Jean-Christophe Volume 3 Antoinette, Dans la maison, Les Amies
Part 24
Louisa était seule, couchée, et se sentait finir. De ses deux autres fils, l'un, le commerçant, Rodolphe, s'était établi à Hambourg, l'autre, Ernst, était parti pour l'Amérique, et l'on ne savait ce qu'il était devenu. Personne ne s'occupait d'elle, qu'une voisine qui venait, deux fois par jour, voir ce dont Louisa avait besoin, restait quelques instants, et s'en retournait à ses affaires; elle n'était pas trop exacte, et tardait souvent à venir. Louisa trouvait tout naturel qu'on l'oubliât, comme elle trouvait tout naturel d'avoir mal. Elle était d'une patience angélique, étant habituée a souffrir. Elle avait le cœur malade, et des suffocations, pendant lesquelles elle croyait qu'elle allait mourir: les yeux dilatés, les mains crispées, la sueur coulant sur son visage. Elle ne se plaignait pas. Elle savait que ce devait être ainsi. Elle était prête; elle, avait déjà reçu les sacrements. Elle n'avait qu'une inquiétude: que Dieu ne la trouvât pas digne d'entrer dans son paradis. Tout le reste, elle l'acceptait avec patience.
Dans le cour obscur de son réduit, autour de l'oreiller, sur le mur de l'alcôve, elle; avait fait un sanctuaire de ses souvenirs; elle avait réuni les images de ceux qui lui étaient chers: celles de ses trois petits, celle de son mari, pour le souvenir de qui elle avait conservé son amour des premiers temps, celles du vieux grand-père, et de son frère, Gottfried: elle gardait un attachement touchant pour tous ceux qui avaient été bons, si peu que ce fût, pour elle. Elle avait épinglé sur le drap de son lit, tout près de son visage, la dernière photographie que Christophe lui avait, envoyée; et ses dernières lettres étaient sous l'oreiller. Elle avait l'amour de l'ordre et de la propreté méticuleuse; elle souffrait de ce que tout, dans sa chambre, ne fût pas parfaitement rangé. Elle s'intéressait aux petits bruits du dehors, qui marquaient pour elle les divers moments du jour. Il y avait si longtemps qu'elle les entendait! Toute sa vie passée dans cet étroit espace... Elle pensait à son cher Christophe. Quel immense désir elle avait qu'il fût là, près d'elle, en ce moment! Et pourtant, même à ce qu'il ne fût pas là elle était résignée. Elle était sûre de le revoir là-haut. Elle n'avait qu'à fermer les yeux pour le voir déjà. Elle passait des journées, assoupie, au milieu du passé...
Elle se retrouvait dans l'ancienne maison, au bord du Rhin... Jour de fête... Un superbe jour d'été. La fenêtre était ouverte: sur la route blanche, le soleil. On entendait les oiseaux qui chantaient. Melchior et le grand-père, assis devant la porte, fumaient en causant et riant très fort. Louisa ne les voyait pas; mais elle se réjouissait que son mari fût à la maison, ce jour-là, et que le grand-père fût de bonne humeur. Elle était dans la pièce du bas, et préparait le dîner: un dîner excellent; elle le veillait comme la prunelle de ses yeux; il y avait une surprise: un gâteau aux marrons; elle jouissait d'avance des cris de joie du petit... Le petit, où était-il? Là haut: elle l'entendait, il étudiait son piano. Elle ne comprenait pas ce qu'il jouait, mais c'était un bonheur pour elle d'entendre ce petit gazouillement familier, de savoir qu'il était là, bien sagement assis... Quelle belle journée! Les grelots joyeux d'une voiture passaient sur le chemin... Ah! mon Dieu! Et le rôti! Pourvu qu'il ne fût pas brûlé, tandis qu'elle regardait par la fenêtre! Elle tremblait que le grand-père, qu'elle aimait tant, et qui l'intimidait, ne fût pas content, qu'il lui fît des reproches... Grâce à Dieu, il n'y avait aucun mal. Voilà, tout était prêt, et la table était servie. Elle appelait Melchior et le grand-père. Ils répondaient avec entrain. Et le petit?... Il ne jouait plus. Depuis un moment, son piano s'était tu, sans qu'elle l'eût remarqué...--«Christophe!»... Que faisait-il? On n'entendait aucun bruit. Toujours il oubliait de descendre pour le dîner: le père allait le gronder encore. Elle montait précipitamment l'escalier...--«Christophe!»... Il se taisait. Elle ouvrait la porte de la chambre, où il travaillait. Personne. La chambre, vide; le piano, fermé... Louisa avait une angoisse. Qu'est-ce qu'il était devenu? La fenêtre était ouverte. Mon Dieu! s'il était tombé!... Louisa est bouleversée. Elle se penche pour regarder...--«Christophe!»... Il n'est nulle part. Elle parcourt toutes les chambres. D'en bas, le grand-père lui crie: «Viens donc, ne t'inquiète pas, il nous rejoindra toujours.» Elle ne veut pas descendre; elle sait qu'il est là: il se cache pour jouer, il veut la tourmenter. Ah! le méchant petit!... Oui, elle en est sûre maintenant, le plancher a craqué; il est derrière la porte. Mais la clef n'y est pas. La clef! Elle cherche précipitamment dans un tiroir, au milieu d'une quantité d'autres clefs. Celle-là, celle-là,... non, ce n'est pas cela... Ah! la voilà enfin!... Impossible de la faire entrer dans la serrure. La main de Louisa tremble. Elle se dépêche; il faut se dépêcher. Pourquoi? Elle ne sait pas; mais elle sait qu'il le faut: si elle ne se hâte point, elle n'aura plus le temps. Elle entend le souffle de Christophe derrière la porte... Ah! cette clef!... Enfin! La porte s'ouvre. Un cri joyeux. C'est lui. Il se jette à son cou... Ah! le méchant, le bon, le bien-aimé petit!...
Elle a ouvert les yeux. Il est là, devant elle.
Depuis un moment, il la regardait, si changée, le visage à la fois tiré et bouffi, une souffrance muette, que rendait plus poignante son sourire résigné; et ce silence, cette solitude autour... Il avait le cœur transpercé...
Elle le vit. Elle ne fut pas étonnée. Elle sourit d'un sourire ineffable. Elle ne pouvait ni lui tendre les bras, ni dire une seule parole. Il se jeta à son cou, il l'embrassa, elle l'embrassa; de grosses larmes coulaient sur ses joues. Elle dit tout bas:
--Attends...
Il vit qu'elle suffoquait.
Ils ne firent aucun mouvement. Elle lui caressait la tête avec ses mains; et ses larmes continuaient de couler. Il lui baisait les mains, sanglotant, la figure, cachée dans les draps.
Quand son angoisse fut passée, elle essaya de parler. Mais elle ne parvenait plus à trouver ses mots; elle se trompait, et il avait peine à comprendre. Qu'est-ce que cela faisait? Ils s'aimaient, ils se voyaient, ils se touchaient: c'était l'essentiel.--Il demanda avec indignation pourquoi on la laissait seule. Elle excusa la garde:
--Elle ne pouvait pas toujours être là: elle avait son travail...
D'une voix faible, entrecoupée, qui ne parvenait pas à articuler toutes les syllabes, elle fit hâtivement une petite recommandation au sujet de sa tombe. Elle chargea Christophe de sa tendresse pour ses deux autres fils, qui l'avaient oubliée. Elle eut un mot aussi pour Olivier, dont elle savait l'affection pour Christophe. Elle pria Christophe de lui dire qu'elle lui envoyait sa bénédiction--(elle se reprit bien vite, timidement, pour employer une formule plus humble)--«sa respectueuse affection»...
Elle suffoqua de nouveau. Il lai soutint assise sur son lit. La sueur coulait sur son visage. Elle se forçait à sourire. Elle se disait qu'elle n'avait plus rien à demander au monde, maintenant qu'elle avait la main dans la main de son fils.
Et Christophe sentit brusquement cette main se crisper dans la sienne. Louisa ouvrit la bouche. Elle regarda son fils, avec une tendresse infinie.--Et elle passa.
Le soir du même jour, Olivier arriva. Il n'avait pu supporter la pensée de laisser Christophe seul, à ces heures tragiques, dont il n'avait que trop l'expérience. Il redoutait aussi les dangers auxquels son ami s'exposait, en retournant en Allemagne. Il voulait être là, afin de veiller sur lui. Mais l'argent lui manquait, pour le rejoindre. Au retour de la gare, où il avait accompagné Christophe, il décida de vendre quelques bijoux qui lui restaient de sa famille. Comme le mont-de-piété était fermé, à cette heure, et qu'il voulait partir par le premier train, il allait chez un brocanteur du quartier, lorsque dans l'escalier il rencontra Mooch. Mis au courant de ses intentions, Mooch manifesta un vif chagrin qu'Olivier ne se fût pas adressé à lui; et il le força à accepter de lui la somme nécessaire. Il ne se consolait pas de penser qu'Olivier avait mis sa montre en gage et vendu ses livres, pour payer le voyage de Christophe, quand il eût été si heureux de rendre service. Dans son zèle à leur venir en aide, il proposa même à Olivier de l'accompagner auprès de Christophe. Olivier eut grand'peine à l'en dissuader.
L'arrivée d'Olivier fut un bienfait pour Christophe. Il avait passé la journée dans l'accablement, seul avec sa mère endormie. La garde était venue, avait rendu quelques soins, et puis était partie, et n'était plus revenue. Les heures s'étaient écoulées, dans une immobilité funèbre. Christophe ne bougeait pas plus que la morte; il ne la quittait point des yeux; il ne pleurait pas, il ne pensait pas, lui-même était un mort.--Le miracle d'amitié, accompli par Olivier, ramena en lui les larmes et la vie.
_Getrost! Es ist der Schmerzen werth die Leben, So lang... ... mit uns ein treues Auge weint._
(«Courage! Aussi longtemps que deux yeux fidèles pleurent avec nous, la vie vaut de souffrir.»)
Ils s'embrassèrent longuement. Puis, ils s'assirent auprès de Louisa, et causèrent à voix basse... La nuit... Christophe, accoudé au pied du lit, racontait au hasard des souvenirs d'enfance, où revenait toujours l'image de la maman. Il se taisait, pendant quelques minutes, et puis il reprenait. Jusqu'à ce qu'il se tut tout à fait, écrasé de fatigue, la figure cachée dans ses mains; et quand Olivier s'approcha pour le regarder, il vit qu'il était endormi. Alors, il veilla seul. Et le sommeil le prit à son tour, le front posé sur le dossier du lit. Louisa souriait avec douceur; et elle semblait heureuse de veiller ses deux enfants.
Comme le matin commençait, ils furent réveillés par des coups frappés à la porte. Christophe alla ouvrir. C'était un voisin, un menuisier; il venait avertir Christophe que sa présence avait été dénoncée, et qu'il fallait partir s'il ne voulait être pris. Christophe se refusait à fuir; il ne voulait pas quitter sa mère, avant de l'avoir conduite au lieu où elle resterait maintenant, pour toujours. Mais Olivier le supplia de reprendre le train, il lui promit de veiller fidèlement, à sa place; il le força à sortir de la maison; et, pour être plus sûr qu'il ne reviendrait pas sur sa décision, il l'accompagna à la gare. Christophe s'obstinait à ne point partir, sans avoir au moins revu le grand fleuve, près duquel s'était passée son enfance, et dont son âme gardait, comme une conque marine, l'écho retentissant. Malgré le danger qu'il y avait à se montrer en ville, il fallut en passer par sa volonté. Ils suivirent la berge du Rhin, qui se hâtait avec une paix puissante, entre ses rives basses, vers sa mort dans les sables du Nord. Un énorme pont de fer plongeait, au milieu du brouillard, ses deux arches dans l'eau grise, comme les moitiés de roues d'un chariot colossal. Au loin, se perdaient dans la brume les barques qui remontaient, à travers les prairies, les méandres sinueux. Christophe s'absorbait dans ce rêve. Olivier l'en arracha, et, lui prenant le bras, le ramena à la gare. Christophe se laissa faire; il était comme un somnambule. Olivier l'installa dans le train qui allait partir; et ils convinrent de se rejoindre le lendemain, à la première station française, afin que Christophe ne rentrât pas seul à Paris.
Le train partit, et Olivier revint à la maison, où il trouva, à l'entrée, deux gendarmes qui attendaient le retour de Christophe. Ils prirent Olivier pour lui. Olivier ne se pressa point d'éclaircir une méprise, qui favorisait la fuite de Christophe. Au reste, la police ne manifesta aucune déconvenue de son erreur; elle montrait un empressement assez tiède à rechercher le fugitif; et il sembla même à Olivier qu'au fond, elle n'était pas fâchée que Christophe fût parti.
Olivier resta jusqu'au lendemain matin, pour l'enterrement de Louisa. Le frère de Christophe, Rodolphe, le commerçant, y assista entre deux trains. Cet important personnage suivit correctement le convoi, et partit aussitôt après, sans avoir adressé un mot à Olivier pour lui demander des nouvelles de son frère, ou pour le remercier de ce qu'il avait fait pour leur mère. Olivier passa quelques heures encore dans cette ville, où il ne connaissait personne de vivant, mais qui était peuplée pour lui de tant d'ombres familières: le petit Christophe, ceux qu'il avait aimés, ceux qui l'avaient fait souffrir,--et la chère Antoinette... Que restait-il de tous ces êtres, qui avaient ici vécu, de cette famille des Krafft, à présent effacée?... L'amour qui vivait d'eux en l'âme d'un étranger.
Dans l'après-midi, Olivier retrouva Christophe à la station frontière, où ils s'étaient donné rendez-vous. Un village au milieu des collines boisées. Au lieu d'y attendre le train suivant pour Paris, ils décidèrent de faire à pied une partie de la route, jusqu'à la ville prochaine. Ils avaient besoin d'être seuls. Ils se mirent en marche à travers les bois silencieux, où retentissaient au loin les coups sourds de la cognée. Ils arrivèrent à une clairière, au sommet d'une colline. Au-dessous d'eux, dans un vallon étroit, encore en pays allemand, le toit rouge d'une maison forestière, un petit pré, lac vert entre les bois. Tout autour, l'océan des forêts bleu sombre, enveloppées de vapeurs. Des brouillards se glissaient entre les branches des sapins. Un voile transparent amollissait les lignes, amortissait les couleurs. Tout était immobile. Ni bruit de pas, ni son de voix. Quelques gouttes de pluie sonnaient sur le cuivre doré des hêtres, que l'automne avait mûris. Entre les pierres tintait l'eau d'un petit ruisseau. Christophe et Olivier s'étaient arrêtés et ils ne bougeaient plus. Chacun songeait à ses deuils. Olivier pensait:
--Antoinette, où es-tu?
Et Christophe:
--Que me fait le succès, â présent qu'elle n'est plus?
Mais chacun entendit la voix consolatrice de ses morts:
--Bien-aimé, ne pleure pas sur nous. Ne pense pas à nous. Pense à lui...
Ils se regardèrent tous deux, et chacun ne sentit plus sa peine, mais celle de son ami. Ils se prirent la main. Une sereine mélancolie les enveloppait tous deux. Doucement, sans un souffle d'air, le voile de vapeurs s'effaçait; le ciel bleu refleurit. Douceur attendrissante de la terre après la pluie... Elle nous prend dans ses bras, avec un beau sourire affectueux; elle nous dit:
--Repose. Tout est bien...
Le cœur de Christophe se détendait. Depuis deux jours, il vivait tout entier dans le souvenir, dans l'âme de la chère maman; il revivait l'humble vie, les jours uniformes, solitaires, passés dans le silence de la maison sans enfants, et dans la pensée des enfants qui l'avaient laissée, la pauvre vieille femme, infirme et vaillante, avec sa foi tranquille, sa douce bonne humeur, sa résignation souriante, son absence d'égoïsme... Et Christophe pensait aussi à toutes les humbles âmes qu'il avait connues. Combien il se sentait près d'elles, en ce moment! Au sortir des années de luttes épuisantes, dans le brûlant Paris, où se mêlent furieusement les idées et les hommes, au lendemain de cette heure tragique, où venait de souffler le vent des folies meurtrières qui lancent les uns contre les autres les peuples hallucinés, une lassitude prenait Christophe de ce monde fiévreux et stérile, de ces batailles d'égoïsmes, de ces élites humaines, ces ambitieux, ces vaniteux, qui se croient la raison du monde et n'en sont que le mauvais rêve. Et tout son amour allait aux milliers d'âmes simples, de toute race, qui brûlent en silence, pures flammes de bonté, de foi, de sacrifice,--cœur du monde.
--Oui, je vous reconnais, je vous retrouve enfin, vous êtes de mon sang, vous êtes miennes. Comme l'Enfant prodigue, je vous ai quittées, pour suivre les ombres qui passaient sur le chemin. Je reviens à vous, accueillez-moi. Nous sommes un seul être, vivants et morts; où je suis, vous êtes avec moi. Maintenant, je te porte en moi, ô mère, qui m'as porté. Vous tous, Gottfried, Schulz, Sabine, Antoinette, vous êtes tous en moi. Vous êtes ma richesse. Nous ferons route ensemble. Je serai votre voix. Par nos forces unies, nous atteindrons au but...
Un rayon de soleil glissa entre les branches mouillées des arbres, qui lentement s'égouttaient. Du petit pré d'en bas montaient des voix enfantines, un vieux lied allemand, candide, que chantaient trois petites filles, en dansant une ronde autour de la maison. Et de loin, le vent d'ouest apportait, comme un parfum de roses, la voix des cloches de France...
--Ô paix, divine harmonie, musique de l'âme délivrée, où se fendent la douleur et la joie, et la mort et la vie, et les races ennemies, les races fraternelles, je t'aime, je te veux, je t'aurai....
Le voile de la nuit tomba. Christophe, sortant de son rêve, revit près de lui le visage fidèle de l'ami. Il lui sourit et l'embrassa. Puis, ils se remirent en marche, à travers la forêt, en silence; et Christophe frayait le chemin à Olivier.
_Taciti, soli e senza compagnia, n'andavan l'un dinnanzi, e l'altro dopo, come i frati minor vanno per via..._
[Footnote 3: Notamment, le livre d'Anna dans _Le Buisson Ardent._]
[Footnote 4: Charles Péguy.]
LES AMIES
En dépit du succès qui se dessinait hors de France, la situation matérielle des deux amis était lente à s'améliorer. Périodiquement, revenaient des moments difficiles, où l'on était obligé de se serrer le ventre. On se dédommageait, en mangeant double ration, quand on avait de l'argent. Mais c'était, à la longue, un régime exténuant.
Pour le moment, ils étaient dans la période des vaches maigres. Christophe avait passé la moitié de la nuit à achever un travail insipide de transcription musicale pour Hecht; il ne s'était couché qu'à l'aube, et il dormait à poings fermés, afin de rattraper le temps perdu. Olivier était sorti de bonne heure: il avait un cours à faire, à l'autre bout de Paris. Vers huit heures, le concierge, qui montait les lettres, sonna. D'habitude, il n'insistait pas, et glissait les papiers sous la porte. Il continua de frapper, ce matin-là. Christophe, mal éveillé, alla ouvrir, en bougonnant; il n'écouta point ce que le concierge, souriant et prolixe, lui disait, à propos d'un article de journal, il prit les lettres sans les regarder, poussa la porte sans la fermer, se recoucha, et se rendormit, de plus belle.
Une heure après, il était de nouveau réveillé en sursaut par des pas dans sa chambre; et il avait la stupéfaction de voir, au pied de son lit, une figure inconnue, qui le saluait gravement. Un journaliste, trouvant la porte ouverte, était entré sans façon. Christophe, furieux, sauta du lit:
--Qu'est-ce que vous venez foutre ici?
Il avait empoigné son oreiller pour le jeter sur l'intrus, qui esquissa un mouvement de retraite. Ils s'expliquèrent. Un reporter de _la Nation_ désirait interviewer monsieur Krafft, au sujet de l'article paru dans _le Grand Journal._
--Quel article?
--Il ne l'avait pas lu? Le reporter s'offrait à lui en donner connaissance.
Christophe se recoucha. S'il n'avait été engourdi par le sommeil, il eût mis l'homme à la porte; mais il trouva moins fatigant de le laisser parler. Il s'enfonça dans le lit, ferma les yeux, et feignit de dormir. Il eût fini par jouer son rôle, au naturel. Mais l'autre était tenace, et lisait, d'une voix forte, le début de l'article. Dès les premières lignes, Christophe ouvrit l'oreille. On y parlait de monsieur Krafft comme du premier génie musical de l'époque. Oubliant son personnage de dormeur, Christophe jura d'étonnement, et, se dressant sur sou séant, il dit:
--Ils sont fous. Qu'est-ce qui les a pris?
Le reporter en profita pour interrompre sa lecture et lui poser une série de questions, auxquelles Christophe répondit, sans réfléchir, il avait pris l'article, et contemplait avec stupéfaction son portrait qui s'étalait, en première page; mais il n'eut pas le temps de lire: car un second journaliste venait d'entrer dans la chambre, Cette fois, Christophe se fâcha, tout de bon. Il les somma de vider la place: ce qu'ils ne firent point, avant d'avoir relevé, rapidement la disposition des meubles dans la chambre, les photographies aux murs, et la physionomie de l'original, qui, riant, et furieux, les poussait par les épaules, et les escorta, en chemise, jusqu'à la porte, qu'il verrouilla derrière eux.
Mais il était dit qu'on ne le laisserait pas tranquille, ce jour-là. Il n'avait pas fini sa toilette qu'on frappait de nouveau à la porte, d'une façon convenue que, savaient seuls quelques intimes. Christophe ouvrit, et se trouva en présence d'un troisième inconnu, qu'il se mettait en devoir d'expulser rondement, quand l'autre, en protestant, excipa de son titre douteur de l'article. Le moyen d'expulser qui vous traite de génie! Christophe, maussade, dut subir les effusions de son admirateur. Il s'étonnait de cette notoriété soudaine qui lui tombait des nues, et il se demandait, s'il avait, sans s'en douter, la veille, fait jouer quelque chef-d'œuvre. Il n'eut pas le temps de s'informer. Le journaliste était venu pour l'enlever, de gré ou de force, et le conduire, séance tenante, aux bureaux du journal, où le directeur, le grand Arsène Gamache lui-même, voulait le voir: l'auto attendait, en bas. Christophe essaya de se défendre; mais naïf, et sensible, malgré lui, aux protestations d'amitié, il finit par se laisser faire.
Dix minutes plus tard, il était présenté au potentat, devant qui tout tremblait. Un robuste gaillard, d'une cinquantaine d'années, petit et râblé, grosse tête ronde, aux cheveux gris, taillés en brosse, la face rouge, la parole impérieuse, l'accent lourd et emphatique, avec des accès de volubilité caillouteuse. Il s'était imposé à Paris par son énorme «autogobisme». Homme d'affaires, et manieur d'hommes, égoïste, naïf et roué, passionné, plein de lui, il assimilait ses affaires à celles de la France, et même de l'humanité. Son intérêt, la prospérité de son journal, et la _salus publica_ lui semblaient du même ordre et étroitement associés. Il n'avait point de doute que qui lui faisait tort faisait tort à la France; et, pour écraser un adversaire personnel, il eût de bonne foi bouleversé l'État. Au reste, il n'était pas incapable de générosité. Idéaliste, comme on l'est après dîner, il aimait, à la façon de Dieu le père, à faire de temps en temps sortir de la poussière quelque pauvre bougre, afin que se manifestât la grandeur de son pouvoir, qui de rien faisait une gloire, qui faisait des ministres, qui aurait pu, s'il eût voulu, faire des rois, et les défaire. Sa compétence était universelle. Il faisait aussi des génies, s'il lui plaisait.
Ce jour-là, il venait de «faire» Christophe.
C'était Olivier qui avait, sans y penser, attaché le grelot.
Olivier, qui ne faisait aucune démarche pour lui-même, qui avait horreur de la réclame, et fuyait les journalistes comme la peste, se croyait tenu à d'autres devoirs, quand il s'agissait de son ami. Il était comme ces tendres mamans, honnêtes petites bourgeoises, épouses irréprochables, qui vendraient leur corps pour acheter un passe-droit en faveur de leur garnement de fils.