, un moment, il s'assit, prit un livre, l'ouvrit au hasard, le referma, se leva: décidément, il ne pouvait rester. Il alluma une bougie, et dit bonsoir. Il s'approcha des enfants, les embrassa avec effusion: ils y répondirent distraitement, sans lever les yeux vers lui,--Antoinette occupée de son ouvrage, et Olivier de son livre. Olivier n'écarta même pas ses mains de ses oreilles, et grogna un bonsoir ennuyé, en continuant sa lecture:--quand il lisait, un des siens fût tombé dans le feu, qu'il ne se serait pas dérangé.--M. Jeannin sortit de la chambre. Il s'attardait encore dans la salle à côté. Sa femme vint peu après, la bonne étant partie, pour ranger des draps dans une armoire. Elle fit semblant de ne pas le voir. Il hésita, puis vint à elle, et dit:
--Je te demande pardon. Je t'ai parlé un peu brusquement, tout à l'heure.
Elle avait envie de lui dire:
--Mon pauvre homme, je ne t'en veux pas; mais qu'est-ce que tu as donc? Dis-moi donc ce qui te fait souffrir!
Mais elle dit, trop heureuse de prendre sa revanche:
--Laisse-moi tranquille! Tu es d'une brutalité odieuse avec moi. Tu me traites, comme tu ne traiterais pas une domestique.
Et elle continua sur ce ton, énumérant ses griefs, avec une volubilité âpre et rancunière.
Il eut un geste lassé, sourit amèrement, et la quitta.
Personne n'entendit le coup de revolver. Le lendemain seulement, quand on apprit ce qui s'était passé, les voisins se rappelèrent avoir perçu, vers le milieu de la nuit, dans le silence de la rue, un bruit sec, comme un claquement de fouet. Ils n'y prirent pas garde. La paix de la nuit retomba aussitôt sur la ville, enveloppant dans ses plis lourds les vivants et les morts.
Mme Jeannin, qui dormait, se réveilla, une ou deux heures plus tard. Ne voyant pas son mari auprès d'elle, elle se leva inquiète, elle parcourut toutes les pièces, descendit à l'étage au-dessous, alla aux bureaux de la banque, qui étaient dans un corps de bâtiment contigu à la maison; et là, dans le cabinet de M. Jeannin, elle le trouva dans son fauteuil, écroulé sur sa table de travail, au milieu de son sang, qui gouttait encore sur le plancher. Elle poussa un cri perçant, laissa tomber la bougie qu'elle tenait, et perdit connaissance. De la maison, on l'entendit. Les domestiques accoururent, la relevèrent, prirent soin d'elle, et portèrent le corps de M. Jeannin sur un lit. La chambre des enfants était fermée. Antoinette dormait comme une bienheureuse. Olivier entendit un bruit de voix et de pas: il eût voulu savoir; mais il craignit de réveiller sa sœur, et il se rendormit.
Le lendemain matin, la nouvelle courait déjà la ville, avant qu'ils sussent rien. Ce fut la vieille bonne qui la leur apprit, en larmoyant. Leur mère était hors d'état de penser à quoi que ce fût; sa santé donnait des inquiétudes. Les deux enfants se trouvèrent seuls, en présence de la mort. Dans ces premiers moments, leur épouvante était encore plus forte que leur douleur. Au reste, on ne leur laissa point le temps de pleurer en paix. Dès le matin, commencèrent les cruelles formalités judiciaires. Antoinette, réfugiée dans sa chambre, tendait toutes les forces de son égoïsme juvénile vers une pensée unique, seule capable de l'aider à repousser l'horreur qui la suffoquait: la pensée de son ami; elle attendait sa visite, d'heure en heure. Jamais il n'avait été plus empressé pour elle que la dernière fois qu'elle l'avait vu: elle ne doutait pas qu'il n'accourût, pour prendre part à son chagrin.--Mais personne ne vint. Aucun mot de personne. Aucune marque de sympathie. En revanche, dès la première nouvelle du suicide, des gens qui avaient confié leur argent au banquier se précipitèrent chez les Jeannin, forcèrent la porte, et, avec une férocité impitoyable, firent des scènes furieuses à la femme et aux enfants.
En quelques jours, s'accumulèrent toutes les ruines: perte d'un être cher, perte de toute fortune, de toute situation, de l'estime publique, abandon des amis. Écroulement total. Rien ne resta debout de ce qui les faisait vivre. Ils avaient, tous les trois, un sentiment intransigeant de pureté morale, qui les faisait d'autant plus souffrir d'un déshonneur, dont ils étaient innocents. Des trois, la plus ravagée par la douleur fut Antoinette, parce qu'elle en était le plus loin. Mme Jeannin et Olivier, si déchirés qu'ils fussent, n'étaient pas étrangers à ce monde de la souffrance. Pessimistes d'instinct, ils étaient moins surpris qu'accablés. La pensée de la mort avait toujours été pour eux un refuge: elle l'était plus que jamais, maintenant; ils souhaitaient de mourir. Lamentable résignation sans doute, mais pourtant moins terrible que la révolte d'un être jeune, confiant, heureux, aimant vivre, qui se voit brusquement acculé à ce désespoir sans fond, ou à cette mort qui lui fait horreur...
Antoinette découvrit d'un seul coup la laideur du monde. Ses yeux s'ouvrirent: elle vit la vie; elle jugea son père, sa mère, son frère. Tandis qu'Olivier et Mme Jeannin pleuraient ensemble, elle s'isolait dans sa douleur. Sa petite cervelle désespérée réfléchissait sur le passé, le présent, l'avenir; et elle vit qu'il n'y avait plus rien pour elle, aucun espoir, aucun appui: elle n'avait plus à compter sur personne.
L'enterrement eut lieu, lugubre, honteux. L'église avait refusé de recevoir le corps du suicidé. La veuve et les orphelins furent laissés seuls par la lâcheté de leurs anciens amis. À peine deux ou trois se montrèrent, un moment; et leur attitude gênée fut plus pénible encore que l'absence des autres. Ils semblaient faire une grâce en venant, et leur silence était gros de blâmes et de pitié méprisante. Du côté de la famille, ce fut bien pis: non seulement, il ne leur vint de là aucune parole consolante, mais des reproches amers. Le suicide du banquier, loin d'assourdir les rancunes, semblait à peine moins criminel que sa faillite. La bourgeoisie ne pardonne pas à ceux qui se tuent. Qu'on préfère la mort à la plus ignoble vie lui paraît monstrueux; elle appellerait volontiers toutes les rigueurs de la loi sur celui qui semble dire:
--Il n'y a pas de malheur qui vaille celui de vivre avec vous.
Les plus lâches ne sont pas les moins empressés à taxer son acte de lâcheté. Et quand celui qui se tue lèse, par-dessus le marché, en se raturant de la vie, leurs intérêts et leur vengeance, ils deviennent furieux.--Pas un instant, ils ne songeaient à ce que le malheureux Jeannin avait dû souffrir pour en arriver là. Ils eussent voulu le faire souffrir mille fois davantage. Et, comme il leur échappait, ils reportaient sur les siens leur réprobation. Ils ne se l'avouaient pas: car ils savaient que c'était injuste. Mais ils ne l'en faisaient pas moins: car il leur fallait une victime.
Mme Jeannin, qui ne semblait plus bonne à rien qu'à gémir, retrouvait son énergie, quand on attaquait son mari. Elle découvrait maintenant combien elle l'avait aimé; et ces trois êtres, qui n'avaient aucune idée de ce qu'ils deviendraient le lendemain, furent d'accord pour renoncer à la dot de la mère, à leur fortune personnelle, afin de rembourser, autant que possible, Les dettes du père. Et, ne pouvant plus rester dans le pays, ils décidèrent d'aller à Paris.
Le départ fut comme une fuite.
La veille au soir,--(un triste soir de la fin de septembre: les champs disparaissaient sous les grands brouillards blancs d'où surgissaient, des deux côtés de la route, à mesure qu'on avançait, les squelettes des buissons ruisselants, comme des plantes d'aquarium),--ils allèrent ensemble dire adieu au cimetière. Ils s'agenouillèrent tous trois sur l'étroite margelle de pierre, qui entourait la fosse fraîchement remuée. Leurs larmes coulaient en silence: Olivier avait le hoquet; Mme Jeannin se mouchait désespérément. Elle ajoutait à sa douleur, elle se torturait, à se répéter inlassablement les paroles qu'elle avait dites à son mari, la dernière fois qu'elle l'avait vu vivant. Olivier songeait à l'entretien sur le banc de la terrasse. Antoinette songeait à ce qui adviendrait d'eux. Aucun n'avait l'ombre d'un reproche dans le cœur pour l'infortuné, qui les avait perdus avec lui. Mais Antoinette pensait:
--Ah! cher papa, comme nous allons souffrir!
Le brouillard s'obscurcissait, l'humidité les pénétrait. Mais Mme Jeannin ne pouvait se décider à partir. Antoinette vit Olivier qui frissonnait, et elle dit à sa mère:
--Maman, j'ai froid.
Ils se levèrent. Au moment de s'en aller, Mme Jeannin se retourna, une dernière fois, vers la tombe:
--Mon pauvre ami! fit-elle.
Ils sortirent du cimetière, dans la nuit qui tombait. Antoinette tenait dans sa main la main glacée d'Olivier.
Ils rentrèrent dans la vieille maison. C'était leur dernière nuit dans le nid, où ils avaient toujours dormi, où leur vie s'était passée, et la vie de leurs parents,--ces murs, ce foyer, ce petit carré de terre, auxquels s'étaient liées si indissolublement toutes les joies et les douleurs de la famille qu'il semblait qu'ils fussent aussi de la famille, qu'ils fissent partie de leur vie, et qu'on ne pût les quitter que pour mourir.
Leurs malles étaient faites. Ils devaient prendre le premier train du lendemain, avant que les boutiques des voisins fussent ouvertes: ils voulaient éviter la curiosité et les commentaires malveillants.--Ils avaient besoin de se serrer l'un contre l'autre; et pourtant, chacun alla d'instinct dans sa chambre, et s'y attarda: ils restaient debout, sans bouger, ne pensant même pas à ôter leur chapeau et leur manteau, touchant les murs, les meubles, tout ce qu'ils allaient quitter, appuyant leur front contre les vitres, essayant de prendre et de garder en eux le contact des choses aimées. Enfin, chacun fit effort pour s'arracher à l'égoïsme de ses pensées douloureuses, et ils se réunirent dans la chambre de Mme Jeannin,--la chambre familiale, avec une grande alcôve au fond: c'était là qu'autrefois ils se réunissaient le soir, après diner, quand il n'y avait pas de visites. Autrefois!... Cela leur semblait si lointain, déjà!--Ils restèrent sans parler, autour du maigre feu; puis, ils dirent la prière ensemble, agenouillés devant le lit; et ils se couchèrent très tôt, car il fallait être levés avant l'aube. Mais ils furent longtemps, avant que le sommeil vînt.
Vers quatre heures du matin, Mme Jeannin qui, toutes les heures, avait regardé à sa montre s'il n'était pas temps de se préparer, alluma sa bougie et se leva. Antoinette, qui n'avait guère dormi, l'entendit et se leva aussi. Olivier était plongé dans un profond sommeil. Mme Jeannin le regarda avec émotion, et ne put se décider à le réveiller. Elle s'éloigna sur la pointe des pieds, et dit à Antoinette:
--Ne faisons pas de bruit: que le pauvre petit jouisse de ses dernières minutes ici!
Les deux femmes achevèrent de s'habiller et de finir les paquets. Autour de la maison, planait le grand silence des nuits où il fait froid, et où tout ce qui vit, les hommes et les bêtes, s'enfonce plus avidement dans le tiède sommeil. Antoinette claquait des dents: son cœur et son corps étaient glacés.
La porte d'entrée résonna dans l'air gelé. La vieille bonne, qui avait la clef de la maison, venait une dernière fois servir ses maîtres. Petite et grosse, le souffle court, et gênée par son embonpoint, mais singulièrement leste pour son âge, elle se montra, avec sa bonne figure emmitouflée, le nez rouge, et les yeux larmoyants. Elle fut désolée devoir que Mme Jeannin s'était levée sans l'attendre, et qu'elle avait allumé le fourneau de la cuisine.--Olivier s'éveilla, comme elle entrait. Son premier mouvement fut de refermer les yeux, et de se retourner dans ses couvertures, pour se rendormir. Antoinette vint poser doucement sa main sur l'épaule de son frère, et elle l'appela à mi-voix:
--Olivier, mon petit, il est temps.
Il soupira, ouvrit les yeux, vit le visage de sa sœur penché vers le sien: elle lui sourit mélancoliquement, et lui caressa le front avec sa main. Elle répétait:
--Allons!
Il se leva.
Ils sortirent de la maison, sans bruit, comme des voleurs. Chacun d'eux avait des paquets à la main. La vieille bonne les précédait, roulant leur malle sur une brouette. Ils laissaient presque tout ce qu'ils avaient; ils n'emportaient, pour ainsi dire, que ce qu'ils avaient sur le corps, et quelques vêtements. De pauvres souvenirs devaient leur être expédiés plus tard, par la petite vitesse: quelques livres, des portraits, l'antique pendule, dont le battement leur semblait le battement même de leur vie... L'air était aigre. Personne n'était encore levé dans la ville; les volets étaient clos, les rues vides. Ils se taisaient. La domestique seule parlait. Mme Jeannin cherchait à graver en elle, pour la dernière fois, ces images qui lui rappelaient tout son passé.