Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies

Part 27

Chapter 273,824 wordsPublic domain

Elle s'en aperçut aussitôt. Il ne broncha pas plus qu'elle; et ils poursuivirent leur causerie cérémonieuse. Jacqueline, qui était occupée à servir le thé, faillit, dans son saisissement, laisser glisser une tasse. Elle eut l'impression que, derrière son dos, ils échangeaient un sourire d'intelligence. Elle se retourna, et saisit leurs regards complices, qui sur-le-champ se voilèrent.--Sa découverte la bouleversa. Cette jeune fille, librement élevée, qui avait souvent entendu parler et qui parlait elle-même en riant d'intrigues de ce genre, éprouva une souffrance intolérable, quand elle vit que sa mère... Sa mère, non, ce n'était pas la même chose!... Avec son exagération ordinaire, elle passa d'un extrême à l'autre. Elle n'avait rien soupçonné jusque-là. Dès lors, elle soupçonna tout. Elle s'acharnait à interpréter tel et tel détails dans la conduite passée de sa mère. Et sans doute, la légèreté de Mme Langeais ne prêtait que trop à ces suppositions; mais Jacqueline y ajoutait. Elle eût voulu se rapprocher de son père, qui avait toujours été plus près d'elle, et dont l'intelligence avait pour elle beaucoup d'attrait. Elle eût voulu l'aimer davantage, le plaindre. Mais Langeais ne semblait avoir aucun besoin d'être plaint; et l'esprit surexcité de la jeune fille fut traversé de ce soupçon, plus affreux encore que le premier,--que son père n'ignorait rien, mais qu'il trouvait plus commode de ne rien savoir, et que pourvu qu'il agît lui-même à sa guise, le reste lui était indifférent.

Alors, Jacqueline se sentit perdue. Elle n'osait pas les mépriser. Elle les aimait. Mais elle ne pouvait plus vivre là. Son amitié pour Simone Adam ne lui était d'aucun secours. Elle jugeait avec sévérité les faiblesses de son ancienne compagne. Elle ne s'épargnait pas; elle souffrait de ce qu'elle voyait en elle de laid et de médiocre; elle s'accrochait désespérément au souvenir pur de Marthe. Mais ce souvenir même s'effaçait; elle sentait que le flot des jours le recouvrirait, en laverait l'empreinte. Et alors, tout serait fini; elle serait pareille aux autres, noyée dans le bourbier... Oh! sortir à tout prix de ce monde! Sauvez-moi! Sauvez-moi!...

En ces jours de délaissement fiévreux, de dégoût passionné, et d'attente mystique, où elle tendait les mains vers un Sauveur inconnu, Jacqueline rencontra Olivier.

Mme Langeais n'avait pas manqué d'inviter Christophe, qui était, cet hiver, le musicien à la mode. Christophe était venu, et, suivant son habitude, il ne s'était pas mis en frais. Mme Langeais ne l'en avait pas moins trouvé charmant:--il pouvait tout se permettre, pendant qu'il était à la mode; on le trouverait toujours charmant; c'était l'affaire de quelques mois...--Jacqueline se montra moins charmée; le seul fait que Christophe fût loué par certaines gens suffisait à la mettre en défiance. Au reste, la brusquerie de Christophe, sa façon de parler fort, sa gaieté, la blessaient. Dans son état d'esprit, la joie de vivre lui semblait grossière; elle cherchait le clair-obscur mélancolique de l'âme, et elle se figurait qu'elle l'aimait. Il faisait trop jour en Christophe. Mais comme elle causait avec lui, il parla d'Olivier: il éprouvait le besoin d'associer son ami à tout ce qui lui arrivait d'heureux. Il en parla si bien que Jacqueline, troublée par la vision d'une âme qui s'accordait avec sa propre pensée, le fit aussi inviter. Olivier n'accepta pas tout de suite: ce qui permit à Christophe et à Jacqueline d'achever de lui à loisir un portrait imaginaire, auquel il fallut bien qu'il ressemblât, lorsqu'enfin il se décida à venir.

Il vint, mais ne parla guère. Il n'avait pas besoin de parler. Ses yeux intelligents, son sourire, la finesse de ses manières, la tranquillité qui l'enveloppait et qu'il rayonnait, devaient séduire Jacqueline. Christophe, par contraste, faisait valoir Olivier. Elle n'en montrait rien, par peur du sentiment qui naissait; elle continuait de ne causer qu'avec Christophe: mais c'était d'Olivier. Christophe, trop heureux de parler de son ami, ne s'apercevait pas du plaisir que Jacqueline trouvait à ce sujet d'entretien. Il parlait aussi de lui-même, et elle l'écoutait avec complaisance, bien que cela ne l'intéressât nullement; puis, sans en avoir l'air, elle ramenait la conversation à des épisodes de sa vie où se trouvait Olivier.

Les gentillesses de Jacqueline étaient dangereuses pour un homme qui ne se méfiait point. Sans y penser, Christophe s'éprenait d'elle; il trouvait du plaisir à revenir; il soignait sa toilette; et un sentiment, qu'il connaissait bien, recommençait de mêler sa langueur riante à tout ce qu'il songeait. Olivier s'était épris aussi, et dès les premiers jours; il se croyait négligé, et souffrait en silence. Christophe augmentait son mal, en lui racontant joyeusement ses entretiens avec Jacqueline. L'idée ne venait pas à Olivier qu'il pût plaire à Jacqueline. Bien qu'à vivre auprès de Christophe, il eût acquis plus d'optimisme, il se défiait de lui; il se voyait avec des yeux trop véridiques, il ne pouvait croire qu'il serait jamais aimé:--qui donc serait digne de l'être, si c'était pour ses mérites, et non pour ceux du magique et indulgent amour?

Un soir qu'il était invité chez les Langeais, il sentit qu'il serait trop malheureux, en revoyant l'indifférente Jacqueline; et, prétextant la fatigue, il dit à Christophe d'aller sans lui. Christophe, qui ne soupçonnait rien, s'en alla tout joyeux. Dans son naïf égoïsme, il ne pensait qu'au plaisir d'avoir Jacqueline à lui tout seul. Il n'eut pas lieu de s'en réjouir longtemps. À la nouvelle qu'Olivier ne viendrait point, Jacqueline prit aussitôt un air maussade, irrité, ennuyé, déconcerté; elle n'éprouvait plus aucun désir de plaire; elle n'écoutait pas Christophe, répondait au hasard; et il la vit, avec humiliation, étouffer un bâillement énervé. Elle avait envie de pleurer. Brusquement, elle sortit au milieu de la soirée; et elle ne reparut point.

Christophe s'en retourna, déconfit. Le long du chemin, il cherchait à s'expliquer ce brusque revirement; quelques lueurs de la vérité commençaient à lui apparaître. À la maison, Olivier l'attendait; il demanda, d'un air qu'il tâchait de rendre indifférent, des nouvelles de la soirée. Christophe lui raconta sa déconvenue. À mesure qu'il parlait, il voyait le visage d'Olivier s'éclairer.

--Et cette fatigue? dit-il. Pourquoi ne t'es-tu pas couché?

--Oh! je vais mieux, fit Olivier, je ne suis plus las du tout.

--Oui, je crois, dit Christophe narquois, que cela t'a fait beaucoup de bien de ne pas venir.

Il le regarda affectueusement, malicieusement, s'en alla dans sa chambre, et là, quand il fut seul, il se mit à rire, rire tout bas, jusqu'aux larmes:

--La mâtine! pensait-il. Elle se moquait de moi! Lui aussi, me trompait. Comme ils cachaient leur jeu!

À partir de ce moment, il arracha de son cœur toute pensée personnelle, à l'égard de Jacqueline; et, comme une brave mère poule qui couve jalousement son œuf, il couva le roman des deux petits amants. Sans avoir l'air de connaître leur secret à tous deux, et sans le livrer, de l'un à l'autre, il les aida, à leur insu.

Il crut de son devoir, gravement, d'étudier le caractère de Jacqueline, pour voir si Olivier pourrait être heureux avec elle. Et comme il était maladroit, il agaçait Jacqueline par les questions saugrenues qu'il lui posait, sur ses goûts, sur sa moralité...

--Voilà un imbécile! De quoi se mêle-t-il? pensait Jacqueline, furieuse, en lui tournant le dos.

Et Olivier s'épanouissait de voir que Jacqueline ne faisait plus attention à Christophe. Et Christophe s'épanouissait de voir qu'Olivier était heureux. Sa joie s'étalait même, d'une façon beaucoup plus bruyante que celle d'Olivier. Et comme elle ne s'expliquait point, Jacqueline, qui ne se doutait pas que Christophe voyait plus clair dans leur amour qu'elle n'y voyait elle-même, le trouvait insupportable; elle ne pouvait comprendre qu'Olivier se fût entiché d'un ami aussi vulgaire et aussi encombrant. Le bon Christophe la devinait; il trouvait un plaisir malicieux à la faire enrager; puis, il se retirait à l'écart, prétextant des travaux, pour refuser les invitations des Langeais et laisser seuls ensemble Jacqueline et Olivier.

Il n'était pas sans inquiétudes cependant pour l'avenir. Il s'attribuait une grande responsabilité dans le mariage qui se préparait; et il se tourmentait: car il voyait assez juste en Jacqueline, et il redoutait bien des choses: sa richesse d'abord, son éducation, son milieu, et surtout sa faiblesse. Il se rappelait son ancienne amie Colette. Sans doute, Jacqueline était plus vraie, plus franche, plus passionnée; il y avait dans ce petit être une ardente aspiration vers une vie courageuse, un désir presque héroïque...

--Mais ce n'est pas tout de désirer, pensait Christophe, qui se souvenait d'une polissonnerie de l'ami Diderot; il faut avoir les reins solides.

Il voulait avertir Olivier du danger. Mais quand il voyait Olivier revenir de chez Jacqueline, les yeux baignés de joie, il n'avait plus le courage de parler. Il pensait:

--Les pauvres petits sont heureux. Ne troublons pas leur bonheur.

Peu à peu, son affection pour Olivier lui fit partager la confiance de son ami. Il se rassurait; il finit par croire que Jacqueline était telle qu'Olivier la voyait et qu'elle voulait se voir elle-même. Elle avait si bonne volonté! Elle aimait Olivier pour tout ce qu'il avait de différent d'elle et de son monde: parce qu'il était pauvre, parce qu'il était intransigeant dans ses idées morales, parce qu'il était maladroit dans le monde. Elle aimait d'une façon si pure et si entière qu'elle eût voulu être pauvre comme lui, et presque, par moments,... oui, presque devenir laide, afin d'être plus sûre d'être aimée pour elle-même, pour l'amour dont son cœur était plein et dont il avait faim... Ah! certains jours, quand il était là, elle se sentait pâlir, et ses mains tremblaient. Elle affectait de railler son émotion, elle feignait de s'occuper d'autre chose, de le regarder à peine; elle parlait avec ironie. Mais soudain, elle s'interrompait; elle se sauvait dans sa chambre; et là, toute porte close, le rideau baissé sur la fenêtre, elle restait assise, les genoux serrés, les coudes rentrés contre son ventre, les bras en croix sur la poitrine, comprimant les battements de son cœur; elle restait ainsi, ramassée sur elle-même, sans un souffle; elle n'osait pas bouger, de peur qu'au moindre geste le bonheur ne s'enfuît. Sur son corps, en silence, elle étreignait l'amour.

Maintenant, Christophe se passionnait pour le succès d'Olivier. Il s'occupait de lui maternellement, surveillait sa toilette, prétendait lui donner des conseils sur la façon de s'habiller, lui faisait--(comment!)--ses nœuds de cravate. Olivier, patient, se laissait faire, quitte à renouer sa cravate, dans l'escalier, lorsque Christophe n'était plus là. Il souriait, mais il était touché de cette grande affection. Intimidé par son amour, il n'était pas sûr de lui, et demandait volontiers conseil à Christophe; il lui contait ses visites. Christophe, aussi ému que lui, passait quelquefois des heures, la nuit, à chercher les moyens d'aplanir le chemin à l'amour de son ami.

Ce fut dans le parc de la villa des Langeais, aux environs de Paris, dans un petit pays sur la lisière de la forêt de l'Isle-Adam, qu'Olivier et Jacqueline eurent l'entretien, qui décida de leur vie.

Christophe accompagnait son ami; mais il avait trouvé un harmonium dans la maison; et il se mit à jouer, laissant les amoureux se promener en paix.--À vrai dire, ils ne le souhaitaient point. Ils craignaient d'être seuls. Jacqueline était silencieuse et un peu hostile. Déjà, à la dernière visite, Olivier avait senti un changement dans ses manières, une froideur subite, des regards qui paraissaient étrangers, durs, presque ennemis. Il en avait été glacé. Il n'osait s'expliquer avec elle: il craignait trop de recevoir de celle qu'il aimait une parole cruelle. Il trembla de voir Christophe s'éloigner; il lui semblait que sa présence le garantissait seule du coup qui allait le frapper.

Jacqueline n'aimait pas moins Olivier. Elle l'aimait beaucoup plus. C'était ce qui la rendait hostile. Cet amour, avec lequel naguère elle avait joué, qu'elle avait tant appelé, il était là, devant elle; elle le voyait s'ouvrir devant ses pas comme un gouffre, et elle se rejetait en arrière, effrayée; elle ne comprenait plus; elle se demandait:

--Mais pourquoi? pourquoi? Qu'est-ce que cela veut dire?

Alors, elle regardait Olivier, de ce regard qui le faisait souffrir, et elle pensait:

--Qui est cet homme?

Et elle ne savait pas.

--Pourquoi est-ce que je l'aime?

Elle ne savait pas.

--Est-ce que je l'aime?

Elle ne savait pas... Elle ne savait pas; mais elle savait que pourtant elle était prise; l'amour la tenait; elle allait se perdre en lui, se perdre tout entière, sa volonté, son indépendance, son égoïsme, ses rêves d'avenir, tout englouti dans ce monstre. Et elle se raidissait avec colère; elle éprouvait, par moments, pour Olivier, un sentiment presque haineux.

Ils allèrent jusqu'à l'extrémité du parc, dans le jardin potager, que séparait des pelouses un rideau de grands arbres. Ils marchaient à petits pas, au milieu des allées, que bordaient des buissons de groseilliers aux grappes rouges et blondes, et des plates-bandes de fraises, dont l'haleine emplissait l'air. On était au mois de juin; mais des orages avaient refroidi le temps. Le ciel était gris, la lumière à demi éteinte; les nuages bas se mouvaient pesamment, tout d'une masse, charriés par le vent. De ce grand vent lointain, rien n'arrivait sur la terre: pas une feuille ne remuait. Une grande mélancolie enveloppait les choses, et leur cœur. Et du fond du jardin, de la villa invisible, aux fenêtres entr'ouvertes, vinrent les sons de l'harmonium, qui disait la fugue en mi bémol mineur de Jean-Sébastien Bach. Ils s'assirent côte à côte sur la margelle d'un puits, tout pâles, sans parler. Olivier vit des larmes couler sur les joues de Jacqueline.

--Vous pleurez? murmura-t-il, les lèvres tremblantes.

Ses larmes aussi coulèrent.

Il lui prit la main. Elle pencha sa tête blonde sur l'épaule d'Olivier. Elle n'essayait plus de lutter: elle était vaincue; et c'était un tel soulagement!... Ils pleurèrent tout bas, écoutant la musique, sous le dais mouvant des nuées lourdes, dont le vol silencieux semblait raser la cime des arbres. Ils pensaient à tout ce qu'ils avaient souffert,--qui sait? peut-être aussi à ce qu'ils souffriraient plus tard. Il est des minutes où la musique fait surgir toute la mélancolie tissée autour de la destinée d'un être...

Après un moment, Jacqueline essuya ses yeux et regarda Olivier. Et brusquement, ils s'embrassèrent. Ô bonheur ineffable! Religieux bonheur! Si doux et si profond qu'il en est douloureux!...

Jacqueline demanda:

--Votre sœur vous ressemblait?

Olivier eut un saisissement. Il dit:

--Pourquoi me parlez-vous d'elle? Vous la connaissiez donc?

Elle dit:

--Christophe m'a raconté... Vous avez bien souffert?

Olivier inclina la tête, trop ému pour répondre.

--J'ai bien souffert aussi, dit-elle.

Elle parla de l'amie disparue, de la chère Marthe; elle dit, le cœur gonflé, comme elle avait pleuré, pleuré à en mourir.

--Vous m'aiderez? dit-elle, d'une voix suppliante, vous m'aiderez à vivre, à être bonne, à lui ressembler un peu? La pauvre Marthe, vous l'aimerez, vous aussi?

--Nous les aimerons toutes deux, comme toutes deux elles s'aiment.

--Je voudrais qu'elles fussent là!

--Elles sont là.

Ils restèrent, serrés l'un contre l'autre; ils sentaient battre leur cœur. Une petite pluie fine tombait, tombait. Jacqueline frissonna.

--Rentrons, dit-elle.

Sous les arbres, il faisait presque nuit. Olivier baisa la chevelure mouillée de Jacqueline; elle releva la tête vers lui, et il sentit sur ses lèvres, pour la première fois, les lèvres amoureuses, ces lèvres de petite fille, fiévreuses, un peu gercées. Ils furent sur le point de défaillir.

Tout près de la maison, ils s'arrêtèrent encore:

--Comme nous étions seuls, avant! dit-il.

Il avait déjà oublié Christophe.

Ils se souvinrent de lui. La musique s'était tue. Ils rentrèrent. Christophe, accoudé sur l'harmonium, la tête entre ses mains, rêvait, lui aussi, à beaucoup de choses du passé. Quand il entendit la porte s'ouvrir, il s'éveilla de sa rêverie, et leur montra son visage affectueux, qu'illuminait un sourire grave et tendre. Il lut dans leurs yeux ce qui s'était passé, leur serra la main à tous deux, et dit:

--Asseyez-vous là. Je vais vous jouer quelque chose.

Ils s'assirent, et il joua, au piano, tout ce qu'il avait dans le cœur, tout son amour pour eux. Quand ce fut fini, ils restèrent tous les trois, sans parler. Puis, il se leva, et il les regarda. Il avait l'air si bon, et tellement plus âgé et plus fort qu'eux! Pour la première fois, elle eut conscience de ce qu'il était. Il les serra dans ses bras, et dit à Jacqueline:

--Vous l'aimerez bien, n'est-ce pas? Vous vous aimerez bien?

Ils furent pénétrés de reconnaissance. Mais tout de suite après, il détourna l'entretien, rit, alla à la fenêtre, et sauta dans le jardin.

Les jours suivants, il engagea Olivier à faire sa demande aux parents de Jacqueline. Olivier n'osait point, par crainte du refus qu'il prévoyait. Christophe le pressa aussi de se mettre en quête d'une situation. À supposer qu'il fût agréé par les Langeais, il ne pouvait accepter la fortune de Jacqueline, s'il ne se trouvait lui-même en état de gagner son pain. Olivier pensait comme lui, sans partager sa défiance injurieuse, un peu comique, à l'égard des mariages riches. C'était là une idée ancrée dans la tête de Christophe, que la richesse tue l'âme. Volontiers, il eût répété cette boutade d'un sage gueux à une riche oiselle, qui s'inquiétait de l'au-delà:

--Quoi, madame, vous avez des millions, et vous voudriez encore, par-dessus le marché, avoir une âme immortelle?

--Méfie-toi de la femme, disait-il à Olivier,--mi-plaisant, mi-sérieux,--méfie-toi de la femme, mais vingt fois plus de la femme riche! La femme aime l'art, peut-être, mais elle étouffe l'artiste. La femme riche empoisonne l'un et l'autre. La richesse est une maladie. Et la femme la supporte encore plus mal que l'homme. Tout riche est un être anormal... Tu ris? Tu te moques de moi? Quoi! est-ce qu'un riche sait ce que c'est que la vie? Est-ce qu'il reste en communion avec la rude réalité? Est-ce qu'il sent sur sa face le souffle fauve de la misère, l'odeur du pain à gagner, de la terre à remuer? Est-ce qu'il peut comprendre, est-ce qu'il voit seulement les êtres et les choses?... Quand j'étais petit garçon, il m'est arrivé une ou deux fois d'être emmené en promenade dans le landau du grand-duc. La voiture passait au milieu de prairies dont je connaissais chaque brin d'herbe, parmi des bois où je galopinais seul et que j'adorais. Eh bien, je ne voyais plus rien. Tous ces chers paysages étaient devenus pour moi aussi raidis, aussi empesés que les imbéciles qui me promenaient. Entre les prairies et mon cœur, il ne s'était pas seulement interposé le rideau de ces âmes gourmées. Il suffisait de ces quatre planches sous mes pieds, de cette estrade ambulante au-dessus de la nature. Pour sentir que la terre est ma mère, il me faut avoir les pieds enfoncés dans son ventre, comme le nouveau-né qui sort à la lumière. La richesse tranche le lien qui unit l'homme à la terre, et qui relie entre eux tous les fils de la terre. Et alors, comment voudrais-tu être encore un artiste? L'artiste est la voix de la terre. Un riche ne peut pas être un grand artiste. Il lui faudrait, pour l'être, mille fois plus de génie, dans des conditions aussi disgraciées. Même s'il y parvient, il est toujours un fruit de serre. Le grand Gœthe a beau faire: son âme a des membres atrophiés, il lui manque des organes essentiels, que la richesse a tués. Toi qui n'as pas la sève d'un Gœthe, tu serais dévoré par la richesse, surtout par la femme riche, que Gœthe a du moins évitée. L'homme seul peut encore réagir contre le fléau. Il a en lui une brutalité native, un humus amassé d'instincts âpres et salutaires qui l'attachent à la terre. Mais la femme est livrée au poison, et elle le communique aux autres. Elle se plaît à la puanteur parfumée de la richesse. Une femme qui reste saine de cœur, au milieu de la fortune, est un prodige, autant qu'un millionnaire qui a du génie... Et puis, je n'aime pas les monstres. Qui a plus que sa part pour vivre est un monstre,--un cancer humain qui ronge les autres hommes.

Olivier riait:

--Je ne puis pourtant pas cesser d'aimer Jacqueline, parce qu'elle n'est pas pauvre, ni l'obliger à l'être, pour l'amour de moi.

--Eh bien, si tu ne peux pas la sauver, au moins sauve-toi toi-même! Et c'est encore la meilleure façon de la sauver. Garde-toi pur. Travaille.

Olivier n'avait pas besoin que Christophe lui communiquât ses scrupules. Plus encore que lui, il avait l'âme chatouilleuse. Non qu'il prit au sérieux les boutades de Christophe contre l'argent: il avait été riche lui-même, il ne détestait point la richesse, et il trouvait qu'elle allait bien à la jolie figure de Jacqueline. Mais il lui était insupportable qu'on pût mêler à l'idée de son amour un soupçon d'intérêt. Il demanda à rentrer dans l'Université. Il ne pouvait plus espérer, pour l'instant, qu'un poste médiocre dans un lycée de province. C'était là un triste cadeau de noces à offrir à Jacqueline. Il lui en parla timidement. Jacqueline eut d'abord quelque peine à admettre ses raisons: elle les attribuait à un amour-propre exagéré, que Christophe lui avait mis en tête, et qu'elle trouvait ridicule: n'est-il pas naturel, quand on aime, d'accepter du même cœur la fortune et l'infortune de l'aimée, et n'est-ce pas un sentiment mesquin, de se refuser à lui devoir un bienfait, qui lui ferait tant de joie?... Néanmoins, elle se rallia au projet d'Olivier: ce qu'il avait d'austère et de peu plaisant fut justement ce qui la décida; elle y trouvait une occasion de satisfaire son appétit d'héroïsme moral. Dans l'état de révolte orgueilleuse contre son milieu, que son deuil avait provoquée et que son amour exaltait, elle avait fini par nier tout ce qui dans sa nature était en contradiction avec cette ardeur mystique; elle tendait son être, comme un arc, vers un idéal de vie très pure, difficile, et rayonnante de bonheur... Les obstacles, la médiocrité de sa condition à venir, tout lui était joie. Que ce serait beau!...

Mme Langeais était trop occupée d'elle-même pour prêter grande attention à ce qui se passait autour d'elle. Depuis peu, elle ne songeait plus qu'à sa santé; elle occupait son temps à soigner des maladies imaginaires, essayer d'un médecin, puis d'un autre: chacun à tour de rôle était le Sauveur; il y en avait pour quinze jours; puis; c'était le tour du suivant. Elle restait des mois, au loin, dans des maisons de santé fort coûteuses, où elle exécutait avec dévotion des prescriptions puériles. Elle avait oublié sa fille et son mari.

M. Langeais, moins indifférent, commençait à soupçonner l'intrigue. Sa jalousie paternelle l'avertissait. Il avait pour Jacqueline cette affection énigmatique, que bien des pères éprouvent pour leurs filles, mais qu'ils n'avouent guère, cette curiosité mystérieuse, voluptueuse, quasi sacrée, de revivre en des êtres de son sang, qui sont soi, et qui sont femmes. Il y a, dans ces secrets du cœur, des ombres et des lueurs qu'il est sain d'ignorer. Jusqu'alors, il s'était amusé de voir sa fille rendre amoureux les petits jeunes gens: il l'aimait ainsi, coquette, romanesque, et pourtant avisée--(comme il était).--Mais quand il vit que l'aventure menaçait de devenir sérieuse, il s'inquiéta. Il commença par se moquer d'Olivier devant Jacqueline, puis il le critiqua avec une certaine âpreté. Jacqueline en rit d'abord, et dit:

--N'en dis pas tant de mal, papa; cela te gênerait plus tard, si je voulais l'épouser.